CHAPITRE VII Johannesburg
Johannesburg. — Les Jinricshaws. — Anglais et Allemands à Johannesburg. — Un tour d'exploration dans la ville. — Les constructions.— Les fils télégraphiques. — Spontanéité d'éclosion de Johannesburg. — Historique rapide de cette cité. —
— Ma'rket Square. — Commissioner Street. — La bourse. — Les prostituées françaises à Johannesburg. — La Robinson.
— Histoire de sa découverte. — Le puits incliné d'une mine d'affleurement. — La descente dans la mine. — Une perforatrice à air comprimé. — Le filon aurifère. — Un train de wagonnets. — Les roues élévatrices. — Les batteries d& pilons. — Le moulage du lingot. — Johannesburg le soir. — La poussière dans Pritchard Street. — La Popote à Johannesburg. — Les convives. — Excursion aux environs. — Doornfontein. — Vue d'ensemble de Johannesburg. — Développement vertigineux de la ville.
Mercredi, 15 avril.
Me voici donc arrivé dans cette ville unique ait monde, célèbre aujourd'hui dans l'univers entier, dont aucune maison n'existait il y a dix-huit ans, et qui compte à l'heure actuelle plus de 100.000 habitants. Nulle part, dans aucun temps, n'existe pareil exemple d'une aussi foudroyante éclosion.
L'hôtel où je descendis hier est un des plus réputés. Cependant, la chambre que j'occupe est moins une chambre qu'un couloir. A peine puis-je me glisser entre mon lit et la cloison ; une étroite fenêtre sans
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volets ouvre sur une cour intérieure d'où monte l'odeur des latrines. Coût : une livre sterling par jour !
Dès notre arrivée, hier, nous remarquâmes une longue file de jinricshaws qui stationnaient près de la gare. Nous en avions bien aperçu quelques-uns à Pretoria, mais en petit nombre. Ici, ils forment évidemment un moyen de locomotion fort en usage : c'est une importation de Durban.
Le jinricshaw se compose d'un nègre, et d'une voiture ; l'un traînant l'autre. La voiturette, léger cabriolet sans capote, à deux roues fines et caoutchoutées, semble devoir rouler toute seule. A votre passage, le nègre qui la tire, vêtu d'oripeaux aux couleurs voyantes, hennit, caracole, pour bien démontrer sa vigueur. Jambes et pieds nus, il porte d'ordinaire des jarretières aux longs rubans épars qui maintiennent à ses genoux les jambières de sa culotte. Flottante sur le torse et les épaules, mais serrée à la taille, sa tunique se coupe en biais de bandes multicolores ; et sa coiffure varie à l'infini, depuis le simple chapeau de feutre jusqu'aux shakos les plus invraisemblables : pseudo-plumes d'autruches dressées en gerbes, ou roulées en turban, et surtout bonnets singuliers aux deux cornes recourbées, si parfaitement adhérentes qu'on les croirait parties intégrantes du visage.
Les jinricshaws donnent aux rues de Johannesburg une animation particulière. — Au pas, l'air placide, l'œil fureteur en quête d'un client, ou bien chargés, filant alors à toute vitesse, on les voit dans la ville aller et venir, tantôt inclinés sur les brancards, tantôt soulevés par eux, suivant qu'ils montent ou qu'ils des-
cendent, le visage et le corps en sueur, la respiration sifflante, les yeux injectés. Car ce métier est un des plus rudes qui soit , et cependant , m'affirme-t-on , on ne pourrait, sans provoquer une révolte, l'interdire à ces hommes, tant les nègres aiment le clinquant, le panache, et les couleurs
Aujourd'hui , nous pouvons nous vanter d'avoir causé une rude frayeur à l'un de nos aimables nationaux. C'est un brave enfant de Marseille, gras et rubicond, ingénieur aux appointements de 60.000 francs par an, qui parut terrorisé en nous voyant entrer dans son bureau. Il craignait que nous ne venions lui demander assistance. — Quand il sut que nous n'étions que des touristes, il exulta, et quelle amabilité dès lors î Aussitôt, les offres de services se multiplièrent, d'autant plus étendues que le fin compère se rendait parfaitement compte que nous n'en avions nul besoin.
