‹ Autour de Honoré de BalzacChapitre 12 sur 44 · DU « CHEF-D'ŒUVRE INCONNU · texte numérisé non relu

DU « CHEF-D'ŒUVRE INCONNU

A PROPOS DU « CHEF-D'œUVRE INCONNU ».

Dans la notice biographique que Théophile Gautier a consacrée à Balzac, — notice toute imprégnée d'admiration pour le grand penseur, — il est peu question de leurs relations personnelles au point de vue littéraire, et du concours apporté aux œuvres de son ami par le poète.

Celui-ci y signale brièvement sa collaboration au canevas primitif de Vautri7i, sans faire allusion aux emprunts faits pour Béatrix à ses portraits d'actrices, publiés dans

le Figaro du temps, ni au sonnet : la Tulipe^ ' inséré dans un Grand Homme de province à Paris,

Chose curieuse, les manuscrits autographes de ces deux ouvrages, aujourd'hui entre nos mains, ne renferment ni la Tulipe, ni la plus grande partie des emprunts en question. Deux pages seulement de Béatrix contiennent, en marge, quelques lignes des articles de Théophile Gautier sur Jenny Colon et sur Mademoiselle Georges, écrites aussi de la main de Balzac, mais rédigées à nouveau et fondues en quelque sorte dans les portraits de mademoiselle des Touches et de Fanny O'Brien. Tous les autres passages empruntés au poète sont donc entrés beaucoup plus tard dans Béatrix, au moment sans doute où Balzac en corrigea les épreuves.

Outre ces morceaux, d'une origine incontestable, Théophile Gautier aurait encore fourni, s'il faut en croire une tradition très accréditée chez certains lettrés, d'autres pages

à la Comédie humaine, parmi lesquelles un conte philosophique, le Chef-d'œuvre inconnu, semblerait surtout devoir aussi lui être en grande partie attribué.

En effet, le cadre et les détails de cette œuvre font souvent songer aux sources habituelles d'inspiration du grand Théo.

Mais une raison sans réplique rend cette supposition inadmissible : le Chef-d'œuvre inconnu parut pour la première fois en 1831, dans V Artiste, tandis que Balzac ne fit la connaissance de Fauteur d'Albertus qu'en décembre 1835. C'est Théophile Gautier luimême qui précise cette date dans la notice dont nous avons parlé.

Et cependant, plus on relit certaines pages du Chef-d'œuvre inconnu, plus on se sent hanté par le souvenir des procédés et des théories artistiques de l'auteur de Fortunio, Il y avait donc là un problème dont nous désespérions de trouver la solution, quand le hasard fit tout à coup, si nous ne nous

trompons, briller à nos yeux le mot de l'énigme.

Mais avant de faire connaître au lecteur les résultats de notre découverte présumée, il faut lui rappeler sommairement le sujet de l'ouvrage en question.

Le Chef-d'œuvre inconnu, dont l'action se passe en 1612, est divisé en deux chapitres. Le premier a pour théâtre l'atelier du peintre Porbus, et le second celui de l'unique l'élève de l'illustre Mabuse, maître Frenhofer, l'auteur d'un prétendu chefd'œuvre qu'il cache aux yeux de tous.

Nicolas Poussin, jeune et inconnu, poussé par une vocation irrésistible, cherche à pénétrer dans l'atelier de Porbus. Grâce à une chance imprévue, il réussit dans son entreprise en guettant un personnage qu'il ne connaît point, et en se glissant derrière lui dnns le sanctuaire. Porbus le prend pour un compagnon du visiteur, lequel n'est autre que son ami Frenhofer, dont il a sollicité

les conseils au sujet d'un tableau commandé par Marie de Médicis.

Sous l'influence de l'enthousiasme inspiré par ce qu'il voit e1 ce qu'il entend, le Poussin se trahit et implore son pardon. Il ne l'obtient qu'en dessinant sur-le-champ à la sanguine une copie du tableau destiné à la reine, et il en fait une esquisse d'une exécution si parfaite que l'auteur du chef-d'œuvre caché se prend d'intérêt pour un élève si bien doué, et l'invite, ainsi que Porbus, à venir visiter son atelier.

Dans la conversation échangée entre les deux peintres, le Poussin a surtout été frappé des amers regrets exprimés par Frenhofer au sujet de l'imperfection de tous les modèles féminins d'après lesquels il a dû composer son étude de femme, ce tableau que nul autre regard que le sien n'a encore effleuré.

Or, il se fait que le Poussin a pour maîtresse une jeune fille nommée Gillette, dont

le corps est un modèle de beauté complète, et achevée, sans aucune des défectuosités de détail qui causent le désespoir de Frenhofer. Son amant la décide à poser devant celuici, à la condition que le voile qui cache la sublime toile tombera devant lui et devant Porbus.

Le vieux peintre refuse d'abord avec indignation, et, malgré sa douleur, finit par consentir en voyant Gillette.

