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CHAPITRE VI Pretoria

Entrée au Transvaal. — Les portraits des trois généraux par notre compagnon anglais. — Pretoria. — La grande place de l'Eglise. — Physionomie générale de la ville. — Histoire d'une statue et d'un piédestal. — Les généraux transvaaliens. — Une audition de l'armée du salut. — Arrivée inopinée du général Botha. — La campagne autour de Pretoria. — Visite des ruines. — Détresse des Boërs à l'heure actuelle. — Les femmes boërs. — Les jardins, les vergers. — Rentrée à Pretoria. — Conversation avec les généraux boërs. — Avec un Français de Pretoria. — Les armées transvaaliennes pendant la guerre.— Banquet offert par le général Botha. — L'avocat Ewald Esselen. — Un malicieux compliment. — La situation des Boërs à l'heure actuelle. — Les trois classes de citoyens. — L'Eglise de Pretoria. — Pretoria à vol d'oiseau. — Vers Johannesburg.

Samedi, 11 avril 1903.

Sept heures : nous venons d'entrer au Transvaal. Le pays est moins plat , l'horizon plus rapproché , la plaine se gonfle de larges ondulations, comme une mar soulevée. Le Veldt aussi semble plus verdoyant Et j'aperçois quelques arbres... enfin 1

Noire officier, lui, devient tout à faitcommunicatif Il nous parle des Boërs. Et voici son opinion : Il les considère comme des primitifs, dont la langue n'existe guère, une sorte de patois, nous dit-il. Quant aux

trois généraux de Wett, Delarey, Botha, ils possédaient des qualités diverses; aucun , selon lui, n'était, au sens propre du mot, un véritable commandant d'armée. Botha certainement s'en rapprocherait le plus. C'était un stratégiste, susceptible de conduire et de manier de grandes masses. « Tenez les deux autres « comme deux incomparables chefs de bande, cona naissant à fond le pays, mettant admirablement à « profit son immensité ; voilà tout. » De Wett commettait des fautes, mais c'était un homme d'une force de volonté splendide, se tirant des plus mauvais pas, n'admettant pas que quelque chose lui fût impossible. Delarey, au contraire ne laissait rien au hasard Combinant ses moindres coups, prévoyant, circonspect, il frappait au lieu et au moment choisis, avec une sûreté de main incomparable. C'était un Fabius cunctator qui, de plus, possédait ce don si rare de l'autorité, que n'avaient à ce degré ni de Wett, ni Botha. Jamais il n'eut à souffrir de l'indiscipline de ses troupes.

« Quant au caractère de ces trois hommes, voilà ce a que j'en pense, moi Anglais : De Wett est un « sauvage, Botha un polique avisé et malin, mais « Delarey me semble un homme loyal, un gentleman, « dont on doit croire absolument la parole, lorsqu'il « a mis une fois sa main dans la vôtre. »

Il est dix heures, nous venons de passer Germiston, où s'embranche le rail de Johannesburg. Dans une heure nous atteindrons Pretoria. Toujours ce paysage de grande plaine; un peu plus boisé cependant. Nous

longeons en ce moment un petit massif de sapins qui m'intrigue. J'en ignore l'essence, les feuilles en sont longues, nombreuses, fines comme des aiguilles.

Même date, 10 heures du soir.

(Pretoria, Grand hôtel.)

A onze heures, ce matin, nous arrivons ici. Immédiatement Fernand place ses lettres d'introduction : voit toutes les personnes à qui nous sommes recommandés. Ces courses à travers la ville m'en donnent de suite une impression d'ensemble que je transcris sans plus tarder.

Si vous voulez avoir une idée générale de Pretoria, imaginez quatre larges avenues se coupant à angle droit, et formant ainsi une grande croix. Au centre, s'élèvent l'église, les monuments publics, les hôtels principaux; entre les bras, s'éparpillent des jardins, des maisons, des vergers; le tout situé dans une large vallée, qu'entoure de tous côtés un cercle de mamelons verdàtres. Au loin, la perspective des avenues se heurte aux versants de ces coteaux, et c'est, dans ce pays de plaines continues, une des originalités de Pretoria.

