‹ Autour de l'Afrique par le TransvaalChapitre 18 sur 26 · En arabe : « maison de la paix · texte numérisé non relu

En arabe : « maison de la paix

palmes séchées couvraient les toits. Des éventails, des paniers, des chapeaux, des plats mêmes étaient composés des filaments de leurs feuilles. Et des femmes nègres, en de larges corbeilles nous offraient aussi leurs noix telles quelles pour en croquer l'amande, ou pour en boire le suc.

On compte 20.000 habitants à Dar es Salaam, mais dans cette ville il y en a trois : la ville indigène, la ville arabe, et la ville européenne. Hier, en arrivant dans la baie, c'est cette dernière que nous avons aperçue ; lorsqu'on débarque, il faut la traverser pour atteindre les autres. Les rues en sont droites, régulières, tirées au cordeau. Dès les premiers pas on se heurte aux casernes, aux magasins, aux manutentions militaires, à des affûts de canons récemment débarqués. Tout s'y montre, la voierie comme le reste, d'une extraordinaire propreté ; et malgré cela, à cause de cela même, on s'y sent oppressé, vaguement gêné* Les choses et les gens se trouvent ici trop étroitement réglementés. Une vigilance excessive, une centralisation extrême s'étend partout. Il semble que pas une pierre des trottoirs n'ait été posée à la place qu'elle occupe, sans la permission particulière, l'ordre spécial du Kaiser. Allez dans l'intérieur de la Deutsche ost Africa, me disait hier un jeune et spirituel Anglais, en plein pays sauvage vous y trouverez quatre hommes, un caporal, deux bicoques, et une pancarte, sur laquelle vous lirez ces mots sacramentels : « Zutritt verboten, » car il faut toujours quelque chose d'interdit dans une colonie allemande. Il y a de l'humour dans cette boutade, mais beaucoup de vérité aussi.

DE ZANZIBAR A MOMBASSA 295

La voie que nous suivons longe la mer. Les constructions qui s'y trouvent ont une double façade, Tune tournée vers l'océan, l'autre du côté de la rue. Ce sont de jolies villas, avec des toits plats et débordants, souvent de petits clochetons quadrangulaires. Ainsi, furent construits le pavillon de l'agriculture, la villa du gouverneur, beaucoup d'autres habitations particulières. Et même de véritables palais s'y rencontrent, l'hôtel de la Poste, celui des Affaires gouvernementale,', monuments massifs et lourds aux grandes fenêtres mauresques ou romanes. Tous ces édifices s'élèvent sur remplacement d'une ancienne forêt de palmiers Aux carrefours et sur les places, quelques cocotiers dressent encore leurs tiges isolées ; d'autres au long des avenues alignent leurs belles tètes vertes, aux palmes ébouriffées et retombantes.

Je traverse le jardin zoologique, puis un bois de cocotiers, aux troncs lisses, droits, montant les uns à côté des autres comme les piliers intérieurs d'une cathédrale. Pas un rayon de soleil n'y glisse. Il ne fait ici ni nuit, ni jour. On circule, comme l'écrirait Loti, « sous une transparente nuit verte ». Tout à coup, dans un éblouissement, j'en atteins la lisière. Devant moi s'élargit un grand espace herbeux, une immense pelouse fraîche. A son extrémité se déploie un long monument ensoleillé, d'une blancheur neigeuse, aux innombrables fenêtres ogivales, aux toits plats, presque invisibles, que surmontent trois petits dômes octogonaux.

C'est l'hôpital de la ville. Les massifs, les gazons, les allées y gardent cette même propreté minutieuse, énervante, caractéristique décidément de l'adminis-

tration germanique. D'ailleurs, l'autorité militaire s'exerce tyranniquement ici : les grands souvenirs de l'empire partout apparaissent. En regagnant la ville indigène, je passe devant le monument de Bismarck (Bismarck denhnal), devant celui de Guillaume Ier (Kaiser Wilhelm denhnal), hautes colonnes de pierre que domine un buste sévère. Les deux hommes portent l'uniforme : le souverain coiffé du casque à pointe, le chancelier tête nue avec son grand front soucieux En ce climat si doux, si chaud, si délicieusement amollissant, ces faces dures et meurtrières étonnent. Ces figures (on ne le saurait pas, on le sentirait) ont vécu, ont pensé sous d'autres latitudes, et sur elles, aujourd'hui, comme pour les adoucir, lentement, de hauts palmiers tranquilles, qui se dressent en arrière, promènent l'ombre mouvante de leurs grandes palmes apaisées