Quand le tableau apparaît enfin aux yeux des deux visiteurs dévorés d'impatience, ils n'aperçoivent qu'une toile surchargée de couleurs mêlées, ne représentant plus rien, tant l'artiste, poursuivi par le désir de la perfection, a fait, refait et défait son ouvrage. Lui seul voit son chef-d'œuvre sur cette toile détruite, oii, dans un coin du tableau disparu, subsiste encore pourtant un unique vestige de l'admirable étude primitive, représenté par un pied merveilleux, fragment comparable, en peinture, aux

:t TH. GAUTIER »

plus beaux débris sculptés des statues antiques retrouvées en Grèce et à Rome.

Le malheureux Frenhofer ne peut survivre à la révélation de la vérité. Son illusion, bien qu'ébranlée seulement et non entièrement détruite, ne parvient pas à l'en consoler, et il meurt après avoir brûlé, non seulement son chef-d'œuvre inconnu (?), mais aussi toutes ses autres toiles.

Quant à Gillette, après avoir exprimé au Poussin sa haine et son mépris pour l'avoir ainsi livrée volontairement aux regards d'un autre, elle abandonne le jeune homme puisqu'il a préféré l'art à son amour.

Ce sujet prête, on le voit, aux digressions artistiques dans lesquelles excellait Théophile Gautier. Mais la première version du Chef-d'œuvre inconnu, celle de V Artiste, — moins étendue encore que l'édition originale de librairie, publiée aussi en 1831 dans les Romans et Contes philosophiques de Balzac, — ne contient, pas plus que cette dernière,

de développements de ce genre. Les détails artistiques y sont même traités avec une certaine gaucherie dont l'auteur des Emaux et Camées ne se fût jamais avisé, tandis que, relativement aux questions d'art, l'incompétence de Balzac, jeune, y est tout à fait sensible.

De 1831 à 1837, le Chef-d'œuvre inconnu fut réimprimé sans changements. Nous le retrouvons, modifié pour la première fois et joint à l'Auberge rouge, dans le tome dixsept des Études philosophiques, paru cette année-là, au mois de juillet, chez Delloye et Lecou. On sait que cette édition de l'ouvrage, dont l'ensemble devait se composer de trente volumes, ne fut jamais terminée. Commencée chez l'éditeur Werdet en 1835, elle n'atteignit pas plus de vingt volumes, dont les cinq derniers parurent en 1840, chez Souverain, sous le titre général de: le Livre des douleurs. Il serait d'ailleurs à peu près impossible d'établir la bibliogra-

phie tout à fait exacte de ces Études philosophiques. Balzac gardait parfois, sans les corriger, les épreuves de certaines réimpressions de ses œuvres pendant plusieurs années, et finissait, un beau jour, par les jeter au panier. L'exemplaire de ce tome dix-sept lui ayant appartenu est actuellement notre propriété. Il porte au titre le nom de l'éditeur Werdet et le millésime de 4835. De plus, ce titre indique, comme contenu du volume, l'Auberge rouge et l'Enfant maudit. Or, ce dernier récit n'en fait point partie, et c'est le Chef-d'œuwe inconnu qui le remplace. Cette modification fut exécutée sans doute en 1837, lors de la mise en vente, chez Delloye et Lecou, de ce tome, sous presse depuis si longtemps, et Balzac, sans tenir compte des changements opérés, le fit relier avec l'épreuve du titre primitif, devenu pourtant, on le voit, tout à fait inexact.

Quelle ne fut pas notre surprise, en

comparant un jour les premières éditions du conte qui nous occupe avec celle de' 1837, de trouver cette dernière non seulement très remaniée, selon l'habitude de Balzac à chaque réimpression sérieuse de ses œuvres, mais encore considérablement augmentée ! De longues digressions sur l'art, sur la peinture, y sont intercalées, et d'importants développements y sont donnés aux courts détails artistiques de la version originale.

D'ailleurs, dès le début de cette année 1837, le grand écrivain annonçait déjà qu'il avait complété son œuvre. On lit, en effet, ceci à la fin de la préface, datée du 15 janvier 1837, placée par lui en tête de la première partie des Illusions perdues : « Quand » l'auteur pourra-t-il achever sa toile? Il « l'ignore, mais il l'achèvera. Déjà cette > difficulté s'est présentée plusieurs fois, » soit pour Louis Lambert, soit pour VEn- » fant maudit, soit pour le Chef-d^œuvre

» inconnu, et chaque fois sa patience n'a » point été en défaut, mais bien celle du j> public »

L'énigme nous livrait-elle cette fois son mot? Dans les modifications exécutées, il nous sembla bien, en effet, reconnaître le style si personnel, si magistral et si coloré de Théophile Gautier, et rien n'est plus vraisemblable que l'hypothèse de sa collaboration avec Balzac, en 1837. En voici la preuve.

On n'a pas oublié que, jusqu'en 1835, celui-ci non seulement ne connaissait pas l'auteur de la Comédie de la mort, mais n'avait même jamais songé à s'intéresser à ses œuvres.

Son attention ne fut attirée sur le jeune écrivain qu'au moment de l'apparition de Mademoiselle de Maupin, comme le prouve le billet suivant (déjà cité par nous dans : Mademoiselle de Maupin et ses principales éditions^),

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