‹ Autour de FlaubertChapitre 9 sur 30 · JULES JAN1N · texte numérisé non relu

JULES JAN1N

40 février 1857.

Mais en même temps il éprouvait une déception: Lamartine, qui l'avait d'abord si aimablement accueilli, l'abandonnait ; et Flaubert écrivait à Maurice Schlésinger :

M. de Lamartine prône le mérite littéraire de mon roman tout en le déclarant cynique. Il me compare à Lord Byron, etc.!... C'est très beau, mais j'aimerais mieux un peu moins d'hyperboles et en même temps moins de réticences. Il m'a envoyé de but en blanc des félicitations, puis 4 m'a lâché au moment décisif. Bref, il ne s'est point conduit avec moi en galant homme, et même il a manqué à une parole qu'il m'avait donnée. Nous sommes restés en bons termes, néanmoins (i).

Déjà Duranty, dans le Réalisme, avait ouvert le feu des critiques par un article malveillant :

Madame Bovary, roman par Gustave Flaubert, repré- (i) Corresp.,t. III, p. m.

sente l'obstination de la description. Ce roman est un de ceux qui rappellent le dessin linéaire, tant il est fait au compas, avec minutie, calculé, travaillé, tout à angles droits, et en définitive sec et aride. On a mis plusieurs années à le faire, dit-on. En effet, les détails y sont comptés un à un, avec la même valeur... Il n'y a ni émotion, ni sentiment, ni vie dans ce roman, mais une grande force d'arithméticien qui a supputé et rassemblé tout ce qu'il peut y avoir de gestes, de pas ou d'accidents de terrains, dans des personnages, des événements et des pays donnés. Ce livre est une application littéraire du calcul des probabilités... Le style a des allures inégales, comme chez tout homme qui écrit artistiquement sans sentir, tantôt des pastiches, tantôt du lyrisme, rien de personnel. Je le répète, toujours description matérielle, et jamais impression. lime paraît inutile d'entrer dans le point de vue même de l'œuvre, auquel les défauts précédents enlèvent tout intérêt. Avant que ce roman eût paru, on le croyait meilleur. Trop d'étude ne remplace pas la spontanéité qui vient du sentiment (i).

Madame Bovary parut chez Michel Lévy au début d'avril.

Dès que ses envois furent faits, les félicitations affluèrent chez le romancier.

C'est d'abord Victor Hugo, qui se souvient des adoucissements apportés à son exil par Flaubert. Celui-ci, en effet, s'était chargé, avec Louise Colet, de missions mystérieuses, et qui n'étaient pas sans péril; là Correspondance contient maintes allusions

(i)Duranty, le Réalisme, n° 5, i5 mars 1857, p. 79. Nouvelles diverses.

à ces faits assez obscurs (i). Quoi qu'il en soit, le « Grand Crocodile, le suprême Alligator, qui est là-bas dans ses ondes amères » (2), proclame aussitôt son admiration pour Madame Bovary, qui lui avait été envoyée par l'intermédiaire de Paul Meurice (3) :

Vous avez fait un beau livre, Monsieur, et je suis heureux de vous le dire. Il y a entre vous et moi une série de livres qui m'attache à votre succès. Je me rappelle vos charmantes et nobles lettres d'il y a quatre ans, et il me semble que je les relis à travers les belles pages que vous me faites lire aujourd'hui. Madame

(1) Dans une étude sur Louise Colet publiée dans la Grande Revue, 2b juillet 191 1 et 10 mars 1912, Mlle J. de Mestral-Combremont parle des rapports de Victor Hugo et de la Muse, mais ne révèle pas la nature de ces faits. L'auteur dans son second article publie seulement quelques fragments de lettres inédites de Hugo à Louise Colet, qui n'ont rien de mystérieux, et ne sont intéressantes que par l'excès des éloges que le poète prodigue aux œuvres de la Muse. Mais il est vraisemblable que cette correspondance littéraire se doublait d'une correspondance politique, jusqu'à présent ignorée. Peutêtre Louise Colet servait-elle d'intermédiaire entre V. Hugo et ses amis de Paris. Comme Flaubert avait de son côté des amis à Londres, la famille Collier, l'exilé de Guernesey y adressait d'abord ses lettres. Elles arrivaient de là à Flaubert, et, portant le timbre de Londres et une autre écriture que celle de V . Hugo, les « paquets» trompaient aisément toute surveillance. Flaubert à son tour les adressait à Louise Colet, qui se chargeait de remettre en mains propres les papiers compromettants. — C'est ainsi, croyons-nous, qu'il faut comprendre le rôle de Flaubert en cette affaire. Toutefois nous ne donnons cette explication que sous toutes réserves.