Dans une boutique européenne, j'achète des cartes postales d'une gravure solide, nette, exacte, consciencieuse, mais enjolivée de culs-de-lampe inquiétants Ce ne sont que des clairons, des fusils, des sabres, des canons, des tambours, des drapeaux, réunis en faisceaux, ou groupés en panoplie. Au centre s'arrondit un petit médaillon où l'aigle noir de Prusse s'encadre, avec son bec crochu, ouvert, sifflant, violemment tourné vers la gauche

Le long de la berge, sur le port, voici les deux églises évangélique et catholique, toutes neuves, au plâtre frais, blanc, sans aucune tache encore, celle-là avec une tour unique, large, carrée, terminée par un petit clocheton écrasé qui la coiffe comme un enton-

DE ZANZIBAR A MOMBASSA 297

noir; l'autre, au contraire, plus vaste, gothique, avec son clocher mince, gracile et fluet.

Je dépasse Gerasani maintenant : le quartier où logent les fonctionnaires sans doute, car. on y trouve, correctement alignées et toutes pareilles, de petites maisons basses avec des toits de tôle brillants et plats, des perrons de cinq à six marches, des vérandas garnies de claires-voies pour les défendre un peu contre les rayons tyranniques du soleil.

Et tout cela, hôpital, statues, églises, villas, laisse toujours la même impression de création rapide, subite, gouvernementale, exécutée par ordre. Ces édifices ne répondent pas à des besoins préexistants, il les devancent. Ils furent bâtis, non parce qu'ils étaient nécessaires, mais parce que dans toute colonie idéalement bien organisée, il faut les y trouver parce que « Cela doit être ainsi ».

J'arrive aux quartiers indigènes, enfin, et Ton se sent comme délivré d'un poids trop lourd !... Les voilà donc, ces bons nègres insouciants, gaisjaseurs, tels que je les aime, les plus francs rieurs de tous les hommes, comme les appelle Fromentin. — Les autres, les Européens, me déplaisent. Ils s'établirent ici par un effort terrible de volonté ; ils s'harmonisent mal avec cette belle nature tranquille, avec cette végétatation jaillissante! Eux, les indigènes, nés dans ce pays, s'y multiplient naturellement, sans efforts. Leurs faces sont aussi radieuses que les rayons de leur soleil.

Sous l'ombre des grands cocotiers, deux pileuses de couscous, nues jusqu'à la ceinture, disparaissent vive-

ment lorsqu'elle m'aperçoivent, puis je traverse les rues qu'hier je parcourais à la nuit. Je reconnais les petites maisons couvertes de chaume, et leurs hôtes aussi, accroupis ou couchés dans ces cases ouvertes en plein vent. Sous Tune d'elles, une négresse manœuvre rapidement sa machine à coudre dont le tic-tac régulier détonne au milieu de tout cet exotisme.

La chaleur est déjà grande, la rue s'allonge devant moi absolument déserte, bordée de chaque côté par des toits tombants de palmes sèches, brillants et jaunes comme de l'or. Vivement, traversons le quartier arabe en tous points semblable à celui-ci, d'une architecture aussi primitive, aussi rudimentaire, avec ses murs extérieurs faits des mêmes branches enlacées, crépis de la même terre, du même mortier boueux ; arrivons aux rues où s'enchevêtrent les bazars indigènes et hindous. Ici, du moins, les constructions diffèrent, irrégulières, malpropres, en pierre, en brique brune, en tôle. À l'étage supérieur de quelques-unes, une véranda de bois s'avance, que supportent quelques grossières colonnes déplâtre blanc Des deux côtés delà rue, c'est maintenant un amusant fouillis de cahutes, d'appentis, de baraques. On y voit accrochés les objets les plus divers : poignards, arcs, flèches, cuillères à soupe, trompettes de bois, casse-tête, peignes d'ébène, d'autres bibelots en grand nombre. Comme à Zanzibar, des marchands ambulants vous harcèlent, cherchant à placer leurs objets usagés dont ils ne savent que faire. Etcela dure ainsi jusqu'au marché, grande halle singulière posée sûr de grosses colonnes renversées, dont la base élargie supporte le toit, dont le fût par contre

DE ZANZIBAR A MOMBASSA 299

pénètre dans le sol, directement, sans aucun soubassement.