Le quartier commerçant s'y trouve extrêmement resserré. Une seule rue, l'ancienne Kerk straat, avec ses magasins aux devantures lumineuses, pressés les uns contre les autres, ressemble le soir à nos belles rues de Paris. Les autres rappellent plutôt les voies incertaines de nos grands bourgs suburbains : Meudon ou Yiroflay, par exemple. Chaque maison y montre à peine, cachée derrière des touffes d'arbres, l'une un

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bout de toit, l'autre une tourelle. Pretoria semble la banlieue d'une ville qui n'existerait pas.

Mais c'est une banlieue chai mante. Je suppose les habitants d'une telle cité, heureux, satisfaits, calmes, polis, sérieux, un peu lents, n'ayant rien decette fébrilité entrevue à Kimberley, que je retrouverai sans doute à Johannesburg. — Pretoria, Blœmfontein ont des affinités. Toutes deux doivent leur existence à des besoins progressifs, toutes deux s'entourent d'une vie rurale, sont un centre, non des camps, des cités de hasard.

La place principale est un immense rectangle. Au centre s'élève une petite église rouge, au clocher carré, aux minces fenêtres ogivales, aux arcs-boutants massifs et sans décoration : l'église primitive de Pretoria, lorsque cette ville n'était encore qu'une bourgade. De chaque côté, en vis-à-vis, s'allongent le palais de Justice, ]celui du gouvernement, édifices modernes à colonnades, aux fenêtres rectangulaires, à l'allure générale sévère et massive. Des maisons de banque, de grands hôtels, de hautes maisons feiment cette place de toutes parts, sauf au sud, pourtant, ou s'étend encore un terrain vague par-dessus lequel s'aperçoivent les mamelons verts des collines environnantes.

Tout cela est enduit d'un crépit rouge, brillant, couleur du sol lui-même. A midi, lorsque le soleil tombe d'aplomb sur cette place, ses rayons se mêlent à ces teintes; on ne sait plus au juste ce qui vient du sol, des murs, ou de la lumière : tout semble baigné dans une atmosphère éclatante et rose.

Une statue domine le palais du Gouvernement, celle de la Liberté. Lorsqu'on l'érigea, de vives protestations s'élevèrent. Les uns voulaient y voir la vierge Marie, d'autres la vieille reine défunte. Une statue qu'alternativement Ton peut prendre pour l'Immaculée Conception ou pour la reine Victoria; cela ne fait point précisément l'éloge de l'artiste qui l'a sculptée.

En face de ce palais, se dresse un piédestal dont l'histoire est plus drôle encore. Un richissime banquier de Pretoria avait remis des sommes fort importantes à Cecil Rhodes pour soutenir l'expédition Jameson. Survint l'échec. Aussitôt il fit édifier ce socle, l'offrant au président Kriiger pour qu'en put y placer son image, « en témoignage, disait-il, de son admirable résistance aux prétentions injustifiées de l'Angleterre ». Peu après, la guerre éclate, Kriiger s'enfuit; avant l'inauguration, lord Roberts entre dans la ville. Croyez-vous notre homme embarrassé? — Du tout. Il paie d'audace, fait à nouveau volte face, sollicite une audience de Kitchener, et simplement, avec une impudence qui feint de s'ignorer, lui fait don de l'encombrant piédestal. Le noble lord accepte, et, de Pretoria même, repasse le cadeau à sa très gracieuse souveraine. Mais ce piédestal avait la guigne..., et la portait. La reine meurt sans avoir rien décidé, l'odyssée continue; et voilà comment, aujourd'hui, il se dresse au milieu de la grande place de Pretoria, veuf de sa statue. Quel personnage y montera? On l'ignore. La vieille reine, lord Roberts, Cecil Rhodes, ce sont là, tous, de sérieux compétiteurs. Mais qui sait? le roi Edouard est un fin compère; s'il laissait

les choses telles quelles, qu'en diriez-vous? — Ce serait charmant. — Ce piédestal resterait alors ce qu'il est aujourd'hui : le plus délicieux symbole d'une comédie qui se joue partout et chaque jour.