(2) Voir notamment Corresp., t. II, pp. 3oo, 364, 365, 367, 378, 385, 4o3. — Remarquons que le billet publié dans Madame Bovary, notes p. 523 (Ed.Conardj : « Vous êtes deces hauts sommets que tous les coups frappent, mais qu'aucun n'abat, etc. », ne fut pas adressé par Victor Hugo à G . Flaubert à propos du procès de Madame Bovary, mais lui fut envoyé par le télégraphe, seulement en 1872, à l'occasion de la mort de Mrao Flaubert.

(3) Corresp., t. III, p. i45.

Bovary est une œuvre... Vous êtes, Monsieur, un des esprits conducteurs de la génération à laquelle vous appartenez. Conservez et tenez haut devant elle le flambeau de l'Art. Je suis dans les ténèbres, mais j'ai l'amour de la lumière. C'est vous dire que je vous aime (i).

Puis, c'est Edmond About, qui écrit de Grenoble :

... Sachez, mon cher ami, que les deux volumes de Madame Bovary sont ici sur mon bureau... Les dames de Grenoble bovarysent un peu pour leur comptent elles se sont reconnues, non sans plaisir, dans votre roman. Je tiens ces détails d'un de mes amis qui professe la philosophie au lycée de Grenoble ; grand bovaryste d'ailleurs, qui a lu votre roman bien avant moi, et qui m'a apporté le premier exemplaire. Je n'en ai fait qu'une goulée et je suis encore dans ma première admiration. Mon cher ami, vous avez fait véritablement un coup de maître, et les critiques auront de quoi parler sur vous. J'ai cru lire un roman de Balzac mieux écrit, plus passionné, plus propre, et exempt de ces deux odeurs nauséabondes qui me saisissent quelquefois au milieu des livres du Tourangeau : l'odeur cTégout et l'odeur de sacristie ! on ne sent qu'une bonne et franche senteur... comme sous les châtaigniers en fleurs.

Gardez-moi l'exemplaire que vous m'avez promis... nous relirons certaines pages du bord de l'eau ou de l'hôtel garni, qui sont burinées sur acier avec la pointe...

Mon ami le professeur m'a fait voir les passages supprimés par la Revue, et ils m'ont paru mille fois plus

(i) Madame Bovary , p. 5a4.

innocents que les points par lesquels on les avait remplacés. Le peuple féminin de Grenoble se plaint d'avoir été volé... Entre parenthèses, vous parlez poison, valgus, et le reste, en digne fils de votre père.

A bientôt, mon cher ami, je vous serre cordialement la main.

EDMOND ABOUT (i).

Dans un article très documenté du Figaro, M.Gabriel Monod se demandait quand avaient pu commencer les relations de Micheletavec Flaubert (2).

Michelet avait eu de tout temps des amis en Normandie. Ses fréquents voyages à Vascueil, propriété des parents de son gendre, Alfred Dumesnil, l'obligeaient souvent à traverser Rouen, et il s'y arrêtait presque toujours. Son élève favori, Chéruel, y avait été longtemps professeur, — il fut même le professeur d'histoire de Flaubert. — Il était intimement lié avec le grand naturaliste Pouchet. Le philologue Frédéric Baudry (3), uni d'amitié, comme Pouchet, avec Flaubert, était aussi depuis sa jeunesse un familier de Michelet et l'avait accompagné, en i838, dans un voyage en Italie et en Suisse.

Mais l'envoi de son roman par Flaubert, et les

(1) Madame Bovary, p. 525,

(2) Gabriel Monod, les Correspondants de Michelet, Flaubert et Bouilhet. — Figaro (Supplément, 9 novembre 1907).

(3) Frédéric Baudry avait épousé une demoiselle Sénard, fille du défenseur de Flaubert. (Voir Levallois, Mémoires d'un critique, p. 3oo.)

/j8 AUTOUR DE FLAUBERT

compliments que voici furent sans doute le début et la cause directe de leurs relations, préparées par les amis communs Pouchet et Baudry :

20 avril 1857.

