LA FÊTE NATIONALE DE JEANNE D ARC
d'héroïsme généreux qui animaient la chevaleresque Jeanne d'Arc. Nous portons en nous son exemple, et, fût-ce à notre insu, les impulsions mêmes qui l'avaient mise en mouvement. Quand les Allemands déifient la déloyauté el la cruauté, et quand, justifiés par leur idéal, ils projettent d'écraser les faibles et d'asservir le monde, groupons-nous autour d'une vierge toute faite de vaillance, de bonté, de droiture et de sacrifice, pour proclamer d'une voix unanime, Français de tous les partis, que le propre de la puissance est de délivrer et de protéger.
Tel serait le sens d'une fête nationale de Jeanne d'Arc. En conséquence, nous avons l'honneur de reprendre, pour le soumettre à la Chambre, le texte qui, dès le 8 juin 1894, avait élé adopté par le Sénat, el qui propose que la République française célèbre chaque année, au deuxième dimanche de mai, la fêle de Jeanne d'Arc, fête du patriotisme.
En faveur de cette proposition, fai reçu dès la première heure, une chaleureuse approbation de M.Joseph Fahre, qui fui au Parlement, répétons-le, P initiateur de l'idée; l'adhésion démon cher ami Henri Galli, qui est un précurseur, puisque, en 191% et en 1913, il a fait adopter, par le Conseil municipal de Paris, un vœu ayant le même objet, et encore
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l'adhésion de M. Camille Picard, « député de Domremy et secrétaire, dans la dernière législature, de la commission pour la fête nationale de Jeanne d'Arc ». Je remercie les uns et les autres de leur concours dans une cause qu'il leur appartient, qu'il appartient à chacun de nos collègues de faire triompher, chacun avec ses arguments. On sait assez qu'une Jeanne d'Arc n'appartient à aucun parti.
22 décembre 1914.
Jeanne d'Arc.
Nous irons, dimanche prochain, comme toutes les années, porter l'hommage de notre culte et déposer des fleurs à la slatue de Jeanne d'Arc, place des Pyramides, au lieu même où la sainte de la Patrie fut blessée, dans les fossés de Paris, qu'elle voulait reconquérir.
Devrions-nous suspendre en quelque sorte toute respiration et ne plus vivre que dans nos armées ? Gela ne manquerait pas de grandeur et s'accorderait avec la pieuse obsession où tous, dans nos familles, nous passons les journées. Pourtant je crois que dans cette longue guerre, il est plus énergique et plus salubre de continuer, en les raccordant à notre pensée essentielle, en les raccordant à la guerre, toutes les activités de la nation. L'heure est venue où, chaque mois de mai, nous nous tournons vers Jeanne d'Arc, pour méditer son enseignement d'hé-
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roïne el de sainte, son génie et son sacrifice. Allons an pieux rendez- vous. Notre délégation sera peu nombreuse, afin de marquer les circonstances et le caractère contenu de notre émotion. Mais ce cortège que nous aurons volontairement limité représentera pourtant, comme jamais, une pensée française unanime.
Le 26 avril, de Cannes, M. Joseph Fabre m'a écrit :
Je reçois à l'instant une lettre de Léon Bourgeois me disant: « ./' 'applaudis chaleureusement votre belle œuvre (le Mystère de la Délivrance d'Orléans). Vous pouvez enregistrer ma cordiale adhésion à la fête nationale de Jeanne d'Arc. »
Voilà donc conquis Hervé, Clemenceau et Bourgeois. Jeanne ci 'Arc nous protège. Nous les aurons tous.
L'union française serait donc faite sur ce haut sommet? Viviani, que j'accusais, dans mon for intérieur, de prudence pitoyable, fut-il le plus sage des hommes quand il m'arrêta, en décembre, au moment où je déposais une proposition de fête nationale annuelle en l'honneur de Jeanne d'Arc ? Je commence à le croire. J'entrevois le moment où le gouvernement lui-même, s'appuyant sur tous les partis, gloriliera dans Jeanne d'Arc notre victorieuse union sacrée par où l'œuvre des soldats fut possible.