Toutes les personnes que nous visitons, M. \Yolmarans, les généraux Smuts, Ferreira, gendre du général Delarey, sont avenantes, courtoises, s'offrent spontanément à nous servir. Quant à ces intérieurs, je ne les dépeins pas ; ils n'ont rien d'original. Un salon, deux ou trois chambres, une véranda, un jardin, voilà tout. Etre en Afrique du Sud, et n'avoir que cela à vous offrir; vraiment j'en rougis. La vérité m'y oblige.

Enervé, je clos mon journal. Sous mes fenêtres, la voix glapissante d'une jeune adepte de l'armée du salut prêche, depuis bientôt une heure, et ne parait pas vouloir de sitôt terminer. Ses paroles moralisatrices s'entremêlent de piaulements d'accordéon du plus heureux effet. De temps à autre, un compère fond en larmes, singeant un nouveau converti. Alors, abondamment, la prêcheuse lui dispense des consolations évangéliques. Vraiment, cette scène pseudoreligieuse frise la comédie bouffe. Mais les Anglais, avec le respect de la loi, ont celui de toutes les choses graves. En cercle, ils écoutent, droits, attentifs, sans un geste, sans un sourire surtout Hommes étranges, vous ne comprendrez jamais Voltaire !

Dimanche, 12 avril.

Boum! Visite inopinée du général Botha qui

tombe dans ma chambre, ce matin, et que je reçois en chemise de nuit, en caleçon. Je m'habille à la hâte. Nous causons avec lui pendant plus d'une heure.

L'impression générale est celle d'un homme d'une urbanité exquise, d'une parfaite éducation, d'une intelligence vive, originale, souple, capable de se ployer aux besognes les plus diverses, aux situations les plus différentes. D'excellent général il se transformera certainement en politique astucieux, redoutable ; pour l'instant, il se montre tout à fait opposé à l'introduction de la main d'oeuvre chinoise, la grande question, la question vitale de ce pays. Dans son fort intime je le soupçonne d'être convaincu de l'absolue nécessité de ce moyen. Alors... serait-ce une manœuvre? Tenterait-il, par cette opposi tion, d'obtenir certains autres avantages, au point de vue de l'enseignement de la langue hollandaise, par exemple? — Peut-être. L'avenir nous le dira.

En nous quittant, il nous convie pour demain à un grand banquet qu'il désire donner en notre honneur.

A onze heures, déjeuner; puis, nous sautons en voiture, accompagnés d'un burgher haut dignitaire du gouvernement, sous la présidence de Kriïger, et nous partons au grand trot pour les environs de Pretoria. Notre nouveau compagnon est un Boër pur sang ; des pieds larges, de longues mains, une grande barbe, peu

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cle chair ; la rude carcasse partout apparente, ordinairement silencieux. — De temps à autre il se penche hors du cabriolet, appuie l'index sur Tune de ses narines, souffle bruyamment pour expulser ce qui le gène dans l'autre.

A peine a-t-on dépassé les dernières maisons de la ville, que l'on se trouve déjà en pleine campagne. Ce n'est plus, ici, la grande, la superbe immensité des plaines qui lassait hier encore nos regards, mais plutôt de larges vallées successives, délimitées nettement par des chaînes de collines continues. Les kopjes se relient les uns aux autres. Ils affectent la forme de mamelons, leur sommet s'arrondit ; ils rappellent assez, en beaucoup plus petit, les ballons des Vosges. « Ces collines horizontales « qu'on dirait aplaties avec la main, ces mornes bizar- « res et désolés avec un bloc informe posé sans « adhérence au sommet, » ont complètement disparu. Le sol, lui aussi, a changé d'aspect, avec une herbe sèche, fine, jaune, brillante, extraordinairement touffue, d'une hauteur telle qu'elle verse parfois comme un champ de blé, que les animaux y disparaissent jusqu'au milieu du poitrail, que notre route s'y enfonce comme entre deux tranchées, notre voiture, jusqu'au sommet des roues.

Mais les troupeaux s'y montrent rares. La dévastation, ici comme partout ailleurs, est complète. Jamais peuple ne fit plus suprême effort pour conserver sa liberté, n'alla jusqu'à cet extrême d'une résistance, au delà de laquelle il n'y a plus que la mort.

