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CHAPITRE VIII

Chez le général de Wett

Le Réveil. — A Kopjes-Siding. — La course en cape cart. — Arrivée à la ferme. — Le général. — Généreuse hospitalité.

— Le veldt au matin. — Silhouette du général. — La sortie des troupeaux. — Les fermes détruites. — Les anciens kraals à bestiaux. — Description de la ferme. — La salle à manger.

— Présentation à la famille. — Mme de Wett. — La prière familiale. — La bouillie de blé. — Simplicité de l'hospitalité boër. — Le veldt à midi. — Tristesse du général. — Son opinion sur Kersauson. — Second déjeuner. — Notre mérinos.

— Les enfants du général. — Causerie devant la ferme — La vie au milieu du veldt. — Une visite. — Rentrée des troupeaux. — Une leçon de tonte. — Le dîner. — Un 'chœur autour de l'harmonium. — Les adieux de l'interprète. — Portrait de de Wett. — Le départ.

Samedi, 18 avril.

Je m'éveille, ce matin, dans une petite chambre, couché dans un lit d'enfant, à côté de mes deux compagnons qui dorment encore. Le soleil se lève. A travers les rideaux transparents j'aperçois la fuite infinie du veldt. Depuis hier soir , nous sommes les hôtes du général de Wett.

Ce voyage fut résolu en coup de foudre.

A Johannesburg, hier, nous recevions une dépêche du général nous invitant à le venir voir dans sa ferme. Il fut décidé dans la journée que nous y partirions le soir même.

A huit heures, en montant dans le train , Paul prévenait le contrôleur qu'il désirait descendre à Kopjes- Siding, station qui nous avait été indiquée par le général. Sur les minuit, arrêt brusque ; il fait nuit noire : nous devons être arrivés. — Je me penche à la portière, un souffle froid s'engouffre dans le compartiment ; mais, au dehors, rien, nulle gare, le silence. On entend seulement, à quelques mètres le crachement rythmé de la machine. Cependant, je perçois le bruit d'un pas qui craque sur le sable, la lueur allongée d'une lanterne se traîne au ras des herbes, un employé s'approche. Nous sommes à Kopjes-Siding. Alors, avec un écart de jambes qui n'en finit plus, je pose le pied à même la voie, parmi les rails et les cailloux, puis le train siffle, repart, sa grande forme sombre se noie dans la nuit, ses feux arrière brillent un instant , puis disparaissent. Nous nous trouvons seuls, en pleine campagne, sans direction. L'obscurité, le silence, l'immensité de l'espace, qu'on sent vaguement sans l'apercevoir, nous oppressent, nous étourdissent.

Cependant, une petite silhouette de maison se dessine, qui doit être la gare sans doute. Une ombre s'en détache, et vient à nous. Et tout à coup, je crois rêver, ces paroles françaises résonnent : « Etes-vous, Messieurs les trois hôtes du général? — Mais... oui. — Alors, Messieurs, veuillez me suivre, je suis moimême son secrétaire. » Machinalement nous obéissons, déshabitués à ce point d'entendre des mots de notre langue, qu'ils sonnent à notre oreille comme ceux d'un idiome inconnu

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Contournant la gare, où ne brille aucune lumière, où ne réside aucun employé, bicoque en tôle, simple abri pour les voyageurs qui viennent prendre le train des fermes avoisinantes, nous arrivons auprès d'une voiture, dont nous voyions, depuis quelques instants déjà, noircir la forme indéterminée. C'est un cape-cart du genre de ceux que je vous ai décrits à Kimberley : charrette au coffre haut, avec de grandes roues légères, un seul timon, et deux mules. On y glisse nos bagages, nous y montons, et Ton part.

Nous roulons en rase campagne, au milieu d'une plaine sombre, sans coteaux , sans maisons, sans arbres. — On distingue vaguement la forme des choses dans une demi-obscurité. Un grand cercle d'horizon nous environne ; la campagne s'étend autour de nous comme une immense plaque circulaire et brune. De route il n'y en a pas. On suit de vagues sillons tracés par le passage répété des précédentes voitures. Lorsque le chemin devient trop mauvais, notre compagnon boër enlève les mules d'un coup de guide, les stimule par un appel singulier, un dji, huit ou dix fois répété, et la voiture saute en plein champ, au milieu du veldt, dont on entend, au long des roues, siffler les herbes. De temps à autre, nous franchissons des ruisseaux, fossés étroits, abrupts, rapides comme des trous. Les mules y descendent, d'abord avec précaution, en tâtonnant. Leurs jambes y clapotent. — Alors, pour les lancer sur la pente, notre cocher se soulève, leur coupe les reins d'un coup de fouet La voiture tombe dans un éclaboussement,

rebondit sur la berge, l'un des ressorts s'écarte comme s'il voulait s'ouvrir, l'autre s'écrase, touche l'essieu d'un coup sec ; le coffre grince, penche, se redresse; nous nous cramponnons aux banquettes pour n'être point projetés en dehors. Puis l'attelage reprend son trot régulier, et, dans les boues molles, le bruit martelé des fers, le chuchotement des roues s'assourdissent et s'éteignent.

