‹ Autour de FlaubertChapitre 27 sur 30 · MICHEL LÉVY · texte numérisé non relu

MICHEL LÉVY

Le premier éditeur de Flaubert avait été Michel Lévy : au lendemain du fameux procès qui conduisit le romancier sur les bancs de la 6e chambre correctionnelle, les 3i janvier et 7 février 1867, c'est en effet chez Lévy qu'avait paru, en deux volumes, la première édition de Madame Bovary.

L'ouvrage était habillé de cette couverture verte, familière au public, et connue comme la livrée de la maison où beaucoup des plus célèbres écrivains du temps, Balzac, G. Sand, Gautier, Lamartine, Stendhal, avaient publié leurs chefs-d'œuvre. Les poursuites même dont le roman de Flaubert avait été l'objet le recommandaient d'avance à l'attention de tous. Nulle réclame ne pouvait valoir celle que l'avocat impérial Pinard, parlant au nom de la morale sociale et religieuse, avait faite à l'œuvre de

ce débutant de province, qui pour son coup d'essai se révélait un maître. Après le texte tronqué, mutilé, de la Revue de Paris, chacun aurait hâte de lire dans leur version intégrale les pages qui venaient de provoquer un scandale tel que l'Impératrice ellemême, disait-on, était personnellement intervenue dans l'action judiciaire.

Dès le mois de novembre i856, Lévy fit à Flaubert quelques propositions qui n'étaient pas indécentes (i). Mais celui-ci, exaspéré par ses démêlés avec la Revue de Paris, hésitait à donner Madame Bovary en volume. Il fallut l'insistance de sa mère et de Louis Bouilhet pour le décider (2).

On attendit encore l'issue du procès, qui se termina, nous le savons, par un acquittement. Quelques jours plus tard, un traité fut signé, aux termes duquel Flaubert consentait l'abandon de tous ses droits pendant cinq ans, contre le versement d'une somme de cinq cents francs (3). Deux mois s'étaient à peine écoulés que Lévy avait déjà vendu 1 5.ooo exemplaires du roman et commençait un nouveau tirage : « Aliter, écrit Flaubert, So.ooo francs qui me passent sous le nez (4). » Au début de i858 parut une nouvelle édition de Madame

(1) Corresp., III, 82.

(2) Ibid., pp. 110 et 3io.

(3) Mme Commanville, Souv. int., p. XXXII.

4 Corresp., lll, p. i4a (approximativement mai 1857).

Bovary. A la même époque à peu près, félicitant son ami Feydeau de la façon avantageuse dont celuici venait de céder à la maison Amyot l'exploitation de son Daniel, il constatait, non sans mélancolie, que, quant à lui, la littérature jusqu'à présent lui avait coûté 200 francs (1). Son traité avec Lévy fut renouvelé, nous ignorons dans quelles conditions. En douze ans, c'est-à-dire jusqu'en 1869, Madame Bovary n'eut pas moins de sept éditions successives ; ce chiffre, qui paraîtra aujourd'hui dérisoire, indiquait alors un succès de librairie fort respectable.

Il n'avait pas attendu d'entrer en relations avec Michel Lévy pour concevoir, de tous les éditeurs en général, une opinion peu favorable. Si l'on trouve dans sa Correspondance plus d'une phrase cruelle à leur adresse, s'il blâme leur âpreté au gain et leur manque de goût littéraire, ce n'est pas seulement la conséquence de cette première déconvenue que lui fit éprouver la publication de son roman. Depuis longtemps déjà il avait la haine des éditeurs, autant que des critiques, et il ne pouvait pas les aimer. Entre eux et lui subsistait en effet un ferment d'antipathie irréconciliable, résultat immédiat de ses principes esthétiques et de ses convictions d'artiste.

On sait avec quelle intransigeance farouche, toute sa vie, il proclama le dogme de l'Art pur, ou pour

(1) Corresp., III, pp. 189-190.

mieux dire de l'Art pour l'Art, à l'encontre de ceux qui font profession d'écrire soit pour gagner de l'argent, soit pour s'attirer quelque popularité, soit pour moraliser les foules, soutenir une thèse sociale, développer une croyance, proposer un enseignement ou poursuivre une propagande quelconque. Le seul but de l'Art, d'après lui, c'est de réaliser le Beau: hors de là, point de salut. Et son concept du Beau, inspiré d'abord des théories philosophiques de Cousin, s'était assez rapidement transformé et dénaturé dans son essence, au point de se définir bientôt exclusivement comme le contraire du Pratique, de I'Utile.

Plus exactement, à l'idée primitive que le Beau est un tout complet par lui-même, qui se suffit et ri a pas plus besoin d'appui qu'une étoile, vint se surajouter ce paradoxe que le véritable Artiste, pour rester dans son rôle et à la hauteur de sa mission, doit se dégager de toutes les préoccupations qui encombrent l'existence quotidienne. Sa conduite, vraiment noble et digne, lui sera uniquement dictée par la volonté d'accomplir de belles œuvres, par un amour fanatique, par un appétit désintéressé (1) du Beau. C'est sur cette double notion, théorique et appliquée, que repose son culte de l'Art; c'est elle que dégage partout, l'analyse de ses principes littéraires ; et c'est aussi à son service qu'il employa si

(1) Gorresp., I, 216.

souvent les violences de son caractère, ses boutades ironiques ou cinglantes, ses indignations bruyantes, et ses g-estes désordonnés de bon géant toujours prêt à partir en croisade pour la glorification de son dieu.