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Mais Jeanne d'Arc ne se borne pas à grouper autour d'elle des Français réconciliés ; sa vertu rayonne par-dessus nos frontières. « Eh quoi ! me disaient des collègues à la Chambre. Vous parlez de Jeanne d'Arc, tant que les Anglais sont en France. Vous voulez donc les offenser ! » C'était bien peu connaître le sérieux, la droiture, la conscience religieuse de l'Angleterre moderne. Et je répondais en citant une grande strophe de Rudyard Kipling, — voix retentissante de sa nation, comme Annunzio de l'Italie. Mais depuis, les faits et les mots sont venus nombreux m'appuyer. Allez sur la place des Halles ou du Vieux-Marché, à Rouen, auprès du mur que décore l'inscription tragique : « Ici fut brûlée Jehanne. » Depuis que les Anglais sont dans la région, ils entretiennent là des fleurs nouées d'une écharpe aux couleurs britanniques. Quelle est exactement leur pensée ? Je la trouve dans un article mémorable du Times :
« Dans tout le moyen âge, il n'y a pas d'histoire plus simple et plus splendide, pas de tragédie plus douloureuse que celle de la pauvre petite bergère qui, par sa foi passionnée, a relevé sa patrie des profondeurs de l'abaissement et du désespoir pour
subir la plus cruelle et la plus honteuse des morts de la main de ses ennemis.
« L'élévation et la beauté morale du caractère de Jeanne ont conquis les coeurs de tous les hommes; et les Anglais se rappellent avec honte le crime dont elle fut victime.
« Mais ce n'est ni pour son amour de son pays, ni pour sa bravoure sous les armes, ni pour ses visions mystiques, que le monde entier glorifie Jeanne d'Arc.
« C'est parce que, à une époque sombre et cruelle, elle prouva, par ses paroles et par ses actes, que l'esprit de la femme chrétienne vivait encore parmi les plus humbles et les plus foulés aux pieds, et portait à profusion d'incomparables fruits. Fut-il jamais nature plus droite, plus tendre, plus pure, profondément pieuse ?
« Avant même qu'elle eût obtenu accès auprès du roi et qu'elle eût levé son étendard, le peuple partout crut en elle. La force de sa volonté, la hauteur de ses pensées, l'intensité de son enthousiasme domptèrent toute opposition.
« Envers les prisonniers, elle est douce et compatissante. Même pour les Anglais, son âme est pleine de pitié. Elle les invite à se joindre à elle pour une
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grande croisade contre l'ennemi de la chrétienté.
« Et quand, avec l'aide de quelques traîtres, trouvés parmi ses compatriotes, ils l'ont enlacée dans un filet et l'on fait condamner à une horrible mort, ses dernières paroles sont des paroles de pardon pour ses bourreaux.
« En Jeanne d'Arc l'Église romaine honore un type auquel non seulement une nation, mais le monde entier rendra hommage, le type de la chrétienne bonne, tendre et pure, à une époque sensuelle et sans pitié. »
Une telle page doit être retenue et fréquemment citée, car des expressions si généreuses et si vraies contribuent à l'ennoblissement des peuples et à leur amitié réciproque. De plus, elle est toute pleine de vérité historique.
Le grand cœur de Jeanne ne se contentait pas de rétablir la fraternité entre les Français sur une terre débarrassée de ses envahisseurs. Sa pensée totale, trop peu connue, et que ces lignes du Times très utilement mettent en valeur, c'était, une fois la France délivrée el la paix faite, de chevaucher, pour la défense de la chrétienté, avec les Anglais eux-mêmes. Elle leur écrivait : « Si vous faites raison au roi de France, encore pourrez-vous venir en
Jeanne d'Arc.
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sa compagnie, l'où que les Franchois feront le plus bel fait qui oncque fut fait pour la chrétienté. »
Elle se disait destinée à défendre avec les Anglais la civilisation chrétienne ! « Détruire l'anglaiserie, dit Christine de Pisan, est le moindre des faits qui lui sont réservés. Elle a d'ailleurs plus haut exploit : c'est que la foi ne périsse. » El l'instinct des contemporains de Jeanne entrevit l'ampleur de cette mission, lorsque, dans une des prières qu'ils récitaient à la messe pour la Pucelle captive, ils disaient à Dieu : « Accordez-nous de la voir, après cette guerre, accomplir tout ce que vous lui avez prescrit par une seule et même mission. »
Xe vous semble-t-il pas qu'aujourd'hui la complète mission de Jeanne soit en train de s'accomplir ? L'Union des Français est faite ; leur délivrance s'achève et la vierge lorraine, brisant les pensées un peu rétrécies où la défaite depuis quarante ans nous contraignait de nous ramasser, veut accomplir avec nous le rêve généreux de la France Éternelle.
