‹ Autour de FlaubertChapitre 10 sur 30 · LÉON GOZLAN · texte numérisé non relu

LÉON GOZLAN

Avril 1857.

Dans son billet de remerciements, Champfïeury se révèle tel que Baudelaire le peint : « esprit

MADAME BOVARY ET SON TEMPS 5l

enfantin et charmant qui se joue très heureusement dans le pittoresque, braque un binocle poétique, plus poétique qu'il ne le croit lui-même, sur les accidents et les hasards de la vie, burlesques ou touchants, de la famille et de la rue (i). » Il est piquant, en tous cas, de voir le grand-prêtre du réalisme « choqué par les détails », trop réalistes à son gré, de Madame Bovary :

Si je faisais de la critique, mon cher confrère, je voudrais dire tout l'intérêt que j'ai pris à la lecture de Madame Bovary, car j'avais à travailler, et je n'ai pu quitter le volume qu'arrivé à la dernière page.

Il y a longtemps qu'il n'avait paru un roman aussi remarquable; et je suis même étonné de la carrure de la composition, de l'enchaînement des faits présentés avecune sûreté de maître, sans que rien fasse pressentir qu'il s'agit d'un livre de début.

Trois ou quatre détails m'ont choqué, que vous ferez bien d'enlever dans une prochaine édition : je vous recommande surtout les gales de votre mendiant, et peutêtre un peu trop de chirurgie dans la jambe coupée.

Ce sont de minces fautes qui peuvent faire du tort auprès des gens de goût.

Sous couleur d'enseignement, Madame Bovary offre un grand exemple et je comprends maintenant la plaidoirie de votre avocat. Mais je regrette que vous n'ayez pas fait précéder le roman du fameux considérant à la Pontmartin (2) que le tribunal vous a infligé.

(1) Baudelaire, Art romantique. Critiques littéraires, Madame Bovary.

(2) Ce jugement sur Pontmartin est prophétique. L'article du Correspondant (juin 1857) et la causerie du samedi au National (le i4 juillet), tous deux de Pontmartin, le justifient.

Si je faisais de la critique, je commencerais par là.

La puissance d'observation qui se remarque à chaque ligne de votre livre montre que vous devez en avoir beaucoup d'autres amassées. Je n'ai pas de conseil à vous donner, mais vous avez trouvé la corde du premier coup. Ne la quittez pas. Elle est solide, et ne vous inquiétez pas de ce que pourront dire les freluquets et les gens à panaches.

Adieu, mon cher confrère, et croyez-moi votre tout dévoué.

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