Quant aux costumes, que vous en dirai-je ? Ils me paraissent plus banals encore qu'à Zanzibar. D'ordinaire les Hindous portent une chemise droite sans plis, les nègres un simple pagne autour des reins. — Peu d'étoffes voyantes, drapées, multicolores, comme à Dakar; mais, pour les plus coquets, de simples cotonnades, jetées négligemment sur une épaule, à travers le dos et la poitrine. Les belles lignes du corps disparaissent sous ces oripeaux de pacotille. En les voyant s'avancer ridicules, informes comme des paquets de linge, on souhaiterait que tous ces hommes fussent nus. À peine de temps à autre, tranchant sur ce délabrement monotone, une femme suaheli plus riche passe-t-elle, les poignets et les chevilles chargés de bracelets, le corps enveloppé dans une fine étoffe à fleurs, la tête entourée d'un large bonnet de toile aux dessins multiples et bigarrés; ou bien, traversant la rue pour aller d'une maison à l'autre, deux ou trois Mauresques silencieuses, précédées d'un petit serviteur nègre qui les guide, presque aveugles sous le grand voile pâle et flottant qui tombe autour d'elles jusqu'à terre, et ne laisse apercevoir que les pointes brodées de leurs babouches.

Et toujours, de quelque côté que Ton aille, à l'extrémité de toutes les rues, on se heurte à la forêt épaisse des palmiers. Le village indigène s'y enfonce, s'y continue par de petites huttes espacées, mais la ville de Dar es Salaam s'y arrête : elle s'en entoure comme d'une immense muraille verte.

A midi, lorsque j'arrive sur le port, prêt à regagner le Herzog, derrière moi trois coups de canon retentissent. — Surpris, je sursaute, et me retourne. J'aperçois alors une demi-douzaine d'officiers allemands, les jambes ployées, les mains sur les hanches, riant éperdûment de ma frayeur ; et longtemps, tandis que je m'éloigne dans ma barque, j'entends leur gros rire qui me poursuit.

Ce soir, en descendant à terre, pour mettre mon journal à la poste, je rencontre Beit, le jeune Anglais dont nous avons fait connaissance sur le paquebot. Suivi d'une vingtaine de nègres hurlant après ses chausses, il tient à la main une zagaie dont ces pauvres diables exigent un schelling, mais lui se débat : No, No, répond-il drôlement; six pence, six pence. Et pendant une heure, dans les grandes rues de Dar es Salaam, le voilà parti traînant après lui la longue théorie de ces nègres hurleurs. Finalement il l'emporte. De guerre lasse, on lui laisse l'objet pour le prix qu'il désire. Et comme je m'étonne que l'on puisse prendre tant de peine pour une affaire aussi minime, il me répond textuellement : — « It wasn't a question of money, I enjoyed myself ivith coping. — Ce n'était pas une question d'argent, je m'amusais à lutter. » Au premier chef, cette phrase ne vous semble-t-elle pas caractéristique d'un tempérament anglais.

Mercredi, 20 mai.

De nouveau, à l'ancre, en face Zanzibar. Le Gouverneur est amarré à côté de nous, grande carcasse surélevée, à moitié vide, qui penche terriblement à

DE ZANZIBAR A MOMBASSA 301

gauche. Ce navire doit sous peu se diriger sur Hambourg. Grand bien lui fasse, et bon voyage : je ne voudrais pas être son passager.