Tandis que l'Allemagne s'enfonce dans une conception inhumaine et antichrétienne, dont Nietzsche est le plus récent prophète, voici que les tenants de l'antique civilisation, formée parla loi d'amour et de justice, par la loi qui toujours a prêché de limiter et
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d'adoucir les droits de la Force, associent leurs armes et scellent librement leur alliance cordiale dans un hommage spontané à celle qui (je reprends les expressions du Times), dans une époque sombre et sans pitié, manifesta l'esprit de la femme, la tendresse et la bonté unies à la fermeté.
Ne forçons rien, laissons tout ce qui est vrai se réaliser à son heure. La fleur s'épanouira, pourvu qu'on permette au soleil, à la lumière de la nourrir. Je crois qu'en face de l'affreuse culture et des accès hideux de l'Allemagne, un esprit universel continuera de se dégager, que peut présider la sainte figure de la vierge lorraine .
Plusieurs fois on m'a dit : Vous nous indiquez les grands traits de ces diverses peuplades germaniques, brutales, pédantes et disciplinées par des soldats et des .professeurs qui leur sonnent le ralliement autour des autels de Thor dans les forêts d'Arminius, pour les mener à la conquête du monde sur une route encore courte et déjà semée de monuments colossaux d'ordre artistique, philosophique, militaire, économique, les deux Faust, l'Hegelianisme, le Marxisme, le Wagnérisme, les doctrines de son grand étatmajor et de Nietzsche... Et nous, quel est donc notre rôle, notre mission nationale ?
Eludiez Jeanne d'Arc, méditez sa vie, sa mort, sa verve charmante, sa chevalerie, son génie mystérieux, son sacrifice. Celte jeune parente de Racine et de Pascal, plus pure qu'eux, parente toute proche de saint Louis et de saint Vincent de Paul et sœur de tous nos soldats morts pour la patrie, vous donnera le mol de nos destinées dans le passé et dans Ta venir. Nous sommes le peuple qui par tous ses grands hommes a dit, en opposition avec le grincement démoniaque du Teuton teutonisant qui ne rêve que de faire peur : « Le propre de la puissance est de protéger. »
Fidèles à leur méthode de tout s'annexer, les Allemands avaient depuis longtemps jeté leurs vues sur Jeanne d'Arc. Ce n'est pas qu'ils la puissent aimer ni même comprendre. Sa qualité française leur échappe nécessairement. Mais, se tenant devant elle comme ils font devant une œuvre d'art, ils avaient constaté son prestige sur les esprits, et prétendaient s'en approprier l'avantage. Comment ? Mais c'est tout simple, en la germanisant.
A cet effet, ils mirent en marche leur artillerie lourde. En mars dernier, le Bc/'lincr Tageblatt publiait l'article d'érudition, si j'ose dire, que voici :
« Les Français qui évoquent le souvenir de leur
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héroïne nationale ne se doutent guère que Jeanne d'Arc, tout comme Garibaldi d'ailleurs, était sorti non pas de sang lorrain, mais de bon sang allemand. La démonstration en est facile. Des chercheurs italiens ont établi que les aïeux de Jeanne avaient émigré de l'Italie du nord cl s'appelaient originairement Ghislieri. Ils prirent plus tard le nom d'Arc, que portaient leurs armoiries. Or, « Ghislieri » n'est autre que le vieux nom germanique Ghisler », et les Ghisler, aujourd'hui Gieseler, ont pour armes un fouet avec une corde. On voit combien il est incontestable que les Ghisler sont devenus les Ghislieri, le fouet un arc, et les Ghislieri les « d'Arc ». »
Cette sottise n'était pas nouvelle ; on l'avait déjà entendue, elle fit rire une fois de plus les gens qui gardent la faculté de s'amuser du grotesque, fût-il mêlé à l'odieux. Les Allemands eux-mêmes sentirent la niaiserie de leur thèse et brusquement ils viennent de changer de méthode.