Ce soir, après notre dîner, diverses personnes de la colonie française sont venues nous voir, accompagnées de plusieurs Anglais, et il a été presque exclusivement question du discours que Georges Albu, président du conseil d'administration de la Général Mining and Finance Corporation, prononça aujourd'hui même à l'assemblée générale des actionnaires. Ce discours fait grand bruit par la ville. En de certains passages, l'orateur, allemand d'origine, y traite vertement le protectionnisme de M. Chamberlain, la reconstitution de divers monopoles au profit de la Chartered, et de la de Beers, etc. Beaucoup d'Anglais s'en montrent vexés. Ils reprochent à Georges Albu d'avoir gardé,
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sous sa naturalisation anglaise, de vifs sentiments pangermaniques.
Tout cela est intéressant, surtout bien significatif, il me semble, de la lutte sourde de ces races qui se côtoient en Afrique, sans se pénétrer.
Jeudi, 16 avril.
Ce soir, assisté /Tun ingénieur français établi ici, nous irons visiter une des mines du Rand , mais il est actuellement sept heures du matin ; jusqu'à midi je reste libre ; nous allons ensemble, si vous le voulez bien, faire un tour d'exploration dans la ville.
Puisque j'y habite, partons de Pritchard Street, une des plus belles rues de Johannesburg, qui en possède beaucoup d'autres. Des constructions hautes, en briques généralement, avec des vérandas superposées, sortes de grands balcons couverts, où le soir les habitants viennent causer, fumer, respirer un peu ; des rezde-chaussée, occupés par des magasins de détail aux somptueux étalages, voilà ce qu'on y trouve. On vend ici, à des taux exorbitants, tout ce que vous avez en Europe : meubles, jouets, fruits, épices, bijoux, photographies, médicaments, parfumerie et modes.
D'innombrables fils télégraphiques (sur un seul poteau j'en ai compté jusqu'à 500) longent ou traversent cette voie en tous sens. De temps à autre, on croise une rue perpendiculaire aussi large, aussi animée que Pritchard Street. Des trams y circulent, s'y succèdent de façon presque ininterrompue. Hommes et femmes vont et viennent, tous vêtus à l'européenne ; et n'étaient ce ciel si clair, la chaleur, et ces
petits jinricshaws qui trottent silencieusement partout, on croirait presque se trouver dans une de nos anciennes villes du Continent. — Que tout cela n'ait pas vingt ans d'existence, voilà ce que Ton a peine à imaginer.
Car Johannesburg n'est pas plus vieille que cela. Aucun des hommes que j'y rencontre ne put y naître. Fait étrange : dans cette cité, créée comme par une puissance magique, tout fut importé, même les habitants.
En 1856 il y avait là simplement quelques cabanes éparpillées au long d'un reef, actuellement propriété de la Vemmer et de la Ferreira company. En janvier de l'année suivante, le petit village commençait à grossir; à la fin de 1887, remplacement de la grande ville future se fixa, et ce fut au sud de la pente de ce Witwatersrand, dans un des endroits les plus froids et les plus élevés du Transvaal, « là, où le sol, pour « l'agriculture et le pâturage, se trouvait être de si peu « de valeur que les fermes changeaient de maître pour « le prix d'un attelage ou d'un troupeau».
En 1886, un stand de 50 pieds carrés y valait déjà 7 livres; en janvier 1895, sur Commissioner Street, deux stands se payent 22.000 livres; en 1902, dans la même rue, la Standard Bank en achète quatre pour la somme de 145.000 livres; en 1897, enfin, un stand sur Pritchard Street en coûtait 40.000. Les prix depuis cette époque n'ont fait qu'augmenter encore.