Nous croisons, de temps à autre, d'informes monticules de briques disjointes, noires, brûlées. Parfois un pan de mur disloqué se dresse, debout comme la pierre d'une tombe. Ce sont là les derniers vestiges de fermes autrefois florissantes. Leurs habitants ont émigré. Aujourd'hui, les familles se groupent, se réunissent, mettent en commun le peu qui leur reste. Quand elles ont acquis suffisamment d'aisance pour vivre indépendantes, elles se séparent à nouveau ; elles viennent reconstruire leurs fermes, s'efforcent de multiplier leurs troupeaux comme après le grand trek. « Voyez, nous déclare tristement notre compagnon, tout est à refaire dans ce pays, comme il y a 50 ans, lorsque nos aïeux y arrivèrent pour la première fois. Seule, la guerre contre les indigènes manquera à notre persévérance, mais nous ne trouverons plus, nous autres, ce grand soutien, cette grande consolation dans l'espoir de la liberté! »

Cependant, la voiture s'arrête au milieu d'un groupe de ruines plus importantes. Par-dessus l'herbe élancée, touffue, la crête des kraals en pierre sèche se dessine comme de minces filets noirs. On distingue entre les murs à moitié écroulés, ici, la pointe d'une tente, là, les tôles luisantes d'une pauvre cabane.

A quelque distance, dans un repli de terrain, trois hommes s'occupent à la cuisson d'une meule de briques couverte d'argile délayée. Dans ce paysage aux teintes uniformes, aux lignes calmes, ce groupe est un véritable Puvis de Chavannes.

A pied, à travers ces grandes herbes qui nous montent jusqu'aux aisselles, et qu'il faut enjamber en jetant

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les genoux presque à hauteur du ventre , nous arrivons devant une habitation récemment terminée. C'est une petite maison rectangulaire, au toit de tôle, construite avec ces briques aux coins émoussés, aux arêtes écrasées, presque rondes. Les murs restent sans enduit. Le mortier bave entre les larges joints.

A deux cents mètres environ, un groupede femmes, d'enfants très soigneusement vêtus (car c'est aujourd'hui dimanche), s'arrêtent, nous considèrent, surpris, inquiets de cette visite inattendue. On leur fait signe, toute la troupe arrive ; nous sommes introduits dans la maison.

Une vaste pièce d'abord : la salle à manger. Une longue table centrale couverte d'un morceau d'andrinople porte en son milieu une flûte de verre où s'épanouissent trois roses. Des chaises de paille s'alignent le long des murs nus, au papier à fleur luisant, sans gravures ni tableaux. Tel est l'ameublement. On sent dans ce logis l'humidité des plâtres frais.

Les enfants, délicieux blondins, qui reviennent du prêche, se retirent entre les jambes de leurs pères, s'appuient à sa poitrine, nous regardent en dessous, la tête baissée, de ce regard candide, honteux et charmant à la fois. Les mères de famille et trois jeunes filles, cinq femmes en tout, se tiennent là également, rangées sur une seule ligne, le long des murs, rigides, immobiles , hiératiques , assises sur leurs sièges comme des statues égyptiennes.

Tour à tour, nous leur sommes présentés. L'une après l'autre, elles inclinent alors très légèrement la tête, comme des pantins à ressort, puis redeviennent

immobiles. Et tandis qu'on nous raconte leur histoire, celle-ci prise dans l'armée de Cronje, celle-là envoyée au camp de concentration, pas une seule fois leur visage ne s'émeut. Leur bouche, leurs traits, leur front conservent la même impassibilité. — Est-ce de la froideur ou de la timidité? L'une et l'autre, peut-être. Ces femmes, confinées dans cet étroit abri, réduites aujourd'hui au strict nécessaire, formaient une véritable classe moyenne rurale pour ce petit peuple boër. D'une autre éducation que nos citadines, différentes, mais non pas inférieures, elles me plaisent par leur simplicité naïve. Leurs sentiments doivent être plus profonds même que ceux de tant d'Européennes, couvertes de soie et de bijoux, mais d'un cœur dur et d'une âme vide : simples devantures d'orfèvre ou morceaux de chiffons.

Le soleil baisse; il faut songer au départ.

