CHAPITRE VI
Il y a peut-être quelque danger à signaler des analogies, apparentes ou réelles, entre les œuvres des grands écrivains et celles d'auteurs obscurs ou inconnus qui les ont précédés, lorsqu'en même temps on n'est pas en mesure d'affirmer un rapport certain des unes aux autres. Malgré les précautions dont on croit s'être entouré, en dépit des réserves formulées, le lecteur peut être tenté de traduire copie, source directe,\à où n'est écrit que rapprochement, coïncidence fortuite. Sous prétexte d'offrir à sa curiosité un document ignoré, on risque ainsi de lui laisser une idée fausse, ou qui a toutes chances de le devenir, si les ressemblances indiquées lui semblent en effet évidentes et remarquables. Plutôt que d'admettre le hasard d'une rencontre accidentelle dans le choix et
le développement de thèmes identiques, il croit apercevoir aussitôt une imitation déguisée, des réminiscences inavouées. Si, au contraire, rien ne paraît justifier la comparaison établie, le critique emporte le soupçon d'avoir entrepris à la légère une tâche ingrate, en essayant, sans raison valable, d'entamer la puissante originalité d'un maître.
Sans doute, il ne vient pas immédiatement à l'esprit que Flaubert, dont personne ne méconnaît la loyauté littéraire et la prodigieuse imagination, ait pu jamais s'approprier, même involontairement,l'inspiration ou l'invention d' autrui. Et pour notre part — nous devons le déclarer en tête de ce chapitre pour éviter toute équivoque — nous croyons très sincèrement qu'en 1873, lorsqu'il composa le Candidat, il ignoimt jusqu'à l'existence d'une pièce écrite en 1837 et intitulée : Une journée d'élections ou l'Ecole des électeurs (1). Sa Correspondance n'y fait aucune allusion. Ni les Souvenirs de Mme Gommanville et de Du Camp, ni le Journal des Goncourt, ni les mémoires des amis qui l'ont approché pendant les dix dernières années de sa vie et qu'il aimait tenir au courant de ses travaux,n'en parlent davantage. Une journée d'élections n'affronta d'ailleurs jamais la rampe — on verra pourquoi tout à l'heure, — et c'est encore
(1) Une journée d'élections ou l'Ecole des électeurs, comédie en cinq actes. Paris, Le Normant, 1837, in-8, v-162 p.
un motif d'estimer assez improbable que Flaubert Tait jamais connue. Néanmoins l'hypothèse ne doit pas être écartée sans contrôle, malgré le silence des habituels témoins que nous interrogeons pour suivre la genèse de ses autres œuvres. D'abord, il est indéniable que l'une et l'autre comédie traitent de sujets analogues, comportent des situations très voisines, présentent dans leur agencement scénique et dans les caractères des principaux personnages des similitudes intéressantes. Il faut en outre se souvenir que, cinq ou six années avant d'écrire le Candidat, il avait annoté, en vue de V Education sentimentale, un nombre formidable de volumes, de brochures, de pamphlets, pour y étudier les phases politiques, économiques et sociales du mouvement qui aboutit à la révolution de 1848. Or Une journée délections constitue à cet égard un document, puisque cette pièce flétrit précisément la corruption du régime électoral établi en principe par la Charte de i83o, définitivement organisé par la loi du 19 avril i83i, régime que l'opposition ne cessa de combattre pendant tout le règne de Louis-Philippe, et dont les républicains poursuivirent le plus ardemment la réformation. Plusieurs journaux de 1887 signalèrent à ce propos la publication de notre comédie. Que les recherches de Flaubert l'aient ainsi amené par hasard à la découvrir, c'est assurément chose possible. Mais
nous n'en pouvons dire davantage, rien n'autorisant à passer d'une supposition tout arbitraire à la plus fragile présomption.
En rapprochant du Candidat Une journée d'élections, nous n'avons donc pas la prétention de révéler une source inconnue de celui-là,mais seulement d'établir entre deux comédies du même genre un parallèle qui nous permettra, chemin faisant, de compléter ce qui a été dit dans le précédent chapitre sur l'œuvre de Flaubert. Et chacun jugera si les ressemblances méritent qu'on s'arrête à la conjecture, et qu'on tienne la première pièce pour l'origine, même très indirecte et très lointaine, de la seconde.
Une Journée d'élections, comédie en 5 actes, n'est pas signée. L'auteur, qui se nommait le comte Albert-Madeleine de Lezay-Marnésia, avait eu en effet d'excellentes raisons pour vouloir garder l'anonyme.