Pas un mot, pas une parole; chacun réfléchit. Ce silence, cette solitude nous en impose. Je ne soupçonnais pas qu'une lande déserte pût avoir cette majesté, cette religieuse grandeur. Parfois, les nuages s'écartent, la lune luit : toute la plaine apparait pâle, tranquille, vaste, comme une mer immobile et figée, puis l'obscurité se referme, plus opaque après toute cette lumière. Un orage traîne à l'horizon, y allumant de temps à autre un large vacillement de lueurs vagues.

Notre compagnon nous indique une masse sombre à quelque cent mètres de nous, ronde sur la plaine brune. C'est une ferme ; une des rares fermes respectées par les Anglais, «propriété d'un traître, ajoute-t-il avec tristesse, d'un burgher qui combattit contre nous » Peu après, notre voiture passe entre deux poteaux isolés : l'entrée, paraît-il, de la propriété du général.

Général fantôme, il l'est vraiment pour nous ce soir cet homme qu'à plus de mille lieues de la France nous allons trouver chez lui, en pleine nuit, au milieu de son veldt dévasté. Et une joie ridicule m'envahit d'accomplir une chose que nul n'a faite, de contempler un spectacle que peu de regards ont pu voir, de

me trouver seul, au milieu d'étrangers, dans un pays à peine connu, loin de mes amis, « de l'autre côté de la terre ».

La voiture s'arrête. Une ombre se dresse à la tête de nos chevaux. On soupçonne une maison à travers l'obscurité. C'est là. Notre guide nous introduit dans une salle à manger spacieuse, puis nous quitte, tire la porte, s'en va remiser son attelage. Un instant, j'entends le pas des mules décroître ; puis, le silence. Une seule chandelle nous éclaire, à la flamme droite, longue, fumeuse, dont le suif ruisselle sur la table.

Alors, l'une des portes intérieures, qui donne sur cette pièce, s'ouvre. Un homme grand, vêtu d'un paletot de chasse, à la physionomie rude, maigre, tourmentée, s'avance la main tendue. C'est de Wett; je le reconnais parfaitement. Son secrétaire nous a rejoints. Nous échangeons, par son intermédiaire, quelques phrases banales d'amitié et de bienvenue.

Notre arrivée cause du trouble dans cette maison. J'entends, derrière les portes, des bruits de chaises remuées, des chuchotements aussi. D'une pièce voisine sort un petit garçon, à peine vêtu, pieds nus, ses vêtements sur le bras. Il traverse discrètement le fond de la salle. Dans ce pauvre logis, qui date d'hier, dérangerions-nous à ce point qu'il fallût nous céder des lits occupés pour que nous puissions dormir?

Je ne me trompe pas. Le général nous introduit dans cette chambre que l'enfant vient d'abandonner. Il s'excuse de n'avoir que deux couchettes à nous offrir; il finit à peine d'acheter les premiers objets nécessaires. Après la guerre, il ne lui restait rien

comme abri, pour lui, et sa famille. « Pas même le toit crime cahute de nègre, » dit-il.

Et lorsqu'il est parti, dans cette chambre récente, au papier frais encore, une petite scène vraiment drôle se produit. Mes amis ont pris le grand lit, moi le petit, au matelas creusé, chaud du corps de l'enfant ; et voilà qu'en les découvrant nous n'y trouvons qu'un seul drap. Alors, grave conciliabule : Faut-il l'étendre par-dessus, faut-il le mettre par-dessous? et tout à coup j'attrape la solution : je le plie, je m'y roule et je m'endors.

Repos d'un seul trait, d'une haleine, sans poudre insecticide, ni démangeaisons. C'est la première fois que pareille chose m'arrive dans l'Afrique du Sud. Le général calomniait son logis; il ne se rend pas compte du luxe qu'il vient de nous offrir.

Je me lève et sors. C'est bien le paysage que j'attendais, la plaine uniforme et nue, sans un vallonnement, sans un arbre, sans le moindre kopje. L'herbe brûlée, roussâtre, en plein midi, conserve une teinte plus douce, presque verte, sous les lueurs tendres du matin. Le ciel, encore couvert de nuages, va se dégager tout à l'heure. Un espace, déjà libre, grandit el s'avance, limpide comme un lac. On n'entend aucun bruit ; pas un oiseau ne chante.

Au loin, sur ce terrain découvert, le général marche à grands pas. Il m'a vu, il vient à moi, il m'aborde. — Il est vêtu du même veston de chasse qu'hier soir, en toile grise, fermé par un seul bouton à hauteur du col, dont l'échancrure découvre l'ampleur du cou

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massif et rouge. Les pans flottants s'évasent sur ses hanches ; l'étoffe flasque d'un pantalon plus clair tremble autour de ses jarrets. Le bord effrangé d'un chapeau de feutre gris de poussière et râpé lui couvre les yeux. Il porte aux pieds de lourds souliers ferrés qui sonnent sur les pierres; un lacet noueux, passé au hasard dans quelques trous, en laisse bailler des œilletons.