Ces huttes, ces tentes que j'examine en m'en retournant; quel assemblage hétéroclite en vérité ! Les chaises, les buffets, les couvertures, la vaisselle s'y amoncèlent pèle mêle. L'existence de quatre ou cinq personnes se concentre dans un espace où ne pourrait en vivre raisonnablement qu'une seule. Sous la toile trop écartée d'une tente, et qui ne joint plus au sol, j'aperçois les pieds en fer de trois lits, et des coins de couvertures pendantes.

Et nous voici dans les vergers, coupés, ravagés, hachés par l'armée anglaise. Le pied heurte les troncs sectionnés au ras du sol, la plupart brûlés, afin d'empêcher qu'une nouvelle pousse en jaillisse.

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Lorsque nous montons en voiture, un des paysans s'approche, nous tend sa large paume; notre main fluette disparaît dans la sienne, complètement enveloppée par les grands doigts calleux; puis nous repartons.

Nos petits chevaux filent rapidement, passent à proximité d'animaux morts que nous n'avions pas remarqués tout à l'heure. Notre approche en fait s'envoler des vautours. Ils tournent au-dessus de nos têtes, en cercle, à de si faibles hauteurs qu'on aperçoit distinctement le gris de leur ventre entre leurs deux ailes étendues, puis, nous passés, ils retombent sur leur proie, verticalement, comme une pierre. Des nègres aussi nous croisent, conduisant du bétail, chargés de fardeaux, ou bien insouciants, marchant d'un pas allègre, en joyeux promeneurs. L'un se tient debout dans un grand cercle de fer; il y trotte, il y court, le pousse des pieds et des mains comme un écureuil dans sa cage, dépasse ainsi la vitesse d'un cheval au trot.

Quand nous atteignons Pretoria, il fait nuit. Le crépuscule détache vivement les silhouettes des collines, accusant à leur sommet un petit cube noir, gros comme un dé à jouer. Sur tous les coteaux avoisinants, il en existe de pareille forme, de semblable grandeur. Ce sont les fortins construits par les Anglais pour surveiller la ville. Partout, les traces de la guerre vous obsèdent, vous poursuivent. On ne peut risquer un pas dans ce pays sans se heurter à ses vestiges.

Lundi, 13 avril (10 heures du matin.)

Nous causions, avec les généraux boërs, de l'Europe, des divers groupements de puissances, de la situation présente de l'Angleterre surtout, puis de la suppression du service militaire, de la substitution d'une garde nationale à l'armée régulière

« Gardez-vous, nous dirent-ils, de commettre une « pareille faute. Ignorez-vous les conditions dans les- « quelles nous avons été défaits. Le nombre y fut, « certes, pour quelque chose. Cependant, si, dès le « début de la guerre, nous avions eu une armée de « carrière, organisée, le Cap était conquis, les Afri- « kanders soulevés, l'Angleterre privée de sa base « d'opérations. Les Anglais triomphèrent, soit; mais, « par leur indiscipline, nos troupes s'étaient vaincues « elles-mêmes. »

Cette après-midi, en causant avec un Français établi ici, j'obtiens des détails plus curieux encore sur le désordre des armées transvaaliennes.

Lorsque les Boërs eurent assiégé Ladysmith, ils se trouvèrent si heureux, si fiers, de tenir ainsi 10.000 Anglais, qu'ils ne songèrent plus à autre chose. Ils espéraient une réédition de l'affaire de Majuba Hill, attendaient une dépèche semblable à celle que leur avait envoyée Gladstone.

La plupart avaient d'ailleurs une conception étrange de la guerre, la considérant comme une simple partie de chasse. Le samedi, en foule, les paysans des environs, guêtres, bottés, cartouchières en bandoulière,

arrivaient au palais du gouvernement à Pretoria, demandaient un billet d'aller et retour, et parlaient pour Ladysmith. Chacun allait trouver ses amis, sollicitait d'eux une bonne place d'où Ton pût commodément démolir son Anglais. On appelait cela: « Aller sur le front. » — Les vieux soldats mettaient à profit la présence de ces recrues, réclamaient eux aussi un congé, s'en allaient pendant deux ou trois jours fumer placidement des pipes sur le seuil de leurs fermes. — Résultat : nulle stabilité dans les cadres, nulle permanence dans les effectifs.

