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CHAPITRE V

Le Candidat et le Sexe faible.

Le théâtre de Flaubert paraît tenir dans l'ensemble de son œuvre une place si peu importante que la plupart des auteurs négligent ordinairement d'en parler, ou se contentent de mentionner à leur date les trois pièces qui le composent, sans raconter leurs origines, sans aborder leur critique. Une telle indifférence s'expliquerait peut-être, si l'on ne devait considérer que la valeur intrinsèque de ces pièces, relativement aux autres ouvrages du maître ; il est certain que les beautés de Madame Bovary ou de Salammbô écrasent les qualités plus modestes, plus difficiles à définir, du Candidat ou du Sexe faible. Il y a néanmoins dans ce silence et dans cet oubli, non seulement une injustice excessive, mais aussi une erreur biographique. Les

préoccupations théâtrales jouent, en effet, un rôle considérable dans l'histoire des idées de Flaubert. S'il a parfois prononcé des jugements peu favorables sur le compte des gens de théâtre en général, et plus particulièrement des écrivains de théâtre, en revanche, depuis son enfance et jusqu'au dernier jour de sa vie, il n'a guère cessé de penser à l'art dramatique, au sens large du mot. Pour tout dire, le théâtre fut un peu le « violon d'Ingres » de cet admirable romancier. Qu'on ouvre les livres où il s'est raconté lui-même, les étranges et sincères confessions de sa jeunesse qui ont pour titre Mémoires d'un fou et Novembre, et l'on y découvre des phrases comme celles-ci :

Je rêvais... Et c'était encore la gloire, avec ses bruits de mains, ses fanfares vers le ciel, ses lauriers, sa poussière d'or jetée aux vents; c'était un brillant théâtre avec des femmes parées, des diamants aux lumières, un air lourd, des poitrines haletantes; puis un recueillement religieux, des paroles dévorantes comme l'incendie, des pleurs, du rire, des sanglots, l'enivrement de la gloire, des cris d'enthousiasme, le trépignement de la ibule... (i).

Ou encore :

Je n'aimais rien tant que le théâtre. J'en aimais jusqu'au bourdonnement des entr'actes, jusqu'aux couloirs que je parcourais le cœur ému, pour trouver une place...

(i) Mémoires (Tunfou (Œuvres de jeunesse, I), p. 4gi.

La rampe du théâtre me semblait la barrière de l'illusion . Au delà, il y avait pour moi l'univers de l'amour et de la poésie. Les passions y étaient plus belles et plus sonores. Tout chantait... Tout aimait (i) !

Il y a donc un réel intérêt à connaître la raison de cette préférence, à étudier les manifestations littéraires auxquelles elle a donné lieu, à expliquer, si possible, les déconvenues auxquelles, sur le tard de sa vie, elle a fini par conduire Flaubert.

C'est, autant dire, par le théâtre qu'il inaugure sa vocation d'écrivain.

A dix ou onze ans déjà, dans une orthographe encore hésitante, il écrit des scénarios de comédies dont nous ne connaissons plus que les titres : l'Amant avare, r Antiquaire ignorant, d'autres encore (2). Il transforme en théâtre le billard de son père, et il y joue lui-même ses élucubrations, avec Ernest Chevalier, Le Poittevin, sa sœur Caroline, comme principaux acteurs (3). En i835, il achève une Frédéçfonde (4), en i838 un LoysXI, ce dernier drame aujourd'hui publié dans ses Œuvres com-

(1) Novembre (Œuvres de jeunesse, II), pp. 167-168. — Wagner, dans Ma Vie (p. 2 2), raconte en termes presque identiques son amour d'enfant pour le théâtre et ses rêves. Ce n'est pas le seul rapprochement qu'il y aurait à faire entre ces deux hommes.

(2) Cf. Corresp.,1, 2 et suiv. — Voir aussi dans: René Descharmes, Flaubert.,, avant i85y, pp. IV et suiv., la liste chronologique des œuvres et des projets antérieurs à Madame Bovary.

(3) Corresp., I, 5, et Mme Commanville, Soav. int., p. IX.

(4) Ibid., 19.

plètes (i). Au collège, en cachette, il rédige un journal, et les nouvelles théâtrales en constituent la matière fort abondante ; il les commente avec insistance (2) ; de môme dans ses lettres à Ernest Chevalier. Cet écolier de i5 ans, qui ne quitte guère sa province, est au courant des potins de coulisses comme un habitué des boulevards. Il a d'ailleurs, j30ur se renseigner, le Colibri, auquel il collabore, et qui donne à la fin de chaque numéro une revue théâtrale très exactement documentée.

Plus tard, il se nourrit des drames de Hugo, et Shakespeare devient son auteur préféré.

Malgré que [le sous-titre indique « vieux mystère »,Smarh, composé en 1839, n'est pas à proprement parler un essai de théâtre, pas plus que la Danse des morts (i838), où se retrouve également la forme dialoguée. Ecrites sous l'influence de Y Ahasvérus d'Edgar Quinet, où il entendait, dans un style plein de lyrisme, l'écho de ses propres méditations ces œuvres si curieuses représentent plutôt une double tentative de synthèse philosophique, à la manière de poèmes en prose. Mais c'est probablement vers la même époque qu'il fréquentait la Foire-Saint-Romain, où l'on jouait la Tentation de saint Antoine (3) :

(1) Œuvres de jeunesse inédites (éd. Conard), tome I.

(2) Voir lb id., p. 7, et Gorresp., p. i5, 19, et passim.

(3) Cf. l'étude de M. Georges Dumesnil, parue, en 1908, dans l'Amitié de France, sur les Origines de la Tentation de saint Antoine

Démolissons, démolissons La cabane à saint Antoine, Démolissons, démolissons Saint Antoine et sa maison,

chantait le chœur des diablotins-marionnettes en se ruant à l'assaut du pauvre ermite. Et lorsqu'en i845, à Gênes, devant le tableau de Breughel d'Enfer conservé au Palais Balbi, Flaubert conçoit la première idée du sujet qui devait l'obséder si longtemps, c'est encore sous la forme d'une pièce de théâtre qu'il songe d'abord à le traiter, en souvenir sans doute des spectacles populaires de sa jeunesse. Il écrit, le i3 mai, à Alfred Le Poittevin :

J'ai vu un tableau de Breughel représentant la Tentation de saint Antoine qui m'a fait penser à arranger pour le théâtre la Tentation de saint Antoine; mais cela demanderait un autre gaillard que moi. Je donnerais bien toute la collection du Moniteur, et cent mille francs avec, pour acheter ce tableau là que la plupart des personnages qui l'examinent regardent assurément comme mauvais (1).

Faut-il maintenant rappeler cette burlesque tragédie en vers, intitulée Jenner ou la Découverte de

et le théâtre de la Foire. Cf. aussi la préface de M. Louis Bertrand à son édition de la Tentation de saint Antoine (version de i856, Charpentier). Enfin, M. Georges Dubosc, à l'érudition duquel il faut toujours en appeler pour tout ce qui concerne les traditions normandes, a publié, dans le Journal de Rouen du ier octobre 1908, un excellent article sur la Tentation de saint Antoine à la Foire et le théâtre du «père Legrain ».

(1) Gorresp., I, 162.

la vaccine, qu'avec Bouilhet et Maxime Du Camp il entreprit Tannée suivante, par pur amusement et pour tourner en ridicule « la phraséologie prétentieuse et violente » (i) du théâtre de Marmontel, de Crébillon, ou même de Voltaire ?

C'est Flaubert, rapporte l'auteur des Souvenirs littéraires, qui avait inventé le thème et bâti le scénario, et Ton peut voir encore dans ce fait la preuve nouvelle d'un attrait particulier pour le théâtre. Mais Jenner est trop manifestement une « charge » pour qu'on s'applique à y découvrir des intentions sérieuses. Et, s'il est vrai d'ajouter avec M. Du Camp :

Sous prétexte que tout peut se dire en beau langage, nous en arrivâmes à pousser si violemment le comique qu'il tomba dans la grossièreté, et que notre parodie devint une farce que Caragheuz seul aurait osé jouer; c'était là un défaut qu'il n'était pas toujours facile d'éviter avec Flaubert,

du moins la conscience de ce défaut n'est peutêtre pas la seule raison qui ait déterminé les trois amis à délaisser leur projet après l'achèvement du premier acte, et Flaubert à renoncer ensuite pour longtemps au théâtre.

Ces raisons, il faut les chercher plutôt dans l'évolution profonde de ses idées littéraires, de sa

(i) Max. Du Camp, Souv. litt., I, 238.

conception d'art, après la première Tentation de saint Antoine (18/19) — c'est-à-dire au moment où sa pensée se fixe et adopte l'orientation très nette qui conduit à Madame Bovary ; — au moment où, des deux hommes distincts qu'il sentait s'agiter en lui, « l'un épris de gueulades, de lyrismes, de grands vols d'aigle » — (capable, de son propre aveu encore, « de jaire un excellent saltimban- « que ») — Vautre qui creuse et qui Jouille le vrai tant qu'il peut... » (1), ce dernier prend le pas sur son camarade, lui impose une discipline sévère, réfrène ses tendances excessives, et entrevoit comme but suprême de l'art la représentation impersonnelle et impassible de la réalité.

Car il faut bien en convenir, de tous les moyens d'expression plastique qui s'offraient à Flaubert, le théâtre était bien le moins satisfaisant de tous pour son esthétique.

Le théâtre entraîne des déformations reconnues nécessaires par tous les gens du métier, des raccourcis, des grossissements arbitraires. Il ne donne par suite qu'un tableau « arrangé » du réel, disposé au nom de règles factices, grâce à des procédés consacrés par la tradition pour répondre aux goûts et aux habitudes d'un public plus ou moins ignorant, et toujours exigeant, — mais non un tableau com-

(1) Corresp., II, 84-85.

plet, « où le petit fait est accusé aussi puissamment que le grand », et qui devient exactement l'image de la vie. Tout au plus le théâtre en procure-t-il parfois — bien rarement — l'illusion passagère, à cause du jeu des acteurs, des feux de la rampe, de l'atmosphère spéciale aux salles de spectacle, et de cette impression commune qu'on participe soi-même aux événements représentés. Mais l'œuvre en elle-même, considérée en dehors de la scène, soustraite à cette optique particulière, demeure malgré tout fondée sur des principes conventionnels, tissue de péripéties irréelles, faussée dans son ensemble pour des besoins étrangers à l'Art pur, et, partant, aux yeux de Flaubert, condamnable.

C'est pourquoi, sans refuser à l'art dramatique les beautés qui lui sont propres, il en a souvent parlé comme d'un art un peu inférieur, et que sa nature même oblige à rester imparfait. Pour mieux dire, il a toujours jugé le théâtre en comparaison du roman, et par suite il n'y a pas lieu de s'étonner s'il appelle préjugés des routines peut-être nécessaires et superstitions des principes consacrés. Une boutade que les Goncourt ont notée nous dit là-dessus son opinion :

Le théâtre n'est pas un art, c'est un secret, s'écriait-il. Et je lai surpris chez les propriétaires du secret. Voici

ce secret : d'abord il faut prendre des verres d'absinthe au café du Cirque, puis dire de toute pièce : Ce n'est pas mal, mais. . . des coupures, des coupures ! — Ou encore répéter : Pas mal, mais il n'y a pas de pièce! — Et surtout, toujours faire des plans, mais jamais de pièce. Au fond, quand on fait une pièce on est ^.. — Voyezvous, je tiens le secret d'un idiot, mais qui le possède de La Rounat. C'est lui qui a trouvé ce mot sublime : Beaumarchais est un préjugé ! Beaumarchais !Du phosphore !... Ah! les cochons! — qu'ils me trouvent seulement le type de Chérubin (i).