La Gazette de Cologne annonce que l'évêque de Metz, Mgr Benzler, a donné à son clergé Tordre d'enlever dans toutes les églises de son diocèse les statues de Jeanne d'Arc.
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Bravo, monseigneur ! Rétablies par nos soins français, elles nous seront d'autant plus précieuses. J'avais l'idée d'envoyer, dans l'Alsace reconquise, des images de Jeanne d'Arc à nos écoles où fermente le plus ardent patriotisme. Tout devient d'autant plus aisé qu'en les expédiant la Ligue des Patriotes servira une pensée qui réunit, à cette heure, tous les Français et tous les défenseurs de l'humanité contre le germanisme dont la rage furieuse écœure l'univers.
10 mai 1915.
JEANNE D'ARC
ET
JEANNE D'ARC
ET
J'ai reçu une adresse signée de jeunes filles de toutes les professions, étudiantes, couturières, élèves de l'École des Beaux-Arls, employées de banque, sténographes, dessinatrices, surveillantes des téléphones. Elle est fort belle et du sentiment le plus juste. Que mes lecteurs en jugent :
Monsieur le Président de la Ligue des Patriotes,
Les jeunes filles de France sont pénétrées du désir de se dévouer à leur patrie et à ses soldats. Malgré leur bonne volonté, il y a beaucoup de tâches où elles ne peuvent apporter un secours aux combattants. A la fête de Jeanne d'Arc, les jeunes gens de Paris ont la touchante coutume de couvrir de fleurs ses statues; ne pourrions-nous pas les remplacer cette année et porter leur hommage à la guerrière victorieuse'/... Retenus par un devoir sacré, ils seront
Jeanne d'Arc.
heureux de su voir que leurs sœurs ne laissent pas perdre leurs traditions. Jeanne d'Arc ne doil pas être privée de ses fleurs Vannée de la victoire ; car nous sommes sûres qu'elle nous accordera le succès que tant de Français ont mérité par leur courage et leurs souffrances.
Nous nous adressons à la Ligue des Patriotes, car il nous semble que c'est elle qui peut le mieux comprendre noire pensée. Nous nous adressons à vous parce que, le premier, vous avez voulu que la fête de Jeanne d'Arc soit nationale...
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de notre admiration et de notre reconnaissance.
Suzanne Guillemot, élève à la Schola Cantorum ; Louise Benétou, de la réunion d'étudiantes « Les amies de sainte Geneviève » ; M. Morélieras, licenciée de la réunion d'étudiantes « Les amis de sainte Geneviève »; E. Boubrila, Société générale; H. Wiss, Société générale ; M. Colange, employée de banque; M. Martin, du Crédit lyonnais; J. Lagelle, peintre; M. A. Ferracce ; H. Fery, élève sculpteur; R. Trudon, élève sculpteur de l'Ecole des Beaux-Arts; M. Pellet, institutrice; L. Regraffe, dessinatrice ; E. Gaubert, sténographe ; B. Yautier, surveillante des téléphones ; M. Besombks, couturière; S. Bronder, peintre; Marie Droppe, élève peintre ; M. Saisse, élève peintre; Kaillara, élève peintre; J. Groos, dactylographe, etc., etc.
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La Ligne et son président accueillent avec une respectueuse reconnaissance et avec la plus complète approbation la pensée des jeunes signataires de cette belle page, et c'est avec empressement que nous transmettons leur message à toutes les jeunes filles de Paris. Dimanche à 10 heures, en petite délégation, la Ligue se rendra auprès de la Jeanne d'Arc de la place des Pyramides. Je ne conseille pas aux jeunes filles, dans les circonstances où nous sommes, de prendre un rendez-vous et de former aucun cortège, mais individuellement, au cours de la journée, elles voudront apporter leurs fleurs et leur hommage à celle qui disait fièrement : « Les femmes prieront, les hommes batailleront, Dieu vaincra ! »
Il est impossible de ne pas être ému par cette manifestation spontanée des jeunes filles. Quelle unité il y a aujourd'hui dans notre noble pays ! Nous n'avons plus qu'une seule respiration. C'est l'éternel miracle français, le miracle de Jeanne d'Arc, qu'a toujours appelé la Ligue des Patriotes et dont ne doutait pas l'héroïque Déroulède quand il nous donnait pour devise, en face de l'Allemand installé sur notre territoire d'Alsace-Lorraine : « Républicains, royalistes, bonapartistes, ce sont des prénoms, Français est le nom de famille. »
C'est une gloire pour notre Ligue des Patriotes d'avoir prévu, proclamé, servi ce qui apparaît maintenant à tous comme la vérité, et il ne m'est pas permis de laisser tomber les litres de la grande association que j'ai l'honneur de présider, mais ces titres, bien entendu, je ne les invoque contre personne, et plus un ligueur ne veut se rappeler s'il eut jamais à défendre l'héroïne contre aucune malfaisance. Toute la France maintenant a pour la Libératrice les yeux de Paul Déroulède et de Joseph Fabre. Nous n'avons rien de mieux à faire que de croire qu'il en fut toujours ainsi. Et je ne ferais même pas cette réflexion, tant elle va de soi, si je n'y étais obligé pour répondre à une interpellation cordiale de M. Ferdinand Buisson.