Or, la conséquence directe de ce principe devait Tamener à envisager comme tout à fait secondaire, accessoire, indépendant du labeur de l'artiste, le désir du succès, des acclamations populaires, le souci du jug-ement que portera sur son œuvre la postérité — et, pour le présent, la pensée du g-ain à réaliser en débitant sa marchandise. Non seulement l'artiste doit se maintenir fort au-dessus de ces considérations mesquines, et se g*arder d'y voir le but à atteindre, sous peine de déchoir; mais encore, il lui sera bien indifférent que son œuvre, une fois écrite, plaise au public ou non. C'est pour lui-même, pour son propre plaisir, qu'il l'a composée, comme on fume ou comme on monte à cheval. Il a voulu, au prix d'efforts inouïs, exprimer son idéal du Beau, il y est parvenu d'une manière qui lui paraît satisfaisante; qu'importe le reste, et les autres ?

Flaubert a donc le mépris du public — une majorité d'imbéciles — ,et c'est le corollaire obligé de son individualisme artistique. Il a le mépris de l'argent, estimant que faire de l'art pour en gagner c'est la plus ignoble des professions (i). Et ici peut-être

(i) Corresp., II. 57.

convient-il d'ajouter qu'il fut longtemps, de par sa situation de fortune personnelle, singulièrement bien placé pour traiter avec un superbe dédain la question financière. Mais il croit surtout qu'une œuvre d'art digne de ce nom n'a pas de valeur commerciale^ ne peut pas se payer (i). Il a, par suite, d'excellentes raisons pour affirmer à maintes reprises qu'il travaille avec un désintéressement absolu, sans arrière-pensée, sans préoccupation ultérieure (2). On comprend dès lors qu'il ait fallu l'intervention de ses proches pour le décider à imprimer son premier livre: c'est que vraiment il n'éprouvait pas le besoin, selon son expression, de faire gémir les presses des élucubrat ions de sa cervelle (3). Ilaurait préféré rester inédit, jugeantque c'était le meilleur moyen pour obtenir de son œuvre la plus grande somme de jouissances possibles (4). Qu'il ait songé un moment à écrire toute sa vie sans rien publier, c'est sans doute une velléité surprenante et, même pour un adepte de l'Art pour l'Art, peu commune. Mais en la formulante l'époque de Madame Bovary ,il était sincère et singulièrement logique dans ses déductions.

J'admets, répétait-il à Maxime Du Camp, que je publie : j'aurais donc un autre but que l'art même.

(1) Corresp,, IV, 148.

(2) Corresp., I, 204.

(3) Corresp., I, 442-443.

(4) Corresp . , I, i85.

Seul il m'a suffi jusqu'à présent, et s'il me faut quelque chose de plus, c'est que je baisse, et si ce quelque chose d'accessoire me fait plaisir, c'est que je suis baissé (i).

— Quand une œuvre est finie, dit-il ailleurs très fortement, il faut songer à en faire une autre. Quant à celle qui vient d'être faite, elle me devient [absolument indifférente, et si je la fais voir au public, c'est par bêtise et en vertu d'une idée reçue qu'il faut publier ; chose dont je ne sens pas pour moi le besoin. Je ne dis même pas là-dessus tout ce que je pense, dans la crainte d'avoir l'air d'un poseur (2).

On comprend la suite et l'enchaînement de ces idées, qui, rattachées ainsi au dogme fondamental de l'Art pur, se soutiennent et s'expliquent les unes par les autres (3). Mais cela étant, il est naturel qu'aux yeux de Flaubert l'éditeur ait paru, en somme, quantité fort négligeable. Du domaine de la théorie, son dédain avait bientôt rejailli sur les hommes : l'Editeur, en effet, représente et personnifie l'étape la moins honorable dans la destinée ordinaire d'une œuvre d'art. N'est-ce pas entre ses mains qu'elle perd de sa dignité originelle, et revêt ce caractère pratique, commercial, qui est contraire au principe de sa création et dégradant même

(1) Lettre du 27 octobre i85i, citée par Du Camp, Souv. litt., Il, 10.

{2) Gorresp., III, 3io.

(3) Voir : Flaubert.sa vie,son caractère et ses idées avant i85y, par René Descharmes, 1 vol. in-8, Ferroud, 1909, 2e partie, chap. vi.

pour son créateur ? C'est l'Éditeur qui monnaye la pensée de l'écrivain; qui, servant d'intermédiaire entre celui-ci et le public, va le premier, en quelque sorte, extraire l'idole du temple, et la livrer toute nue, sans défense, aux quolibets ou aux applaudissements de la foule. Son métier tient à la fois du parasite et du sacrilège. Les éditeurs, comme les directeurs de théâtre, sont toujours un peu filous (i) — et c'est assez déjà pour qu'il les accable d'injures. Ils s'arrangent presque toujours pour spéculer aux dépens des intérêts matériels ou de la réputation des auteurs. Et souvent aussi (ce qui est beaucoup plus grave) ils ont des prétentions inadmissibles : celle notamment de juger l'œuvre dont ils s'emparent, de la critiquer, d'avoir des idées littéraires... de s'y connaître , et leur esthétique se mêlant à leur mercantilisme, ça fait un joli résultat (2)! Car, bien entendu, dans les observations qu'ils formulent, le point de vue commercial prime tout autre point de vue; ils se soucient fort peu de l'Art et ne calculent jamais que la vente. Autant de motifs de rancune pour l'Artiste.