Comme l'autre jour, le pont est encombré par une cohue de marchands de bibelots, de fruits, d'épices Certains m'offrent des défenses d'éléphants qui dépassent la taille d'un homme. Merci, Messieurs, cela est trop beau pour moi; puis aujourd'hui, je vous prête peu d'attention. Je suis tout yeux pour des nègres superbes, qui, bravant la colère et les coups de fouet de notre maître d'équipage, grimpent à l'assaut du paquebot, envahissent le pont comme une armée de singes, et de la passerelle supérieure piquent des têtes dans la mer pour y rattraper les pièces de six pences que des passagers y jettent à la volée. D'autres, plus malins, nagent continuellement, restant à l'affût de cette pluie de monnaie qui tombe. Dans la transparence de l'eau calme, on les voit se mouvoir comme de grosses grenouilles noires, aux pattes incessamment agitées. Les houles gonflées qui passent les soulèvent, les balancent sur place comme des bouées, et, la tête droite, la bouche grande ouverte, ils nous hèlent, nous criant des mots sonores, rythmés, gras de voyelles. Leurs pirogues étroites et basses, creusées dans un tronc brut, tournent incessamment autour d'eux. Un nègre nu s'y trouve, assis contre l'eau comme sur une simple volige. Vivement, à l'aide d'une palette qu'il manœuvre à deux mains, il rame, la portant alternativement de l'un à l'autre bord. Parfois une vague vient emplir son embarcation. Pour la vider alors, il trépigne, il frappe de la plante du pied le fond de la coque, et l'eau émiet-

tée jaillit en gerbes au dehors; se retourne-t-elle, il se jette à la nage, la remet d'aplomb, la vide, la secoue, la balance, saute dedans à nouveau, et continue sa course pour recommencer un instant après cette voltige. Tout cela exécuté en un clin d'œil, par un rapide tour de mains, avec une surprenante agilité.

A dix heures, au coup de sirène, avec des cris, des clameurs, des appels assourdissants, les vendeurs ambulants nous quittent, dans un tohu-bohu effroyable, entassés sur l'échelle de bord au point de la faire craquer. Peu après, on lève l'ancre.

Le soleil brille, l'air garde sa limpidité des lendemains de pluie, et longtemps, nous apercevons, à l'horizon, comme une bande de maisons posée sur l'eau, la ville de Zanzibar, avec son palais, ses églises, la masse blanche de ses constructions sur lesquelles les petits drapeaux des puissances allègrement s'agitent.

Ce soir, ancré en rade de Tanga; le Herzog reprend la mer demain matin dès l'aube. C'est de nuit qu'il nous faut visiter cette ville.

A neuf heures, nous descendons à terre, mes deux compagnons, moi, l'Anglais Beit, espiègle, primesautier, boute-en-train comme un gavroche, un jeune baron allemand, hobereau compassé et raide, frais émoulu de sa province.

Au débarcadère, immédiatement, une dizaine de nègres m'entourent, et s'offrent à me conduire. J'en choisis deux, simplement pour me débarrasser des autres, et nous voici tous les huit, par un sentier montueux, encaissé, nous dérigeant vers la ville. L'air est chaud,

DE ZANZIBAR A MOMBASSA 303

moite, immobile, la nuit noire sans lune, le ciel austral merveilleusement constellé. Sous ces latitudes (est-ce un effet de la limpidité de l'atmosphère?), les. astres se détachent les uns des autres, reculent, s'avancent. Entre ces étoiles plus rapprochées qui brillent, et ces autres qui ne sont qu'une poussière lumineuse, on croit voir, on croit sentir la profondeur des distances effroyables...

Aux deux côtés de la route, noircissent de courts buissons, des orchidées, des fougères, je pense. Avec un crépitement, un grésillement continu, de petits points lumineux en jaillissent, innombrables comme des étincelles. Ce sont des mouches phosphorescentes semblables aux vers luisants de nos contrées. Puis nous longeons la lisière sombre d'un bois de cocotiers, avec les silhouettes de ses milliers de palmes dressées sur le ciel comme de longues épines noires. Un souffle vient d'y passer. On entend le sifflement doux, prolongé, moelleux des grandes feuilles vernies qui se froissent.

Lorsque nous atteignons Tanga, la ville est complètement éteinte. Pas une boutique éclairée ne s'y aperçoit comme à Dar es Salaam. C'est dans de grandes rues silencieuses, obscures, que chacun avance sans mot dire. A nos côtés trottent deux nègres de leurs pas assourdis de félins agiles. Parfois, devant certaines habitations plus grandes, ils s'arrêtent, nous donnant en langue indigène de longues explications fatigantes, car nous ne les saisissons pas.