Né à Moutonne, en Franche-Comté, le 6 juin 1772, Albert de Lezay-Marnésia s'était vu d'abord, à i5 ans 1/2, promu officier dans le régiment des Dragons-Orléans; il y servit jusqu'en 1790, époque où son père, membre de la Constituante, « désespérant du salut de la Monarchie », se mit en tête
d'aller chercher en Amérique un refuge contre la « sauvage anarchie qui débordait de tout part » et de fonder sur les rives de l'Ohio une colonie française (1). Son fils, qui raccompagnait, a raconté en détails l'échec lamentable de cette entreprise. Faute de l'enrichir, la vie d'aventures trempa fortement le caractère du jeune noble, qui n'avait guère pris contact de l'existence auparavant qu'à travers les séductions de la société frivole à laquelle il appartenait. Revenu en France aux jours les plus terribles de la tempête révolutionnaire, atteint par la conscription, il acheva de courir le monde avec les armées delà République. En 1800, rayé de la liste des émigrés, il se retira dans ses terres et devint gentilhomme campagnard; quoique allié aux Beauharnais, il était assez mal vu de Napoléon et ne pouvait assurer son repos qu'en se tenant éloigné des affaires. Il voyageait en Suisse quand il apprit, un beau matin de 181 5, par la Gazette de Lausanne, que Louis XVIII venait de le nommer préfet du Lot. En ce temps-là il suffisait encore d'être honnête homme pour arriver aux honneurs, sans avoir même à les solliciter. Une longue et brillante carrière administrative devait d'ailleurs justifier, et au delà, le choix du monarque. Si,
(1) Ces détails biographiques sont empruntés à « Mes Souvenirs, A mes enfants » [parle Comte A. M. de Lezay-Marnésia1 . — Blois, impr. de Lecesne, i854, in -4, VI-3i4 p.
dans les Souvenirs qu'il a dédiés à ses enfants, Lezay-Marnésia ne s'est pas ménagé les compliments les plus flatteurs, il a pu y joindre d'authentiques marques de l'estime, de la reconnaissance générale qu'il sut s'attirer dans le Lot, puis dans la Somme, enfin dans le Rhône, où Lyon garde encore la mémoire de ses bienfaits. Ce volume pourrait être intitulé : le Livre d'or du Préfet accompli. En 1828 le ministère Martignac confia à Lezay-Marnésia le département du Loir-et-Cher; il y resta 20 ans, jusqu'au moment où l'avènement de la République le dépouilla de son siège, à l'unanime regret de la population.
Mais qu'auraient dit les bons Blésois, qu'auraient pensé les membres de la Chambre des Pairs, où il était entré en i835, et son chef de l'intérieur, et le Roi lui-même, s'ils avaient alors connu la faiblesse de ce grand caractère, le péché mignon de ce citoyen vertueux, le petit défaut de ce fonctionnaire exemplaire : il se croyait des loisirs, et taillait volontiers ses plumes pour d'autres phrases que celles de ses rapports et de ses arrêtés. Le goût des belles-lettres lui venait de traditions de famille. Le marquis de Marnésia, son père, en même temps qu'un grand nombre de traités philosophiques et historiques, a laissé quelques poèmes : Un Essai sur la Nature champêtre en est le plus réputé. Son frère était également l'auteur d'ouvrages estimables.
Quant à notre préfet, le théâtre l'attirait particulièrement. Une première fois, en 1796, indigné de voir la France « humiliée, livrée à tous les genres de vice et de corruption sous le joug honteux du Directoire », il avait composé une comédie sous ce titre: le Nouveau Misanthrope. Longtemps après, relisant cet essai de jeunesse, il y découvrait encore « de l'élévation dans la pensée, de la verve, de la hauteur dans le style, des situations comiques et originales » . Son Alceste prenait vivement à partie les parvenus de toutes sortes, généraux, représentants, fournisseurs, qui des rangs les plus infimes de la société s'étaient, à force d'intrigues, élevés jusqu'au faîte delà fortune. Le malheur voulut que Lezay-Marnésia se compromît indirectement, vers cette époque, dans les spéculations de la colonie de Surinam. Poursuivi par la police consulaire en même temps que le banquier Talon, il vit saisir tous ses papiers, et dans le nombre le manuscrit de sa pièce. Celui-ci lui fut bientôt rendu, mais avec des annotations marginales de Fouché,qui conseillait la prudence. Et le Nouveau Misanthrope fut relégué dans les cartons où probablement il repose encore.