Quant aux subsistances, conserves alimentaires, viande fraîche, on en fît, au début de la guerre, une consommation désordonnée.

Par malheur, les troupes étrangères apparaissaient plus pitoyables encore. Il s'y remarquait bien quelques gentilshommes : Yillebois-Mareuil, de Kersauson par exemple; mais elles se composaient en majorité d'un ramassis de forbans. La lie, l'écume de toutes les nations refluaient sur le Transvaal. Si le gouvernement ne s'était, à la fin, interposé, le pays aurait été submergé par tous les aventuriers du monde.

(Même date, neuf heures du soir.)

Ce fameux banquet eut donc lieu, où se rencontra la fine fleur de l'élément boër, généraux, avocats, journalistes que Botha avait groupés autour de nous. Il fut banal comme tous les banquets ; il restera cependant comme un témoignage de la chaude cordialité que nous trouvâmes ici.

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C'est une curieuse figure que celle de l'avocat Ewald Esselen qui s'asseoit à mon côté. Grand, solide, correct, la face soigneusement rasée, il porte haut ce masque altier et calme d'un homme habitué à dominer par la parole. D'origine germanique, la langue allemande lui est quelque peu familière, et nous causons. — Il étudia à Edimbourg, me dit-il, aborda la médecine, l'abandonna pour le droit, fit avec les Boérs la première guerre de l'indépendance, puis, après quelques années d'une haute magistrature, prit définitivement place au barreau.

En 1893, la politique l'attire. Leader du parti progressif, dont le chef était le général Joubert, il fît une vive opposition à l'élection du président Krùger, mais, malheureusement pour son pays, échoua.

Un instant procureur général, il tenta à nouveau une politique conciliatrice, se rapprocha des Uitlanders, nomma chef de la sûreté un Anglais, M. Trimble, avec mission spéciale de surveiller attentivement la fabrication et la vente des spiritueux. Devant une opposition nationale étroite et bornée, il dut résigner ses fonctions. Depuis lors, rentré dans la vie privée, exerçant sa profession d'avocat avec une haute compétence, il jouit en toutes matières d'une autorité grandissante.

Tel est l'homme à l'intelligence éclairée, vaste, compréhensive, qui se trouve aujourd'hui l'un des amis, l'un des familiers de Botha, probablement son meilleur conseil, l'inspirateur de la politique habile, de l'opposition ferme, mais prudente et raisonnée, qu'il faut souhaiter, pour le plus grand bien des

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burghers, devoir être celle de l'intelligent général.

Durant le repas, tous trois, nous essayâmes de tirer parti des convives que nous voyions là pour la première et dernière fois. Quelle était la situation exacte des Boërs à l'égard des Anglais? Accepteront-ils le gouvernement du roi? N'attendent-ils qu'une occasion propice pour se révolter? Yoici ce qu'il me fallait découvrir; je n'y réussis qu'en partie. Je n'avais pas, en effet, en face de moi, nos gais compagnons du midi, à la tête bourdonnante, légère ; mais de solides gaillards du nord, qui, sous un climat méridional, avaient conservé leur réserve, leur prudence, leur froideur. Ils ne dirent que ce qu'ils voulurent, et ce qu'ils voulurent fut peu de chose.

Voici cependant ce que je crois pouvoir affirmer.

Une révolte contre l'autorité anglaise me semble actuellement impossible, parce que les Boërs sont désarmés, qu'ils sont isolés les uns des autres, qu'ils n'ont aucun gouvernement, aucun rudiment d'armée qui puisse, comme avant la guerre, leur servir de centre de ralliement ; et surtout, parce qu'ils m'apparaissent comme extrêmement divisés. Depuis la conclusion de la paix, il n'y a plus ni Transvaaliens, ni Orangistes, mais trois classes de Boërs, toutes trois désignées sous des noms différents. Les Boërs qui firent leur soumission aux Anglais, sans pour cela prendre les armes contre leurs concitoyens, sont appelés ici « hands uppers », de l'expression hands up, qui veut dire les mains en l'air, position qui rend tout résistance impossible, qui, par suite, suppose la reddition à l'ennemi. Ces hommes

abandonnèrent la lutte lors de la proclamation du maréchal Roberts. Ce sont les plus riches fermiers du pays. Leur conduite fut dictée par l'égoïsme : ils voulaient sauver leurs fermes d'une destruction totale.

