‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 95 sur 440 · CHAPITRE VIJl ANALYSE DE L'AMOUR ; OVIDE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIJl ANALYSE DE L'AMOUR ; OVIDE

I 1. Les divers amours (166). — §2. Rôle de rimagination et de la méditation en amour, l'amour inné, la transfiguration (167). — § 3. Influence d'Ovide sur la littérature du moyen âge (169).

§ 1. Les divers amours.

Non contents de décrire les nuances de l'amour, des auteurs aussi systématiques que les troubadours ne pouvaient manquer de raisonner sur sa nature. Heureusement, ils étaient dépourvus de pédanterie, car ils exprimaient les mœurs et les sentiments des chevaliers et non ceux des clercs. Aussi le résultat de leurs analyses est-il sommaire. Ils distinguent Tamour créateur^ qui est le Saint-Esprit, et Tamour créé, c'est-à-dire l'amour des créatures. Celui-ci se divise en quatre branches : l'amour de Dieu et du prochain, l'amour des biens temporels, l'amour paternel, l'amour de mâle à femelle {Br''ç. d^Am.f 260 et suiv.; 310 et suiv. ; 615 et suiv. ; Richard de Fournival, Conseils d'amour [Hist. litL, XXIII, 722]).

Guiraut de Calanson [A leis cui am^ R. III, 391) divise l'amour en trois : le plus petit tiers, c'est l'amour charnel ; le second tiers est «franchise et merci» ; c'est, dit Guiraut Riquier, dans le commentaire qu'il fit de la chanson A leis cui am {Als subtils, Bartsch, ChresL, 284), l'amour paternel. Quant au tiers supérieur, il est d'une telle grandeur qu'il élève ses regards jusqu'au ciel ; c'est l'amour de Dieu, « paix sans fin, amour sans restriction, bien parfait sans dommage, plaisir sans tristesse, joie sans désir ».

L'amour de mâle à femelle naît de la vue, descend au cœur et s'entretient par la pensée, qui ne cesse de méditer sur l'objet dont elle s'est éprise. Il faut nous arrêter un peu sur ce dernier point, qui prendra une grande importance dans le stil nuovo. Notons, dès à présent, que les troubadours ont accordé à la méditation et à l'ima- ^nation un rôle capital dans la genèse et l'évolution de l'amour.

l'amour inné; la transfiguration 167

5 2. Rôle de la méditation et de V imagination en amour; V amour

inné; la transfiguration.

rt Amour, dit Uc Briinet, Cortezamen, R. III, 315, est un esprit de courtoisie qui ne se laisse voir que par les apparences, car il lance ses douces flèches aux yeux par les yeux, et passe des yeux au cœur et du cœur à la pensée ^. ))

Peire Vidal, Lai on cohra, R. Lex. I, 415 : « La flamme, le feu et J'incendie d'amour naissent dans le cœur ; le désir l'y nourrit et il engendre la réflexion [pessamen) qui s'empare du cœur mille fois plus que lui-même. »

Richard de Fournival, Conseils d'amour, Hist. litt.^ XXIII, 722 : « Amour n'est qu'ardeur de pensée qui gouverne les sentiments du cœur. »

Roman de la Rose, 4613 : « Amour est une maladie de pensée, provenant de la vue ; c'est une ardeur désordonnée d'embrasser et d'ac/îoler et de jouir des plaisirs de la chair. »

Manuscrit deCambridge, publié par Paul Meyer, Rom.^ 1875, 383 : « L'amour est une certaine insanité de l'esprit, qui conduit l'homme amoureux par les mauvais chemins. ))

Id,, p. 384, Conseils d'amour : « L'amour est un égarement de pensée, etc. »

A. le Chapelain, I, i:«Ce n'est d'aucun acte que provient l'amour, si subtilement qu'on y regarde; il provient seulement de la méditation (cogitatio) que fait l'esprit sur ce que les yeux ont vu. Lorsque quelqu'un voit une femme propre à l'amour et faite à son goût, il commence aussitôt à la désirer dans son cœur ; ensuite, chaque fois qu'il pense à elle, chaque fois croît son amour, jusqu'à ce que sa pensée tourne à l'obsession {quousque ad cogitationem dewenerit pleniorem.),.. L'amour provient donc de la vue et de la méditation. Une simple méditation ne suffit pas à produire l'amour ; il y faut une méditation excessive. Une méditation ordinaire ne se représenterait pas habituellement à l'esprit et, par conséquent, ne pourrait donner naissance à l'amour.