Comment, après cette mésaventure, devenu personnage officiel et très bien en cour, aurait-il pu, en 1837, signer de son nom une critique aussi violente des institutions établies qu'est Une journée
d'élections? Sans doute, le sujet choisi présentait des scènes piquantes d'un heureux à propos. Il offrait à un sentiment honnête l'occasion de flétrir comme il le méritait un système électoral proposé par les fauteurs des nouvelles doctrines comme un élément de perfectionnement social, dont l'application n était en réalité qu'un grand marché où se vendaient et s'achetaient les consciences. L'intention de l'auteur demeurait, sans doute, essentiellement moralisatrice ; mais, par là même, d'autant plus dangereuse pour lui. Il battait en brèche les principes fondamentaux de la Gharte Constitutionnelle, et sa simple dignité de préfet lui commandait impérieusement rincognito.il eûtdésiré, cependant, que sa comédie fût jouée; mais le moyen, sans se trahir? « D'ailleurs, ajoute-t-il avec un grand bon sens, pour parvenir à faire représenter un ouvrage, fût-il excellent, il faut ou être déjà auteur accrédité au théâtre et dans la faveur publique, ou se résigner à se prostituer en sollicitations, en basses flatteries, en génuflexions vis-à-vis du Directeur, des acteurs, des actrices, de je ne sais quels honteux protecteurs. »Ce rôle ne convenait ni à sa position, ni à son caractère. Il se contenta donc de faire imprimer la pièce par les soins d'un ami, qui s'acquitta de sa mission avec un zèle si discret que l'éditeur lui-même ne put (ou ne voulut) percer le mystère. Puis, par un habile et un peu bizarre
compromis, il en fit remettre des exemplaires aux « éminences théâtrales », aux grands journaux parisiens, voire aux Ministres eux-mêmes, espérant qu'on en parlerait, que bien des gens se reconnaîtraient aux portraits qu'il avait esquissés, que bien des susceptibilités s'en trouveraient blessées, quil en naîtrait un petit scandale d'où sa personnalité sortirait indemne. Mais l'événement répondit mal à son attente. Il eut tout juste la consolation d'obtenir quelques comptes-rendus favorables, notamment dans le Journal des Débats du 19 février 18870 On y vantait un tableau tout neuf et très vertement tracé des mœurs politiques en laissant entendre qu'il émanait d'un homme assez haut placé dans l'administration pour être exactement renseigné. — « Quand elle ne serait pas une bonne pièce, disait le critique des Débats, l'Ecole des Electeurs serait encore un bon programme, et par l'esprit sage et conservateur qui l'a inspirée nous voudrions qu'elle servît de règle aux élections qui vont avoir lieu. »
Ces éloges n'empêchèrent point l'œuvre de Lezay-Marnésia de passer généralement fort inaperçue : encore moins changea- t-elle le cours de l'histoire. Eût-il vécu très vieux, et bien plus que centenaire, l'auteur n'aurait sans doute jamais vu se réaliser les heureuses conséquences qu'elle devait entraîner pour la moralité du peuple, pour là
sûreté de la société, et pour la stabilité du Gouvernement.
Le sujet d'Une journée d'élections est d'une extrême simplicité.
M. de Melcy, porté à la députation par le vœu de ses concitoyens — (et nous reviendrons sur la signification exacte de ce rôle), — représente les opinions modérées de l'arrondissement. En face de lui se trouve un avocat nommé Prenant, candidat de l'opposition avancée, que torture le désir d'être élu. L'intérêt de la pièce porte, en apparence, sur la lutte des deux adversaires. Après bien des alternatives d'espoirs et de découragements, après bien des intrigues louches et des procédés répugnants, Prenant l'emporte, et le rideau tombe. — Si l'on veut maintenant réduire à sa charpente essentielle le Candidat de Flaubert, on n'aperçoit d'abord qu'un sujet analogue. Montrer, par des situations appropriées, les déformations d'esprit et de sens moral produites par l'ambition politique poussée à son paroxysme, chez des hommes qui ne sont pas naturellement mauvais, tel est le but commun à Flaubert et à Lezay-Marnésia.
Et par là, notons-le, les deux pièces rentrent dans la catégorie des comédies de mœurs plutôt
UNE COMÉDIE POLITIQUE ANTERIEURE AU (C CANDIDAT » 2f3
que des comédies de caractère. Habilement choisi pour frapper la curiosité, le titre de Flaubert est en réalité trompeur, parce qu'à s'en tenir à ce titre seul on peut se figurer que l'auteur a conçu le caractère de son Rousselin à peu près comme Molière celui de Tartufe ou d'Harpagon, Regnard celui de Dorante. Mais si Ton naît avare, hypocrite ou joueur, on ne naît guère candidat, on le devient. Etre candidat, c'est beaucoup moins un travers naturel de l'esprit qu'une situation favorisée par des circonstances spéciales, qui ne sont pas les mêmes de tout temps, qui n'ont pas toujours existé, dépendent surtout d'une époque, sont propres à un régime et non pas au fonds immuable et universel de l'âme humaine ;de sorte qu'il y a des personnalités plus ou moins étranges de candidats, bien plutôt qu'un type de candidat unique, — ou, si l'on veut encore,, qu'exposer l'ambition d'un candidat aux élections législatives en 1837 ou en 1873, ce ne sera jamais exposer qu'une forme particulière de l'ambition s'exerçant dans des conditions déterminées de temps et de milieu, mais non l'ambition tout entière, prise comme une qualité ou un défaut inhérent à la nature de l'homme en général.