Ces opinions, plus ou moins justifiées, mais conformes aux principes d'Art qui soutenaient sa vocation, Flaubert les avait donc bien avant l'appari-

(1) Corresp., III, 104.

(2) Corresp., IV, i45.

tion de Madame Bovary. Mais ses discussions avec la Revue de Paris, à l'occasion de ce roman, le procès auquel il donna lieu, peut-être aussi (comme semble l'indiquer une phrase de sa Correspondance) le regret des bénéfices qu'il avait laissé échapper, tout cela acheva de l'aigrir et donna un regain de violence à son individualisme artistique. A partir de 1857, son « dégoût (1) » de tous les éditeurs se traduit dans ses lettres par des paroles peu flatteuses. Il ne pardonnait, pas une atteinte, même involontaire, à la liberté de l'Art, et ceux qui, sur ce terrain, encouraient sa colère, apprenaient vite à leurs dépens qu'il n était pas tendre aux coupables, et se chargeait de les remettre sans pitié à leur place.

Michel Lévy en fit l'expérience à propos de Salammbô. On devine que, depuis le succès de Madame Bovary, il surveillait l'épanouissement du talent de Flaubert, guettant avec impatience ses nouvelles productions (2). Sitôt qu'il sut l'œuvre terminée, mais non encore recopiée, il tenta, par l'entremise du frère de Jules Duplan, notaire de Flaubert, de se renseigner sur les conditions dans

(1) Corresp., IV, nô. r

(9) Il semble bien que, dès 1867, Lévy ait cherché à décider Flaubert à publier sa première Tentation de saint Antoine remaniée et transformée. Mais les pourparlers n'eurent aucune suite. Flaubert se contenta d'en extraire les quatre fragments qui parurent dans l'Artiste (Gt Corresp., III, ni et n5).

lesquelles celui-ci accepterait de vendre son roman. Trois lettres de la Correspondance, adressées à Jules Duplan pendant les mois de mai et juin 1862 (1), font connaître le détail des pourparlers qui faillirent amener entre le romancier et son éditeur une première rupture.

Il n'était plus, comme en 1867, un auteur inconnu, n'offrant aucune « surface commerciale » ; son premier ouvrage l'avait posé non seulement auprès des lettrés, mais dans l'esprit du public : il avait, en d'autres termes, un nom qui, à lui seul, valait son prix. Il le sentait, et en dépit des idées que nous venons de lui voir défendre, il s'en fit dans les circonstances actuelles un privilège contre Lévy; mais c'était pour sauvegarder une fois de plus son indépendance d'Artiste.

Avant d'énoncer aucune proposition précise, Michel Lévy voulut lire le manuscrit de Salammbô et fixer ses offres sur l'impression personnelle de cette lecture. Flaubert, indigné, commença par refuser tout net; il répondit (2) :

Lévy, quoi qu'il trouve du manuscrit, le dépréciera. Nous pouvons nous fâcher, avoir recours à un autre éditeur, cet autre éditeur lui aussi voudra savoir à quoi s'en tenir, il peut en être de même pour un troisième, un quatrième ! Pourquoi faire une exception qui m'est

(i) Gorresp., III, 319-825.

(a) Correso., III, 325.

FLAUBERT ET SES EDITEURS 3ûl

défavorable, puisque du moment que Ton a un nom en littérature, il est d'usage de vendre chat en poche. Si toutes ces considérations étaient levées, je passerais sur la première de toutes, qui est une répugnance, une horripilation extrême à me laisser juger par M. Lévy. Il doit acheter mon nom, et rien que cela.

Il prit l'avis de Bouilhet et de Jules Duplan. L'un et l'autre lui conseillèrent de lire lui-même à Lévy des fragments seulement de son œuvre. Donc, s'écrie-t-il, me voilà condamné à subir un examen par devant tous les éditeurs de Paris ! Lévy insistait. Il désirait, avant d'acheter, examiner à son aise la marchandise : et c'était assez naturel. Mais il eut la maladresse de rappeler à ce propos que Flaubert, autrefois poursuivi pour immoralité, avait la réputation d'un auteur suspect dont il était prudent de se défier. Cette insinuation mit à son comble la fureur de l'écrivain.

Quant à la question" d'immoralité qui revient, écrit-il à Duplan (i), je me targue : i° du jugement qui me déclare un homme moral, 20, de l'opinion des bourgeois qui medéclarent obscène, ce qui fait qu'à ce point de vuelà j'ai une valeur double. Bref, ça commence à rn'em... — Gomme Maître Lévy paye fort peu mon avocat quand j'ai un procès, je trouve mauvais qu'il ait des inquiétudes. Car si mon immoralité a profité à quelqu'un, c'est à lui, il me semble.

En outre, et avant même que rien fût décidé

(i) Corresp., 111,325.

relativement à la communication du manuscrit, Lévy avait émis la prétention de ne publier qu'une Salammbô illustrée. C'était attaquer Flaubert par son endroit le plus sensible, le blesser dans son amourpropre d'auteur descriptif, et heurter ses plus chères idées littéraires; il répondit :

Quant aux illustrations, m'offrirait-on cent mille francs, je te jure qu'il n'en paraîtra pas une. Il est inutile de revenir là-dessus. Cette idée seule me fait entrer en phrénésie... La persistance que Lévy met à me demander des illustrations me fait entrer dans une fureur impossible à décrire. Ah ! qu'on me le montre, le coco qui fera le portrait d'Haimibal et le dessin d'un fauteuil carthaginois. Il me rendra grand service. Ce n'était guère la peine d'employer tant d'art à laisser tout dans le vague pour qu'un pignouf vienne démolir mon rêve par sa précision inepte. Je ne me connais plus (i).