De Pritchard Street gagnons Market square, la plus grande place de toutes les villes sud-africaines. Elle mesure un quart de mille en longueur; au centre se tient
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le marché. De hautes constructions briques et pierres l'entourent, semblables à celles de Pritchard Street. A l'ouest, le trou béant d'un terrain sur lequel s'élèvent quelques maisons basses, annonce un spéculateur que l'excessive cherté du sol ne décourage pas encore. Cette place, autrefois une des curiosités de Johannesburg, est aujourd'hui déserte. Lorsqu'en 1896 M. Pierre Leroy-Beaulieu la visita, il y trouva, écrit-il, d'énormes chariots à bœufs sur lesquels les fermiers du voisinage apportaient leurs denrées et leurs produits. A peine, ce matin, en puis-je compter deux ou trois, tant la guerre récente a dépeuplé la campagne. Johannesburg n'est plus alimentée que par les navires et la voie ferrée, et c'est par elle, à travers l'océan, que lui parvient cette atroce viande frigorifiée que l'on y distribue au poids de l'or. Les fruits, les légumes surtout, deviennent extrêmement rares, hors de prix. Des entreprises maraîchères réussiraient fort bien aux environs de la ville. De grands travaux d'irrigation y sont d'ailleurs projetés.
A l'est de cette place, à l'extrémité de Pritchard Street s'élève un nouveau bâtiment: le Post and Telegraph Office. La salle principale mesurerait, dit-on, 120 pieds de long sur 38 de large. Je le crois sans peine, tant y souffle un bourdonnement de ruche lorsque j'y entre; tant on y voit occupé d'employés, écrivant, télégraphiant, courant, étiquetant les correspondances, placées dans des petits casiers de bois, dont sont garnis les murs, comme des alvéoles d'abeilles.
Traversons maintenant la place, passons devant la chambre des mines du Witwatersrand, devant le petit
musée géologique, puis arrivons dans Commissioner Street, la plus ancienne, la plus longue, la plus vaste des rues de Johannesburg. Les constructions se modifient. De ci, de là, on y voit bien encore ces maisons en retrait, à vérandas, à balcons superposés, dont je vous parlais tout à l'heure ; elles ne forment plus la majorité, toutefois. Ici, se trouve le centre des affaires, les grandes banques, les grandes maisons de commerce. Le moindre lopin de terre doit rapporter ; et les façades rigides, froides comme les nôtres, serrées comme par une lutte, se suivent, toutes pareilles, avec de grandes fenêtres rectangulaires ouvrant sans balcon, sur l'alignement même de la rue. La brique a disparu en partie. Les murs de pierre luisent sous l'enduit de stuc couleur crème qui les recouvre. Parfois, à Tencognure d'un magasin, s'accroche un petite tourelle brique et ardoise. Au milieu de la chaussée, des tramways vont et viennent, plus nombreux que partout ailleurs, puis des jinricshaws, des cabs, des capes-caiH s, des victorias, de superbes coupés de maître enfin, cochers, valets irréprochables, chevaux piaffant, encensant, caracolant, jambes de devant, envolées, aussi pimpants que nos plus beaux en pleine avenue des Acacias. Mais, tout de suite, la note excentrique reparaît, rappelle le sud de l'Afrique : un domestique nègre vous croise, un hindou en bicyclette, son petit bonnet sur la tête, pédale avec fureur, habillé de blanc de la tête aux pieds, n'ayant de noir dans toute sa personne que les mains, les bottes et le visage.
Entre Commissioner Street et la place du Marché,
s'ouvre une petite rue dont une chaîne tendue barre chaque extrémité. Les voitures n'y passent jamais. Sur la chaussée, en plein air, dans un bâtiment qui s'y élève se tient la bourse de Johannesburg. C'est le principal centre de la ville, « le saint des saints, » déclare le guide to south Africa, l'endroit d'où partent les tramways dans toutes les directions. Quand j'y arrive, les habitués y séjournent déjà, les uns groupés, discutant avec animation les dernières nouvelles; d'autres isolés, debout, les bras ouverts, consultant la cote sur les feuilles des grands journaux qu'ils tiennent dépliés devant eux. Assis sur la chaîne, un Anglais, qui sans doute vient de perdre une forte somme, ouvre un regard vide sur toute la scène, que, certainement, il ne voit pas.