Il me souhaite la bienvenue, mais nous ne nous comprenons pas; lui parle dutch et moi français. Il veut être aimable, mais sa rude physionomie reste immobile, comme si les muscles durcis, paralysés, ne répondaient plus à son appel. Mes amis me rejoignent r nous suivons le général dans le veldt. Il va de kraal en kraal surveillant la sortie de ses troupeaux. Voici les vaches d'abord, parquées dans une enceinte de pierres sèches, en plein air, sur le flanc à peine incliné d'un petit kopje. Les veaux sont laissés avec leur mère. Baissés, la tète renversée, comme des gloutons, ils sucent à plein gosier les grosses mamelles. De Wett donne ses ordres au boy, lui indiquant l'endroit où doivent paître aujourd'hui les bestiaux D'un bond, le nègre saute dans le kraal, en ouvre largement les portes, fait claquer son fouet ; et les vaches sortent l'une après l'autre, lentement, s'éparpillent dans la plaine, s'amoindrissent aux lointains sans disparaître. Puis vient le tour des moutons. Le général en possède déjà d'importants troupeaux, répartis en différents kraals, selon les espèces. Tous ces animaux passent la nuit dehors, sans abris, si grande est la douceur du climat dans ce pays.

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Tombe-t-il une averse, les bètes se secouent; un rayon de soleil arrive qui les sèche : tout est fini par là. Pour eux, comme pour les bœufs, de Wett donne des ordres, fixe à chacun remplacement qu'il doit occuper; et du kopje où nous nous trouvons, de tous les côtés de l'horizon, nous voyons les troupeaux s'éloigner, suivis de leur pasteur, s'en allant pâturer à l'extrémité de la plaine, aux endroits désignés par le maître. — Un des derniers qui part, et passe tout près de nous, est un groupe de moutons de Perse, tous superbes, la tète noire, la queue large, charnue. Un magnifique bélier les suit, en retardataire, mécontent sans doute, secouant la tète, le front massif, les cornes enroulées comme des volutes, les yeux ardents, à demi cachés sous la laine sombre et crépue.

Le soleil brille maintenant, jetant sur le sol rouge les ombres allongées des touffes d'herbes hautes et rares. De Wett nous entraîne sur le versant opposé du kopje, où sa nouvelle maison est construite. Le pied cherche son aplomb, sans le trouver, parmi les cailloux détachés et roulants. Nous marchons en silence : il fait chaud déjà.

Tout à coup, le général se retourne d'une seule pièce, s'arrête, fixe comme un piquet, nous montre du doigt, à quelque cinquante mètres, un amas de décombres et de pierres entassées. Un peu plus loin, il en existe un second semblable, puis nous en distinguons deux, trois, quatre autres pareils. Ce sont là les anciennes habitations du général, détruites pendant la guerre. A peine quelques débris de murs restent-ils encore debout, indiquant que ces masses écroulées furent

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jadis des constructions. Puis, nous traversons un grand espace singulier ; il semble qu'un ouragan de roches s'y soit abattu. Le sol, plan comme une aire de grange, est parsemé de grosses pierres éparpillées et noires, semblables à des moraines. En ces lieux, se trouvaient les anciens kraals à • bestiaux. Au plus grand amoncellement de décombres, on distingue parfaitement les endroits précis où s'élevaient les murs. Sur la plaine, j'embrasse du regard les dessins réguliers des grands parcs détruits. La guerre a passé sur ces choses comme un cataclysme de la nature : un tremblement de terre, un coup de foudre, un incendie.

Nous redescendons lekopje aux cailloux noirs, polis, luisants, reflétant les rayons du soleil comme des morceaux de jais. De la ferme nouvelle quelqu'un nous fait signe de revenir. C'est une petite construction de pierres sèches, couverte en tôle ; simple rez-de-chaussée : une façade, deux portes, deux fenêtres, un seuil et trois marches. L'un des côtés n'est pas encore terminé. Les murs sans toit s'y élèvent à leur demi-hauteur. — Aux environs , aucun arbre, à peine quelques monticules buissonneux; et cette bicoque se dresse au milieu de la plaine rousse, maisonnette infime sur l'immensité des terres.

Hâtons-nous, il est dix heures. On nous appelle pour déjeuner, paraît-il.

A la suite du général (car il marche toujours en avant), nous entrons à la file, d'un pas militaire, dans la grande salle à manger. Des murs nus, un plafond bas; au milieu une table longue comme un billard, à l'une de ses extrémités une pile d'assiettes haute comme

une tour , à l'autre une serviette boursouflée par une vingtaine de tasses qu'elle recouvre. Autour de la pièce s'alignent des chaises de sapin, au dossier droit, au siège inflexible et dur.

Présentation à la famille.

Trois grands gaillards osseux se tiennent à droite : ce sont les fils du général ; trois grandes brunes maigres, à gauche : ce sont les filles du général. — Messieurs, bonjour. Mesdemoiselles, nos hommages. — Nous bredouillons quelque chose qui veut dire cela, ou je ne sais quoi ; on nous répond dans la même langue élémentaire, inarticulée. Chacun cherche à faire sortir sur son visage l'esquisse d'un sourire contraint.

Alors, au fond de la pièce, apparaît une petite femme, sèche, anguleuse, raide, à la peau parcheminée, cà la figure figée et dure.... Mm0 de Wett, la femme de l'homme illustre. Trois profonds saluts. L'on s'assied.

Je lance une plaisanterie, puis un tout petit éclat de rire, aigu comme un son de flûte; mais je m'arrête, étonné, surpris. Cela tombe dans l'assemblée comme un morceau de fer rouge dans de l'eau froide. Chacun me regarde, effaré. Quelle inconvenance aurais-je commise! Et tout à coup je comprends. Le général incline son visage dans ses mains noueuses. On ne voit plus que son front, le bout de sa barbe. D'une voix sourde, caverneuse, il murmure une prière à laquelle toute la famille s'associe, silencieusement, avec respect. Et je ne souris plus maintenant, tant ce tableau devient impressionnant, tant cette

austère simplicité a pris de sereine, de majestueuse grandeur.