Tout arrangement semblait donc impossible. Flaubert, très monté, résumait sa décision dans cette phrase, qui en tout cas lui fait honneur : concessions d'argent, tant qu'on voudra, concessions d'art, aucune (2) !

(1) Corresp., III, 319.

(3) On lit encore dans une lettre à J. Duplan, publiée pour la première fois dans l'éd. Conard de la Corresp. (191 x), t. III, 3a6 : « Il y aurait encore à demander à Lévy combien il offre du manuscrit sans le lire. Il n'en offrira pas davantage (peut-être même en offrirai il moins) quand il l'aura lu. Et puis l'idée de la balle de Lévy foutant ses pattes sur mes pages me révolte. . . On se paye de deux manières, ou par argent, ou par orgueil : il faut choisir. Mes prétentions pécuniaires sont exorbitantes. Rabattons-en, et restons fier.»

FLAUBERT ET SES ÉDITEURS 3o3

Cependant, peu après, un accord intervint. Lévy cédait sur tous les points. Un document peu connu permet de préciser les conditions du traité : c'est une lettre adressée à un de ses amis, qui n'a pas été réunie à la Correspondance et dont il convient de reproduire ici quelques passages (i).

[Timbre de la poste : 22 août (1862)].

Vichy, samedi.

J'attendais toujours pour vous écrire, mon cher vieux, que j'eusse quelque chose de neuf à vous narrer.

Or, ce matin, en même temps que votre lettre, j'en recevais une autre de Bouillie t, où il me dit que Lévy accepte toutes mes conditions.

C'est-à-dire que j'ai :

i) une édit. in-8 ;

2) pas d'illustrations ;

et 3), la somme de dix mille francs net sans que le mns (sic) ait été lu.

Maintenant, je vous prie de garder pour vous l'énoncé de ce chiffre, parce que le dit Lévy se propose de faire avec Salammbô un boucan infernal et de répandre dans les feuilles qu'il me l'a achetée trente mille francs, ce qui lui donne les gants d'un homme généreux.

Voilà donc, motus ; dites seulement que j'ai vendu à des conditions très avantageuses.

Dans quelques jours on m'envoie la copie du traité et je n'aurai plus qu'à le signer à Paris.

(1) Cette lettre a été publiée dans V Intermédiaire des chercheurs et des curieux au 10 août 1888, t. XXI, p. 479.

3û4 AUTOUR DE FLAUBERT

J'y arriverai probablement d'aujourd'hui en quinze : il me faudra encore une huitaine pour relire une dernière fois le mns. Dès le i5 ou le 18, je commencerai à imprimer afin de paraître vers le 20 octobre...

Le traité fut en effet signé aux environs du 10 septembre (1). Le volume parut à la fin de novembre en librairie, et dès le mois de janvier i863 eut une seconde édition (2), suivie de quatre autres entre i863et 1866.

C'est encore Lévy qui édita, en novembre 1869, V Education sentimentale.

Flaubert, à cette époque, mûri par l'âge et par l'expérience de la vie, usé par l'écrasant labeur qu'il poursuivait depuis tant d'années, semble avoir senti pour la première fois fléchir la rigueur intransigeante de son attitude désintéressée. On est un peu surpris de relever dans ses lettres la trace plus fréquente de soucis pécuniaires. Il répète, après tant d'autres, mais cette fois avec la mélancolie d'un sentiment éprouvé par lui-même, que décidément la littérature ne nourrit pas son homme, et que pour être écrivain il faut avoir des rentes ou se résigner à crever de faim. Il lui arrive de déplorer la modicité de ses revenus et la lourdeur de ses charges ; son train de vie personnelle, quoique fort simple, l'entraînait à des dépenses assez considé-

(1) Corresp., III, p. 33 1, et Lettres de J. de Goncourt, p. 190.

(2) Corresp., III, p. 386.

FLAUBERT ET SES EDITEURS 3o5

râbles. Sans entrer ici dans des détails qui n'intéressent aucunement l'histoire littéraire, il suffira de rappeler qu'il avait à Paris un appartement où il faisait souvent des séjours de plusieurs mois ; et l'on constate à maintes reprises, surtout dans les billets adressés à sa nièce Mme Commanville (i), qu'il commençait alors à s'apercevoir que l'argent a parfois son utilité, et son prix.

De là à faire de saplume l'instrument d'un métier salarié^! y avait cependant un abîme, et il portait trop haut la conscience de son rôle et de l'indépendance de l'Art pour le franchir jamais. Il n'a jamais songé (même lorsqu'il en aurait eu réellement besoin) (2), à la possibilité de produire hâtivement de la copie à tant la ligne. Les conseils qu'au même moment à peu près il donnait à Feydeau, ruiné par des spéculations malheureuses (3), permettent d'affirmer que sa conduite n'aurait, en aucunes conjonctures, démenti ses principes. Mais on comprend néanmoins que les circonstances, un peu différentes, l'aient alors rendu plus qu'autrefois soucieux de ses intérêts: si indifférent qu'il ait continué d'être à la publication de ses romans et au

( 1 ) Le mari de Mme Commanville gérait pour lui sa fortune, et ce détail explique les demandes d'argent qu'il adresse de temps en temps à sa nièce.