Midi sonne : remontons Commissioner Street ; traversons à nouveau la grande place du Marché. C'est l'heure où les employés sortent , vont déjeuner. La ville devient mouvementée, tumultueuse ; de suite on a l'impression de la fébrilité qui règne ici. Des gens affairés, à la figure rude, se croisent en tous sens, hâtifs, le corps droit, la marche précipitée. A quoi peuvent servir alors ces somptueux étalages, auxquels nul ne s'arrête, sur lesquels personne ne jette un instant les regards? Des prostituées, nombreuses, elles aussi, circulent dans toute cette foule, avec lenteur. Une robe plus alerte, une taille plus souple, un minois chiffonné sous un chapeau provocant annoncent une Française. On s'approche, on écoute; les mots harmonieux de notre langue, plus douce encore au milieu de toutes ces syllabes nettes, dentales, arri-
vent à vos oreilles, confirment votre supposition. Ce n'est que dans la bouche de ces malheureuses qu'on entend retentir la langue maternelle. A Johannesburg, comme à Cape Townjes filles restent un de nos principaux articles d'exportation. On en sourit à Paris. — J'en suis humilié, ici!
(10 heures du soir.)
A peine sort-on de Johannesburg que déjà, on se heurte aux monticules de résidus de la Robinson. Il en est ainsi, nous dit-on, pour tout le sud et l'ouest de la ville. Le ranci s'étend de ce côté; la Ferreira, Wemmer, Worcester, beaucoup d'autres mines encore, seront un perpétuel obstacle à l'extension de Johannesburg dans cette'direction. Au nord, à l'est, au contraire, de grands espaces restent libres, avec des vallées et des coteaux sur lesquels grimpent peu à peu les villas suburbaines. Jeppe's To\vn,Doorfontein, simples faubourgs en 1896, prennent déjà aujourd'hui des aspects de villes indépendantes.
La mine Robinson, comme la mine Ferreira, porte le nom de son premier propriétaire. C'est une des plus anciennes exploitations; c'est aussi l'une des plus riches. En voici un court historique.
En 1886, lorsque les premières nouvelles de découvertes sur le Ranci parvinrent à Kiinberley, Robinson qui se trouvait alors dans cette ville, partit aussitôt. Accompagné de Rhodeset d'autres financiers, tantôt en voitures à mules, tantôt en chars à bœufs, il franchit en quinze jours les espaces qui le séparaient des fameux conglomérats. A peine arrivés, tous les voyageurs se
mirent à prospecter. Robinson,pour sa part, négocia l'achat de terrains qu'il soupçonnait devoir être d'une grande teneur minérale, fît mettre le reef à nu, et de suite tira du lavage des produits extrêmement riches. A cette époque, dit-on, l'or scintillait, visible sur le filon découvert. Mais bientôt, on vit se produire les mêmes inconvénients qu'à Kimberley. Les tranchées, en s'enfonçant, s'escarpaient, et s'éboulèrent. Le travail souterrain dut remplacer le travail à ciel libre. Les propriétaires de daims, où l'extrémité du filon affleurait, creusèrent des puits inclinés pour le suivre ; les propriétaires de daims que le filon traversait foncèrent des puits verticaux pour le rejoindre : de là, deux sortes de mines, les mines d'affleurement et les mines deep-levels.La Robinson appartient à la première catégorie; c'est dans un puits incliné que nous allons descendre.
Nous voici au pied d'un échafaudage de bois, haut de trente mètres environ. De grandes roues, qui d'ici paraissent fines et légères, tournent au sommet; un plan incliné en descend qui s'engouffre à nos pieds dans un trou noir, comme un tunnel. Sur ce plan, s'allongent des rails, filent de gros câbles métalliques flottants que supportent des poulies luisantes, polies par l'usure, et tout à coup, une longue cuve de bois y vient rouler, débouchant de la terre comme une lourde bête de son trou. A hauteur du sol, elle s'arrête. Tant bien que mal, on y fixe quelques planches ; on nous invite à nous y coucher plutôt qu'à nous y assseoir ; on nous recommande surtout de ne dresser ni la tête, ni les bras ; les étais du puits étant à quel-
ques mètres seulement au-dessus de nos fronts. Un coup de sifflet; brusquement le véhicule se détache : nous glissons.