La remarque a son importance. Non qu'il s'agisse de classer la comédie de Flaubert ou celle de Lezay-Marnésia sous telle étiquette dramatique
plutôt que sous telle autre. La distinction de genres, en littérature, séparés par des cloisons étanches, n'est souvent utile qu'à fausser les jugements portés sur les œuvres et les écrivains. Mais on voit aisément qu'outre l'analogie d'ensemble signalée entre les deux pièces les autres similitudes de détail que nous relèverons par la suite prendront, en raison de ce fait, un relief bien plus considérable. Voulant décrire un tour d'esprit comme celui du Misanthrope, étudier dans sa plus grande généralité un vice très répandu comme la passion de l'or, on peut admettre que deux auteurs aboutissent aux mêmes conclusions, dégagent les mêmes traits psychologiques et moraux, sans être contraints de placer leurs personnages en présence de conjonctures identiques. La seule logique des idées voudra qu'ils se rencontrent, et le type qu'ils auront créé surgira, en dernière analyse, indépendamment des péripéties de fait qui auront servi à le manifester. Au contraire, le candidat de Flaubert et celui de Lezay-Marnésia, étant des individualités réelles beaucoup plus que des types universalisés, seraient presque nécessairement apparus très différents si les conditions essentielles du milieu où ils vivent, des obstacles auxquels ils se heurtent, des influences qu'il leur faut faire agir pour triompher, n'avaient été imaginées sensiblement pareilles. Prenant et Rousselin,en d'autres termes, sont insé-
parables de V intrigue combinée pour les montrer aux prises avec leurs adversaires ; ils n'existent pas en dehors des événements qui constituent le scénario de Tune ou l'autre comédie. Aussi convient-il d'approfondir la comparaison, et d'examiner dans le détail jusqu'où se poursuivent les ressemblances.
Nous avons parlé déjà de l'intrigue du Candidat et nous avons fait remarquer que son apparente complication dissimulait en fait une action unique, ou plutôt que l'élection de Rousselin demeurait l'idée directrice de toute la pièce. Que sa fille Louise épouse Murel ou Onésyme de Bouvigny, que Mme Rousselin devienne, ou bien Miss Arabelle, la maîtresse de Julien Duprat, cela n'a d'intérêt qu'en raison du succès ou de l'échec possible de Rousselin. Le talent de Flaubert a été de subordonner jusqu'au bout la solution des deux premières alternatives à la solution de celle-ci : Rousselin sera-t-il, ou ne sera-t-il pas député ?
On pourrait assez exactement figurer les personnages du Candidat comme des pantins solidaires les uns des autres : que l'un d'eux fasse le moindre geste, il tire aussitôt sur la ficelle dont dépend tout le système, et modifie du même coup l'attitude, l'orientation des autres pantins. Quelque mérite théâtral qu'on veuille d'ailleurs lui reconnaître, cette étroite connexion de ce que nous nommerons V intrigue électorale par rapport aux deux intri-
gués amoureuses est l'idée qu'il importe de dégager. Nous rencontrons en effet une idée similaire dans la comédie de Lezay-Marnésia.
Celui-ci, comme Flaubert, s'est ingénié à placer son futur député dans des situations de fait telles que son désir d'être élu se trouve successivement en antagonisme avec sa conscience d'homme, de mari et de père.
Pour s'assurer des voix, Rousselin joue de sa fille comme d'un miroir à alouettes, pour séduire tantôt le parti modéré, avec Onésyme de Bouvigny, tantôt les socialistes, qui obéissent au mot d'ordre de Murel. Il finit par sacrifier à son ambition le bonheur de son enfant, avec le plus parfait cynisme. C'est la conclusion écœurante que George Sand reprochait à Flaubert.
Dans Une journée d'élections, Prenant a de même une fille, être falot, sans consistance, qui ne paraît en scène que tout juste le nécessaire. Cécile est amoureuse d'un certain Merville, « type de Jeune France », dit l'auteur, pour excuser probablement l'amoralité brutale de son rôle. Ce Merville est un noceur, sceptique, désabusé, qui se vante de n'écouter que son égoïsme et de ne comprendre rien au delà de sa propre satisfaction. Voici d'ailleurs un fragment du dialogue qui peint assez le caractère de ce triste sire :
Ah bien oui, s'écrie-t-il, la conscience, la patrie, beaux mots dont chacun s'empare pour faire des dupes, brillant vernis dont on couvre des intérêts tout personnels! La conscience ! chacun n'a-t-il pas la sienne, dont le témoignage est généralement assez complaisant! Et la patrie ! elle est là où sont les affections, voilà le vrai ! Moi je suis sincère, et j'avoue tout bonnement que j'ai beaucoup d'affection pour ma personne... ( 1).