(2) C'est-à-dire après 1875, quand il se fut dépouillé de presque toute sa fortune pour sauver la situation commerciale très compromise de son neveu M. Commanville, Voir t. II, chapitre îx, § m.

(3) Voir Corresp., III, 235.

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profit réel qu'il pouvait en tirer, il voulait du moins éviter tout sacrifice mutile, et se faisait scrupule de passer a ses propres yeux pour une dupe.

Ce fut l'occasion d'un nouveau désaccord entre lui et Michel Lévy, désaccord auquel la Correspondance fait plusieurs allusions précises.

Quelque temps avant de conclure le traité relatif à V Education sentimentale , et alors que le roman n'était pas encore terminé, il s'était trouvé, selon son expression, un peu gêné, et il avait en plaisantant parlé de sa misère à G. Sand. Celle-ci, toujours bonne et dévouée à la cause de ses amis, intervint secrètement auprès de Lévy, et sur le prix convenu s'efforça d'obtenir pour Flaubert un supplément de cinq à six mille francs (i). Sa démarche n'eut, semble-t-il, aucun résultat. U Education fut vendue au mois d'août 1869, pour une durée de dix ans ; Flaubert devait recevoir huit mille francs par volume (2). L'ouvrage, assez vivement critiqué à son apparition, se vendit cependant d'une façon satisfaisante (3). Mais les premiers versements subi-

(1) Voir Lettres à sa nièce Caroline, pp. 124, et Corresp. entre G. Sand et Flaubert, p. 168. La première phrase de la lettre de G. Sand : « J'ai vu qu'il ne voudrait à aucun prix céder son traité ». rapprochée d'un autre fragment de la Corresp. de Flaubert, t. III, pp. 482-483, fait penser qu'entre lui et Lévy la cession du roman alors en préparation avait été convenue d'avance, à un prix que nous ne connaissons pas, et consignée par écrit. C'est sur ce prix convenu qu'il s'agissait d'obtenir une majoration.

(2) Cf. Corresp., IV, 17. L'Éducation fut publiée en deux volumes, soit 16.000 francs.

(3) Corresp., IV, 117.

FLAUBERT ET SES ÉDITEURS 3oy

rent quelque retard, de sorte que la gêne continua.

Il travaillait alors à la préface des Dernières chansons de Louis Bouilhet, qu'il comptait faire éditer par Lévy. G. Sand, à nouveau, proposa son entremise (i). Elle avait, par ses œuvres, contribué assez largement à la prospérité de la maison pour y voir sa parole écoutée. Il est probable qu'elle revint avec plus d'insistance sur la situation pénible de Flaubert, car, un jour d'avril ou de mai 1870, vers six heures du soir, celui-ci vit entrer chez lui son éditeur. Après bien des phrases entortillées sur la rigueur des temps, les difficultés du métier, la chèreté de l'existence, Lévy offrit à l'écrivain de lui prêter « sans intérêt » trois ou quatre mille francs, à condition que son prochain roman lui appartiendrait aux mêmes conditions que l'Education,, c'est-à-dire moyennant huit mille francs le volume. — S'il ne m'a pas répété trente fois, ajoute Flaubert ; « C'est pour vous obliger, ma parole d'honneur)), je veux être pendu (2).

La proposition, dans les circonstances où elle était formulée, paraît un peu singulière. Lévy par-

(1) Gorresp. entre G. Sand et Flaubert, p. 21 3.

(2) Gorresp., IV, 19. Cette lettre n'a pas été reproduite dans la Correspondance entre G, Sand et Flaubert. Ce dernier volume ayant été publié chez Calmann-Lévy, on en a soigneusement retranché tout ce qui concernait trop directement les relations parfois tendues de Flaubert avec le fondateur de la maison. Il y a ainsi tout un alinéa supprimé dans la lettre à G. Sand (p. 216} qui commence par ces mots : Mon cher maître, je ne suis pas malade... On trouvera cet alinéa Corresp., édit. Conard, IV, p. 22.

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lait (Tun prêt, et non d'une avance de fonds imputable sur les bénéfices à réaliser par la vente future des œuvres dont il n'était plus propriétaire que pour quelques années seulement; et,pourêtre juste, il aurait pu, tout au moins, présenter la chose comme un versement anticipé : car il restait, nous l'avons dit, le débiteur de Flaubert. Enfin, son offre incitait celui-ci à se lier les mains pour l'avenir, et c'était le point le plus délicat. Il comprit aussitôt, et se hâta de dénoncer l'équivoque.

Il remercia Lévy et le soir même, racontant à G. Sand cette aventure qui l'avait plutôt égayé que révolté, il lui dit :

Je vous prie même de ne plus en parler à Lévy quand vous lui écrirez ou le verrez. Il aura de moi la préface du volume de vers de Bouilhet. Quant au reste, j'entends désormais être parfaitement libre (i).

Et dans une autre lettre (2) — quelques jours plus tard, — il répétait à son amie :

Vous êtes trop bonne d'avoir écrit derechef à l'enfant d'Israël. Qu'il garde son or ! Ce gaillard-là ne se doute pas de sa beauté. Il se croyait peut-être très généreux. . . je ne lui en veux pas, car il ne m'a pas blessé; il n'a pas trouvé le point sensible.

Il ne lui gardait peut-être pas rancune, en effet,

(1) Même lettre.

(2) Corresp., IV, 22.