On voit encore clair. De longues raies blanchâtres, transversales, se distinguent, qui doivent être les redoutables étais; et comme sans la lever je retourne la tête, j'aperçois au-dessus de moi le trou lumineux du sommet qui rapidement décroît et se rétrécit. Le puits change d'inclinaison sans doute, car subitement ce petit carré de lumière disparaît comme sous un clapet qui tombe. Dans une obcurité complète, nous continuons à glisser maintenant; bientôt on perd la notion du mouvement. Restons-nous immobiles? Remontons-nous? On ne sait. Parfois, la cage nous secoue violemment, frissonnante, agitée de brusques trépidations, comme par les hoquets de la machine. Derrière soi, alors, on sent trembler le long câble qui nous soutient dans le vide. D'un trait, nous coupons plusieurs galeries transversales, où luisent des falots, où des ouvriers apparaissent, immobilisés par l'éclair du passage. L'un tient son pic levé que je ne vois pas retomber; l'autre, le [corps ramassé sur ses jambes ployées, pousse une pelle sous un amas de cailloux qui roulent devant elle. Un instant, ces hommes se détachent avec le relief, le calme d'une statue ; puis tout disparaît, tout redevient noir; le même tremblement nous secoue, le même glissement immobile nous entraîne. L'eau suinte, découle sur nos visages.
Enfin, la cage s'arrête, deux nègres nous en tirent, jargonnant des mots sauvages, incompréhensibles. Ils
nous distribuent des bougies; et nous nous enfonçons avec eux dans un long boyau obscur au sol inégal, bossue par les traverses, creusé de flaques d'eau, dont les parois luisantes reculent incessamment devant les lueurs vacillantes des chandelles.
De temps à autre, du fond de ce couloir, une petite lumière grossit, s'approche, presque au ras de terre, faisant luire les rails Nous nous rangeons sur une seule ligne, le dos collé à la muraille, tenant notre bougie comme un cierge, dans une attitude militaire. Alors, passe devant nous un train de wagonnets plein de minerai jusqu'au bord, poussé par deux nègres moitié nus, dont les yeux blancs nous considèrent au passage avec une curiosité effarée.
A l'extrémité de cette galerie, au lieu même où, pour la poursuivre, on attaque les conglomérats aurifères, des ouvriers blancs, cette fois, sont groupés autour d'une perforatrice à air comprimé, sorte de grand insecte métallique, au corps maigre de sauterelle, juché sur trois hautes pattes de fer, et qui, de son dard aigu, fouille l'épaisseur du rocher.
J'entends l'air siffler dans la machine. La tige d'acier tourne avec une rapidité telle qu'elle semble immobile. La pierre crie, rongée par le foret. Quatre trous sont ainsi percés, à des distances variables; suivant la largeur du filon. Dans l'un on place une cartouche de dynamite, on allume, on se retire : le bloc désagrégé saute en dehors du massif.
Comme dans toutes les autres mines, il existe à la Robinson&eux filons parallèles ; tantôt ils s'éloignent, tantôt se rapprochent. Parfois ils se touchent presque.
À l'un de ces endroits, par une excavation qui les unit, j'aperçois une autre perforatrice occupée au même travail dans le reef voisin.
Au retour, la chandelle levée, j'examine la voûte et les deux côtés de la galerie. Nous nous trouvons en plein rocher. On se croirait dans une caverne naturelle. Aucune traverse, nul étai ; simplement, de place en place, des fûts de pierre ont été laissés, piliers isolés et rocheux, comme des stalactites et des stalagmites rejoints. Ces mines d'or ont eu tous les bonheurs : celui de s'ouvrir d'abord dans un sol, à ce point résistant, qu'il ne réclame qu'un minimum de travaux souterrains; celui ensuite d'exister à côté d'importants gisements de houille, découverts par hasard, au moment précis où l'avenir de l'exploitation allait être mis en question par la rareté du bois dont on alimentait les moulins.