Cependant, une jeune fille se lève, gagne la cuisine, revient, portant une grande soupière toute pleine de quelque chose qui ne fume pas, qui paraît gélatineux, qui ressemble vaguement à de la colle de pâte, à du riz très épais qu'on aurait fait cuire sur une passoire. Mme de Wett prend devant elle cette soupière au large ventre, saisit la louche, comme Pénélope ses fuseaux, et fouette chaque assiette, que Ton se fait passer à la ronde, d'une pleine cuillerée de l'aliment inconnu. Cela claque sur la faïence, cela reste en monticule, cela tremble, cela ne s'étale pas : c'est tout à fait consistant.

Timidement, je demande à l'interprète le nom de la substance. C'est de la bouillie de blé cuite à l'eau... excellent mets pour l'estomac. « Eh oui, pensai-je,mais à condition qu'on puisse se l'introduire jusque-là. »

On me passe du lait froid, du sucre. Je me sers copieusement. Cela doit être utile pour faire passer cet inquiétant fricot. Mais bah! impossible : j'y renonce. A chaque bouchée, j'ai peine à arracher ma cuillère toute seule. Le contenu veut repartir avec elle. Je tourne la purée dans mon assiette; je bois un peu de lait pur. On se lève de table; ouf!... heureusement.

Je plaisante, et cependant qu'importe! Ces gens ruinés font ce qu'ils peuvent! En Europe, dans nos pays de civilisation factice,- l'hospitalité se mesure à la quantité, à l'excellence des plats; ici à la cordialité chaude avec laquelle on vous fait asseoir au

foyer. Puis, j'aime cet homme que n'a pas étourdi sa gloire, et qui sait allier à la renommée de Scipion le calme, la grandeur rustique de Cincinnatus...

Il est onze heures. Le soleil, suspendu au centre de la plaine, la frappe d'aplomb de traits durs, verticaux. Les buissons, éclairés à pic, n'ont autour d'eux qu'un mince cercle d'ombre; ils semblent jaillir d'un trou noir. A nos pieds, entre les herbes courtes, blanches, rares, fouillées par les rayons jusqu'aux racines, le sol rouge, couleur de brique pilée, apparaît distinctement, comme le terreau d'un jardin entre les premières pointes d'un gazon nouveau. Plus loin, sous l'incidence des regards, sa couleu? se confond avec celle des herbes ; elle devient cette teinte indéfinissable, d'un gris ardent et violacé, caractéristique du veldt desséché. La lumière trop vive s'irradie aux bords des horizons, troublant leurs contours. A (quelques cents mètres de la ferme, des bœufs couchés dans la plaine y semblent de petites bosses blanches, imprévues, singulières.

Le général est triste ! Pour la cinquième ou sixième fois, il nous conte la mort d'un bélier mérinos que nous lui avions apporté. Il voudrait connaître les causes de l'accident. Mais les renseignements fournis sont trop vagues. Peut-être un coup reçu en cours de route, peut-être la fatigue, nous ne savons. Puis, à bâtons rompus, nous causons d'autres choses : de Paris, de l'Europe, dont le général déteste la vie tumultueuse, enfiévrée ; enfin des connaissances qui

nous sont communes, et comme l'un de nous évoque le souvenir de Kersauson, ce jeune Français qui, pendant trois ans, combattit pour l'indépendance du Transvaal, de Wett s'arrête, et, les yeux brillants, prononce quelques mots rapides que l'interprète nous traduit ainsi, en commençant par la phrase sacramentelle : « Le général dit : De Kersauson! si j'avais eu 10.000 hommes comme lui, j'aurais été à Londres.»

Mais la chaleur, sur cette plaine nue, devient insupportable, et la faim aussi nous tenaille l'estomac. Rentrons. — Bon espoir pour le prochain repas. Je viens d'apercevoir, accroché au pignon de la maison, un quartier de notre mérinos, bidoche rouge et saignante, qui s'attendrit au soleil au milieu d'un essaim de mouches.

A deux heures moins le quart exactement, on nous demande de passer à table. — Même cérémonie religieuse à laquelle, cette fois, nous nous associons. Même menu succulent. Jugez. Un seul plat. Mérinos en pot au feu, monté sur bouillie de choux, et purée de citrouilles ; le tout mélangé ensemble, inexorablement servi en grandes masses par la rigide Mme de Wett. — Je goûte quelques bouchées de mérinos, je mange un peu de bouillie de choux, séparée tant bien que mal de la purée de citrouilles. Paul, plus difficile, ne touche à rien, fait la moue, n'aime pas le lait pur, honteusement demande s'il ne pourrait y joindre un peu de café. Mm* de Wett consultée refuse, avec autorité, sèchement, secouant la tête de gauche à droite... Non, c'est la règle; et d'ailleurs y en a-t-il à la maison ?

L'après midi, on vaque autour de la ferme ; et j'observe.