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mais il était dès ce moment bien résolu à cesser avec lui toutes relations d'affaires, à se passer désormais de ses services, à se dégager en un mot de cette espèce de monopole que Lévy paraissait vouloir prendre sur lui, — sauf, s'il ne trouvait pas d'autre éditeur, à ensevelir éternellement dans ses cartons les romans qu'il pourrait encore écrire. Et nous le retrouvons bien ici tel que nous le connaissons, hautain, farouche, intraitable sur les questions d'art, capable de tout sacrifier (et luimême en première ligne) au respect des idées dont il avait fait ses articles de foi.

Cependant tout commerce n'était pas entièrement rompu, puisqu'il restait à publier les Dernières Chansons. Mais la guerre survint, qui retarda l'apparition du volume. Dans l'intervalle, aucune allusion à Michel Lévy, ni aux dissentiments qui les avaient séparés, n'est faite dans la Correspondance.

La brouille définitive et irrévocable éclata en 1872. Quelques documents nouveaux permettent d'en reconstituer l'origine et les péripéties (1). Il convient de dire, à l'honneur de Flaubert, qu'elle eut pour cause non un fait personnel, comme les précédentes, non pas un procédé portant unique-

(1) Nous faisons allusion aux lettres qu'on lira plus loin, et que nous avons pour la première fois publiées dans la Revue ci histoire littéraire de la France, avril-juin, 191 1,

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ment atteinte à ses intérêts matériels ou à sa réputation d'écrivain, mais un désaccord relatif à l'œuvre posthume de Louis Bouiihet dont il avait entrepris l'édition. Flaubert, en la circonstance, ne défendit ni son propre droit, ni sa propre prose, mais surtout la mémoire d'un ami, cher entre les plus aimés, l'œuvre d'un poète de talent que ses contemporains n'avaient pas, selon lui, jugé à sa valeur, et les intérêts menacés de ses héritiers. Les motifs de la discussion sont ainsi, dans une très large mesure, une excuse à la brusquerie qu'il y apporta.

Au commencement de janvier 1872 parut chez Michel Lévy le volume Dernières Chansons, de Louis Bouiihet, avec la préface de Flaubert (1); il sortait des presses de l'imprimerie Claye. On avait convenu que les frais d'impression resteraient à la charge des héritiers de Bouiihet, représentés par M. Philippe Leparfait; que Lévy mettrait en vente le volume, l'appuierait de sa publicité et de son nom, et que les bénéfices de la vente seraient en totalité versés à M. Leparfait, sauf une commission retenue par Lévy. De plus, Lévy s'était verbalement offert à avancer les frais d'impression (du moins, comme on le verra, c'est Flaubert qui l'affirme) et pour le garantir de ses débours, celui-ci et M.Phi-

(1) Et les jugements de la critique : in-8, 84i pages, et un portrait de l'auteur.

lippe Leparfait s'étaient déclarés prêts à signer un engagement solidaire. Tel était le dispositif général de la convention, que nous allons voir se dégager de quelques lettres peu connues (i).

Or Lévy n'avait accepté qu'à regret cette combinaison. Elle ne lui laissait cependant aucun risque, et au contraire permettait d'espérer un profit appréciable^ retour de l'embarras minime que pouvait lui donner le dépôt des Dernières Chansons. Mais les traditions commerciales de sa maison voulaient que la poésie ne fût pas vendable, et n'eût jamais aucune chance de plaire au public. Il limita donc à 2.000 exemplaires le tirage des Dernières Chansons; il en prit chez lui 1.200, laissant le reste dans les magasins de l'imprimeur Claye (2) ; et, convaincu déjà d'avoir ainsi fait beaucoup, il négligea, ou remit à plus tard, le soin de lancer le nou-

(1) Nous nous appuyons ici sur les lettres publiées dans la Revue d'Histoire littéraire de France, en 191 1, et sur quelques allusions à cet incident, contenues dans la Correspondance. Il ne nous a pas été possible de préciser davantage, les démarches tentées auprès de la maison Caïman n-Lévy pour en savoir plus ayant été accueillies par une fin de non-recevoir. D'une façon générale, en effet, nous n'avons pu obtenir des successeurs de Michel Lévy aucun éclaircissement sur les relations de Flaubert et de son premier éditeur. On nous a opposé un secret professionnel devant lequel nous nous sommes naturellement inclinés. Toutefois, quant à l'incident particulier des Dernières Chansons, nous avons fait encore appel aux souvenirs personnels de M. Jules Troubat, qui était alors attaché à la maison Lévy. M. Jules Troubat nous a répondu avec une obligeance extrême, dont nous le remercions sincèrement. Grâce à lui, grâce aussi à quelques explications qui nous ont été données par Mme Léonie L..., l'amie de Bouilhet, nous croyons avoir rétabli à peu près complètement la succession des faits.

(2) Cf. Corresp., IV, i45.

3l2 AUTOUR DE FLAUBERT

veau volume. L'opération fut menée, en somme, très mollement par l'éditeur, qui la jugeait d'avance secondaire et mauvaise.

Flaubert, au contraire, aveuglé par son amitié pour Bouilhet et l'estime où il tenait son talent, comptait sur un succès rapide et une vente considérable. Voyant ses prévisions trompées, un jour du mois de mars 1872, il se rendit rue Vivienne; sans laisser le temps à Lévy de s'expliquer, il lui reprocha durement son incurie, son manque de parole, et sortit en claquant la porte. Peut-être avait-il été poussé à bout (i)par la résistance obstinée de l'éditeur à s'occuper davantage des Dernières Chansons. — Peut-être aussi se sentait-il blessé dans son amour-propre d'auteur : les pages liminaires du volume étaient en effet signées de son nom, et il était en droit de penser, comme il l'écrivait à G. Sand, que sa prose méritait d'être plus respectée par un homme auquel il avait fait gagner quelques sous (2).