Ecrasant la flamme de ma bougie sur les parois, je distingue très bien le reef aurifère. C'est un filon, large de vingt à quarante centimètres, plus sombre que la roche avoisinante. Des morceaux de quartz transparents s'y trouvent enchâssés. Ils contiennent l'or en suspens. Des milliers de particules métalliques et jaunes scintillent sous la flamme, mais ce sontdes paillettes de cuivre, l'or reste invisible.
A nouveau trois petits trains de wagonnets, puis personne. L'activité de cette mine si riche, si célèbre, parait infime. Les pilons, à l'heure actuelle, broient à peine le tiers du minerai qu'on en devrait extraire. La pénurie d'ouvriers est seule cause de ce ralentissement. L'importation de la main d'oeuvre
asiatique apparaît comme absolument nécessaire. Tous croient fermement ici qu'elle se produira.
Une cage, semblable à celle qui nous a descendus, nous remonte, avec les mêmes secousses, dans la même obscurité, puis tout à coup nous immobilise dans l'aveuglement du jour.
Alors, méthodiquement, nous suivons le minerai dans les diverses transformations qu'il subit à la superficie; d'abord aux ateliers de triage où la roche aurifère est séparée du grès stérile, dans les concasseurs qui la broient, sous les pilons qui la réduisent, enfin sur les tables d'amalgamation, et dans les cuves de cyanuration où, par des procédés chimiques, la poussière d'or se sépare définitivement des matières inertes qui la contiennent.
Certes, l'aspect général de cette exploitation laisse une impression puissante et singulière, avec ces innombrables conduites où court une eau rapide et limoneuse; avec ces roues de bois énormes qui tournent pesamment, et dont les larges godets remontent les résidus à hauteur des cuves de cyanuration, réservoirs de tôle immense, semblables à des gazomètres d'usine.
Mais le spectacle le plus grandiose, peut-être, est celui des batteries de la Robinson. Cent pilons accouplés par cinq frappent alternativement leurs mortiers avec un bruit semblable à celui de tambours énormes heurtés par de colossales baguettes. Dans un hangar voisin, sur des toiles inclinées, tremblantes, agitées d*un mouvement sans fin glissent les nappes fines d'une eau boueuse. Lorsque, du doigt, on rebrousse le
courant, on y voit descendre comme des marbrures et des franges d'or.
Enfin, dans un bâtiment isolé, on extrait les lingots de leurs moules et comme un enfant, je m'offre ce plaisir de tenir en main les lourds morceaux de métal, semblables à de grosses briques ternes et jaunâtres.
Après dîner, je sors. — Je veux voir l'aspect de Johannesburg le soir. Rues désertes, nuit noire, silencieuse ; quelques ombres vagues de rôdeuses, un ou deux jinricshaws qui me hèlent : c'est tout. Comme à Cape Town, la vie commerciale cesse ici à six heures. Chacun rentre chez soi, se repose, va au théâtre, chez des amis, nul ne passe sa soirée dans la rue. L'équivalent de nos boulevards n'existe pas.
Aussi, en traversant Market Square, les fenêtres sans volets des hautes bâtisses 'm'apparaissent-elles illuminées par les clartés intérieures. 11 semble qu'autour de la place de grands miroirs à facettes soient dressés ou suspendus dans l'air nocturne.
Vendredi, 17 avril.
Je quitte l'hôtel par un temps abominable. Un véritable vent de tempête prend Pritchard Street en enfilade; des nuages d'une poussière rouge, aveuglante, tourbillonnent sur la chaussée, enlevés parfois jusqu'au sommet des édifices. Les yeux, le nez, la bouche s'emplissent d'un sable fin dont les dents, elles aussi, sont agacées. Ce phénomène, parait-il, se repro-
duit souvent à Johannesburg, c'est le siroco de l'Afrique du Sud.