M. Buisson qui, d'ancienne date, il me le rappelle, est partisan d'une fête nationale de Jeanne d'Arc, se tourne vers moi et m'adresse une demande :
« Faites en sorte, me dit-il, que votre manifestation de dimanche en faveur de Jeanne d'Arc attire, au lieu de les refouler, les bonnes volontés de quelque pari qu'elles viennent. Si Ton n'est pas en mesure de lancer d'ici à dimanche cet appel à l'union sous la bannière de la Jeanne d'Arc de tous les Français, au moins qu'il ne soit dit aucune parole
tendant à la confisquer au profit d'un parti; que ce soit, d'esprit au moins et de ton, un commencement, une ébauche de la manifestation nationale qui se fera nécessairement d'ici peu. Je demande à la Ligue des Patriotes, comme je demanderais à la Ligue des Droits de l'Homme, de s'effacer un peu devant la Ligue française. »
Ah ! Buisson, vous parlez comme un vieux ligueur, et pour vous satisfaire nous n'avons qu'à continuer d'agir et de penser comme nous avons toujours fait. Vous rappellerai-je le discours admirable prononcé le 8 mai 1909, au banquet de la Ligue des Patriotes à Orléans * ? Et la dernière fois que le grand patriote a paru en public, au terme de la marche héroïque qu'il s'imposa, en dépit de son cœur, du Quand même de Mercié à la Jeanne d'Arc de la place Saint- Augustin, ce fut pour écouter l'hommage à l'héroïne qu'il m'avait demandé de prononcer à sa place :
« Il n'y a pas un Français, m'écriais-je alors, avec l'approbation de notre chef et de nos amis, il n'y a pas un Français dont Jeanne d'Arc ne satisfasse les vénérations profondes. Chacun de nous peut person-
4. Hommage à Jeanne d'Arc. Bloud, éditeur, une brochure à dix centimes.
nifier son idéal en Jeanne d'Arc. Elle est, pour les royalistes, le loyal serviteur qui s'élance à l'aide de son roi ; pour les césariens, le personnage providentiel qui surgit quand la nation en a besoin; pour les républicains, l'enfant du peuple qui dépasse en magnanimité toutes les grandeurs établies ; les révolutionnaires eux-mêmes la peuvent mettre sur leur étendard en disant qu'elle est apparue comme un objet de scandale et de division pour être un instrument de salut. Aucun parti n'est étranger à Jeanne d'Arc, et tous les partis ont besoin d'elle. Pourquoi ? Parce qu'elle est cette force mystérieuse, cette force divine d'où jaillit l'Espérance... »
Voilà dans quels termes nous avons toujours servi la Vierge lorraine, essayant de lui apporter la louange de tous, de ceux-là même dont la voix se taisait, sûrs que nous étions qu'un jour leur cœur les obligerait à rompre le silence, et que, par-dessus les compartiments des partis, ils se hausseraient au point de vue français quand la nécessité du salut public les y contraindrait.