11 avait parfois de ces emportements subits qui lui faisaient perdre toute mesure, et des colères inconsidérées qui s'apaisaient d'ailleurs aussi vite qu'elles éclataient; lui-même les attribuait à son tempérament : Normands, tous que nous sommes, disait-il, nous avons quelque peu de cidre dans les

(1) D'après M. Jules Troubat, qui assistait à la scène.

(2) Corresp., IV, i4&.

veines ; c'est une boisson aigre et fermentée, qui parfois fait sauter la bonde.

Quelques jours après cette entrevue orageuse, il écrivait à M. Philippe Leparfait (i) :

Mars 1872.

Mon cher Philippe,

J'arriverai demain à Rouen par l'omnibus qui part de Paris à midi. Et j'ai beaucoup de choses embêtantes à te narrer. Je me suis fâché à mort avec le sieur Lévy. La colère que j'ai eue contre lui mercredi matin m'a rendu malade ; tout cela est long1 à t'expliquer. Tâche de venir mardi au Croisset, ou demain, à 4 heures et demie, à la gare.

Je n'ai pas (malgré ma fureur) fait jusqu'à présent aucune bêtise.

Lévjm'a nié en face une parole donnée, celle d'avancer les frais d'impression.

A demain ou après-demain.

Il avait donc quitté Paris de fort méchante humeur, et, au fond, très affecté de cet incident (2). Il se reprochait déjà d'avoir entraîné M. Philippe Leparfait dans une entreprise qui, loin de rapporter le moindre bénéfice, serait coûteuse pour lui (3). Mais la contestation était trop sérieuse,

(1) Lettre communiquée par M. l'abbé Letellier, de Rouen.

(2) Cf. Lettres à sa nièce, p. 246. « J'ai été vaillant cet hiver, jusqu'à ma brouille avec Lévy; mais depuis lors je me sens épuisé jusque dans les moelles. J'attends Philippe, à qui je vais conter des choses désagréables... Quand donc me f... t-on la paix?... Je passe tour à tour du rugissement à l'accablement » (fin mars 1872).

(3) Corresp., IV, 108 (fin mars 1872).

il avait trop à cœur la défense de son pauvre Bouilhet, pour ne pas lutter jusqu'au bout.

Lévy, de son côté, demandait à tirer au clair la situation. Un homme d'un grand bon sens, ancien secrétaire de Sainte-Beuve et ami de Flaubert, s'efforça de renouer les relations interrompues. M. Jules Troubat fut le porte-parole de l'éditeur, et transmit à Flaubert ses propositions. Flaubert répondit à M. Troubat par le billet suivant, qui précise la controverse :

Croisset, le 31 mars 1872.

Mon cher ami.

Je vous remercie de tout le mal que vous vous donnez à cause de moi ; cela dit, passons aux affaires.

J'ai communiqué votre lettre à l'héritier de Bouilhet, M. Philippe Leparfait, qui, tout bien pesé, trouve que j'ai eu tort dans mes violences avec Michel Lévy. Tel n'est pas mon avis, mais je vous dois l'exacte vérité.

Il accepte l'offre de M. Lévy et s'engage à lui rembourser, le 1er avril 1 878 au plus tard, la somme due à M. Claye, déduction faite du produit des volumes qui pourront être vendus d'ici à l'époque sus-mentionnée.

Envoyez-moi l'engagement qu'il faut que Philippe signe.

Si M . Lévy trouve insuffisante la signature de Philippe, il va sans dire que moi j'en réponds.

Mille remerciements et tout à vous.

P.-S. — 11 est bien entendu que l'offre première de

(1) Lettre communiquée par M. l'abbé Letellier.

M. Lévy, offre qu'il maintient et que M. Philippe accepte, consiste en ceci : M. Lévy avance les frais d'impression à M. Claye, avance que M. Philippe lui remboursera le premier avril 1873, et dont on déduira alors le prix des volumes vendus. M. Lévy justifiera nécessairement du nombre des volumes invendus lui restant en dépôt, et M. Lévy gardera pour son bénéfice une remise de 4o p. 100 sur le produit brut des exemplaires vendus; et dans ces 4o p. 100 seront compris tous les frais de toute nature auxquels la vente aura pu donner lieu.

Quant au mémoire de Claye, je le conserve encore quelques jours et je vous présenterai à son sujet quelques observations dont M. Lévy pourra profiter pour le règlement de ce compte.

La proposition fut acceptée sur ces bases et Flaubert joignit sa signature à celle de M. Leparfait.

Il était loin d'en avoir terminé cependant avec les ennuis que lui causaient les Dernières Chansons; au commencement de mai, Claye, l'imprimeur, le somma de le débarrasser de 800 exemplaires qu'il avait en magasin (1). Il les fit transporter dans les greniers de sa nièce, rue de Clichy (2). Puis, en juin, Claye lui écrivit de nouveau pour lui réclamer le paiement des frais d'impression. Que s'était-il passé ? Lévy avait-il oublié sa promesse, ou négligé de tenir Claye au courant de l'arrangement intervenu ? Si invraisemblable qu'il paraisse, le fait est

(1) Lettres à sa nièce, p. 260 (6 mai 1872).

(2) Corresp., IV, i45.