Si c'était là une notion bien superficielle du métier, l'anecdote montre au moins que Flaubert ne se rendait pas un compte très exact des qualités qu'on doit attendre d'un auteur dramatique. Sur un ton moins léger, il disait plus tard à George Sand :

Une des choses les plus comiques de ce temps, c'est Yarcane théâtral. On dirait que le théâtre dépasse les bornes de l'intelligence humaine, que c'est un mystère réservé à ceux qui écrivent comme des cochers de fiacre (2).

Peut-être cette dernière réflexion trahit-elle un regret qui n'ose se formuler nettement, l'idée qu'on exprimerait en termes vulgaires delà façon suivante : « Ce n'est pas au fond si difficile, et j'en aurais bien fait autant, si j'avais voulu. » Mais on y voit surtout la preuve de l'antinomie profonde,

(1) Journ. des Goncourt, I, 3o4 (12 janvier 1860).

(2) Corresp., IV, 202.

essentielle , qui séparait son idéal d'art, rapporté et toujours au roman, de l'art dramatique pris à part, envisagé dans son objet propre. C'est un peu faute d'en comprendre assez les conditions et la portée véritable qu'il en dédaignait ainsi l'exercice, et qu'il en plaisantait les difficultés. D'ailleurs, apôtre intransigeant de l'art pour l'art, convaincu de la prédominance absolue de la forme poussée au dernier point de sa perfection, comment aurait-il admis sans révolte cet autre besoin du théâtre, qui exige une action rapide, un mouvement soutenu, et subordonne par suite le souci du style au choix des sujets traités, à la variété perpétuellement renouvelée des situations ? Dans S mark, dans la Danse des Morts, dans la Tentation de saint Antoine (œuvres écrites dans une manière qui rend la comparaison possible avec les pièces de théâtre, bien que l'action en soit tout interne), s'il avait déjà fait emploi du dialog'ue, il n'avait par contre ménagé ni les effets lyriques, ni les développements descriptifs, laissant courir sa plume sans contrainte et donnant carrière à toute sa fantaisie. Mais il devinait bien qu'au théâtre le dialog'ue doit régler son allure sur la succession des événements, et sacrifier tous les éléments parasites qui ralentissent la marche de l'intrigue. Et c'est précisément l'inconvénient qu'il en éprouvera plus tard, lorsqu'il composera le Candidat :

Le style théâtral, dira-t-il alors, commence à m'agacer. Ces petites phrases courtes, ce pétillement continu, m'irritent à la manière de l'eau de seltz qui fait d'abord plaisir, et qui ne tarde pas à vous sembler de l'eau pourrie (i).

En outre, comment concilier avec l'obligation d'initier, en quelques minutes, les spectateurs au caractère des personnages, son déterminisme psychologique qui voulait tenir compte des plus petits détails, enchaîner minutieusement les effets et les causes, noter à propos de chaque personnage les antécédents héréditaires et personnels, les influences du milieu, et qui, par exemple, consacrait les deux tiers d'un volume à préparer la crise sentimentale où sombre Emma Bovary ?

Enfin le théâtre, par cela même qu'il limite le temps et l'espace, précipite ses dénouements tout comme ses expositions; et, que l'auteur dramatique le veuille ou non, les dénouements ainsi précipités ont toujours l'air d'une conclusion intentionnellement amenée pour dégager des faits antérieurs leur signification morale, et non d'une conséquence logique et nécessaire, conforme à la réalité. C'est si vrai que le public lui-même juge, distribue d'a-

(i) Corresp., IV, i83. — « Quelle vilaine manière d'écrire que celle qui convient à la scène ! disait-il encore. Les ellipses, les suspensions, les interrogations et les répétitions doivent être prodiguées si Ton veut qu'il y ait du mouvement, et tout cela en soi est fort laid. » (Corresp.y IV, ia5.)

vance ses sympathies, et consent difficilement au triomphe définitif de ceux qui ne les ont point obtenues. Là encore l'auteur dramatique doit donc compter avec les exigences des spectateurs, et, par la tournure qu'il imprime aux événements, se trouve engagé à formuler implicitement son opinion. Or, pour Flaubert, l'Art ne comportait pas plus de conclusion que n'en offre, vue de haut, la réalité elle-même. Les faits sont des faits, et rien que des faits ; tous se valent; et si nous leur reconnaissons des qualités variables, c'est que nous mettons nous-mêmes en eux ces qualités, selon nos habitudes d'esprit et nos tendances morales : mais, pris objectivement, ils restent indifférents. Dire d'un fait qu'il est bon ou mauvais, heureux ou malheureux^ c'est n'ajouter rien à sa définition, ou plutôt c'est en fausser le concept.

L'artiste, c'est-à-dire, ici, l'écrivain, n'aura pas le droit d'exprimer son jugement à propos de ce qu'il raconte, car ce jugement lui serait personnel et deviendrait une interprétation particulière de la vérité essentielle des choses. L'art n'est fait que pour les décrire. L'employer à la défense directe ou indirecte d'une thèse morale ou sociale, c'est le détourner de son but et méconnaître son principe.

Telles sont, semble-t-il, les principales raisons théoriques, déduites de son esthétique, qui, éloignant Flaubert de la comédie ou du drame, de-

vaient l'incliner vers une forme littéraire plus libre dans son exécution, plus apte aussi à la représentation impartiale de la réalité tout entière.

D'ailleurs, il ne faut rien exagérer : tout en manifestant un goût précoce et très vif pour le théâtre, à aucun moment de sa jeunesse il n'en avait fait l'objet unique de son effort. Les quelques essais que nous avons signalés marquaient l'éveil, les premières hésitations de son talent, bien plutôt qu'une vocation impérieuse, qu'une prédisposition exclusive. Si, après Jenner, on doit attendre longtemps pour retrouver dans la liste de ses œuvres la trace d'une nouvelle tentative théâtrale,ce n'est pas qu'auparavant il ait à proprement parler éprouvé le besoin de renoncer à un genre qu'il avait trop peu pratiqué pour en apprécier les dangers. C'est en effet en dehors de tout échec, de toute désillusion occasionnée par le théâtre, qu'avaient évolué les idées fondamentales sur lesquelles reposait son culte de l'Art pur. Mais le fait d'être revenu au théâtre après avoir écrit des romans comme Madame Bovary et Salammbô n'en demeure pas moins significatif et confirme ce que nous disions tout à l'heure d une préoccupation constante dont il importe de tenir compte dans le récit de sa vie et dans l'histoire de sa pensée. D'autre part, il suffira peut-être de rappeler, à propos du Candidat et du Sexe Faible, les considérations générales

FLAUBERT ET LE THEATRE 2l3

que nous venons de signaler, pour expliquer en partie l'insuccès du premier, les objections qu'on peut faire à l'autre, et aussi pourquoi ces deux comédies ont au fond si peu de qualités vraiment théâtrales.

Pour respecter l'ordre chronologique des faits, nous devrions parler d'abord du Château des Cœurs, dont les origines remontent à 1862, tandis que le Sexe Faible et le Candidat ne furent commencés qu'après 1870. Mais ces deux pièces forment ensemble un groupe distinct qu'il convient de ne pas disjoindre, tandis que la féerie impliplique une conception très spéciale de l'art dramatique, et, dans l'esprit même de Flaubert, devait avoir une portée fort différente : sorte de compromis entre son vieil amour du théâtre et sa répugnance à sacrifier ses théories d'Art aux règles généralement admises, cette pièce apparaît en effet commeTaboutissant nécessaire des tendances opposées qui tour à tour prévalaient en lui. Au reste, pour raconter tout au long la destinée de cette œuvre, il faudrait poursuivre jusqu'en 1880, c'està-dire dépasser de plusieurs années la chute du Candidat au Vaudeville et l'abandon du Sexe faible. Aussi réservons-nous tout ce qui concerne le Château des Cœurs pour le chapitre où nous étudierons les relations de Flaubert avec Georges Charpentier, dont le nom demeure intimement lié

2l4 AUTOUR DE FLAUBERT

à la publication de la féerie dans la Vie Moderne.

Quand Louis Bouilhet mourut, le 1 8 juillet 1869, Flaubert trouva dans ses papiers une pièce entièrement achevée, Mademoiselle A ïssé, que Chilly, alors directeur de POdéon,avaitreçue quelque temps auparavant, et comptait jouer en janvier 1870- — et une autre, le Sexe faible, jadis refusée au Vaudeville sur scénario, puis remise en chantier et délaissée ensuite, avant même que le plan définitif en fût complètement arrêté. Flaubert se mit aussitôt en tête de faire représenter Mademoiselle Aïssé' et le Sexe faible, dans le double but d'augmenter le pécule des héritiers du poète et de servir, au delà de la tombe, la gloire de son ami (1). Malgré Pinsuccès des démarches qu'il avait lui-même tentées depuis plusieurs années pour « caser » le Château des Cœurs, démarches rebutantes dont son amour-propre avait eu plusieurs fois à souffrir, il se vit ainsi entraîné à travailler de nouveau pour le théâtre, au moment même où il semblait devoir s'en éloigner à jamais; son affection lui dictait un

(1) « Je tiens à ce que cette pièce (le Sexe faible) soit représentée pour faire gagner à l'héritier de Bouilhet quelques sous. » (Corresp., IV, 2 2 7.)

devoir impérieux devant lequel s'effacèrent sans hésitations ses répugnances personnelles.

Mais la mort de Bouilhet avait rompu tous les engagements pris, et pendant plus d'un an, jusqu'en juillet 1870, il dut d'abord harceler Chilly pour mettre Aïssé en répétitions.

Entre temps, avec le secours du vicomte d'Osmoy, qui avait déjà collaboré à la féerie et que sa compétence en matière de théâtre désignait pour lui venir en aide, il entreprit de « rarranger » le Sexe faible, c'est-à-dire d'améliorer la conduite delà pièce. — « C'est pour moi, disait-il, un travail de deux mois encore (1). » La lettre où il annonce ce projet est du 8 juillet 1870; mais d'Osmoy et lui se contentèrent sans doute d'ébaucher quelques modifications très générales, et la besogne ne fut pas poussée plus loin. Flaubert avait d'ailleurs à cette époque bien d'autres préoccupations; pour la troisième fois, il venait de reprendre la Tentation de saint Antoine et il entendait terminer ce livre avant toute autre chose (2). Puis la guerre survint. Chassé de Croisset par les Prussiens, atteint dans les sources vives de son énergie morale par le spectacle de nos désastres, écœuré par la folie stu-

(1) Corresp., V, i58. « Nous avons rarrangé ensemble, » dit Flaubert.

(2) Même lettre : « Rien ne presse, dit-il en parlant du Sexe faible. Saint Antoine avant tout. » É

pide de la Commune, il interrompit tout labeur, se rendit à Londres, à Bruxelles, à Dieppe.

Lorsqu'il est de retour, à la fin de 1 871, et qu'il retrouve « son vieux cabinet avec toutes ses petites affaires (1) » que l'ennemi a respectées, il ne songe d'abord qu'à Saint Antoine. Mais voici que, dans le calme rétabli autour de lui, au milieu de ce décor familier, le souvenir de son ami disparu hante à nouveau sa pensée, comme pour lui rappeler sa pieuse mission :

J'ai passé, écrit-il, la journée de dimanche dans un abrutissement singulier qui était plein de douceur. Je revoyais le temps où mon pauvre Bouilhet entrait le dimanche matin, avec son cahier devers sous le bras (2)...