Id,^ I,ii : «Tout l'efTort de l'amant tend à jouir des embrassements de l'aimée, et il médite constamment sur ce sujet. »

/J., règle XXX : « Le véritable amant est obsédé sans cesse par l'image de l'amante. »

1. Ainicric de Bélenoi, Br. dWm.y 27821 : « Amour n'est que le désir que les yeux «mènent au cœur ; beau plaisir l'y retient et il vit de douces pensées. »

108 l'amour et la femme en occitanie

Id.^ p. 318: « Celui qu'a frappé le trlaive de l'amoui est tourmenté sans cesse par la pensée de son amante ^. »

Une sentence du Chapelain doit particulièrement retenir notre attention. « L'amour, dit-il (I, i), est une passion innées et ce qui le démontre clairement, c'est que, si subtilement qu'on y regarde, il ne provient d'aucune action ; il ne provient que de la méditation que l'esprit fait sur ce qu'il a vu. » C'est dire que l'amour est entièrement subjectif, qu'il constitue une prédisposition naturelle, qu'il ne provient pasd'une attraction magnétique émanant de la personne aimée ; celle-ci n'est que l'occasion qui fournit à notre faculté d'amour latente le moyen de s'exercer. Cette faculté latente, innée, c'est ce quj fut appelé plus tard V amour en puissance, lorsque le stil nuovo imposa à la poésie le jargon de la scolastique.

Un autre phénomène psychologique dont les auteurs du stil nuovo se sont beaucoup occupés, la transfiguration de la dame, n'a pas non plus échappé à leurs devanciers. L'amant ne voit pas sa maîtresse telle qu'elle est en réalité, mais sous les traits que lui suggère son imagination complaisante. Cette particularité est décrite par Nicole de Margival dans son ouvrage la Panthère (V amour, où la panthère est le symbole de la dame. « Cette bete, dit-il, prend successivement tous les reflets de couleur que lui communiquent ceux qui l'approchent, et qui la recherchent ou qui la craignent, parce qu'ils attendent d'elle la guérison de leurs maux. »

Une bonne partie des questions qu'examine Guido Cavalcanti dans sa chanson célèbre sur la nature de l'amour, Donna mi prega, est déjà étudiée par le Chapelain et parPeire Vidal (Lai on cobra, R.Lex. I, 405). — Guiraut de Calanson [A leis cui am), Guiraut Riquier {Ah subtils), le Roman de la Rose dissertent longuement - sur d'autres points sans grand intérêt ; remarquons seulement que Calanson arme le dieu d'Amour d'un dard d'or et d'un dard de plomb et que Peire Xid'dl {Lai on cobra) lui attribue aussi ces deux armes symboliques, qu'on retrouvera plus tard chez Cino {Amor che çien armato). Or ce détail n'a rien de chevaleresque ni d'occitanique ; c'est une fiction d'Ovide. Le dard d'or, affilé, engendre l'amour ; le dard de plomb, émoussé, fait naître l'aversion.

1. P. 337: «Cette excessive méditation qui, ni jour ni nuit, n'abandonne les amants. »

2. Par exemple, Roman de la Rose, 4529 et suiv. : « Amour est une paix haineuse, une haine amoureuse, une loyauté trompeuse, une tromperie loyale, une peur pleine d'assurance, une espérance désespérée, etc. » Ces vers ont été souvent imités; cf. notamment le ChasUement des dames, dans Barbazan et Méon, II.

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