Le Murel de Flaubert, quoique vaniteux, intrigant, léger, criblé de dettes, est peut-être moins odieux. Merville, bien entendu, ne songe pas à épouser Cécile, qui n'est pas de son monde et n'aura qu'une dot minime. Mais il a formé le projet de la séduire, pour lui faire faire « un petit voyage pittoresque », simplement parce qu'elle est jolie fille et lui procurera des instants agréables. Après quoi, il l'abandonnera. Or, Merville est électeur. Neveu de l'autre candidat, M. de Mclcy, il a peutêtre quelque poids dans le parti hostile à celui de Prenant : l'auteur ne le dit pas en termes formels, mais rien n'empêche de le supposer. En tous cas, sa propre voix lui appartient : et pour approcher Cécile, il va l'offrir sans vergogne à Prenant, ce qui ne lui coûte guère du reste, car il n'a pas plus d'opinions politiques que d'autres croyances.
Quel est, dit-il, l'électeur qui en use autrement ? l'un vote pour un ministériel, dans l'espoir d'en obtenir
(1) Acte I, scène h.
une place ; un autre fait bien haut de l'opposition pour se faire acheter bien cher ; d'autres cherchent à renverser le ministère, comptant prendre place dans celui qui lui succédera ; d'autres encore vendent leurs suffrages pour bien moins, pour quelques gorgées de vin, pour un repas de cabaret, pour l'intérêt de leurs ventres, enfin ; moi, si je sacrifie, c'est à l'amour; c'est de meilleur goût du moins (1).
Rappelons-nous la conduite de Murel. Lui aussi modèle à plaisir ses convictions sur les chances de son amour, et emploie son influence au profit de son égoïsme. Tantôt il tend la main à Gruchet, tantôt à Rousselin. Que l'un ou l'autre triomphe, peu lui importe, pourvu qu'il obtienne Louise. Et comme, aux yeux de Flaubert, électeurs et éligibles n'ont pas l'esprit plus stable ni plus honnête qu'aux yeux de Merville, c'est Murel, en définitive, qui mène toute l'intrigue. Nous nous trouvons ainsi en présence de situations très voisines, où l'amoureux de chaque comédie témoigne d'une mentalité analogue, et use de procédés semblables pour atteindre un but presque identique.
L'une et l'autre aventure ont enfin des résultats aussi fâcheux : Prenant, ne voulant considérer dans Merville qu'un électeur gagné à sa cause, le laisse pénétrer chez lui avec une imprudence aussi coupable qu'est odieux le marchandage de Louise par
(1) Acte I, scène 11.
Rousselin. Cécile se fait enlever avec beaucoup de complaisance ; son père en apprend la nouvelle quelques instants avant la fermeture du scrutin ; mais à cette heure il a bien d'autres soucis en tête; et, dominé par l'émotion de sa candidature, il répond froidement à Mme Prenant tout en pleurs :
En fuite ! enlevée ! Cécile ! qu'est-ce à dire ?... et c'est à moi que vous venez en demander compte ! N'est-ce pas à la mère à surveiller sa fille? Suis-je sa mère, moi ? La direction de la politique est mon affaire, à moi, celle du ménage est la vôtre !... C'est à vous à la chercher et à m'en rendre compte. Si vous aviez mieux gardé votre fille, vous n'auriez pas à la chercher. Rendez-la-moi vous-même (i).
Le mot de Rousselin : « Dodart, ma parole d'honneur, vivement ! — Après tout pourquoi n'aimerait-elle pas ce mari-là, il est aussi bien qu'un autre » (2), est à peine plus cruel.
Brûlé par la fièvre politique jusqu'à perdre toute notion du sentiment paternel, Prenant fait encore aussi bon marché que Rousselin de son honneur conjugal. Un certain Biennais, électeur influent, précise Lezay-Marnésia, courtise Mme Prenant. Si l'on pouvait obtenir son appui, le succès serait assuré. Prenant n'hésite pas : il encourage sa femme
(1) Acte IV, scène iv.
(2) Flaubert, le Candidat, acte IV, scène vu.
à employer tout son ascendant, tousses moyens de séduction, pour ï enchaîner à son parti.
Mme prenant. — Je lui ai déjà parlé, je lui parlerai encore, et j'espère...
prenant. — Vous espérez, mais c'est du positif qu'il faut, et tout de suite! Vous n'aurez pas mis assez de chaleur, assez d'instance...
Mme prenant. — Mais que puis-je faire de plus?
prenant. — Ce que vous pouvez faire ? je vous le dis, il faut le flatter, le piquer, y mettre de la coquetterie, faire des frais, des avances même, enfin employer tous les moyens dont les femmes, et surtout les jolies femmes comme vous, madame Prenant, savent si bien user quand elles ont à cœur d'obtenir quelque chose d'un homme.