Voici d'abord trois petits garçons, derniers enfants du général; ils se tenaient, debout, autour.de la pièce, tout à l'heure quand nous déjeunions, nous considérant le regard en dessous, mécontents de ces inconnus assis à leurs places accoutumées. Mais ils sont maintenant tout à fait consolés. Avec des cris, des rires, ils attellent deux mules à une voiture bizarre, simple caisse plate montée sur quatre roues hautes et minces. L'un prend les guides, l'autre le fouet ; et les moutards partent seuls, au grand galop, à travers la plaine. Le troisième s'est assis à l'arrière, la jambe nue, pendante. Il a perdu son bas et son soulier. 11 restera ainsi toute la journée, sans que personne s'en occupe. Qu'il se débrouille.

Le soleil tourne. Du toit de la maison, un grand carré d'ombre tombe sur le seuil. Le général apporte des chaises, s'assied. Nous prenons place à côté de lui. De temps à autre, il se lève, gravit le petit kopje derrière l'habitation, promène ses regards sur l'horizon, surveillant de là ses bergers, contrôlant leur obéissance à ses ordres. Parfois, il leur fait des signes. La vue de ces hommes est à ce point exercée qu'ils perçoivent d'insignifiantes modifications de l'attitude, là où nous avons peine à reconnaître la forme même d'une silhouette.

A trois heures, notre interprète nous quitte. Il va demander, à un fermier voisin de la gare, l'heure exacte des trains. Il enfourche un biquot maigre, la tête pendante, sans allure II part au petit trot, sau-

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tant sur la selle, les pieds entrés jusqu'aux talons dans des étriers trop lâches. Je songe à l'appréciation du lieutenant anglais rencontré sur la ligne de Blœmfontein : « Ces Boërs, nous disait-il, sont à la fois des cavaliers ridicules et splendides. »

Lui parti, la conversation languit, tombe. — De "Wett sait l'anglais, mais ne veut pas le parler. Il tire de sa poche du tabac, une grosse pipe. Les lèvres avancées, il l'allume en suçant; l'aspiration creuse ses joues maigres. C'est une bouffarde hétéroclite, au tuyau en corps de chasse, au fourneau noir, massif, creusé dans un morceau de bois rugueux. Silencieusement, il jette par saccades de minces filets de fumée qui s'écrasent, s'élargissent sur l'air calme, flottent longtemps devant son visage, ayant peine à se disperser

Ajnsi, doit se renouveler chaque jour l'existence de cet homme, assis dans la même attitude, en face du même spectacle. De distractions, il n'en a pas : la solitude est complète. Les fermes les plus proches restent au-dessous de l'horizon. On doit affronter deux heures de cheval pour voir un autre visage. De culture, on n'en tente guère : à quoi cela servirait-il? D'ailleurs, ce sol rocailleux s'y refuse. — Dans un petit champ, on récolte des betteraves, quelques fruits, quelques légumes, exactement ce que réclament les besoins de la famille. Le veldt se trouve là qui suffit à tout, et à tous ; son immensité est une mine inépuisable. Quand les animaux ont tondu l'herbe d'un côté, on les pousse d'un autre. Lorsqu'un enfant se. marie, on lui donne quelques centaines de tètes de bétail ; on l'éta-

blit quelque part, aux environs, sur un coin de la grande ferme, qui lui-même est susceptible de se morceler encore. Les Boërs, comme les Arabes, sont un peuple pasteur. Une faible population, disséminée sur d'immenses étendues, leur permet ce genre de vie primitif. La concurrence, la densité de leurs colons ne les ont pas encore forcés à se courber sur le sol, pour demander à un petit espace des récoltes et des fruits qu'il ne peut naturellement produire. C'est encore ici l'âge d'or ; les grandes journés lumineuses et tranquilles de la Bible et d'Homère.

Mais le général s'agite à côté de moi. Il se lève, met la main sur ses yeux, le torse penché en avant cherche à voir quelque chose que nous ne distinguons pas. Les rayons du soleil moins ardents éclairent doucement les lointains paisibles. Là-bas, au dessous de l'horizon, doit passer un train. On aperçoit le fil mince de sa fumée qui se déplace sur le bord de la plaine, comme s'il courait dans une tranchée. Et quelque chose de noir s'agite sur le veldt, un point microscopique que nous apercevons maintenant, et qui parait avancer vers nous. Et ce point grossit, devient une voiture singulière, traînée par deux petits che^ vaux maigres, trottinants ; camion bas aux roues de fer grinçantes dont le siège avant est une caisse vide de soda water. Un homme s'y trouve assis, avec un boy à ses côtés. C'est un ami de de Wett qui vient le voir. Tous deux emportent chacun une chaise, s'en vont à quelque distance, loin de tout opportun, causer tranquillement en fumant leur pipe. Et pendant une

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heure nous les regardons, inactifs nous aussi, assis. le corps ployé, coudes sur les genoux, les mains ballantes entre les jambes écartées. A cinq heures, l'étranger quitte de "Wett, passe devant nous sans un salut, monte en voiture et repart. Et voilà une visite, entre fermiers, au Transvaal.

Le soleil baisse, voici l'heure de la rentrée destroupeaux. Le général monte sur le kopje pour surveiller leur retour. Je l'accompagne. De tous les côtés de Fhorizon nous voyons leurs masses mouvantes converger avec lenteur vers la petite ferme isolée. Ils forment, sur le veldt déjà sombre, comme des plaques mobiles et plus claires, derrière lesquelles se dresse toujours un petit piquet noir, la silhouette du berger qui les suit. — Et de Wett fait signe au pasteur de moutons d'avoir à pousser un peu ses animaux, car il est impatient d'apprendre le maniement d'une tondeuse mécanique, que nous lui avons apportée de France.