Aussitôt il se met en campagne, édite les Dernières Chansons, dont il a écrit la Préface. Il se débat pour obtenir un emplacement où sera édifiée une fontaine surmontée du buste du poète. Rien ne diminue son ardeur, ni ses démêlés assez vifs avec Michel Lévy, ni le refus obstiné de ses compatriotes, qu'il cingle jusqu'au sang dans une longue Lettre au Conseil municipal de Rouen ,que le Temps publie le 26 janvier 1872. Le 6 du même mois, Mademoiselle Aïssé est enfin jouée sur la scène de l'Qdéon. où elle obtient du reste un accueil assez froid.

(1) Corresp., V, 208.

(2) Ibid.

Cependant, les corrections de Saint Antoine sont presque complètement au point. Flaubert accompagne alors sa nièce à Luchon ; puis, avant de regagner Croisset, il s'arrête à Paris. Il voit Carvalho, directeur du Vaudeville, auquel il a autrefois rendu service quand il administrait le Théâtre Lyrique (i). Il lui expose le sujet du Sexe faible et le gagne à sa cause. Fort de la promesse obtenue, il se hâte de s'enfermer dans son ermitage et cette fois, tout en menant de front la révision de Saint Antoine et les immenses lectures destinées à Bouvard et Pécuchet (2), il « bûche et rebûche » la pièce inachevée de Bouilhet, si bien qu'à la fin de septembre 1872 le scénario est complètement terminé. Il attend une lettre de Carvalho qui doit le convoquer vers le 10 ouïe 12 octobre pour en entendre la lecture (3).

Mais l'entrevue fut retardée, nous ignorons pour quelle cause, jusqu'au mois d'avril suivant. Elle eut lieu à Paris, et fut l'occasion d'un dîner « excellent sous le rapport culinaire (4) ». Carvalho s'y montra fort aimable, eut l'air « de plus en plus convaincu du succès » et donna même sa parole écrite qu'il jouerait le Sexe faible pendant l'hiver 1873-1874, entre septembre et avril (5).

(1) Corresp., V, 267.

(2) Corresp., IV, 127.

(3) Corresp., V, 267.

(4) Corresp., V, 278.

(5) Même lettre. La chronologie est ici assez difficile à établir,

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Restait à développer le thème, à écrire la pièce. Flaubert s'y employa sans relâche, travaillant « comme 18000 nègres », abattant le premier acte en huit jours :

Ton vieux Cruchard, ta vieille Nounou, écrit-il le 25 mai 1873 à sa nièce, est perdu dans l'art dramatique. Hier, j'ai travaillé dix-huit heures (depuis 6 heures 1/2 du matin jusqu'à minuit ! c'est comme ça !) et je n'ai fait aucun somme dans la journée. Jeudi j'avais travaillé quatorze heures. Monsieur a le bourrichon très monté. Je crois, du reste, qu'une pièce de théâtre, une fois que le plan est bien arrêté, doit s'écrire avec une sorte de fièvre. Ça presse davantage le mouvement.

et tout à fait incompréhensible si l'on s'en tient au classement donné à la Correspondance de cette époque dans l'édition Gonard. La lettre d'où sont tirées ces citations porte la date 1873, sans autre indication, mais fait suite, dans le tome V, à une lettre datée 5 avril 1873. Celle qui vient après porte : 21 mai 1873. Là nôtre semble donc devoir s'intercaler entre les deux, et, en fait, l'examen du texte et des événements qui y sont relatés engage à lui laisser cette place. Mais dans le tome IV, pages 124 et suiv., figure une lettre à G. Sand où Flaubert dit : « En huit jours, j'ai écrit le premier acte [du Sexe Faible'] ». Or, cette lettre est intercalée dans la série de celles qu'on attribue à 1872. Il y a donc une apparente contradiction; puisqu'en avril ou mai 1873 a lieu seulement la lecture du scénario de la pièce, il ne peut être question, en 1872, d'un premier acte « écrit », c'est-àdire terminé. La vérité c'est que cette lettre à G. Sand n'est pas à sa place. Elle a dû être écrite vers le 25 mai 1873, et l'on peut s'en convaincre en la comparant à une lettre à sa nièce Caroline (V, 280) dont nous citons également ci-dessus un passage, et où se retrouvent, à propos du Sexe Faible, et des progrès du travail de Flaubert, les mêmes expressions presque mot pour mot.Cest là une des très nombreuses erreurs chronologiques de la Correspondance, qu'il aurait été souvent facile de corriger, en étudiant les textes, et en prenant soin de relever les dates sur les autographes des lettres ou sur les timbres de la poste, au lieu de les dater parfois arbitrairement et de se contenter du classement approximatif de l'édition Charpentier.

On carrée ensuite. Si je continue de ce train-làj aurai fini vers le milieu de juillet (i).

Ma caboche est un peu fatiguée, lisons-nous dans la lettre suivante, mais le second acte du Sexe faible touche à sa fin ! Tout sera; provisoirement, fini avant un mois, et je ne te cache pas que je commence à avoir bon espoir. Pour te dire la vérité, je brûle même de lire mon premier acte à quelqu'un pour ju-er de l'effet Mais à qui (2) ?

Carvalho, en effet, ne donnait plus signe de vie (3). Le 20 juin, Flaubert se décide à lui l'aire demander par Maupassant « ce que signifie son mutisme », et pourquoi il n'a pas répondu aux deux lettres lui annonçant « la terminaison de la chose (4) ». Georges Charpentier, qui vient à ce moment passer 24 heures à Croisset, entend le Sexe faible, et fait même, à propos du troisième acte, des observations très justes que Mme Commanville avait déjà indiquées à son oncle. Mais l'éditeur ne doute pas en principe d'un très grand succès (5).

Flaubert, cependant, ne partage pas cet enthousiasme.

Son état d'esprit, en présence de cette œuvre terminée, est alors celui qu'on lui connaît toutes les

(1) Corresp., V, 281.

(2) Ibid., 283 (1873).

(3) Ibid., 284 (i873).

(4) Corresp., IV, 166 (20 juin i873).

(5) Corresp., V, 287 (i873. Vers le i5 juin).

AUTOUR DE FLAUBliRT

fois qu'il ju^e son propre travail, inquiet, hésitant, presque timide. Il se rend compte que la pièce a été faite rapidement, de morceaux et de joints rajoutés, et il « se fie peu aux lumières de tous les malins qui lui font des compliments (i) ».

Entre nous, confie- t-il à Mme Roger des Genettes, je n'attache pas une grande importance à cette œuvre. Je la trouve convenable, mais rien de plus, et je ne souhaite son succès que pour deux raisons : i° gagner quelques mille francs, et 20 contrarier quelques imbéciles (2).

Carvalho se décide enfin à rompre le silence. 11 vient à Croisset dans le courant de juillet 1873, ou peut-être dans les derniers jours de juin (3), se

(1) Corresp., IV, 168 et 170.

(2) Corresp., IV, 126. Lettre non datée, mais évidemment mal classée parmi les lettres de 1872, puisque Flaubert dit attendre Carvalho dans 4 ou 5 jours, et parle du Sexe Faible comme d'une œuvre terminée. Cette lettre doit être de juin 1878 à peu près, Carvalho étant venu à Croisset, comme nous l'expliquons, avant le 3 juillet.

(3) Ici encore nouvelle obscurité dans la Correspondance. L'édition Conard, tome IV, p. 169, publie une lettre inédite à Ernest Feydeau, qui porte la date du 3 juillet 1873, et que nous citons dans le texte : et cette lettre est postérieure à la visite de Carvalho. Mais dans le tome V, pp. 287-288, figure une lettre à M"» Commanville, datée du 29 juillet, où Flaubert dit : « Je n'ai aucune nouvelle de Carvalho. Je viens de lui écrire pour savoir si je dois l'attendre plus longtemps. » Que décider en présence de ces deux textes? Peut-être y eut-il deux visites consécutives de Carvalho, à un mois d'intervalle ? Ou alors l'une des deux lettres est mal datée. Il est impossible de le savoir, puisque aucune indication typographique ne distingue, dans la Correspondance, les dates attribuées par les éditeurs, avec plus ou moins de vraisemblance, de celles qu'on a relevées directement sur les autographes eux-mêmes.

FI.AUBEftT ET LE THEATRE

déclare enchanté,, et, tout comme Charpentier, prophétise un triomphe.

Sa visite marque la fin des premières tribulations du Sexe Faible; et voici comment Flaubert les résumait quelques jours plus tard, dans une lettre à Feydeau :

Non, mon cher bonhomme, je ne t'oublie pas; mais voici ce qui m'est arrivé depuis que tu ne m'as vu.

Parmi les papiers de Bouilhetse trouvait un vieil ours intitulé le Sexe faible y comédie en cinq actes et en prose. L'année dernière, à Luchon, j'en ai refait le scénario, en changeant complètement le i0* et le 3e acte; et au mois de septembre dernier, j'ai été trouver Carvalho, qui pendant cinq mois a dû me donner un rendez-vous de semaine en semaine.

Au commencementde janvier, j'ai porté cette besogne informe au dit Carvalho, qui m'a laissé pendant quatre mois et demi sans réponse. Enfin, ennuyé d'attendre, j'ai été au Vaudeville où j'ai lu la chose au dit Carvalho. Alors, changement d'horizon, enthousiasme, et réception immédiate. Je suis donc revenu ici où j'ai travaillé pendant un mois d'une façon gigantesque... Bref la chose est faite. Carvalho est venu ici en entendre la lecture samedi dernier et me paraît fort content. Si l'on reprend VOncle Sam de Sardou (i), je ne passerai qu'en janvier, ce que je souhaite. Sinon je serai joué en novembre. Je suis éreinté,je dors beaucoup. Voilà mon histoire (2).

Flaubert croyait bien, à ce moment, « en avoir

(1) C'est-à-dire si la censure l'accepte.

(2) Corresp., IV, 169-170.

AUTOUR Dh FLAUBERT

fini avec Part dramatique », qui l'agréait fort peu (i), et pouvoir à tête reposée continuer ses lectures pour Bouvard et Pécuchet. Depuis l'automne précédent il avait « avalé 194 volumes et dans tous relevé des notes (2) ». Ce n'était pas, concluait-il avec quelque fierté, « l'année d'un paresseux »,

Mais pendant qu'il attendait la visite deCarvalho, « comme il avait pris l'habitude depuis six semaines de voir les choses théâtralement, de penser par le dialogue (3) », il s'était amusé à construire le scénario d'une autre comédie, dont le titre définitif était déjà trouvé : le Candidat. Son plan remplissait vingt ou trente pages (4).

Cette fois, son amitié toujours fidèle à la mémoire de Bouilhet n'était pour rien dans cette nouvelle entreprise, et si, malgré l'irritation qu'il avait souvent ressentie en composant le Sexe Faible, il allait céder à la tentation d'écrire cette seconde pièce, c'était bien par l'effet de cet amour inavoué du théâtre qu'il gardait depuis sa jeunesse. En parcourant sa Correspondance, on devine très bien d'ailleurs les circonstances qui déterminèrent l'invention de son sujet. On ne parlait alors en France

(1) Corresp., IV, 168.

(2) Ibid., 173 (4 août 1878).

(3) Ibid,, 172.

(4) Il dit 20 à G. Sand (IV, 172) et 3o à M™ Des Genettes (IV, x73).

FLAUBEKT bT LE THEATRE 2^3

que de la fusion, c'est-à-dire de la réconciliation entre le comte de Chambord et le comte de Paris: la politique tourmentait tous les esprits. Il en était lui-même « tanné » :

Dans quatre mois, se demandait-il, jouirons-nous d'Henri V ? Je ne le crois pas, bien que ce soit tellement idiot que cela se pourrait. La fusion m'a l'air coulée, et nous resterons en république par la force des choses. Est-ce assez grotesque ! Une forme de gouvernement dont on ne veut pas, dont le nom même est presque défendu, et qui subsiste malgré tout (i).