Aucun naturel ne se rencontre sachant la langue

allemande. Tout à l'heure un factionnaire indigène ne nous comprit que lorsque Beit se fût expliqué en anglais. Un marchand de vins dont la boutique reste encore ouverte à cette heure tardive, et chez lequel j'achète des timbres, me refuse les pièces impériales, il accepte au contraire de me changer une livre et des schellings, tant sont puissantes, universelles, la langue et la monnaie britanniques. Le baron allemand, à l'écart, en grogne de dépit.

De distance en distance, par l'entrebâillement d'une porte, s'aperçoivent des mahométans à genoux, faisant leurs dévotions avec de grands salamalecs, ou bien des indigènes absolument nus qui dorment étendus sur leurs nattes de palmes. Mais c'est là une exception : et d'ordinaire les cases fermées restent noires, farouches, impénétrables.

Cependant, à nos côtés, les deux conducteurs nègres baragouinent et trottent toujours. Ils m'ennuient à la fin ces hommes ; et brusquement, par plaisanterie, je demande à l'un d'eux : « Kennst du Kaiser Wilhelm den zweiten. » « la, la, » me répond-t-il en hochant la tête, et de suite il nous conduit devant un grand café, ou trois officiers allemands vêtus de blanc, coiffés du casque colonial, boivent de profonds bocks de bière en suçant leur barbe. « Connais-tu Loubet, la reine Victoria? » interrogeons-nous à nouveau, a la la, » répond notre guide, et fort amusés de l'aventure nous voici repartis dans une autre direction. Au bar Victoria, une grosse Bavaroise, avenante et décolletée, me reçoit avec une amabilité et des empressements qui me laissent un peu rêveur sur son genre de commerce,

DE ZANZIBAR A MOMBASSA 305

au café Roubaix (et non Loubet) un couple français (que diable est-il venu faire dans cette galère?) nous souhaite la bienvenue, et dans la salle basse, au grand billard central, au comptoir de zinc, aux litres méthodiquement rangés le long des murailles, un instant, j'ai L'illusion dem'asseoir dans un de nos cafés de banlieue.

Et voici tout ce que je connais de Tanga. Il fait toujours nuit noire, sans lune, et nous regagnons maintenant la plage escortés d'une troupe bruyante de nègres riant à grands éclats. C'est que nous prenons une leçon de langue indigène, et pour demander la signification des mots il nous faut exécuter une mimique expressive et drôle. On lève son casque, kofea, on montre son nez, poa, son doigt, kidolé; le grave baron allemand, à notre stupéfaction (qui l'aurait cru capable d'une telle inconvenance?) exhibe la partie charnue de sa personne ; alors, avec de grands rires qui n'en finissent plus, tous les nègres crient ensemble, dansant autour de nous, et frappant des mains : Matako, matako.

Oh Rabelais ! oh Silvestre ! grands hommes que n'ètes-vous ici ! Votre genre de gaîté éternel est en outre de tous les pays.

Des cris, des gestes, des vociférations. C'est une discussion, une dispute interminable entre les bateliers, et ce diable de petit Anglais résolu, tenace, têtu comme une mule. Les nègres cèdent à la fin, ils acceptent un prix réduit : nous embarquons. Mais à vingt mètres du bord, ils s'arrêtent, laissent plonger les

rames, nous montrent le tarif. Très malins, ces primitifs. Beit s'indigne, tempête, veut revenir à terre, nul de nous ne l'approuve : somme toute, ils ont raison ces hommes ; nous promettons le taux réglementaire et Ton repart. Mais, vexé d'être battu, le petit Anglais, en veut du moins pour son argent : il commande aux nègres de chanter.