Les traitors ou traîtres viennent ensuite, Boërs qui, non contents de se soumettre aux envahisseurs, se joignirent à eux, combattirent leurs anciens compatriotes. Beaucoup, parmi ces derniers, m'explique-t-on, croyaient agir pour le bien public. Us voulaient précipiter la conclusion de la paix, en abrégeant la résistance, qui, selon eux, ne pouvait avoir d'autre issue qu'un accroissement de misère pour le peuple.

Enfin la troisième catégorie comprend les irréconcilables ou irréconciliables, tous ceux qui tinrent en échec les Anglais jusqu'à la dernière heure. Ce sont les hommes de Botha, de de Wett, de Delarev, composés en grande partie des rebelles du Cap, du Natal, et des bywohvers, Boërs qui ne possédant pas de terres eux-mêmes, par suite n'ayant rien à perdre, vivaient, avant la guerre, sur de petites fermes qu'ils louaient à de plus riches propriétaires. Tous ces hommes se méprisent entre eux, se considérant encore aujourd'hui comme des inconnus, même lorsqu'ils se trouvent être anciens amis ou proches parents. Les traitors sont naturellement soutenus par les Anglais. Les 75 millions votés par la chambre des Communes pour la reconstruction des fermes leur ont été, paraît-il, presque totalement attribués.

Cette situation est extrêmement regrettable. Il eût été plus habile d'oublier les faits passés, et de faire bloc contre l'adversaire, sinon à main armée, ce qui

devenait impossible, du moins sur le terrain des réformes politiques.

Telles sont les idées principales que j'ai cru saisir, enveloppées dans la conversation prudente de nos hôtes.

Et pour terminer le récit de ce banquet, j'ajouterai deux opinions (celles-là certaines), émises durant le repas par l'avocat Esselen ; l'une concerne nos grands écrivains, et c'est Balzac, entre tous, que l'on préfère ici, préférence bien naturelle chez un peuple envahi par tant de chercheurs d'or ; l'autre se rapporte à ce que l'on pense, au Transvaal, de notre caractère national. « J'aime les Français, me dit tout bas Esselen, « parce qu'ils ne prennent pas le bien des autres ; « voilà des gens qui restent chez eux au moins ! » Oh le malicieux compliment ! qui me fît faire une terrible grimace, dont s'aperçut mon interlocuteur, je crois.

Après déjeuner, en compagnie du général Botha et de ses amis, nous rendons visite à cinquante de nos béliers, qui vont être répartis entre les fermiers des environs. Chacun s'extasie, les trouvant gras, dodus, superbes. Enfin, dans l'après midi, M. Engelenburg, directeur du journal le Volksslem, nous emmène dans sa voiture visiter la ville. Je n'en recommence pas la description. Je note simplement deux villas historiques : celle où s'éteignit le général Joubert , celle qu'habitait lord Kitchener et où fut signée la paix, enfin un jardin zoologique, jeune encore, mais déjà fort présentable.

Dix heures viennent de sonner. — Au moment de clore ce journal, lorsque tout à coup mon regard quitte le papier où ces lignes courent avec rapidité, j'aperçois par ma porte entrouverte un spectacle de féerie. — Il fait plein clair de lune; les bosses rondes des collines se festonnent au loin sur le fond d'un ciel pâle , comme les bords d'une dentelle noire, et les monuments rouges de l'immense place, sous la lumière dormante, semblent de marbre rose. La masse sombre, la flèche aiguë de l'église, dont l'ombre pointue s'accuse nettement sur le sol éclairé, donnent à ce paysage des aspects de décor : on attend les acteurs d'une scène biblique religieuse et grave.