Lorsqu'ils arrivent, le général, sa pipe, et son boy se lancent à la poursuite d'un bélier. Le nègre l'atteint, lui saute sur le dos, revient, le traîne entre ses jambes. C'est une des trente bêtes que nous avons données au général.

Et la leçon de tonte commence. — Femmes, jeunes hommes, enfants, un fermier des environs, qui vient d'arriver à cheval, tous se groupent autour de la machine, intrigués, curieux. Derrière nous, les bergers, avec des cris sonores, poussent les troupeaux qui défilent au trot. On entend, sur le sol dur, gronder leur pas précipités. Les grandes portes charretières tournent, grincent, se ferment. Dans les kraals, les porcs

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grognent, les vaches mugissent, de tout petits agneaux bêlent après leur mère; puis tout ce bruit décroît, et les bètes s'assoupissent.

Ce soir, pour nous châtier, sans doute, d'avoir dédaigné l'exquis mérinos de ce matin, Mme de Wett nous octroie à chacun une assiette de bouillie de blé ., « nourriture excellente pour l'estomac », puis insouciant du proverbe, « ventre affamé n'a pas d'oreilles » : on va nous régaler d'un peu de musique.

On ouvre une pièce contiguë; un petit harmonium y occupe une place d'angle. Une des jeunes filles s'en approche, l'ouvre, s'apprête à y jouer; les trois fils, les deux autres filles, debout, se rangent derrière elle,. en cercle; Mmede Wett s'assied dans un coin, son plus, jeune enfant sur les genoux, de Wett dans l'autre, tenant droite sa face rude, énergique, tourmentée. À nous, reviennent les meilleuresplaces, sur les fauteuils et le canapé. Alors, commence un chœur religieux, grave, aux lentes mélopées, qu'accompagnent les sons traînants, nasillards de l'harmonium. Le général et sa femme y prennent part à mi-voix; et tout à l'heure, quand on chantera l'hymne national, la figure sau" vage de l'homme d'action va s'empreindre d'une douceur rêveuse, mélancolique, presque contemplative. Le ciel demeure sans lune; la croisée, grande ouverte, pleine d'étoiles, nous envoie un souffle frais, celui des nuits de l'Orange.

Tel est le foyer sévère de l'homme qui nous étonna par ses exploits. Français et primesautier, j'ai pu

sourire tout à l'heure, je le remercie maintenant de me Tavoir ouvert, sans y changer rien de sa rustique simplicité. Il dut y puiser sa ténacité, son extraordinaire persévérance. Mais son rôle aujourd'hui me semble terminé. Génial par certains côtés, primitif aussi par d'autres, par la fixité d'idées entières plantées dans son cerveau comme des dogmes et des axiomes, il m'apparaît comme l'homme d'une grande heure, d'une circonstance héroïque ; incapable de se plier à un ordre de choses nouveau. Dédaigneux du bruit, de la popularité, inhabile aux compromissions politiques; caractère droit, magnifique, d'une seule pièce, une fois vaincu dans ses projets et ses rêves, il rentrera dans l'inaction, et dans un volontaire oubli.

Voici l'heure du départ. Nous entendons le pas des mules qui s'approchent. Le jeune secrétaire du général qui fit toute la campagne à ses côtés quitte la maison lui aussi; il retourne à Cape Town, dont son chef, par une attention véritablement délicate, l'avait appelé pour nous servir d'interprète. Il présente ses adieux à la maîtresse du logis. Tous deux se tiennent debout, face à face ; la famille fait cercle. Mme de Wett vient d'abandonner l'une de ses mains dans les mains du jeune homme. Celui-ci parle lentement, doit dire des choses tristes, émouvantes, car la figure ridée de la vieille petite femme s'altère, devient pâle, immobile, presque extatique, révélant tout à coup, comme sous un déchirement du visage, les sentiments profonds, sincères, de ces âmes rudes, farouches et droites.

Et nous partons, maintenant, longeant d'abord le petit lac rempli du chant des rainettes, puis roulant par la même plaine brune, déserte, silencieuse.

Dans le train, tous les compartiments sont fermés à l'intérieur. Impossible d'y pénétrer. Alors, tandis que mes deux compagnons dorment, étendus dans des casiers à bagages; moi, accroupi sur une malle, papier sur les genoux, jusqu'à notre arrivée à Johannesburg, je consigne dans les notes de ce journal les souvenirs, vibrants encore, de cette journée extraordinaire.

ij

Les hôtels au Transvaal. — L'école des maristes français. — Nos compatriotes à Johannesburg. — Visite à la Jumpers Deep. — Une mine deep-level. — La haute société anglaise. — Départ de Johannesburg. — Chariots embourbés. — Volksrust. — Charlestown. — Majuba Hill. — La tactique des Boërs. — Glencœ Junction. — Dundee. — L'hôtel Victoria.

Dimanche, 19 avril.

Jour du Seigneur. Tristesse et repos. Ici le dimanche est un jour mort.