Tu sais bien, ma chérie, dit-il encore à sa nièce, que je ne partage pas du tout tes opinions sur la fusion. C'est selon moi une sottise pratique et une ânerie. En de certains jours il me prend des envies d'écrire de la politique pour exhaler là-dessus ce qui m'étouffe (2).

C'est donc probablement une « envie » de ce genre le désir de montrer, mais d'une façon très générale et non par une œuvrede polémique directe, jusqu'à quel point la politique « nous tourneboule » quand elle s'empare de nous, et devient une passion exclusive et dangereuse, qui lui fit concevoir l'idée du Candidat. Son esthétique, son respect de l'Art impersonnel avant tout, lui interdisait de songer à quelque pamphletinspiré par les événements de l'époque.

(1) Corj^esp.flV, i56. Cette lettre non datée, mais classée avant d'autres qui sont de février et de mars 1873, n'est évidemment pas à sa place, puisque Flaubert a déjà lu à Garvalho le plan du Candidat au moment où il écrit.

(2) Corresp., V, 293 (21 août 1873).

Mais une comédie de mœurs où interviendraient des personnages imaginaires, des situations banales, et qui présenterait un homme possédé de l'ambition politique, sacrifiant tout à cette ambition, devait lui permettre de déverser suffisamment le trop plein de sa mauvaise humeur sur le régime du suffrage universel.

A peine le scénario du Candidat terminé, c'està-dire dans le courant du mois d août, il le lut à Carvalho (i). Le directeur du Vaudeville avait l'enthousiasme prompt et tout de suite excessif . Il trouva le titre excellent (2), le thème original, réclama pour lui seul l'honneur de monter et de faire représenter la pièce sur son théâtre ; et, pour mieux s'en assurer le monopole, il supplia Flaubertde l'autoriser à faire annoncer le projet dans les journaux, ce qui lui fut immédiatement refusé (3). Tout en se préoccupant de recruter des acteurs pour le Sexe faible — Madame Doche, qui avait jadis créé la Dame aux Camélias, venait elle-même de solliciter un rôle et avait été aussitôt acceptée (4), — Carvalho, qui à partir de ce moment se sent pris pour Flaubert « d'une passion folle » (5), le presse de

(1) Corresp., V, 291 (i5 août 1873).

(2) Corresp., IV, i55.

(3) Corresp., V, 291.

(4) lbid.y 289 (ier août 1873) et 3oo. — Le rôle de Mme de Grémonville, probablement.

(5) Ibid., 295.

FLAUBERT ET LE THEATRE 2î5

se mettre sans délai à la tâche, multiplie ses visites à Croisset pour le seul plaisir de causer du Candidat, réussit à persuader l'écrivain par la promesse de le jouer pendant l'hiver 1874-1875 (1); tant et si bien qu'en septembre celui-ci se décide à abandonner une fois de plus « ses deux bonshommes » et commence le premier acte.

Il espérait bien, en accordant cette satisfaction à Carvalho, ranimer son zèle pour le Sexe faible, d'autant qu'une pièce de M. Coëtlogon, qui devait avoir la priorité, se trouvant interdite par la censure — « parce qu'elle attaquait l'Empire ! » — V Oncle Sam, de Sardou, pouvait passer au Vaudeville du i5 au 20 octobre; en lui donnant cent vingt représentations, cela renvoyait le Sexe faible au début de février. Dès le milieu de décembre, au plus tard, il fallait donc entrer en répétitions (2).

Mais tous ces calculs furent trompés par un brusque revirement de Carvalho qui, revenant sur son propre jugement, déclara soudain que le Sexe faible n'était pas au point, qu'il y avait encore beaucoup à reprendre et à corriger de ci de là ; qu'il faudrait notamment fondre en un seul le deuxième et le troisième actes (3); et qu'enfin, après

(1) Même lettre.

{2) Corresp., V, 296.

(3) Corresp. , IV, 181 (3o octobre 1873).

réflexions, il préférait jouer le Candidat avant le Sexe faible (i).

Les modifications demandées étaient si importantes qu'elles auraient eu pour résultat de dénaturer l'idée même de la pièce (2). Garvalho finit par en convenir, mais n'insista pas moins pour les voir exécuter. Agacé, Flaubert « l'envoya promener carrément (3) ». Il prit conseil de d'Osmoy et de Tourgueneff, qui donnèrent en partie raison au directeur du Vaudeville (4). Flaubert décida alors avec ce dernier que si le Candidat était terminé au moment où VOncle Sam quitterait l'affiche, on le jouerait aussitôt : sinon, ce serait le Sexe faible, et sans aucun changement (5).

Pour la seconde fois dépuis un an, il allait donc être forcé de « faire du théâtre », et les circonstan" ces étaient de nouveau si pressantes qu'elles l'obligeaient à précipiter son travail^ à produire dans une espèce de fièvre impatiente, bien plutôt pour la satisfaction d'autrui que pour la sienne propre, pour tenir sa parole et obtenir ensuite la paix. Il n'avait guère le temps de « mûrir » ses phrases, puisqu'on lui laissait à peine deux ou trois mois pour écrire une comédie dont les journaux indis-

(1) Même lettre. Voir aussi Ibid., 180, i83, et passim.

(2) Gorresp., IV, i83.

(3) Ibid., j8i.

(4) Corresp., V, 299, 3o4 et 3o6.

(5) Gorresp., IV, i8i-i83; et V, 3o6.

crets commençaient à parler comme d'un événement considérable (i), et pour laquelle Carvalho avait déjà mis sur pied tout son personnel. Rien ne pouvait déplaire davantage à l'artiste puissant, mais très indépendant, dont on connaît l'admirable probité littéraire et la conscience scrupuleuse. Rien ne devait contribuer autant à lui inspirer le mépris de la forme dramatique que de se voir ainsi fixer un délai pour y assouplir son talent.

On ne doit pas oublier, quand on juge son théâtre, dans quelles conditions il a été composé, et que seuls de tous ses autres ouvrages le Candidat et le Sexe faible trahissent peut-être quelque hâte d'exécution. On ne doit pas surtout s'étonner de rencontrer précisément dans les lettres de cette époque les boutades les plus violentes qu'il ait jamais lancées contre l'art théâtral et contre les gens du théâtre. Pour en concevoir tout à coup une opinion peu favorable, il suffisait qu'il eût alors à s'en occuper presque par contrainte. Au début, tant qu'il s'était agi de bâtir le scénario, la tâche lui avait paru facile, et même agréable. « Je continue toujours mon Candidat, écrivait-il à sa nièce le 18 septembre; ça m'amuse énormément et en somme je mène une bonne vie, seul dans mon domicile, sans personne qui m'embête, et poursui-

(1) Cf. l'Evénement du i4 novembre 1873 {Courrier des Théâtres) et Corresp., V, 309 et suiv.

vantla même idée du matin jusqu'au soir, et même quelquefois pendant toute la nuit. Je me suis un peu calmé toutefois, car la semaine dernière mon exaltation allait trop loin (i). » Mais à cette joie toute nouvelle causée par l'invention du sujet succédèrent bien vite l'agacement, le dégoût. Il aspirait au moment de revenir « à des choses sérieuses (2)». Il sentait peser sur son labeur la surveillance indiscrète de Carvalho, qui l'accablait de billets laconiques pour stimuler son zèle, et ne lui ménageait pas les conseils.

Aucun succès, déclarait-il à G. Sand, ne pourra me payer de l'embêtement, de l'irritation, de l'exaspération que m'a causés le dit sieur Carvalho par ses critiques... Je suis trop nerveux, pour renouveler de pareils exercices. Palpitations, tremblements, étreintes à la gorge, etc.. Oh! rien n'y manque. Je préfère me livrer à des œuvres plus longues, plus sérieuses et plus calmes (3).

Le Candidat cependant « marchait d'un train effroyable » : le 2^ novembre, la pièce était terminée (4). Prévenu par dépêche, le directeur du Vaudeville accourut à Groisset, présenta encore quelques objections qui nécessitaient des retouches. Flaubert fait à sa nièce la 0 narration dramaturgique » de cette visite, et le passage mérite d'être

(1) Corresp , V, 3oo-3oi (18 septembre 1873;.

(2) Corresp., IV, i84-

(3) Ibid.

(4) Corresp., V, 3i3.

cité, car il traduit à merveille l'état d'esprit du pauvre géant après ces trois mois d'efforts frénétiques ; il explique aussi pourquoi, même avant de savoir quelle serait à la scène la destinée de son œuvre, résolu à borner là son expérience du théâtre, l'écrivain se désintéressait presque du résultat :

Carvalho est arrivé samedi à 4 heures. Embrassade suivant les us des gens de théâtre. A 5 heures moins 10 minutes a commencé la lecture du Candidat, qu'il n'a interrompue que par des éloges. Ce qui l'a le plus frappé, c'est le cinquième acte, et dans cet acte une scène où Rousselin a des sentiments religieux, ou plutôt superstitieux. Nous avons dîné à 8, et nous nous sommes couchés à 2.

Le lendemain, nous avons repris la pièce ; et alors ont commencé les critiques! Elles m'ont exaspéré, non pas qu'elles ne fussent pour la plupart très judicieuses; mais l'idée de retravailler le même objet me causait un sentiment de révolte et de douleur indicible. Note que notre discussion a duré tout le dimanche, jusqu'à deux heures du matin... Il y a peu de jours dans ma vie où j'aie autant souffert. Je parle très sérieusement, et Dieu sait combien je me suis contenu. Carvalho, accoutumé à des gens plus commodes, parce qu'ils sont moins consciencieux, en était tout ébahi. Et franchement, il est patient. Les changements qu'il me demandait, à l'heure qu'il est, sont faits, sauf un; donc ce n'était ni long ni difficile. Qu'importe! ça m'a bouleversé. Il y a un point sur lequel je n'ai pas cédé. Il voudrait que je profitasse «de mon style » pour faire deux ou trois gueulades violentes... Bref, le bon Carvalho demande du scandale. Nenni! je

ne me livrerai pas aux tirades qu'il demande, parce que je trouve cela facile et canaille. C'est en dehors de mon sujet. C'est anti-esthétique.

En résumé, le deuxième et le troisième acte sont fondus en un seul, et la pièce aura quatre actes... Je suis d'avance énervé de tout ce que je vais subir et je regrette maintenant d'avoir composé une pièce. On devrait faire de l'art exclusivement pour soi. On n'en aurait que les jouissances. Mais dès qu'on veut faire sortir son œuvre du « silence du cabinet », on souffre trop, surtoutquand on est comme moi un véritable écorché. Le moindre contact me déchire. Je suis plus que jamais irascible, intolérant, insociable, exagéré, Saint-Polycarpien ! Ce n'est pas à mon âge qu'on se corrige (i) !

Quinze jours plus tard Flaubert allait s'installer à Paris, et le 1 1 décembre lisait le Candidat à ses 26 acteurs, « calme lui-même comme un dieu et tranquille comme Baptiste (2) ». L'impression fut excellente. Le lendemain, le manuscrit partit à la censure; les répétitions devaient commencer la semaine suivante. On n'avait aucune crainte. Les actionnaires du théâtre « fondaient sur la pièce les plus grandes espérances », tout le monde se montrait charmant pour l'auteur (3). Mais presque aussitôt commença un supplice nouveau.

Plus tolérante qu'on ne l'eût supposé sur la politique, la censure se montra pointilleuse à l'excès

(1) Corresp., V, 3i8-3ao (décembre 1873).

(2) Ibid., 320-32 1 (11 décembre 1873).