Et je songe avec tristesse que la démolition de cette antique église est résolue, paraît-il. — Il ne gêne pourtant personne ce vieux temple. Ne pourrait-on le laisser là, avec son grand clocher, debout au milieu de cette place, comme le symbole des hautes vertus morales qui dominaient tellement toutes les autres chez ce petit peuple de pasteurs, dont les mœurs antiques, elles aussi, vont bientôt disparaître.

Mardi, 14 avril (4 heures du soir).

Train de Pretoria à Johannesburg.

Suivant ma coutume , je n'ai pas voulu quitter Pretoria sans en avoir une vue d'ensemble, et je suis monté, ce matin, sur une des plus hautes* collines qui l'entourent. A mesure que je la gravissais, les mamelons moins élevés s'écrasaient dans la plaine. Derrière eux, je découvrais d'autres plateaux, puis d'autres montagnes encore; et lorsque j'arrivai au sommet,

toutes ces chaînes de collines m'apparurent comme de simples renflements qui bossuaient le sol, semblables aux lignes de grosses houles à la surface de la mer. — La ville, elle aussi, avait changé d'aspect. Les faubourgs les plus éloignés, ceux qui me faisaient face, remontaient sur le ciel avec les dernières élévations qui limitaient l'horizon. Le paysage, tout entier, comme sous une formidable poussée, semblait se redresser dans le sens de la verticale. Pretoria m'apparaissait maintenant à vol d'oiseau, mon regard plongeait dans les détails de sa structure intime, de sa superficie. Entre les lignes blanches des avenues qui se coupaient à angle droit, j'apercevais les massifs cubiques des maisons, comme les carrés d'un damier. Chaque villa était entourée de son jardin. La grande place, son église, ses hauts monuments se détachaient sur toute cette verdure, comme un rond-point au milieu d'un parc. — À droite, derrière un repli de terrain, s'étalait une forêt magnifique et noire, semblable aux grandes plaques brunes de sapins qu'on aperçoit dans les vallées profondes de nos Alpes.

Rentrant en ville, je passe devant la maison du président Kriiger, longue bâtisse, mais simple rez-dechaussée aux portes parallèles et semblables, s'ouvrant toutes en dehors sous l'abri d'une véranda. C'est aujourd'hui le mess des officiers. En face, de l'autre côté de la rue, le petit temple où le président allait de temps à autre prêcher.

A onze heures, nous présentons nos adieux au général Botha qui, très courtoisement, nous invite à le venir voir, dans une de ses propriétés, au Zoulouland

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Même date, 4 heures du soir.

Nous venons de passer Elandsfontein junction. Faisant un brusque tournant à droite, notre train se dirige maintenant sur la ligne de Johannesburg qui se prolonge jusqu'à Klerksdorp. Nous nous trouvons en plein Witwatersrand ; le paysage a pris tout à coup les aspects de banlieue de nos plus grandes cités industrielles.

De tous côtés, des réseaux télégraphiques s'entrecroisent comme d'immenses toiles d'araignée. Les poteaux de fer, avec leur godets brillants de porcelaine, se dressent aussi nombreux que des échalas de vigne ; les hautes cheminées succèdent aux hautes cheminées ; une colonne de fumée les prolonge, qui monte toute droite dans l'air calme, et s'élargit peu à peu comme une pyramide renversée. Puis, voici les bâtisses en fer des puits extracteurs, de grandes cuves de zinc accouplées par douzaines, d'immenses roues à godets tournant avec lenteur entre leurs montants de bois massif. Partout, de minces filets d'une eau boueuse courent avec rapidité dans des conduites de bois, dont le sol pierreux est sillonné.

Le train marche à grande allure.

Quelques maisons apparaissent, disparaissent, s'enfuient. D'autres les remplacent, se groupent, deviennent plus denses; nous arrivons évidemment dans une agglomération urbaine considérable. La voie traverse de véritables rues, longe à droite un superbe parc d'eucalyptus. Je me penche à la portière. Là-bas, à

l'extrémité de la voie rétrécie, s'ouvre un vaste hole, large gueule noire d'où jaillissent nos rails. Les freins serrent, les roues grincent, le wagon tremble, s'arrête dans l'ombre et le tumulte d'une grande gare. Plusieurs machines y stationnent ; on entend les jets saccadés de la vapeur : Johannesburg.

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