Bien qu'avant hier nous ayons prévenu l'hôtel de notre retour, nos chambres se trouvent prises. Nous devons nous contenter d'un petit appentis dans lequel on nous entasse tous trois ensemble. Songez que nous payons 25 francs par jour, qu'il existe 60 chambres à cet hôtel, qu'elles ne désemplissent pas, que plusieurs même, comme la nôtre, sont occupées par deux ou trois voyageurs ; calculez le bénéfice que l'on peut réaliser à Johannesburg dans cette branche d'industrie.

Cette après-midi pourtant, je m'arrache à mon farniente. Je vais visiter une école, la plus belle delà ville, dirigée par des religieux français. Le supérieur m'y reçoit, me promène pendant une heure à travers

classes, cours, réfectoires et salles de gymnastique. Dans une de ces dernières, un alignement de fusils indique la formation de bataillons scolaires semblables aux nôtres. L'une des cours a son refreshment room, et sa petite écurie destinée aux chevaux des enfants qui viennent des environs. Tout cela donne à cette école un air original, moitié français, moitié anglo-saxon, qui plaît vivement.

Aucune trace ici de nos disputes confessionnelles. Les plus riches familles juives placent leurs enfants au pensionnat catholique. Sur 500 élèves qui s'y font inscrire, me dit le supérieur, on en trouve près de la moitié tant israélites que protestants. L'éducation est avant tout pratique et commerciale. L'enseignement des langues occupe la première place. Le français a supplanté le dutch depuis la guerre, les jeunes Anglais, paraît-il, se montrent friands d'apprendre notre idiome. Le latin occupe un rang secondaire ; n'étant requis que pour la matriculation, examen qui précède celui du baccalauréat. Le grec est ignoré. Quant à la littérature, elle n'est guère en vogue ; seuls, les jeunes gens riches la cultivent, mais à un point de vue exclusivement pratique : comme un moyen de se tirer d'affaire dans le monde. Cette manière d'envisager les arts ne révèle-t-elle pas, à elle seule, les mœurs d'une société, le genre d'esprit de tout un peuple?

Lundi, 20 avril.

Il ne se trouve ici qu'une petite poignée de nos compatriotes ; à peine arrivés, nous sommes déjà les confidents de leurs dissensions. Un grand pro-

ces s'engage en ce moment entre deux commerçants français. Nous n'aurons pas traversé une ville sans voir nos nationaux se déchirer les uns les autres.

Aujourd'hui, notre ami M***, ingénieur, vient nous chercher pour nous montrer une seconde mine. Avec lui, nous prenons le train, et nous voici à l'autre extrémité du ranci, dans la propriété de la Jumpers deep Cornpany. Le puits dans lequel nous descendons est un puits vertical, la mine une de ces deep levels qui firent tant de bruit, il y a quelques années.

La composition du filon aurifère, son extraction me paraissent absolument semblables à tout ce que j'ai vu à la Robinson; seul, le traitement de la roche diffère des méthodes employées jusqu'ici. Vous le décrirai-je? Non. Quand je vous aurai montré le broyage sous les pilons, l'amalgamation sur les plaques, les détails de la cyanuration, le filtrage, la distillation, le coulage du lingot, en seriez- vous mieux renseigné ? Des ouvrages spéciaux existent, que je ne saurais dépasser.

En revanche, il me faut vous dire quelques mots de la situation des noirs employés sur le Rand. En effet, comme la de Reers, les mines d'or ont leurs compounds; et comme à la de Reers également, on me fait remarquer quel bien-être relatif se dissimule sous cet apparent esclavage. Les ouvriers travaillent huit heures, ils ont de la viande deux fois par semaine, et des légumes tous les deux jours. Des hôpitaux, des médecins sont à leur disposition. Un inspecteur du gouvernement visite leur logement, en contrôle la salubrité. Et comme tout cela reste gratuit, les noirs

peuvent économiser la totalité de leurs salaires, soit deux schellings 6 à trois schellings par jour. Combien de tâcherons européens se trouvent dans une situation inférieure!

Quant à l'aspect extérieur de la mine, point pour point, il rappelle celui de la Robinson. Puits extracteur, petits wagonnets filant sous des courroies sans fin, immenses cuves de tôle rangées par six, batteries de pilons, grandes roues élévatrices, nègres au pagne flottant courant çà et là, rien ne manque à cette nouvelle mine de ce que j'ai vu dans l'autre . La crise de la main-d'œuvre s'y fait également sentir. Il est inadmissible, vraiment, que de pareilles richesses restent improductives faute de bras pour les exploiter, alors que tant d'autres pays regorgent d'ouvriers inoccupés.

A notre départ, nous allons saluer un des hauts fonctionnaires de la mine. Grille ouvragée, frais jardin anglais, coquette petite villa en brique et bois. Jour de réception. Trois jeunes femmes sont assises dans le salon ; toutes d'une extrême élégance. Meubles, tentures, sièges ont la légèreté futile des mobiliers modernes. La lumière arrive tamisée par des rideaux plissés de soie et de satin. C'est un appartement parisien. La maîtresse de la maison, elle-même, bagatelle au milieu de ces bagatelles, parait un autre frêle petit bibelot, une poupée grêle, à la figure angélique, tendrement perverse. Gracieusement, elle m'offre du thé. Son bras rose, en s'allongeant, sort d'une vaste manche de dentelles; son corps se ploie, ondule entre les baleines souples d'un long corset. Quel miracle

transporta cette étrangère raffinée, délicate, dans un pays si peu fait pour elle? Quel abîme entre ces uitlanders et ces paysans boërs! Comme le luxe de ces nouveaux arrivants détonne à côté de la simplicité du foyer où je m'asseyais hier; et pourtant ce furent ces pasteurs que l'on accusa de corruption !

