‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 87 sur 440 · NOBLES TYPES DE FEMMES · texte numérisé non relu

NOBLES TYPES DE FEMMES

larmes ^, et tant de fois pour toi j'ai regardé au loin, pour voir si tu reviendrais consoler ton épouse... 0 cher ami, qu'est devenue ta belle jeunesse? Je suis peinée qu'elle pourrisse sous terre... 0 belle bouche, beau visage, belle tournure ! comme je vois changée votre belle figure ! Je vous aimai plus qu'aucune créature. Quelle grande douleur m'est apparue aujourd'hui ; il eût mieux valu pour moi, ami, que je fusse morte. Si je t'avais vu là-bas, sous les degrés de l'escalier où tu as été étendu pendant une longue maladie, personne n'aurait pu me détourner d'aller converser avec toi ; si j'avais pu le faire, je t'aurais gardé. Maintenant je suis veuve. Seigneur ! jamais je n'aurai joie, car cela ne peut être, je n'aurai jamais sur terre un mari : je servirai Dieu, le roi qui gouverne tout ; il ne m'abandonnera pas, s'il voit que je le sers ».

D'autres jeunes filles, Antigone, Polyxène, Soredamors ^ savent témoigner un amour chaste et réservé ; la plus pure est la Fénice de Cligès, La mère du terrible Raoul de Cambrai trouve, comme celle de saint Alexis, des trésors de tendresse dans son cœur ; à peine l'a-t-elle maudit qu'elle supplie Dieu de ne pas l'écouter et de par-

1. Saint Alexis, qui appartenait à une des plus vieilles familles de Rome, quitte sa famille la nuit même de ses noces et s'enfuit au loin pour se consacrer à Dieu. II revient, très longtemps après, pour finir ses jours comme un mendiant, logeant sous «l'escalier de la maison paternelle, où nul ne l'a reconnu, vivant des débris de la table ignoré des siens qui pensent toujours à lui et ne le reconnaissent qu'après sa mort. « La douleur que laisse alors éclater le père fait grand bruit ; la mère l'entend, elle accourt comme une folle, criant, échevelée. Elle voit son fils mort et tombe à terre, pâmée. A la voir souffrir sa grande douleur, battre sa poitrine, tordre son corps, arracher ses cheveux, défigurer son visage, baiser et accoler son fils mort, si dur qu'on ait le cœur, il faut pleurer ! Elle s'arrache les cheveux, bat sa poitrine et met sa chair à grande torture. « Eh, fils, comme tu m'as haïe I et moi, malheureuse, « comme je fus aveugle ! Je ne t'ai pas plus reconnu que si je ne t'avais jamais vu I » Ses yeux pleurent, elle jette de grands cris, elle le regrette toujours. « A la maie heure « je t'ai porté dans mon sein, beau fils ! mais que n'avais-tu pitié de ta mère? Tu « voyais qu'à cause de toi je désirais la mort. C'estgrandmerveillequetu n'aies pas eu « pitié de moi! Hélas, malheureuse, quelle triste aventure! Le seul enfant que j'aie eu, « il est là, devant moi, mort. C'est à cette douleur qu'aboutit ma longue attente. « Que pourrais-je faire, dolente, infortunée? C'est grand'merveille que mon cœur « résiste encore. Fils Alexis, tu eus le cœur vraiment bien dur, quand tu abandonnas « tout ton noble Ugnage ! Si tu m'avais seulement parlé une fois, à moi toute seule, « si tu avais réconforté ta pauvre mère qui est si malheureuse ! Cher fils, tu aurais « bien fait d'aller à elle 1 Fils Alexis, et ta si tendre chair 1 dans quelle douleur tu as « passé ta jeunesse I pourquoi m'avoir fui, moi qui te portais dans mon sein?

« Ah! Dieu sait que je suis toute à ma douleur et que jamais plus, ni pour homme « ni pour femme, je ne connaîtrai la joie! Avant de t'avoir, je t'avais tant désiré; »' avant ta naissance, j'étais si pleine d'angoisse ! mais quand je te vis né, quelle « allégresse, quelle joie ! Maintenant, je te vois mort et en suis tout accablée. Et ce « qui me peine le plus, c'est que ma propre mort tarde tant 1 »

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