Alors, sous cette nuit chaude, étoilée des tropiques, nos quatre bateliers entonnent un chœur, une sorte d'hymne, long comme une mélopée, doux comme une complainte, aux voyelles harmonieuses tendrement, largement ouvertes. D'avant en arrière, régulièrement, leur corps s'avance et se renverse. Ils tirent les rames en cadence, et nous, assoupis dans un demi-sommeil, nous écoutons, silencieux , cette traînante mélodie, tandis que la barque file, et que s'approche rapidement la forme haute du Herzog qui, là-bas, seul sur l'eau noire, en pleine nuit, avec la multitude de ses petites fenêtres éclairées , scintille comme un grand monument sombre illuminé

Jeudi, 21 mai.

Une eau tranquille, un long chenal toujours pareil, large comme l'embouchure d'un grand fleuve, deux rives couvertes de palmiers, avec quelques vestiges de vieilles tours roussâtres, anciennes fortifications portugaises : voici Kilindini, et c'est l'entrée de Mombassa. — De ville, il n'y en a point, ou plutôt, s'il en existe, elle se cache beaucoup plus loin, dans l'intérieur des terres, derrière cette forêt d'arbres étranges que je Ira verserai tout à l'heure.

DE ZANZIBAR A M0MBASSA 307

Sous un soleil droit, vertical, écrasant, j'avance dans une allée étroite, au sable brûlant, que bordent de gros arbres trapus d'une essence inconnue, manguiers, mangoustaniers, palétuviers, boababsje ne sais. Parfois ces arbres s'écartent, une clairière apparaît avec de hauts cocotiers espacés, sous lesquels se groupent de petites huttes aux toits jaunis, puis la verdure luxuriante se referme, touffue, impénétrable à nouveau. — Entre ces hauts murs de feuilles, pendant une heure environ, il me faudra marcher sous un soleil terrible avant d'atteindre les premières maisons de Mombassa.

M'y voici : Un vieux fort quadrangulaire portugais aux murailles droites et claires, des rues tortueuses, des murs écroulés, des maisons enduites à la chaux d'une blancheur criarde, fatigante, et dans des masures de beaux magasins bien vivants, bien achalandés, avec de riches articles de cotonnade, qui, de suite, révèlent l'occupation britannique, c'est là tout ce que j'y trouve. Quelques hommes me croisent, nègres suahelis, hindous, arabes, types absolument semblables à ceux que je rencontrais à Dar es Salaam et Tanga. — Dans les ruelles, le soleil, à son zénith, plonge à pic. A peine, au bas des maisons, un mince filet d'ombre tombe-t-il de la bordure des toits. Aussi, les rues se vident peu à peu. A midi, la solitude v devient complète.

Pourtant, voici un porteur d'eau, avec son pagne autour des reins, et ses deux seaux cubiques, suspendus à l'extrémité d'un bâton qui plie, posé sur son

épaule» Il vient de les puiser à une fontaine bizarre auprès de laquelle j'arrive, seule curiosité de la ville C'est un profond trou circulaire, de 100 à 120 pieds de diamètre, presque une citerne. Une dizaine de poutres,, rangées en cercles, inclinées à 45 degrés, convergent à son centre comme les rayons d'une roue, comme les charpentes d'un toit. Des cordes pendent à leur extrémité qui servent à monter et descendre les seaux vides ou pleins. Debout, ou assis sur le rebord, des nègres les manœuvrent en chantant.

A cette ville d'Européens et [d'Hindous, s'accole un village nègre parsemé de palmiers, aux huttes de paille, monotones et pareilles, en ce moment désert lui aussi. Deux ou trois fois je le traverse en entier sans y trouver face humaine.

De suite, en arrivant à Mombassa, on sent combien diffère une jeune colonie anglaise, des colonies allemandes et des nôtres. Le rôle de l'Etat y reste infime; à vrai dire nulle part il n'y apparaît Point de ces beauxpalaisgouvernementauxcomme àDares Salaam, mais simplement une confortable villa au bord de la mer : le consulat britannique. Hormis cela, rien. L'initiative individuelle doit tout édifier; la croissance de Mombassa suivra les besoins progressifs de son industrie et de son commerce.