Gagnant Commissioner Street, j'arrive à une maison de banque. L'intérieur en est splendide. Un large escalier de pierre tourne dans une encognure, conduit aux étages supérieurs. Partout, derrière de hauts comptoirs, griffonnent des employés dont on aperçoit la tète, l'ouverture du gilet, le bout des porte-plumes agités. Les panneaux d'acajou brillent comme des miroirs. Tout cela, somptueux déjà dans une ville d'Europe, admirable ici, lorsqu'on songe qu'à cette même place, il y a vingt ans, tremblaient, au milieu de cailloux, quelques brins d'herbe rousse et brûlée.
Connaissez-vous la Popote? Non. — Eh bien, ce nom éclectique s'il en fut, désigne à la fois une maison, un groupe d'individus, enfin, et surtout, un régime alimentaire. La Popote, à Johannesburg, est une réunion insurrectionnelle où l'on proteste chaque jour, sans lassitude, contre l'atroce régime anglais ; et ce, tout simplement, en mangeant de la cuisine française. Ai-je besoin de vous dire qu'on n'use envers elle d'aucune répression?
Aujourd'hui, l'un de nos compatriotes johannesburgeois nous y conduit. Nous y déjeunons. — Peu de gaieté. Comme le caractère national se modifie ici, bon Dieu ! — Durant tout le repas, c'est un chassé-croisé de nouvelles assourdissantes. On ne parle que de carats, d'or, de diamants, de découvertes récentes, d'achats de terrains, de coups de bourse, de vente d'actions, etc. Tous les convives me semblent agités,
vibrants, nerveux, comme en effet on doit l'être, lorsqu'on habite une ville dont les pays environnants restent encore inconnus, où les découvertes d'or, de diamants, éclatent et se succèdent comme les étincelles d'un feu d'artifice, comme des éruptions de volcans. Combien cette vie doit lasser l'âme, et fatiguer la pensée !
A deux heures, nous montons en voiture ; l'un de nos hôtes nous accompagne. Nous devons aller au nord, à travers le parc d'Hospital Hill, voir les villas de Doornfontein.
En traversant Jouberts park, je ressens cette même impression de vitalité, d'énergie intense que l'on éprouve toujours ici. Notre voiture file sur de larges allées sablées, entre deux murailles vertes d'une hauteur de douze mètres environ. De temps à autre nous croisons des cavaliers, des promeneurs, des équipages modernes. Et ces arbres comptent dix ans ! Et ces lieux sortent à peine de la sauvagerie et de la solitude.
La voiture s'arrête. Nous devons descendre, paraitil, pour gravir un mamelon, récemment planté d'eucalyptus et de sapins, qui se dresse à notre droite, avec de petites villas qu'on aperçoit à son faîte. Dix minutes d'ascension pénible sous un soleil blanc, au milieu d'un parc embryonnaire, dont le sommet des arbres pourrait passer sous nos faisselles, et nous arrivons sur une haute terrasse, dominant une plaine déserte et nue, qui s'étend toujours pareille, jusqu'à cette chaîne lointaine de collines mamelonnées et ver-
dâtres, et que je reconnais pour être une de celles qui entourent Pretoria.
A peine sur le veldt immense, dévoré de rayons, aperçoit-on, de loin en loin, quelques taches brunes; des villages nègres, paraît-il; et deux ou trois huttes isolées, dont la fumée monte droite tout d'abord, puis promène la sinuosité d'un fil noir sur la limpidité du ciel. Tel était remplacement de Johannesburg il y a vingt ans. Ce sont de pareilles solitudes qui, à l'heure actuelle encore, environnent cette ruche immense de 150.000 abeilles.
De nouveau, nous traversons le parc, au milieu de pâles eucalyptus. Au grand trot, nous passons devant la villa de lord Milner; le gouverneur s'y trouve, un soldat anglais guêtre, costume kaki, cartouchières en bandoulière, chapeau de feutre au bord relevé sur l'oreille, se tient à la grille avec une nonchalance, une mollesse offusquante chez un militaire. Puis, nous longeons le mur d'une autre grande propriété, et tout à coup, derrière une grille, dans l'enfoncement d'une longue allée perpendiculaire, apparaît et disparait la façade somptueuse d'une villa magnifique : l'habitation du fameux Barnato. Ce milliardaire, par un caprice qui lui coûta des millions, fît jaillir ces arbres et cette demeure d'un champ de cailloux. Sans rêve, sans but élevé dans la vie, poursuivant simplement l'accroissement indéfini de son immense fortune, un jour, il trouva l'existence si vide, si désespérément insignifiante, que, revenant de Londres à Johannesburg, il se précipita dans la mer.