(3) Ibid., et IV, 193.

sur la religion, ne supportant pas qu'un des personnages eût pour oncle un évêque, exigeant que le mot « séminariste » fut remplacé par « cagot ». De leur côté les acteurs, d'accord avec Carvalho, demandèrent de nouveaux remaniements. Il fallut, en deux jours, alors que les répétitions étaient déjà commencées, joindre deux actes en un seul, ce qui eut pour résultat d'allonger « démesurément » le premier (i). Les discussions recommencèrent de plus belle avec Carvalho, que Flaubert appelait ironiquement « mon bourreau (2) ». Il dirigeait luimême la mise en scène, veillait à tous les détails, et ne sortait plus du théâtre que « dans l'état d'un monsieur qui vient de recevoir sur le crâne une volée de coups de canne (3) ». La censure avait «abîmé» sans pitié les plus beaux rôles, et ses coupures dénaturaient l'idée même de la pièce qui, « conçue dans un esprit d'impartialité stricte » , paraîtrait maintenant flatter les réactionnaires (4). M se désolait, mais accordait tout, concédait tout, « par lassitude, dégoût, avachissement, et pour en finir ». — «Ah ! s'écriait-il, c'est une jolie école de démo-

(1) Corresp., IV, 187.

(2) Voir une longue lettre à Carvalho, Gorresp. (éd. Gonard), IV, 189-191. Cette lettre,qui ne figurait pas dans les éditions antérieures de la Correspondance, n'est pas datée, mais est très certainement postérieure au début des répétitions.

(3) Ibid.

(4) Corresp., IV, 193.

î>.32 AUTOUR DE FLAUBERT

ralisation que le théâtre (i). » Le départ de Carvalho, remplacé au Vaudeville par Cormon, vint encore l'inquiéter un instant (2). Mais malgré tous ces heurts, le Candidat fut appris et monté en moins de deux mois. Cormon se montrait plein de zèle,Delannoyet Saint-Germain (c'est-à-dire Rousselin et Gruchet) avaient « des binettes excellentes et jouaient comme des anges », et Flaubert, à certains jours, se laissait encore aller à croire que ça irait (3). On fixa la première au début de mars; à mesure qu'approchait la date fatale, il avouait se sentir de plus en plus indifférent à l'accueil que lui réservait le public. « Si je n'étais harcelé par des gens qui me demandent des places, écrivait-il F avant-veille, j'oublierais absolument que je vais bientôt comparaître sur les planches et me livrer, malgré mon grand âge, aux risées de la populace. » Nous sommes bien loin à ce moment des triomphes qu'il avait rêvés dans sa jeunesse et dont la seule image l'exaltait jusqu'au délire. Il avait repris ses lectures pour Bouvard et Pécuchet, et, souffrant de la grippe, toussant et crachant au coin de son feu, envahi par la mélancolie, il ruminait de vieux souvenirs « en se roulant dans le noir (4) ». Le 11 mars 1874, le Candidat , précédé d'un

(1) Corresp., IV, 192.

(2) Ibid., 193 (7 février 1874).

(3) Même lettre.

(4) Corresp., IV, 193.

FLAUBEHT ET LE THEATRE 2ï33

lever de rideau intitulé Séparés de corps, dont l'auteur était M. Emile Bergerat, fut joué pour la première fois au Vaudeville. Et dès ce premier soir il apparut à tous que c'était un four complet, lamentable, irrémédiable.

Hier, c'était funèbre, écrit Edmond de Goncourt, cette espèce de glace tombant peu à peu à la représentation du Candidat, dans cette salle enfiévrée de sympathie, dans cette salle attendant des tirades sublimes, des traits d'esprit naturel, des mots engendreurs de batailles. D'abord, c'a été sur toutes les figures une tristesse apitoyée, puis, longtemps contenue par le respect pour la personne et le talent de Flaubert, la déception des spectateurs a pris sa vengeance dans une sorte de chûtement gouailleur, dans une moquerie sourieuse de tout le pathétique de la chose (i).

En vain ses amis, présents au spectacle, et qui avaient un peu prévu cette déconvenue, s'employèrent-ils à tâcher de réchauffer le public, « gandins et boursiers qui ne comprenaient pas le sens des mots ». Zola battait les couloirs comme pour luimême. Maupassant avait recruté dans les ateliers où il fréquentait toute une légion de battoirs sonores. Dans les coulisses, Alphonse Daudet, Edmond de Goncourt, M. Emile Bergerat, entouraient le maître et s'efforçaient de l'abuser par des opinions favorables. La consigne, raconte un de ces

(i) Journ. des Goncourt, V, p. 116.

témoins, était de tuer Sarcey à la sortie, s'il le fallait, pour apaiser les dieux et pour plaire aux Muses (i). Peines perdues! Quand on vint annoncer le nom de l'auteur à la fin du dernier acte, il y eut quelques applaudissements « pour l'homme, non pour l'œuvre, avec accompagnement de deux jolis coups de sifflet partant du paradis (2) ».

Le soir de la seconde Flaubert, voyant un de ses meilleurs interprètes, Delannoy, sortir de scène avec les yeux humides, se jugea « criminel » de vouloir prolonger le chagrin de ceux qui s'étaient inutilement prodigués pour assurer son succès ; et deux jours plus tard, sur cinq mille francs de location, il retira sa pièce. Il regrettait un peu « les quelques mille francs qu'il aurait pu gagner. Son petit pot au lait était brisé. Il fallait attendre des jours meilleurs pour renouveler le mobilier de Croisset (3). »

Ce même jour, i5 mars 1874? s'il ouvrit par hasard le Journal Officiel, Flaubert put y lire sous la signature A. D. un article que Daudet, pour sa première collaboration à ce quotidien,

(1) M. Emile Bergerat, Souvenirs d'un enfant de Paris, II, pp. i33-i34.

(2) Corresp., IV, 199.

(3) Corresp.y IV, 200.

venait de consacrer au Candidat. Sans aborder la critique de la pièce en soi, Daudet exposait les tribulations qu'elle avait subies, et très habilement, sur le ton enjoué de sa verve coutumière, rappelait les circonstances qui, détournant Flaubert du roman et l'amenant à écrire pour le théâtre, étaient la première raison de son échec. Cet article peu connu est d'un ton fort exact. Il fait une très juste appréciation des difficultés multiples que l'écrivain avait dû vaincre pour réaliser sa tentative dramatique, des fausses espérances qui l'avaient bercé, du danger auquel il s'était volontairement soumis en rompant avec ses habitudes de travail. Il résumait pour le public les meilleures excuses que Flaubert lui-même aurait pu invoquer pour s'expliquer sa défaite.

On nous permettra, malgré la longueur de la citation, d'en reproduire ici tout le début :

L'auteur de la nouvelle pièce du Vaudeville est un romancier d'un talent incontesté, dont le nom apparaît de temps en temps aux vitrines des libraires et chaque fois y fait sensation ; un écrivain de loisir qui a eu le bonheur de pouvoir travailler toujours lentement, à l'écart des productions à outrance, occupant sa vie à faire de beaux voyages, une œuvre courte mais, complète où des études d'époques disparues alternent avec les mœurs triviales de ce temps, comme si l'auteur se consolait de la mesquinerie de l'un avec les splendeurs des autres. Or, il advint qu'un jour un directeur de théâtre

remuant, intelligent, toujours à la piste du nouveau, pensa que ce nom illustre et rare serait d'un excellent effet sur son affiche; et aussitôt, le voilà tombant chez notre romancier :

— Vous devriez me faire une pièce.

— Moi !... Une pièce... Y songez-vous?... Que j'aille débuter à mon âge, après avoir tant travaillé, après Madame Bovary, Salammbô, C Education Sentimentale... J'ai bien autre chose à faire qu'une pièce. Je prépare un roman en deux volumes. Et vous voulez que j'aille m'exposer bénévolement aux épigrammes de la petite presse et aux conseils de la grande, que je voie mon nom se débattre dans des buissons d'épines et des flots d'encre amère, que je fournisse à la sottise, à l'envie, à l'impuissance, une occasion de m'attaquer, de dire : « Enfin, nous le tenons... » Non ! jamais ! jamais !

— Ainsi vous ne m'autorisez pas à annoncer que le Vaudeville donnera une comédie de vous cet hiver ?...

— Gardez-vous-en bien !

Mais, le directeur parti, quand notre romancier voulut se remettre au travail, cette idée de faire une pièce le troubla, le poursuivit. Malgré lui, il y pensait. Les sujets se présentaient à son esprit. Il trouvait, sans les chercher, des mots, des effets scéniques, et, la nuit, en fermant les yeux pour dormir, il voyait la rampe allumée, la salle pleine, toutes les lorgnettes de Paris braquées sur l'œuvre encore vague dans son esprit. Après tout, pourquoi pas!... Ce serait peut-être charmant d'essayer cela une fois... Sans doute, le théâtre est un art inférieur; mais c'est encore celui qui convient le mieux à cette époque pressée, surmenée, où l'on n'a même plus le temps de lire.

A la scène, l'œuvre la plus considérable, étalée en

quatre ou cinq actes, se parcourt tout d'un train sans fatigue, ajoutant l'image au texte. Essayons du théâtre !

Là-dessus, il se met à l'œuvre, choisit un bon sujet bien moderne, une satire du suffrage universel dans ce ce qu'il a d'excessif et de désordonné, et, changeant pour cette fois ses habitudes de travail si lentes et si mûres, il écrit sa pièce d'une haleine en quelques jours.

Mais alors commencent pour lui les tracasseries de toutes sortes, car le temps du travail n'est pas le plus pénible en ces tentatives dramatiques. Il y a ensuite les exigences de la rampe, la fantaisie du directeur, les susceptibilités des interprètes. Il faut rallonger un rôle, raccourcir une scène, refondre des actes entiers. Un jour la répétition va bien. Le lendemain elle se traîne. « Nous nous sommes trompés, s'écrie tout à coup le directeur ; la pièce est à refaire. — Eh bien ! nous la referons!... » dit l'autre, qui veut en avoir le cœur net; et quand il a repris les rôles un à un, changé les situations, créé de nouveaux types, il se trouve que l'ancien texte était encore le meilleur, et on le reprend. Ajoutez à cela la pluie des conseils qui lui tombent de tous côtés et qu'il se croit obligé d'accepter dans son inexpérience du métier ; car c'est pour le théâtre surtout que le tôt capita tôt sensus a été inventé.

— La pièce serait meilleure en trois actes.

— Laissez-la plutôt en quatre.

— Mais non, quatre actes sont une mauvaise coupe.

— Si on mettait de la musique !

Et les mauvais vouloirs, les négligences, les jalousies, les entêtements... Puis les demandes de billets, tout Paris qui veut voir la première et qui use de ses influences multiples pour envahir la salle entière, les gens qu'on mécontente, les amis vexés, et cette tentation de la der-

nière heure — devant la peur du public et de l'inconnu — de jeter la pièce au feu et de se remettre au roman commencé...

Enfin, quand le grand jour est venu, que tout a été réglé, depuis le mécanisme du gaz jusqu'à l'ouverture des portes, jusqu'au jeu savant des longues jupes, alors lepauvre auteur, fatigué, crispé, ahuri, assiste des coulisses au lever du rideau, et pendant trois terribles heures...

Mais voilà que, sans y prendre garde, c'est l'histoire de M. Gustave Flaubert que nous racontons, quand nous voulions raconter celle de son héros, le candidat Rousselin. C'est qu'entre ces deux histoires il y a une vague analogie. Depuis le jour où on lui a mis dans la tête qu'il devait se porter à la députation, Rousselin ne dort plus, ne mange plus...