Mardi, 21 avril.

Ce matin, préparatifs de départ. Enregistrement des malles, achat de provisions, etc. A quatre heures, ce soir, nous prenons le train pour Dundee. Nous y arriverons demain, dans la journée. Au moment où le wagon s'ébranle, je ne vois pas disparaître sans émotion cette grande ville, nouvelle Troie, pour laquelle tant d'hommes se sont entretués, et que vraisemblablement je ne re verrai jamais.

Mercredi. 22 avril.

Grave accident de machine ; rupture d'un piston ; arrêt en pleine voie. Nous avons dormi sur nos banquettes aussi bien que dans des lits; mais le train prend sept heures de retard : c'est le revers de la médaille. Il stoppa toute la nuit ; et vient de repartir à la pointe extrême de l'aube. Paysage toujours semblable : grandes plaines à peine ondulées, dont le sol parait moins rocheux cependant, l'herbe plus haute et plus verte. Des habitations, des troupeaux ; aucun. A neuf heures, nous nous arrêtons à Standerton, sur la rive droite du Vaal. Au loin, une ligne de collines plates, uniformément grises. L'étroite rivière serpente à travers la plaine, se plie, se replie en détours

sinueux, en méandres luisants. A cent mètres, trois chariots passent un gué. Deux gravissent déjà le côté opposé de la berge. Sur la route à pic, leur huit paires de bœufs s'égrènent ; ils tirent puissamment, le corps étendu, appuyant sur le joug avec pesanteur. Comme une mouche, un gamin s'agite autour d'eux, sautant de l'un à l'autre, avec son grand fouet mince à la lanière tournoyante. Le troisième wagon reste embourbé : ses deux dernières roues enfoncées dans la rivière profonde ; son arrière, plongeant dans l'eau. Tout ce convoi, éclairé à contre-jour, se détache vigoureusement, en silhouettes noires, semblables aux ombres découpées d'un théâtre de marionnettes. Lorsque nous nous éloignons, tout cela diminue encore1, reste longtemps visible, devient, dans la grande plaine solitaire, de tous petits points sombres, qui s'agitent comme des fourmis.

A midi, le train quitte Yolkrust, dernière station transvaalienne. Cette ville fut prise par sir Red vers Buller en juin 1900. Nous arrivons aux endroits où , depuis 50 ans, se livrèrent les plus furieuses batailles entre Anglais et Boërs. Les souvenirs historiques de différentes époques vont se mêler et se confondre aux mêmes lieux. Voici d'abord Charlestown, ville anglaise de 1.500 habitants, ayant en face d'elle Majuba Hill, grande montagne sombre qui domine toute la contrée. Ici. les Anglais, le 24 février 1881, subirent un véritable désastre. C'est à la suite de cette défaite que l'Angleterre termina la guerre par la fameuse dépêche de Gladstone : « Nous avons eu tort faites la paix » « L'en-

« nemi, écrit un officier anglais, se trouvait sur lesom- « met de la montagne, à une assez grande distance de « nos lignes; cependant tous ses projectiles portaient. « Nos troupes gravissaient des pentes abruptes à doit couvert ; les soldats, de temps à autre, apercevaient « une petite colonne de fumée derrière un rocher, « apprenant ainsi qu'un Burgher s'y tenait abrité.» Curieuse description, qui résume admirablement toute la tactique des Boërs, merveilleux tireurs d'embuscade, déplorables soldats d'offensive. La guerre de 1900 les retrouvera tels, avec les mêmes qualités et les mêmes défauts.

Au sortir d'un tunnel de 700 mètres, les collines aplaties de Laing's Nek et Prospect-Hill s'élèvent à notre gauche. En 1881, avant l'affaire de Majuba, les Anglais y furent également deux fois battus, rejetés en deçà de l'Ingogo, obligés d'abandonner leurs voitures et leurs blessés, au passage de ce torrent, qu'un enfant traverserait aujourd'hui d'une enjambée.

Et voici les passes fameuses qui conduisent du Natal au Transvaal. Elles me paraissent tout autres que je ne me le figurais. Ce sont moins des défilés ou des escarpements qu'une suite de terrasses étagées formant une transition insensible entre les hauts plateaux supérieurs et la plaine du littoral.

Le premier traité de paix fut signé à Newcastle où nous arrivons, bourgade évacuée avec tant de précipitation, en 1899, qu'un haras de 300 chevaux y tomba entre les mains des Boërs. A 4 heures nous descendons à Glencoe junction, d'où part un petit train qui nous dépose ce soir à Dundee.

Dans l'hôtel où nous logeons, les images du roi, de la reine, de la vieille impératrice se répètent à profusion sur tous les murs. C'est une obsession. Mais le patron me procurant deux tasses d'excellent laitage, de grand cœur je lui pardonne son chauvinisme. Si vous désirez la silhouette de ce bienfaiteur, imaginez un petit homme rond, grassouillet, joufflu. Il porte une calotte enfoncée jusqu'aux oreilles, espérant dissimuler ainsi les ravages d'une calvitie qui lui dévaste la presque totalité du crâne.

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