Mrae prenant. — Quoi, Monsieur, vous voulez que j'aille faire des agaceries, des avances à M. Biennais, qui déjà...
prenant. — Je ne dis pas précisément qu'il faille faire de ces avances... là... formelles... positives... mais comme ça, de ces gracieusetés auxquelles les hommes se laissent prendre... Enfin, ce qu'il faut faire pour le subjuguer. Vous devez bien le savoir et me comprendre, car ce n'est pas là le cas dy regarder de si près (ï).
Mme Prenant, indignée, révèle alors à son mari que Biennais lui a déjà fait des déclarations qui ne laissent aucun doute. Et Prenant de rire, de plaisanter sur la vanité des femmes « qu'un petit grain d'encens enivre, toujours disposées à voir un adorateur dans le premier homme qui leur
(ï) Acte II, scène n.
UNE COMÉDIE POLITIQUE ANTERIEURE AU « CANDIDAT » liSl
adresse un regard de bienveillance » ; et de revenir à la charge,, affirmant « toute cette pruderie fort déplacée » quand il s'agit d'intérêts aussi graves que ceux de son élection.
La discussion entre les deux époux traîne un peu en longueur. Le dialogue n'a pas cette vivacité heurtée, ces mots à remporte-pièce, qui conviennent au théâtre, qu'on eût aimé surtout à rencontrer dans une scène de telle importance. Mais elle correspond bien, toute question de style mise à part, à celle où Rousselin, malgré les soupçons qu'il garde contre Julien Duprat, charge sa femme d'une démarche auprès du jeune homme, pour le plus grand bien de sa candidature (i). Flaubert insinue seulement en deux phrases ce que Lezay- Marnésia met trois ou quatre pages à exprimer.
rousselin. — Voici Julien ; tu comprends, n'est-ce pas, tout ce qu'il faut lui dire.
Mme rousselin. — Oh, je saurai m'y prendre. rousselin. — Je me fie à toi.
L'idée est exactement la même; et, dans la scène suivante, les deux femmes jouent également bien leur rôle, font valoir des arguments pareils, mêlent de semblable façon les minauderies aux paroles sérieuses, font, ici et là, de leurs faveurs l'enchère d'un vote, et scellent par le même geste — par un
(i) Le Candidat, acte II, scène xn.
baiser sur la main qu'elles accordent — leur pacte d'adultère. Le parallélisme des deux comédies est donc complet sur ce point. Il y aura bien dans le dénouement quelque différence : Rousselin récoltera ce qu'il a semé, et pour reprendre le mot, d'un comique si vrai, qui termine le Candidat, « le sera » en même temps qu'élu député. Au contraire Mme Prenant reste à sa manière une honnête femme ; en feignant de se promettre à Biennais, elle ne veut que donner une leçon à son mari, et Prenant triomphe sans déshonneur. Il a même la chance de retrouver sa fille avant que Merville, le ravisseur, ait pu aboutir dans ses entreprises, tandis que la pauvre Louise Rousselin, liée par la parole de son père, doit épouser Onézyme de Bouvigny et perdre à jamais celui qu'elle aime. La conclusion de Lezay-Marnésia est dune ironie moins douloureuse que celle de Flaubert. Mais c'est l'intention qu'il faut considérer ; au fond, Prenant mérite le même sort que Rousselin et ne vaut pas mieux, ni comme père, ni comme époux.