Ainsi, son affection pour Flaubert avait inspiré à Daudet la meilleure consolation qui pouvait lui être offerte au lendemain du Candidat. Dire du théâtre qu'il est un art inférieur, c'était rappeler au public la nature, la portée véritables du génie de l'écrivain et affirmer que les sifflets partis des hautes galeries n'atteignaient en rien la splendide et pure beauté de son œuvre romanesque. C'était en même temps dégager pour Flaubert lui-même, d'une façon discrète et fine, la leçon de cette expérience malheureuse, en lui signalant l'opposition très nette de son esthétique avec les nécessités de la scène.

Dans son feuilleton du" National (i), Banville écrivait de même :

(i) N° du 1 6 mars 1874.

FLAUBERT ET LE THEATRE 2'Sç)

Ce n'est pas avec un pareil tempérament [fait de noblesse et de force] qu'on arrive à élever des lapins dramatiques... Mais chacun fait ce qu'il peut, et, somme toute, il vaut mieux être Hercule que Robert Houdin.

Quelles étaient donc les raisons théoriques et pratiques qui devaient nécessairement entraîner ^insuccès du Candidat au théâtre (i) ?

Flaubert s'est ingénié après coup àdécouvrirdans sa pièce des fautes de composition, et, dans une lettre à George Sand, il en fait la critique point par point. « Le sujet était bon, s'écrie-t-il, mais je l'ai raté... Je sais pourquoi et cela me console (2). » Et dans une autre lettre encore il attribue sans hésiter à Garvalho, qui l'avait « écœuré » avec ses corrections perpétuelles, la responsabilité des défauts qu'il se figure constater (3).

(1) 11 ne faut pas chercher ces raisons dans les circonstances matérielles de la représentation, dans l'insuffisance des décors ni dans le jeu des acteurs. M. Bergerat dit que Delannoy « massacra son personnage à la première » {op. cit., p. 1 33) . Mais les affirmations répétées de Flaubert dans sa Correspondance démentent ce jugement. « Mes acteurs, dit-il à G. Sand, ont supérieurement joué. » Il est bien certain d'ailleurs que les amis de Flaubert, soucieux de le consoler, n'eussent pas manqué de rejeter sur le dos des acteurs l'échec du Candidat si vraiment il avait pu leur être plus ou moins attribué. Or, non seulement la presse est presque unanime à louer l'interprétation ; mais Daudet écrit en propres termes : « La pièce est supérieurement jouée, surtout par les hommes. Saint-Germain détaille le rôle de Gruchet d'une façon remarquable. Delannoy, qui jouait le Candidat, a porté vaillamment le principal personnage et le titre de la pièce. » Tout au plus ajoute- t-il : « En somme, la pièce est bien montée, sauf la figuration, qui n'est peut-être pas assez nombreuse et donne peu l'impression d'une bataille électorale en ce temps de suffrage universel. »

{2) Corresp., IV, 202.

(3) Ibid., 198.

24o AUTOUR DE FLAUBERT

Mais il ne paraît pas qu'on doive le suivre dans le détail des modifications tardives qu'il suggère, ni qu'en réalité son œuvre eût porté davantage, s'il avait eu le temps de les exécuter avant la représentation. Ce n'est pas, à notre avis du moins, dans la construction scénique du Candidat qu'il faut chercher la justification de son échec, mais bien plutôt dans la façon dont avait été traitée la psychologie des personnages et dans la nature du comique théâtral que cette pièce offrait aux spectateurs.

« Ce n'est pas drôle » : tel est, d'après un témoin (i), le mot qu'on entendait répéter ce soir-là dans les couloirs du Vaudeville. Et l'impression devait en effet s'imposer à tous, à ceux surtout qui, sur la foi du sous-titre, comédie, étaient venus là comme à toute autre représentation du même genre, pour faciliter leur digestion et distraire leur désœuvrement, bien convaincus que l'auteur, en affrontant la rampe, ne pouvait manquer de leur servir quelque grosse et banale plaisanterie. Mais précisément le Candidat n'a rien de la comédie ordinaire et c'est pourquoi on ne le comprit pas. Il manque absolument de ce personnage conventionnel qui vient à point nommé détendre les situations et dérider les visages. Drôle, assurément non ce n'était

(ï) M.Henry Céard, le Grand Journal, 18 mai 1880. (Revue dramatique. Sur le Candidat).

FLAUBERT ET LE THEATRE 2Zjl

pas drôle; mais, en revanche, combien profond, et, au sens absolu du mot, combien comique, humainement comique d'un bout à l'autre.

C'est un héros de roman réaliste, ce Rousselin, enfiévré du désir d'être élu député, à qui ses ambitions mesquines font perdre successivement son honnêteté, sa conscience, sa fortune, et jusqu'à son amour de père. Une ironie terrible circule à l'état latent du premier au dernier des quatre actes où il est en scène, quadruple soufflet donné publiquement à la vanité basse, à la prétention, à la nullité et à la violence politique. Rousselin dépense sans compter et, n'ayant plus un sou en poche, il donne sa montre à un mendiant qui pourrait être électeur. Il n'est ni tout à fait un mauvais homme, ni tout à fait un imbécile ; pourtant les événements l'entraînent de bassesses en turpitudes : il sacrifie sa fille, qui aime Murel, et obtient d'elle la promesse qu'elle épousera une sorte de séminariste imbécile et faux, mais dont le père, un moment candidat, lui apportera, par son désistement, un renfort de soixante-quatre voix ; il pousse sa femme dans les bras d'un coquebin, parce que celui-ci est journaliste et peut faire le compterendu élogieux d'une réunion électorale où, malgré ses palinodies, les citoyens l'ont fort houspillé. Il ferme les yeux quand il apprend son infortune conjugale, ou plutôt ses yeux, tout occupés du si-

gnal qui doit lui annoncer le triomphe ou la défaite, ne savent plus voir autre chose. Et lui-même demande innocemment: « Le suis-je? » Et il Test... élu,puisqu'au théâtre, au moins, cela porte chance.

Rien de ce que fait Rousselin n'est excessif dans le détail ; aucune de ses actions ne dépasse les limites de la vraisemblance. Et cependant l'ensemble est pénible. Le public admet les pires canailleries quand ceux qui les commettent sont des malins ou des forts : mais il les pardonne malaisément à ceux que ni leurs qualités exceptionnelles ni l'horreur de leurs vices ne distinguent de la foule, qui rentrent, comme on dit, dans la bonne moyenne.

Moins universel que les caractères-types du théâtre classique — c'est-à-dire beaucoup plus qu'eux de son temps et de son milieu, — Rousselin est trop vrai (i), et d'une façon générale les. autres personnages du Candidat sont également trop vrais : tous se démènent, agissent, parlent comme dans le monde réel, sont d'une observation trop fidèle et d'une tonalité trop uniformément grisâtre pour plaire aux spectateurs, qui veulent toujours au théâtre une illusion, en bien ou en mal, qui les sorte de la réalité. Flaubert avait traité sa

(i) C'est encore ce qu'observait M. Gustave Kahn en 1907, quand le Candidat fut repris à l'Odéon par les soins de M. Antoine : « Les personnages du Candidat vivent de ce comique vrai, sans surcharge, qui caractérise les créations de Flaubert. » (La Revanche de Flaubert, dans le Gil Blas, iA janvier 1907.)

pièce à la manière de ses romans, et son procédé ordinaire de froide analyse, de notation minutieuse, qui dans un roman eût été une garantie d'exactitude psychologique, devenait suspect à la scène, faute des déformations habituelles, par excès même de vérité. Quelques critiques signalèrent cette raison profonde d'insuccès. Sarcey écrivait :

Nous nous attendions à trouver dans la pièce de M. Flaubert, à défaut de qualités dramatiques, des coins de vérités bien étudiées et bien rendues. Mais, pour faire vrai au théâtre, il faut connaître les conditions d'optique particulière à ce milieu qu'éclaire la rampe. Tout est faux dans l'œuvre nouvelle. Tout du moins paraît tel. M. Flaubert est un excellent romancier. Il a fait preuve dans ce genre d'un talent hors ligne et peut-être de génie, mais il témoigne d'une prodigieuse impuissance à manier les passions de la comédie et du drame.

Théodore de Banville, de son côté, après avoir lu la pièce imprimée, revenait sur l'opinion qu'il avait émise le lendemain de la première, et déclarait « la cause gagnée », au plus grand honneur de Flaubert (i).

Mais la plupart des auteurs, et avec eux le public, devaient se méprendre sur la portée et la sincérité du Candidat. On crut qu'au contraire Flaubert avait intentionnellement poussé son tableau au noir, exagéré le pessimisme de ses descriptions.

( i) Le National, 3o mars 1874.

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La critique d'Auguste Vitu, parue dans le Figaro du i4 mars 1874, exprime avec netteté ce sentiment général :

Il est évident, pour ceux qui ont assisté à la représentation d'hier, que M. Gustave. Flaubert ne connaît pas le théâtre, ne possède pas le don naturel, qui chez quelques prédestinés supplée à l'expérience.

Mais son erreur est plus complète et plus générale. Il voit le monde non pas en noir, mais en laid ; élus et éligibles, électeurs, leurs épouses et leurs petits, sont d'ignobles et plats gueux à peine dignes d'être menés à coups de trique par les chaouchs du Grand Turc. C'est à l'opinion de faire le cas qu'il convient de ces peintures désobligeantes et absolument fausses dans leur injuste généralité. Jamais on ne vit une pièce mieux faite pour éprouver la patience du public, ni un public capable de résister avec une telle énergie au défi qui lui était porté.

Ainsi, tous s'accordaient à proclamer que les qualités qui font de Flaubert le meilleur des romanciers l'avaient cruellement desservi sitôt qu'il s'était avisé d'écrire pour le théâtre; on n'exaltait ces qualités que pour mieux lui faire entendre qu'il s'était montré détestable auteur dramatique. Et personne ne vint le lui dire avec plus de finesse et d'affectueuse sympathie que George Sand. Elle écrivait à son « cher troubadour » :

Le sujet est écœurant, trop réel pour la scène, et traité avec trop d'amour de la réalité. Le théâtre est une optique où un rosier réel ne fait point d'effet. Il y faut un

rosier peint, et encore un beau rosier de maître n'y ferait pas plus d'effet. Il y faut de la peinture à la colle, une espèce <lc tricherie. Et de môme pour la pièce. A la lecture, la pièce n'est pas gaie. Elle est triste au contraire. C'est si vrai que ça ne fait pas rire et, comme on ne s'intéresse à aucun des personnages, on ne s'intéresse pas à Faction (i).

Cette dernière remarque est-elle bien fondée? A s'en tenir strictement aux règles du théâtre, il semble qu'on aurait dû reprocher plutôt à Flaubert d'avoir brodé, sur le thème d'une compétition électorale dont Rousselin est le héros, une intrigue un peu trop compliquée, — s'il est vrai toutefois que l'intérêt dramatique veut être ménagé dans le développement continu d'une crise , concentré autant que possible sur la tête d'un ou deux personnages qui dominent la pièce entière. On se souvient en effet que, dans le Candidat, l'intérêt porte non seulement sur la lutte de Rousselin contre Gruchet et contre M. de Bouvigny, mais encore sur l'amour de sa fille Louise pour Murel, de Mme Rousselin et de miss Arabelle pour Julien Duprat. En apparence, une triple alternative soutient l'attention des spectateurs : Rousselin sera-t-il député ? Louise épousera-t-elle Murel ou Onésyme de Bouvigny? Julien sera-t-il l'amant de miss Arabelle ou de Mme Rousselin?