L'union sacrée est faite. Elle entraînera l'adhésion à la fête nationale de Jeanne d'Arc. Viviani ne s'en est pas rendu compte en décembre. Il m'a demandé
d'ajourner ma proposition. Mon exposé des motifs aurait dû pourtant le persuader :
« Il y a longtemps, disais-je à mes collègues, que nous, Français, nous aurions dû nous parer davantage de Jeanne d'Arc... Nous le désirions tous, — alors pourquoi ces lenteurs?... J'écarte les petites explications tirées de l'esprit ombrageux des partis... Nous attendions une occasion parfaite, nous attendions d'être plus sûrs de notre accord profond, les uns avec les autres, et de notre accord avec cette haute figure. Quelque chose nous avertissait de ne pas nous presser, et qu'une heure élue sonnerait, une de ces heures magnanimes qui portent en elles la vertu de hausser tous les esprits et de réconcilier les cœurs. Elle est venue, cette heure victorieuse. Soudain, nous avons eu la séance parlementaire du 4 août, le pacte de l'union sacrée, la mobilisation ardente et bien ordonnée comme le Chant du Départ, et puis par milliers ont éclaté sur tous nos champs de bataille ces actes d'héroïsme et de sacrifice dont les mises à l'ordre du jour de l'armée ne nous peuvent garder qu'une faible partie... Saisissons cette minute sacrée... »
Tel est F exposé des motifs de la proposition en faveur d'une fête nationale de Jeanne d'Arc qu'avec
Galli et un certain nombre de mes collègues je voulais déposer en décembre dernier. Viviani m'a prié de n'en rien faire. Certainement il obéissait à quelque prudente pensée qui m'échappe, et qui d'ailleurs dut échapper à certains de ses amis, car ils le félicitèrent d'une manière tout à fait inintelligente.
« Maurice Barrés, écrivirent-ils, en pleine trêve politique, n'a pas craint de manifester son intention de proposer au Parlement, la création d'une fête nationale de Jeanne d'Arc. Il a fallu le bon sens de Viviani pour faire comprendre à Barrés la suprême inconvenance d'une telle proposition dans les circonstances actuelles. Si le président du conseil n'était pas intervenu, la France, grâce à une manœuvre jésuitique et en vertu de « l'union des partis », était irrémédiablement placée sous la protection tutélaire de la visionnaire de Domremy. »
Ce fragment est extrait d'un article que j'ai conservé à titre d'échantillon en me disant que très probablement nous n'en verrions plus beaucoup de cet acabit. En effet, l'idée de consacrer notre union de 1914-1915 par un signe sensible et de la perpétuer dans une fêle de Jeanne est en train de conque-
rirtous les esprits. Bien entendu, l'initiateur, Joseph Fabre, donne son approbation, et hier le Temps la recommandait. Qui ne sent que l'hommage national à Jeanne d'Arc doit jaillir tout naturellement des angoisses et des enthousiasmes de celle guerre et qu'aux pieds de cette protectrice nous voulons sceller notre réconciliation et prononcer la louange de la France éternelle.
L'intervention spontanée des jeunes filles de Paris va être d'un grand effet. Le culte de Jeanne d'Arc auquel doivent collaborer la religion, le patriotisme, la poésie et l'esprit guerrier ne serait pas complet s'il y manquait le cortège des femmes.
Le 28 février dernier, les conscrits de la classe 1916 déposèrent devant la Jeanne d'Arc de la place des Pyramides une couronne portant cette inscription : « Ardemment comme toi nous aimons la patrie, et nous combattrons. » C'est une môme couronne que pourront déposer, dimanche, les jeunes tilles qui font appel à la Ligue des Patriotes avec celte inscription : « Ardemment comme toi nous aimons la patrie, et nous nous dévouerons aux blessés. » Vous rappelez-vous un des innombrables épisodes, de la plus pure beauté, qui composent sa vie? Sur le champ de bataille de Patay, la guerrière
Jeanne d'Arc. Iu
transformée en fille de charité soutint dans ses bras la tête d'un blessé anglais, et l'encouragea, l'assista dans son agonie. Quelle image de la France! Quel témoignage sur notre race généreuse, sur ces hautes âmes françaises sans peur et sans reproche !
Jeanne d'Arc est une force vive, digne de représenter bien autre chose encore que notre réconciliation nationale. Cette personne surhumaine, toute pleine d'une pitié divine, nous devons l'opposer à l'indigne surhomme, d'une férocité diabolique, où se complaît aujourd'hui la Germanie. Qu'elle soit un étendard au-dessus des peuples unis pour le triomphe de la civilisation î
14 mai 1915.