3l6 AUTOUR DK FLAUBERT

là, affirmé par Flaubert dans sa Correspondance^!)^ et nous nous bornons ici à raconter sans interpréter. Quoi qu'il en soit, ce dernier incident acheva de le brouiller avec son éditeur. A quelques jours de là, pour se venger, il affecta de passer devant lui, dans le foyer de la Comédie-Française, sans lui rendre son salut (2). Aucun raccommodement n'était possible. A George Sand, qui tentait une dernière conciliation, il écrivit :

Ne vous inquiétez pas de Lévy et n'en parlons plus. 11 n'est pas digne d'occuper notre pensée une minute. Il m'a profondément blessé dans un endroit sensible, le souvenir de mon pauvre Bouilhet ; cela est irréparable. Je ne suis pas chrétien, et l'hypocrisie du pardon m'est impossible. Je n'ai qu'à ne plus le fréquenter, voilà tout, Je désire même ne jamais le revoir. Amen (3).

Citons enfin deux lettres (4) de Flaubert à M. Philippe Leparfait qui, marquant le début de ses relations avec Charpentier, sont la conclusion naturelle de ses relations avec Lévy.

(1) « Je suis furieux, car je viens de recevoir une lettre de Claye me demandant si je veux le payer. Ainsi Lévy m'a fait la farce de ne pas lui parler du billet que j'ai signé avec Philippe ! Tu ne peux pas t'imaginer à quel point les histoires d'éditeur m'exaspèrent . Je finirai par flanquer des gifles au sieur Lévy. » [Lettres à sa nièce, p .253, 19 juin 1872.)

(2) Lettres à sa nièce, p. 255 (23 juin 1872).

(3) Corresp., IV, i48 (12 décembre 1872).

(4) Toutes deux nous ont été communiquées par M. l'abbé Letellier.

Hue Murillo, 4-

Mardi 17 septembre 1872.

Mon cher Philippe,

Le médaillon en bronze (i) — que j ai vu hier et que je trouve très bien, — te sera sera adressé très prochainement.

Dans une quinzaine, je recevrai à Rouen trois terres cuites, une pour moi, une pour toi, une pour d'Osmoy .

Mais ce n'est pas pour cela que je t'écris. Voici l'histoire, voici l'histoire (sic).

L'éditeur Charpentier veut devenir le mien, — et racheter à Lévy tous ses droits sur mes œuvres. On me conseille d'écouter ses propositions. Mais pour cela il faut que je sois complètement libre vis-à-vis du fils de Jacob. Je voudrais en même temps faire acheter à Charpentier ce qui reste de Dernières Chansons et m'entendre avec lui pour une édition complète des œuvres de Bouilhet. Cet hiver, Charpentier m'avait sollicité indirectement. Il revient à la charge. C'est très sérieux.

Donc, mon cher Monsieur, fais-moi le plaisir de me dire précisément à quelle époque tu ne devras plus rien au Lévy, afin que je puisse prendre avec Charpentier un arrangement net.

Quant au Vaudeville, voilà deux fois que j'y vais sans pouvoir mettre la main sur Carvalho. J'y retournerai ce soir, et je serais étonné si je revenais à Croisset sans lui avoir lu le Sexe faible (2).

Retourne chez Gally de ma part. Et que la commis-

(1) Pour un monument à Bouilhet.

(2) Voir suprà, pp. 214, 217-218 et 249, l'historique des pourparlers engagés par Flaubert pour faire jouer le Sexe Faible.

3i8 AUTOUR DE FLAUBERT

sion du terrain (i) fasse quelque chose, ô mon Dieu ! Embrasse ta mère pour moi.

Ton

Réponds-moi tout de suite. Je serai revenu à Croisset vers jeudi ou vendredi la semaine prochaine.

[Début de l'année 1873] Vendredi.

Mon cher Philippe.

Bien que Caudron soit insaisissable, fais l'impossible, saisis-le, et préviens-le de ceci :

Mulot est chargé par moi de convoquer tous les membres de la Commission pour le 2 février à sept heures du soir chez Desbois.

ïl me semble qu'en dix jours ces messieurs ont le temps de se préparer à ce sacrifice.

Je tiens expressément à ce que Caudron et M. Deschamps soient présents, ainsi que d'Osmoy et R.Duval. C'est pourquoi j'ai choisi un dimanche.

Quant à Lévy, il m'a donné une jouissance, car je sais pertinemment qu'il est très vexé et humilié par ma conduite.

Je lui ai payé lundi deux mille cent francs (2), car il

(1) Toujours pour le monument de Bouilhet.

(2) Voir Corresp., IV, pp. i5o, i52 et i58. — Le chiffre indiqué ici par Flaubert est un minimum. Ailleurs il fixe à 3. 000 francs ce que lui coûtent les Dernières Chansons. Il est en tous cas certain qu'il j^arda pour lui tous les frais de cette édition, n'ayant pas voulu au dernier moment qu'aucune dépense retombe sur l'héritier de Bouilhet .

me doit rendre 5oo francs (pour A i'ssé) sur les 2.600 versés par Commanville (1).

Nous nous occupons maintenant de racheter Melaenis (ou bien de nous faire acheter Dernières Chansons) afin de pouvoir faire une édition complète. C'est très long" et embrouillé à t'expliquer. Voilà trois fois que Commanville confère avec lui, et il n'est pas près d'avoir fini.

Impossible de rien tirer du Vaudeville, bien entendu.

Bouilhet n'a pas eu tort de mourir ! De nos deux rôles, il a pris le meilleur.

A toi. Ton

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