(i) Lettre à G. Flaubert, reproduite dans le Théâtre (éd. Conard),

2/j G AUTOUR DE FLAUBERT

Mais ce n'est là qu'une apparente complexité, car l'élection de Rousselin demeure en fait l'idée directrice de toute la pièce. George Sand avait cent fois raison dans sa critique, car pour tout dire l'intérêt du Candidat n'est pas de savoir si oui ou non il y aura mariage ou adultère au tomber du rideau ; il n'est même pas de savoir si Rousselin sera élu. Il repose uniquement sur l'analyse logique et savante des situations psychologiques où l'amour, la crainte, l'espoir du succès, poussent ce médiocre ambitieux. Assurément, c'était un maigre régal offert à la masse du public, qui bâille souvent aux comédies de Molière et qui n'a pas encore compris le Misanthrope, L'ennui de réfléchir devait éloigner d'une comédie qui exigeait une sérieuse tension d'esprit, et qui tire sa portée non de l'accumulation ou de la bizarrerie des événements, mais de l'étude impartiale des caractères.

Enfin, à l'échec du Candidat , il y eut sans doute une raison plus décisive encore: c'est que Flaubert, avec la toute-puissance de son génie sarcastique, avait écrit la pièce qui flétrissait le plus grand travers peut-être, et sans doute le plus répandu, de l'époque contemporaine. « Dans un pays comme le nôtre, où tout le monde peut être candidat, où chacun est de droit électeur ; dans un pays où le suffrage universel est la base de la société politique, une comédie politique mettant en

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scène électeurs et candidats, dans la constatation impitoyable de leurs ignorances et de leurs platitudes, pouvait-elle réussir (i)? » Dupé par le titre, le public s'était attendu à Rabagas. Tous les partis, le Figaro et le Rappel (2), se retournèrent dans un commun accord contre l'auteur. Les conservateurs furent fâchés de ce qu'il n'attaquait pas assez violemment les républicains : « les communards eussent souhaité quelques injures aux légitimistes (3). »

Au mépris des habitudes littéraires de Flaubert, chaque groupe voulut voir dans cette oeuvre un pamphlet de ses propres théories. On ne comprit pas que, loin de prendre position pour ou contre personne, il avait jugé là, comme dans ses autres ouvrages, les individus et les choses à un point de vue supérieur, sans plaidoyer ni réquisitoire ; que le Candidat lui avait servi à présenter seulement un nouvel échantillon de la sottise humaine qu'il poursuivait avec délices dans toutes ses manifestations : que c'était, pour la vie politique, un cri de misère et de scepticisme analogue au cri de néant philosophique qu'il poussait, au même moment, et d'une manière si éclatante, dans la Tentation de saint Antoine. Or le public du théâtre, s'il accepte

(1) M. Henry Céard, art. cité.

(2) Corresp., IV, 200.

(3) Corresp. y IV, 198.

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la raillerie de quelques opinions particulières, ne tolère pas le scepticisme universel, ni la moquerie générale des convictions sur lesquelles il vit. Il devait se refuser à cette réalité qui atteignait la conscience démocratique dans ce qu'elle a de plus précieux, l'illusion que chacun conserve en soimême de sa propre importance politique. Sur ce point, les moins lettrés ne pouvaient manquer d'unir leurs protestations à celles des critiques. Ceuxci avaient commencé d'enterrer solennellement le Candidat, en déclarant « ce n'est pas du théâtre », en interprétant comme une injure directe le tableau vivant des intrigues électorales, en ne voulant pas écouter la leçon très haute et très amère qui s'en dégage; les autres, les plus nombreux, achevèrent le désastre. Flaubert s'abusait étrangement en affirmant qu'il avait « raté » un sujet par luimême excellent; il était, au contraire, ce sujet, — traité comme il avait traité le sien — de ceux auxquels on ne pardonne guère, qui sont condamnés d'avance et dont la perfection plus grande n'aurait jamais écarté le danger.

Après l'échec du Candidat, il ne pouvait plus être question de jouer le Sexe faible au Vaudeville. S'il se fût agi de lui seul, Flaubert, à ce

moment, eût renoncé sans doute à faire représenter ailleurs cette comédie, et l'eût définitivement reléguée dans ses cartons. Mais le souvenir de Bouilhet, l'intérêt pécuniaire des héritiers du poète, étaient en cause. Surmontant ses répugnances, il porta donc le Sexe faible à Perrin, directeur du Théâtre-Français. Perrin trouva la pièce scabreuse et inconvenante : « Mettre un berceau et une nourrice sur la scène des Français, s'écria-t-il! Y songezvous (i)? » L'écrivain voulut alors tâter de l'Odéon. Duquesnel fit attendre deux mois sa réponse, et finalement renvoya le manuscrit par l'intermédiaire de la Direction des théâtres, sans un mot d'explication. Toutefois, dans l'enveloppe ministérielle se trouvait la lettre d'un sous-chef de bureau, qui malheureusement ne nous est point parvenue,mais que Flaubert qualifie : « un chef-d'œuvre d'impertinence ». — « On n'écrit pas de cette façon-là, ajoute-il, à un gamin de Carpentras apportant un vaudeville au théâtre Beaumarchais (2).» C'était encore l'inévitable rançon de sa précédente défaite. Ses compatriotes ne lui marquaient pas plus d'indulgence. Nous lisons dans une lettre à George Sand ce trait délicieux et navrant à la fois de psychologie humaine: « Les bourgeois de Rouen, y compris mon frère, m'ont parlé de la chute du

(1) Corresp., IV, 209.

(2) Ibid., 216 (3 juillet 1874).

2b0 AUTOUR DE FLAUBEKT

Candidat à voix basse et d'un air contrit, comme si j'avais passé en cour d'assises pour accusation de faux. Ne pas réussir est un crime; et la réussite est le critérium du bien... Pourquoi met-on des matelas sous certaines chutes, et des épines sous d'autres (i)? »

Le 28 juin, à la veille de partir pour un voyage en Suisse et « ne sachant plus que faire du Sexe faible », il se décida à remettre la pièce à Weinschenk, directeur de Cluny. Deux jours après, le 3o, lettre enthousiaste de Weinschenk qui déclarait la pièce « parfaite » et laissait entrevoir un grand succès d'argent (2). Il promettait de la faire passer le plus tôt possible, au mois d'octobre sans doute, après les Héritiers Rabourdin, de Zola. Et déjà deux journaux, le Figaro et le XIXe Siècle avaient publié l'information (3). « Je te prie de croire, disait Flaubert à sa nièce en lui annonçant la bonne nouvelle, que je ne me monte pas le bourrichon du tout, me rappelant l'engouement de Carvalho,puis son refroidissement. Cependant qui sait (4) ? »

L'affaire fut tout près d'aboutir. On avait engagé des acteurs, on parlait d'entrer en répétitions. L'ad-

(1) Corresp., IV, 209 (antérieure à juin 1874).

(2) Ibid., V, 338-33g (juillet 1874). — Voir aussi tome IV, p. 219 (i4 juillet).

(3') Ibid., V, 336 (8 juillet).

(4) Ibid., 339. — Voir aussi IV, 219.

miration de Weinschenk ne faiblissait pas. Flaubert, à Tidée de « remonter bientôt sur les planches, de s'exposer derechef aux injures de la populace et des folliculaires », se sentait la force d'affronter « ces nouvelles bourrasques (i) ».Mais cette fois sa belle tranquillité se nuançait de réserve prudente ; instruit par l'expérience, il attendait, pour y croire, la réalisation des espérances qu'on faisait miroiter à ses yeux (2). Tout en poursuivant d'ailleurs ses démarches rebutantes, il travaillait toujours Bouvard et Pécuchet, dont la moindre phrase l'inquiétait beaucoup plus que le sort du Sexe faible.

Pourquoi, brusquement, en novembre, les événements prirent-ils une tournure toute différente ? Nous ne le savons pas exactement. Une lettre du 2 décembre à George Sand dit seulement :

J'attendais pour vous écrire que j'eusse à vous apprendre quelque chose de certain sur le Sexe faible. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y a huit jours je l'ai retiré de Cluny. Le personnel que Weinschenk me proposait était odieux de bêtise, et les engagements qu'il m'avait promis il ne les a pas faits. Mais, Dieu merci,je me suis retiré à temps. Actuellement ma pièce est présentée au Gymnase. Point de nouvelles jusqu'à présent du sieur Montigny (3).

(1) Corresp.ilV, 221, et V, 339.

(2) Ibid., IV, 221.

(3) Ibid.., IV, 232. — La lettre du 8 octobre i8/4 adressée par Th. de Banville à Flaubert, dont nous parlons plus loin, précise

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Cette réponse fut bientôt une fin de non-recevoir catégorique. Elle clôture définitivement Phistoire du Sexe faible, dont le manuscrit revint alors à Croisset, d'où il ne devait plus sortir jusqu'à la mort de Flaubert.

On hésite à prononcer un jugement sur cette comédie, qui ne parut donc jamais au théâtre, et qui demeura même inédite jusqu'en 1 9 1 1 .

Le sujet en est fort intéressant : le sexe faible opprime le sexe fort, et trouve dans sa prétendue faiblesse la meilleure des armes et la plus efficace pour imposer aux hommes une tyrannie de tous les instants. Qu'elles soient mères., épouses ou courtisanes, qu'elles jouent les Egérie près des hommes en place, ou que, servantes-maîtresses, elles asservissent les vieillards dont elles exploitent les passions, qu'elles soient entretenues par de jeunes écervelés, ou qu'elles soient à leur foyer le modèle bourgeois des épouses, pour qui le mari ne compte plus dès qu'elles ont un enfant, — partout les femmes imposent aux hommes leurs volontés et leurs caprices. Pour y parvenir, elles emploient tour à tour la violence ou la cajolerie. Elles flattent

quelque peu les causes de la rupture avec Weinschenk. il s'agissait sans doute des engagements pris vis-à-vis de Mme Doche pour le rôle de Mme de Grémonville. Weinschenk estimait que la pièce « ne justifierait pas l'emploi d'une étoile ><. Banville était de cet avis : « Que l'intérêt appartienne à l'ensemble de l'œuvre et ne soit détourné par aucun rôle en particulier, ce n'est pas un défaut, au contraire; et je pense que le résultat ne peut qu'y gagner. »

ou rudoient; un instinct plus sûr que tous les raisonnements, et qui, parfois même, leur tient lieu d'esprit, les avertit des moyens propres à séduire ou à dominer. Comme l'araignée qui tend sa toile et qui, sans bouger, attend que la proie vienne d'elle-même se prendre, les femmes guettent leurs victimes, combinent leurs coups. L'homme pourra se débattre et en appeler devant l'opinion, les apparences seront toujours contre lui.

Mais quel effet cette pièce aurait-elle produit à la scène? Les critiques dramatiques se seraient-ils montrés moins sévères pour elle que pour le Candidat? Le public l'aurait-il mieux appréciée? A peine d'ailleurs peut-on discerner la part exacte qui revient à Flaubert dans la composition de cette œuvre, écrite sur un scénario de Bouilhet. Le dialogue est entièrement de lui, à n'en pas douter : il porte, au demeurant, sa marque indiscutable. Mais quelle est l'importance des modifications introduites par lui dans la composition des cinq actes, il est impossible de le savoir au juste. Si Ton était tenté d'y relever quelque défaut de construction, ou d'en louer particulièrement quelque scène, il serait à craindre que le reproche ou l'éloge ne tombassent point à leur adresse.

Théodore de Banville connaissait /e Sexe faible; en octobre 1874, chargé par Flaubert de régleravec Weinschenk certaines questions relatives à la dis- 1 16

tribution des rôles, il s'était fait communiquer le manuscrit de la pièce, et, quelques jours après, il écrivait à son ami une longue lettre résumant les objections que lui avait inspirées cette lecture (r). Il en comptait deux principales.