Cette brève comparaison des situations respectives en présence desquelles se trouvent les personnages révèle ainsi entre eux de surprenantes analogies de caractère, de moralité, d'attitude et même de langage. Rousselin et Prenant apparaissent partout comme le produit de conceptions identiques. Nous avons affaire non seulement à
deux candidats taillés sur le même patron, — ce qui paraît déjà remarquable, puisqu'il s'agit d'individualités plutôt que de représentants d'un type général, — mais qui, placés par leurs auteurs dans des milieux sociaux très rapprochés, professant des opinions peu distantes, poursuivant la même ambition, manifestent, à propos des obstacles qu'il leur faut vaincre, les mêmes déformations d'idées et de sentiments, et sacrifient dans les mêmes conditions leur vie privée à leurs vues politiques. Si l'on s'en tient aux péripéties essentielles de l'intrigue à laquelle ils sont mêlés, la concordance est d'une régularité remarquable. Sans doute, il subsiste entre Prenant et Rousselin toute la différence qui sépare une ébauche peinte à grands coups de pinceau d'un portrait minutieusement étudié et dessiné avec art. La psychologie de Prenant reste, malgré tout, assez rudimentaire. Nous découvrons quelques-uns de ses aspects, suffisants pour imaginer une silhouette d'ensemble, mais le personnage ne se détache nulle part avec cette vie intense, cette vérité réaliste que Flaubert a su imprimer à son Rousselin. Cependant, c'est toujours le même homme qui se dresse devant nous. C'est une mentalité de même ordre que nous apercevons dans les deux rôles. L'un n'a pas plus de scrupules que l'autre, et la fin, à leurs yeux, justifie également les moyens. Ceux qu'ils mettent en œuvre pour acheter les
électeurs sont semblables : Rousselin promet un chemin de fer, achète des chevaux dont il n'a pas besoin, s'offre à obtenir une bourse d'études, donne de l'argent, fait miroiter l'appât de quelques décorations. Tiendra-t-il sa parole? Flaubert ne le dit pas. Mais il est certain en tous cas que la nécessité d'y faire honneur ne le préoccupe guère, au moment où il prodigue les assurances de son dévouement; que le but immédiat de son élection est tout pour lui; qu'il ne lui aurait pas coûté plus de promettre davantage encore, pourvu qu'il soit élu. Prenant a du moins une franchise plus explicite : « Promettons toujours, se dit-il à part lui, nous tiendrons après ce qui nous conviendra (i). » Et il diminue le fermage de ses terres, distribue pour l'avenir des perceptions, des justices de paix, satisfait à toutes les demandes, puis proclame : Je vous promets, moi, de n'accepter aucune place pendant que je serai député (2). Mais il ajoute tout bas : Mais je me promets, à moi, de faire tout ce qu il faudra pour m'en ménager une bonne après. — Parole de candidat, avoue-t-il encore à la fin de la pièce, c'était bon avant ly élection, après c'est autre chose (3). Vive le candidat qui paie, hurlent les électeurs qu'il a
(1) Acte IV, scène 111.
(a) Ibid.
(3) Acte V, scène vu.
confortablement abreuvés; n'est-ce pas aussi la pensée des électeurs de Rousselin, le mot d'une exactitude toujours actuelle qui résume le triste tableau des mœurs politiques tracé par Flaubert?
Faut-il maintenant aller plus loin, et poursuivre dans le détail la comparaison des deux comédies? Faut-il rapprocher de Heurtelot, un des personnages du Candidat, bottier de son état et électeur influent que ménage Rousselin, un des personnages de Lezay-Marnésia,Delaforme, cordonnier électeur auquel Prenant commande d'un coup plus de paires de bottes qu'il n'en faudrait pour le chausser jusqu'à la fin de ses jours? Ici encore, on trouverait sans peine des points de ressemblance curieux. Mais il s'agit d'épisodes secondaires dont l'intérêt peut être négligé. Seules sont importantes, semblet-il, les analogies d'ensemble que nous avons signalées.
Pouvons-nous en tirer une conclusion? Nous ne le croyons pas. Et seraient-elles plus frappantes encore, rien n'autoriserait, en l'absence d'une preuve décisive, d'un document authentique, à admettre que Flaubert ait connu Une journée d'élections avant d'écrire sonCandidaL Le sujet, par luimême, était banal; il reste de ceux que chacun, sous un régime parlementaire, peut dégager du spectacle des événements quotidiens et étudier sur place pour en faire la matière d'une œuvre litté-
raire. Son choix n'implique aucune invention exceptionnelle (i). L'idée d'opposer l'ambition politique d'un individu à ses sentiments de famille devait pareillement se présenter à l'esprit des auteurs comme la plus favorable au développement de l'intrigue. Le cas de Rousselin et celui de Prenant, en effet, ne nous intéressent qu'au point de vue moral, et les extrémités où les entraîne leur désir d'être député devaient apparaître d'autant plus graves que ce désir étoufferait en eux des affections plus profondément enracinées dans le cœur de l'homme. De là cette nécessité de les imaginer tous deux mariés, de leur supposer à tous deux un enfant dont ils négligeront ou sacrifieront le bonheur. L'exemple d'un candidat célibataire eût été moins propre à montrer l'immoralité égoïste, la perversité que Lezay-Marnésia voulait flétrir, et Flaubert simplement décrire. Enfin, si les tableaux de mœurs qu'ils ont tracés expriment une conception également pessimiste, c'est que, toute proportion gardée, Lezay-Marnésia n'avait pas du monde politique meilleure opinion que Flaubert. Il constate dans ses Souvenirs « avoir vu des gouvernements de toutes les formes, sans voir jamais les peuples contents; avoir assisté à de grandes révolutions
(i) Lezay-Marnésia le remarque lui-même dans sa Préface : « L'auteur, dit-il, ne prétend pas pour sa part au mérite de l'invention. Il n'a fait que choisir et copier des scènes dont chacun a pu être témoin aux élections. »
faites pour le bien et qui n'avaient produit que de grands crimes et de grands malheurs. » Il ajoute ailleurs : « Fatigué de l'existence où je n'ai jamais rencontré qu'incertitudes de bien-être et certitude de malheur, j'ai toujours eu plus ou moins le mal de la vie... » — Quant à Flaubert, sa comédie le replongeait, comme il dit, dans un de ces milieux bourgeois dont il avait horreur et dégoût; rien d'étonnant, par suite, qu'il n'ait pas trouvé, pour le peindre, des couleurs bien enchanteresses.