M. Michelet a l'honneur de saluer M. Flaubert. Il le remercie de lui avoir donné ce si brillant ouvrage de forte et fine observation. Il le prie de recevoir ses remerciements et de croire à sa sympathie.

Ulric Guttinguer, un Rouennais, le poète de Jumièges, le romancier d'Arthur, Pami de Sainte- Beuve, le romantisme fait homme dont Musset a dit dans les Contes d'Espagne et d' Italie :

... Nul œil, Ulric, n'a pénétré les ondes De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé. Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes Quand le soir près de moi tu vas triste et courbé...

Guttinguer écrit la lettre suivante :

20 avril 1857. Monsieur,

Je ne peux trop vous remercier d'un si aimable, d'un si bon souvenir. Votre hommage me touche profondément, et vous comprendrez à combien de titres il m'est précieux.

Je connaissais Madame Bovary par la Revue, mais c'est tout autre chose delà lire sans interruption, corps et âme complets, comme la voici maintenant. La belle étude de temps, de mœurs, de cœurs, que vous nous avez donnée là, Monsieur.

Je connais, ou j'ai connu, tous ces imbéciles et tous

ces misérables-là ; j'ai passé la plus belle moitié de ma vie parmi ces animaux et habité, ou hanté, leurs demeures. Il y en a bien d'autres qui attendent votre burin. Et dire que partout ils sont les mêmes, sinon pires, et dans des majorités dégoûtantes et décourageantes. C'est avec cela que vos amis rêvent l'âge d'or devant eux ! Il faudrait donc que l'air, l'eau ou le feu balayassent avant tout cette race stupide ou méchante, et le monde rongé des vers qui la porte !

Continuez, continuez, je vous recommande les fabricants et les avocats! Cela ne corrigera personne, mais comme c'est amusant!

Il n'y a pas jusqu'à vos décorations qui m'aient fort ému; là aussi j'ai eu mes drames et ma Bovary... qui n'a pas eu la sienne!

Cette chanson de la fin, c'était celle de ma mère, la plus chaste et la plus pure des femmes pourtant ! et je l'ai entendue dans mon berceau il y a 70 ans : je la sais à peu près tout entière. Où avez-vous trouvé cela? Si je savais votre adresseà Paris, j'irais en causer avec vous et vous serrer la main. En attendant que cette heureuse occasion se présente, recevez, cher Monsieur, l'expression de ma vive reconnaissance et de mes sentiments les plus distingués.

ULRIG GUTTINGUER (i).

Rue de Courcelles, 30.

Léon Gozlan, lui, pense à Balzac en lisant Madame Bovary, — et combien de fois Flaubert vat-il entendre désormais cette comparaison?

( 1 ) Cette lettre contient des obscurités . Il n'y a cependant pas d'erreurs de lecture possibles étant donnée l'écriture parfaitement lisible de Guttinguer. Nous transcrivons simplement l'autographe que nous avons sous les yeux.

Monsieur,

Ces quelques lignes en courant, pour vous remercier de l'envoi de votre livre. Il m'a ravi; ravi par sa fraîcheur et par sa maturité. C'est un fruit bien venu. Sur des bruits confus quoique tous bienveillants, je ne le croyais pas si fermement scellé à une idée morale. Il est, au contraire, saisissant de vérité. Madame Bovary est la condamnation à mort de la poursuite de l'idéal. Tous ces amours qu'elle essaie l'un après l'autre avec une effroyable avidité, c'est l'histoire de l'hystérie de l'esprit chez les femmes. La peinture du désordre moral Jde cette pauvre créature est à la fois d'une grandeur et d'un fini qu'on rencontre bien rarement sous la même main. La verve tue la patience, ou la patience tue la verve. Vous possédez ces deux qualités à un degré remarquable. Je n'ai jamais tant pensé à Balzac qu'en vous lisant. Nous vous aurions lu ensemble sous les ombrages des Jardies, notre bosquet d'Académus. J'aurais entendu de beaux éloges, que je vous aurais rapportés encore chauds et colorés de son immortelle parole. Vous n'aurez que les miens, mais croyez-les sincères, sincères comme mes sentiments et profonds comme ma conviction. Et je ne veux pas tout vous dire. Je tiens à vous exprimer, quand je vous serrerai la main à notre première rencontre, d'autres gratitudes pour d'autres mérites. Votre livre a 5oo pages. Ne me tenez pas quitte à si bon marché.

Votre bien à vous .

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