Cependant, non; une entreprise les devance, mais une entreprise d'utilité : la voie ferrée. Pour tout Anglais, la nécessité de création immédiate des chemins de fer dans une colonie récente est un dogme, un article de foi. Aussi, accomplit-on ici des choses

DE ZANZIBAR A M0MBASSA 309

Tainement tentées parles Allemands dans leur Deutsch ost Africa. Sur le magnifique pont Salisbury devant lequel je me trouve en ce moment, et qui joint cette île au continent, depuis 1901 déjà, circulent des trains rapides qui touchent en quatre jours Port-Florence, au bord du Victoria Nyanza. Il en faudra quinze lorsque le réseau sera terminé, pour atteindre Khartoum.

Tels sont les efforts créateurs et productifs d'un peuple régi par des lois, par une constitution vraiment civile. Aux colonies, les fonctionnaires allemands sont encore des soldats, les nôtres, supérieurs assurément, mais déformés par une éducation hiérarchique, par nos réglementations impériales et consulaires, malgré nos belles phrases creuses de liberté, restent trop souvent des politiciens ou des militaires en redingote.

Il est trois heures de l'après-midi Le soleil, haut encore, me fait craindre le retour, et je m'assieds dans un de ces petits wagonnets poussés par deux nègres qui sillonnent ici les rues, comme à Beira. Trois Portugais montent avec moi. Assis deux à deux et dos à dos, nous partons. — Lorsque la voie descend, les nègres sautent sur les marchepieds ; la voiturette livrée à elle-même, entraînée par sa pesanteur, avecsesroues bruissantes qui tournent trop vite, atteint alors des vitesses vertigineuses. D'ailleurs, soit en montée, soit en palier, jamais les deux boys ne poussent ensemble. L'un se repose à côté de nous, tandis que l'autre travaille.— Le corps courbé, luisant, perlé de sueur, avec un souffle rauque dans la poitrine, me frôlant presque, je vois ce malheureux qui détale à longues, à souples

enjambées. Une lourde charge, un soleil implacable dans cette tranchée de verdure, comment ces hommes peuvent-ils résister à tout cela ? Et je songe à ce que certains blancs affirment de la paresse, de l'indolence des indigènes, de la prétendue destruction fatale de ces races inférieures. Beaux raisonneurs. Eh! messieurs les sybarites qui morigénez et faites peiner les autres, vêtus d'étoffe blanche, et coiffés d'un chapeau large et confortable, ne criez pas si haut. Exécutez d'abord un pareil labeur; je ne vous accorde pas trois heures pour tomber foudroyé.

Vendredi, 22 mai.

Ce matin, au petit jour, dans une de ces longues pirogues indigènes effilées, j'aborde l'île de palmiers, près de laquelle le Herzog se berce à l'ancre. A travers une langue de sable mouillé mes nègres me portent à terre, puis, par un sentier de chèvre, je grimpe aussitôt dans l'intérieur. — Mon absence durera deux heures environ; il est entendu que mes bateliers doivent m'attendre.

Cette forêt, aux arbres jeunes encore, n'a pas la magnificence de celle qui entoure Dar es Salaam. On n'y trouve pas cette futaie d'arbres pressés dont les tètes rejointes forment comme une voûte, comme une i rimense vélum de feuilles tendu uniformément part )ut. Les palmiers y montent isolés, secouant à tous les vents leurs belles crêtes vertes échevelées, qui semblent, à l'extrémité de leurs longues tiges, une grosse étoile de verdure. Entre elles, le soleil pénètre librement : il éclaire leurs dessous; de hautes herbes fines

DE ZANZIBAR A MOMBASSA 31 f

y brillent, des branches cassées et jaunes y retombent comme des palmes d'or.

Une brise légère agite le sommet des cocotiers, et sur le sol on voit un tremblement continu de larges taches d'ombre et de lumière. — Çà et là, sous les tiges dominatrices, la masse sombre d'un grand palétuvier s'étale, la petite cahute jaune d'un indigène s'accroupit. N'étaient ces nègres nus que je rencontre, et qui rentrent précipitamment dans leurs cases enm'apercevant, je me croirais, tant cette nature est belle, dans un jardin botanique factice, planté tout entier de mains d'homme ; et cette végétation se prolonge ainsi pendant des lieues et des lieues sur tout le littoral de cet immense continent équatorial !

A midi, nous levons l'ancre ayant chargé à bord pour le jardin zoologique d'Anvers vingt- cinq zèbres et trois lionceaux.

Page 1