D'abord, après avoir admiré comme il convient l'intrigue de la comédie, l'invention du sujet (et cet éloge visait Bouilhet plus que Flaubert), Banville disait :

L'idée est celle-ci : la tyrannie de la femme est violente, écrasante, invincible, tracassière, variée, multiforme, inévitable, dans quelque situation qu'on soit placé. A la bonne heure. Mais il faudrait que, dès le commencement, un personnage formulât cet argument pour le public et lui dît : Voilà ce que nous allons vous montrer. 11 faudrait mieux que, tout le long de la pièce, il fût là pour redire : Vous voyez que, comme nous l'avions annoncé, la tyrannie de la Femme, etc. — On a beau montrer au public une chose sous tous ses aspects, il ne la verra jamais si on ne lui dit pas : Remarque que nous te montrons cette chose.

La seconde objection était relative au dénouement. Banville le jugeait aussi beau que celui de Georges Dandin, aussi terrible. Mais il regrettait que Flaubert l'eût exprimé par un seul mot, qui est la dernière réplique de Paul Duvernier, triste

(r) Cette lettre a été publiée pour la première fois dans le Théâtre de Flaubert, édition Couard, pp. 52 1-523. Elle est datée du? 8 octobre 1874. -

victime de cette tyrannie féminine et contraint par toutes ses mésaventures d'accepter une modeste situation d'employé : « Voulez-vous bien me dire où est ce bureau, Madame? »

C'est, remarquait Banville assez justement, mettre tous ses œufs dans le même panier et confier ce panier aux flots irrités; car supposez que l'acteur ait une hésitation dans la voix, — supposez qu'à ce moment-là on remue un petit banc, qu'on ouvre une porte de loge, et on n'entend pas le mot. Et vous n'avez plus de dénouement. Mais je vais plus loin : il n'est même pas utile qu'on ouvre ou ferme une porte de loge, car le public n'entend pas un mot s'il n'est pas prévenu qu'on va le lui dire et qu'il l'entendra: ceci est encore axiomatique.

Il conseillait donc de ménager cette réplique, d'en préparer l'effet par une succession d'interrogations « pressées, impitoyables, implacables »,dont la meute féminine qui le poursuit eût au dernier moment accablé Paul, après un silence qui eût commandé l'attention du public. Il suggérait même d'appuyer ce mot « effroyable » par une deuxième réplique plus décisive encore, que prononcerait en dernier lieu, pendant que tomberait le rideau, un autre personnage intervenant là pour résumer la pièce et en dégager la moralité.

Flaubert, quoi qu'il en ait dit à sa nièce (i), ne

(i) Corresp., V, 359 (octobre i874) : « Le dit Banville m'a donné quelques bons avis que je tâcherai de suivre », dit seulement Flau-

tint aucun compte de cette seconde critique : le dénouement du Sexe faible n'est du moins aucunement modifié ni renforcé dans le texte publié que nous connaissons aujourd'hui. A-t-il fait davantage son profit du premier conseil, qui peutêtre l'aurait obligé à bouleverser tout son premier acte, à une date où la pièce était déjà distribuée et prête à entrer en répétitions ? Nous l'ignorons. Au surplus, l'exposition reste très suffisante. Le personnage réclamé par Théodore de Banville existe, c'est un vieux célibataire, ami de Paul et voué d'autant plus sûrement à tomber dans une embûche féminine qu'il a mieux fait le fanfaron. Ce sont ses bravades qui renseignent le public, et peut-être trop exactement, car on devine que ce farouche mysogine sera tout à l'heure « pincé » à son tour; sa volte-face deviendra une preuve nouvelle de la puissance des femmes.

Mais à supposer même fondées les observations de Banville, ces quelques défauts de détails étaientils de nature à compromettre le succès de la comédie? Nous ne le pensons pas. Elle les rachetait d'ailleurs par bien des qualités scéniques indéniables, par le développement varié et continu de l'intrigue, par la netteté et le style du dialogue, par plusieurs épisodes d'un comique très réel et dérivant de la plus pure tradition classique : on peut citer en exemple tout le quatrième acte, où certain

M. Roch, qui enseigne à une ancienne femme de chambre devenue courtisane l'art et les nuances de la conversation, évoque directement le souvenir de M. Jourdain et de son maître à danser, ou d'Oronte débitant son fameux sonnet (1). Quelques caractères masculins eussent paru peut-être un peu naïfs, un peu effacés, celui de Paul notamment, qui offre une soumission sans doute trop facile, trop passive, au despotisme de sa mère, de sa femme, de sa belle-mère et de sa maîtresse. Malgré tout, le Sexe faible est, dans l'ensemble, d'une veine meilleure que le Candidat. Il présentait en tous cas l'avantage certain de n'exposer à aucun des inconvénients politiques qui avaient provoqué en partie la chute de l'autre.

Et cependant, il reste permis de se demander si un sort pareil ne lui était pas réservé, si les scrupules et les refus successifs de tous les directeurs à qui cette pièce fut présentée n'ont pas évité à Flaubert une seconde déconvenue aussi éclatante que la première.

C'est qu'en effet il subsiste un désaccord manifeste entre l'exécution du Sexe faible, qui veut être comique(et qui l'est très souvent), et le sujet qui, à bien réfléchir, n'est pas plus gai que celui du Candi-

(1) Ici encore on peut se demander si l'invention des personnages épisodiques n'est pas le fait de Bouilhet,plus homme de théâtre assurément que Flaubert, et qui, d'ailleurs, avait du comique théâtral une notion sensiblement différente.

dat. Ici et là, l'auteur semble dire : hâtons-nous d'en rire, de peur d'avoir à en pleurer; mais on devine que son tempérament lui donne peu l'envie de rire, ou du moins que son rire est sans joie. Ce n'est pas l'ironie d'un Beaumarchais, c'est encore l'amertume profonde, le scepticisme désabusé d'un observateur qui voit les choses de haut et de loin, habile à démêler les mobiles secrets des actions humaines et les laideurs dissimulées des caractères, qui ne s'en tient pas aux apparences et veut voir partout l'envers des choses, et pour qui les choses expriment toujours l'éternelle misère de tout, et ce qu'il appelait « l'embêtement de la vie ».

Celui-là, ce philosophe, ce psychologue pénétrant, constate et ne veut pas juger. Il n'écrit pas pour flétrir un vice ou un travers de l'esprit, ni pour satisfaire sa propre indignation, mais pour décrire sous leur aspect général, universellement vrai, des situations réelles et banales, des personnages choisis immédiatement dans la moyenne, en raison de ce que les uns et les autres comportent de moins exceptionnel, de moins distinctif par rapport au monde et à l'humanité vus en bloc. Pour traiter le sujet du Sexe faible, comme pour traiter le sujet du Candidat, il eût été plus à l'aise dans les formes larges du roman que dans le cadre étroit et conventionnel du théâtre. Et nous sommes ainsi amenés à conclure qu'en écrivant ces

deux comédies sur le tard de son existence, si Flaubert réalisait un rêve, une hantise de sa jeunesse, peut-être n'avait-il pas alors acquis, et même n'avait-il jamais possédé, au fond, les qualités d'un auteur comique.

Ou plutôt ne se méprenait-il pas sur la signification propre des mots, quand il parlait du comique théâtral et du grotesque de la réalité ? On trouve souvent, dans sa Correspondance, l'idée du théâtre associée à la découverte d'un nouveau ridicule moral ou physique chez ses contemporains.

Il se croyait doué, raconte M. Emile Bergerat, du don de bouffonnerie de haute graisse, et il se faisait fort de faire sauter de rire les ceintures aux bedons des badauds, par des turlupinades du Pont-Neuf. Son chef-d'œuvre était pour lui la pantalonnade furibarde dénommée : le Pas du Créancier, qu'il avait apprise à Gautier et qu'ils dansaient ensemble à Neuilly avec des contorsions d'Aïssaouas et de derviches tourneurs. — « Ça, c'est du théâtre, s'écriait-il en s'effondrant, ruisselant, sur les divans, — et du vrai (i)! »

Voilà précisément, nous semble-t-il, où gît la confusion qui devait l'amener à écrire ces deux pièces, sinon négligeables dans son œuvre, au moins fort peu théâtrales en soi et qu'effaceront toujours ses romans. Car ce comique idéal, dont le Pas du créancier est un exemple, vieux reste des

(i) Emile Bergerat, Souvenirs d'an enfant de Paris, II, p. i320

plaisanteries démesurées du « garçon », du « père Couillère » ou de « l'hôtelier de Nevers », il était seul, ou presque seul, à en ressentir pleinement la force interne. S'il eût osé développer librement, hors de toute contrainte, ce sens inné qu'il croyait en lui, il n'eût produit que des œuvres follement échevelées, des farces d'atelier propres tout au plus au divertissement passager d'artistes comme Gautier,mais que d'autres, comme lesGoncourt, ne comprenaient déjà plus, et qui n'eussent jamais trouvé, à coup sûr, un public pour les applaudir.

En i846, cet amour du grotesque truculent l'avait amené à la parodie scabreuse de Jenner, et plus tard à projeter un vaudeville, intitulé le Phoque par amour, dont Mme Judith Gautier a raconté l'histoire (i).

Pourtant, à y regarder de près, l'origine de ce comique un peu gros, il faut encore la chercher uniquement dans son penchant à l'observation pessimiste de la réalité, dans sa haine de la bêtise,, de la turpitude morale, de la difformité physique, qu'il s'appliquait à découvrir partout en promenant autour de lui son « regard de myope. » S'il paraît s'en amuser, si vraiment il lui arrive d'en rire, son rire garde toujours la sonorité un peu fausse et profondément amère du rire de Yuck, un des per-

(i) Mme Judith Gautier, le Second rang du collier, pp. 267 et suiv. (Paris, Juven, 1909).

sonnages de Smarh, symbole du Grotesque, qui bafoue sans trêve l'homme orgueilleux et misérable, et dont Tironie énorme, éternelle et cynique, salue férocement la chute promise à qui tente de s'élever vers l'inaccessible idéal, mais qui en même temps se désole de le savoir inaccessible.

Dès lors, comment Flaubert aurait-il pu concilier le débraillé violent de ce comique théâtral, les bouffonneries outrancières dont il avait réjoui sa jeunesse, avec les froides exigences de son esthétique? Le jour où, fervent adepte de l'art pour l'art, et parvenu à la pleine maîtrise de son talent, il eut l'idée de revenir au théâtre, ce fut pour écrire d'abord une féerie, genre libre où les fantaisies même excessives sont des qualités, et qui lui permettait de ne pas trop bâillonner encore sa nature prompte aux expansions lyriques. Mais quand, avec le Sexe faible et le Candidat, il voulut aborder ensuite une forme plus pure, plus élevée, de l'art dramatique, composer de véritables comédies de mœurs ou de caractère, il se trouva qu'alors sa notion du comique heurtait la discipline sévère qu'il s'était imposée pour réaliser son idéal d'Art descriptif, impassible et impersonnel. Il s'était persuadé, en effet, que, pour montrer la réalité sous un aspect comique, et en même temps faire œuvre d'art, point n'était besoin de dégager du réel des contrastes violents, ni de le traiter en charge, mais

seulement de le représenter sous son vrai jour, sans le dénaturer, sans le juger. La méthode qu'il avait employée dans ses romans, il en fit alors application au théâtre. A ce point de vue, il reste exact de dire que les aventures de Rousselin et de Paul Duvernier sont humainement, philosophiquement comiques, autant que celles de Bouvard et Pécuchet. Mais c'est un comique dont la portée échappe forcément au spectateur, et qui exprime si parfaitement la vérité que peut-être il ne convient déjà plus au théâtre.

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