Mais en écrivant Une journée d'élections, Lezay- Marnésia n'a pas dissimulé qu'il avait eu l'intention de « faire œuvre morale ». 11 a cédé à des préoccupations sociales, philosophiques, politiques, bien plutôt qu'à une inspiration purement littéraire. Et c'est ce qui crée entre sa comédie et celle de Flaubert, malgré toutes leurs similitudes d'exécution, une opposition radicale.
Sur ce point, le rôle de M. de Melcy, adversaire de Prenant, précise à merveille les intentions de Lezay-Marnésia et ne s'explique que par elles.
Grand seigneur, d'opinions conservatrices, Melcy appartient encore à l'ancien régime; il n'accepte qu'à regret le principe du suffrage censitaire, qui fait de son bottier un électeur. En face du candidat avancé, il se dresse comme un modèle et un exemple. C'est le type de l'honnête homme et du bon patriote. Il n'a pas d'ambition, il éprouve même
une certaine répugnance à entrer dans les affaires. Il n'a rien à gagner en estime et en considération, et quoiqu'il ne puisse guère douter que la députation lui serait assurée, s'il voulait un peu s'y prêter, il se refuse obstinément à poser sa candidature, à tenter aucune démarche pour se mettre sur les rangs. « Mais, déclare-t-il, s'il arrivait que l'opinion publique, à elle toute seule, sans ma participation, même contre mon vœu bien connu et bien sincère, iît de moi son élu, il me semble que ce témoignage de la confiance du pays serait si évident, si incontestable, si honorable, que je me croirais engagé par devoir à lui faire ce sacrifice (i). » Ce n'est guère le langage d'un candidat. Et il apparaît immédiatement que ce Melcy, conçu comme un caractère d'une perfection imaginaire, n'est qu'un porte-parole traduisant les idées de Fauteur en matière politique. L'utilité de son rôle est de faire contraste aux intrigues louches, à l'agitatic aveuglée de Prenant. Pour achever d'évoquer le personnage, il faudrait citer tout une scène, la cinquième de l'acte premier, où deux citoyens notables viennent spontanément solliciter M. de Melcy d'accepter la députation :
« Notre visite, Monsieur, dit le premier, est un événement électoral dont il y a peu d'exemples. »
(i) Acte I, scène vu.
On le croira sans peine. Seul, le Royaume d'Utopie abrite peut-être de tels éligibles et des électeurs de cette trempe. Melcy repousse toute concession à ses principes, ne veut entendre parler ni de profession de foi, ni de réunions publiques, ni de programme autre que celui dont sa conduite privée, son désintéressement, sa vie entière offrent la garantie : « Quand un candidat, répond-il, vient dire aux électeurs : c'est à moi que vous devez confier les intérêts les plus précieux, ceux du pays, vous ne sauriez mieux les placer, mon dévouement est pur, c'est moi qui vous l'assure, — ce charlatanisme mérite-t-il quelque confiance? Non, la confiance ne se donne pas à la sollicitation; quand on est obligé de la demander, c'est avouer qu'on n'y a pas de droits acquis. » — Et son interlocuteur de répliquer : « Tout cela serait bon dans une société d'anges; mais nous avons affaire à des hommes, et il faut les prendre tels qu'ils sont. »
Disons mieux : ce rôle de Melcy est invraisemblable, et c'est le grand défaut d'Une journée d'élections. L'intérêt dramatique en est absent, puisque dès le début Prenant reste seul à courir les chances de l'élection, Melcy n'existant pas comme adversaire. Par suite, l'action languit, les événements se succèdent sans liaison, les tableaux les meilleurs, comme la scène entre M. de Melcy et le 1 18
2q0 AUTOUR DE FLAUBERT
cordonnier Delatbrme (i), laissent l'impression de broderies factices ajoutées après coup pour nourrir une intrigue trop ténue. Au lieu d'un candidat unique, bien vivant comme est Rousselin, nous en voyons deux; mais ce dédoublement même n'assure à chacun que la valeur d'un symbole, et nuit à leur vérité objective.
Mélange disparate de conceptions idéalistes et de réalisme parfois un peu forcé, cette comédie dans l'ensemble, en dépit de solides qualités littéraires, n'avait donc rien de théâtral. Si Lezay- Marnésia n'a pu être joué, que son ombre s'en console! les spectateurs de 1887 n'eussent pas fait sans doute meilleur accueil à son œuvre que ceux de 1874, cette fois trop injustes, n'en firent à l'œuvre de Flaubert.
(1) Acte I, scène vi.