Nous voici à Doornfontein, le Passy de Johannes-
burg. A tout moment, derrière de petites grilles, au milieu de sapins, d'eucalyptus, apparaissent de hautes villas, aux toitures contournées, aux balcons de bois en saillie, aux clochetons de forme imprévue. Que de gens vivent à Taise sur le bénéfice de ces mines d'or!
Seconde halte, et nouvelle ascension. D'épaisses nues noires couvrent maintenant le soleil. Hàtons-nous; il semble parfois qu'on entende gronder l'orage. Au nord apparaît le paysage que nous contemplions tout à l'heure, mais regardons le sud et l'est de cette plaine. Toute la ville de Johannesburg s'y découvre. Les nuées, qui montent rapidement sur le ciel, plombent les lointains d'une teinte brune, violacée. De longs éclairs éblouissants et durs y font, de temps à autre, tomber brusquement leurs crochets. C'est à peine si, dans cet horizon noyé, tout là bas, au bord du plateau infini se détache la silhouette des échafaudages et des hautes cheminées fumeuses, qui d'ici révèle seule l'existence du Ranci et les moulins des mines d'or. A droite, sur la pente d'une colline, au milieu des jardins, s'éparpillent les constructions suburbaines de Doornfontein ; et, nous faisant vis-à-vis, emplissant l'espace depuis ces usines éloignées jusqu'au pied de nos collines, se tassent les maisons de Johannesburg, toutes pareilles, écrasées parla hauteur d'où nous les contemplons, sans la saillie d'un seul édifice, véritable nappe de toitures, à peine trouée, çà et là, par la pointe courte d'une petite église ou d'un clocheton. Parfois, entre un grondement de tonnerre, une bouffée de vent d'orage, on croit entendre le
ronflement des centaines de batteries en marche, le martèlement des pilons écrasant incessamment le minerai. Cette ville de vingt ans a les aspects des vieilles cités industrielles, Liège ou Maubeuge, par exemple.
Et tandis qu'au grand trot nous traversons à nouveau les rues vertes de Doornfontein, notre compagnon nous déclare : « Tout cela vous étonne, vous, nouveaux venus, que dirai-je moi, qui, depuis 1886, me trouve être le spectateur de ce développement vertigineux. Songez que j'ai vu Commissioner Street plus hideuse que les plus affreuses rues de Kimberley : quelques cahutes de tôle posées à même le veldt, sans fondation, ni seuil. On ne parlait pas de batteries de 100 à 200 pilons à cette époque ! mais de petites usines de cinq à huit mortiers tambourinaient le long d'un mince ruisseau qui traverse le Ranci. Chaque compagnie y envoyait broyer son minerai dans des charrettes à bœufs couvertes de bâches, comme les cultivateurs en France expédient leur blé au moulin. Puis, le chemin de fer n'existait pas. Nous étions isolés du monde. On ne pouvait atteindre Johannesburg qu'à l'aide de voitures à mules, ou de chariots à bœufs. On couchait en route sous des relais de tôle, espacés en pleine solitude. Les machines, les approvisionnements, les matériaux de construction, tout, jusqu'en 1892, nous parvint par cette voie. En 1889, nous nous trouvions 50.000 sur le Ranci lorsque tout à coup la famine menaça. Ce fut une extraordinaire panique. 10.000 personnes s'enfuirent à la côte. Le gouvernement du Transvaal, celui du Natal durent offrir des
primes à ceux qui amèneraient sur le Rand les premiers fourgons de vivres.
Mais tout cela n'est plus qu'un songe. Aujourd'hui on vient ici en sleeping-car.