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CHAPITRE XIV De Mombassa à Naples

Concert de zèbres et de lionceaux. — Impression de pleine mer.

— Catholicisme et protestantisme. — Distraction à bord. — Le cap Gardafui. —Un coucher de soleil. — Aden. — La chaleur. — Nous partons pour la ville. — Nuit noire. — Enterrement musulman. — La montée. — La grande place. — Une rue la nuit. — Singulier dortoir. — Les réservoirs. — « 11 était un petit navire ».— Aden par Hugues Le Roux. —La liste du Maltais. — La mer Rouge. — Distribution des récompenses. — Un bal à bord. — En vue de Suez. — Entrée dans le canal. — Le lac Timsah. — Ismaïlia. — Le canal, la nuit. — Port-Saïd. — Une association de gamins. — L'attaque d'un factionnaire. — La statue de Lesseps. — Les côtes de Crète.

— Reggio. — Charybde et Scylla. — La Tarentelle.— Naples.

Samedi, 23 mai, 7 heures du matin.

Ah ! les abominables bêtes ! Notre cabine devient intenable maintenant, on n'y peut plus dormir. Les lionceaux rugissent ; dans leurs caisses de bois, les zèbres effrayés trépignent ; nos hublots s'emplissent •d'une odeur de fumier qui nous emplit ensuite les narines ; et notre manche à air elle-même, la misérable, conspire contre nous, recueillant délicatement de précieuses parcelles de crottin que la brise disperse, qui voltigent partout, saupoudrant agréablement nos éponges, nos brosses et nos habits. Décidément sommes-nous donc prédestinés aux animaux? En allant, les moutons; en revenant, les bêtes féroces. C'est une

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antithèse : j'en souhaiterais une autre, car payer une cabine quarante et une livres, pour être logés sous une ménagerie, c'est excessif, convenez-en.

Trois heures. — On s'habille, on s'assied sur sa chaise de bord ; on déjeune, on se rassied sur sa chaise de bord; on dîne et Ton dort. Et voilà une journée en pleine mer. Le navire suit toujours la même direction, le vent couche la fumée toujours du même côté. Le soleil se lève à droite et se couche à gauche.

Les orages sont peu fréquents dans ces régions, où soufflent les moussons et sept jours s'écouleront probablement dans cette uniformité, dans cette monotonie avant d'atteindre Aden.

Cette nuit nous passerons l'Equateur.

Dimanche, 24 mai.

Nous avons à bord deux pasteurs anglicans, trois luthériens et un prêtre catholique. Cela me rassure C'est plus qu'il n'en faut évidemment pour envoyer tout le monde au paradis en cas de sinistre. Comme à Jérusalem, autour des saintes reliques, ces graves dépositaires de la parole divine se mangent le nez, et cela est d'autant plus grave ici qu'aucun Turc n'est chargé de la police. Espérons dans la mansuétude du Seigneur!

Le prêtre catholique, bon diable vraiment (sans antithèse, car je n'y mets aucune malice), vient nous demander d'assister à un petit sermon. « Il est vexé, nous dit-il, de voir le zèle avec lequel les ouailles protestantes écoutent et suivent leurs ministres...»

Allons, puisque cela lui est agréable, j'y consens

très volontiers; et notre homme rayonne à la pensée de faire la niqueaux pasteurs. « Ah ! ah! messieurs les Anglicans, vous en prendrez la jaunisse, vous allez voir si mes catholiques ne sont pas aussi fervents que vos grandes cigognes de fidèles ! »

Et ce sermon eut lieu dans le petit salon du premier étage. Ce brave curé nous dit des choses peu amusantes, mais extrêmement sensées. Evidemment, ni Kant, ni Spencer, n'auraient opiné du bonnet, mais cela dépassait certainement toutes les tirades de M. Homais, pharmacien, esprit fort, et libre-penseur comme vous savez.

Bref, on ne s'y ennuya pas trop ; il faut dire, pour être équitable, qu'ici les distractions sont rares.

Lundi, 25 mai.

Il ne se passe rien. Le navire avance, le soleil brille, le ciel reste pur, la surface de la mer se montre immuablement tranquille. La chaleur augmente, supportable encore dans la journée. Le seul moment pénible devient celui du sommeil. Sur mon étroite couchette, je ruisselle de sueur, et pourtant depuis huit jours nous dormons nus, nos hublots grands ouverts. Le thermomètre marque trente-huit degrés dans les cabines.

Pour se distraire les passagers organisent des jeux, des bals. Aussi les inimitiés, les rancunes, les cancans se donnent-ils maintenant libre cours. Anglais contre Allemands, laiderons contre jolies femmes. Quelle arche de Noé! Quel cauchemar aussi pour le commandant lorsqu'il s'agit d'accorder tout ce monde!

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Quant à moi, je regrette à présent les nuits calmes et noires du Concordia. Toutes ces futiles disputes ne nous y troublaient pas. Pendant un mois, seuls avec des marins, nous y vécûmes leur rude vie, face à l'océan.

Là, seulement, à certains soirs, j'aurai véritablement senti la solitude majestueuse de la mer.

Mardi, 26 mai.

A dix heures, ce matin, du pont supérieur, je distingue, sur la gauche, une haute et longue falaise. — Elle devait être en vue depuis longtemps, mais un brouillard m'empêchai t de l'apercevoir. — Subitement, elle se révèle, en masse imposante, avec toutes ses nervures, ses aspérités, ses tons roux de brique brûlée Les longues stries inclinées du rocher s'y dessinent nettement, avec vigueur.

Le premier capitaine vient s'accouder vers moi

« Quel est le nom de cette falaise; serait-ce déjà le cap Gardafui? — Non, le cap se trouve derrière ce promontoire, on le reconnaît aisément à sa forme caractéristique, celle d'une grosse tète de lion posée sur les flots. »

En effet, à midi, la falaise abrupte tourne complètement à bâbord, et découvre, en face de nous, la bande rose d'une langue de terre qui s'allonge fort loin dans la pleine mer. A son extrémité s'accuse la tête léonine que l'on m'annonçait tout à l'heure. Je prends un croquis de ce cap curieux.

A peine l'avions-nous doublé que l'océan, calme déjà, s'apaise encore. Les longues boursouflures de la

houle s'écrasent, des vagues clapotantes leur succèdent, puis l'eau s'étale, lourde, luisante comme de l'huile, à peine ridée çà et là d'insensibles frisures. — A quatre heures, Tonde devient absolument plane, lisse comme une plaque d'argent poli. Les remous que soulèvent nos hélices se succèdent par petites bosses arrondies, qui s'en vont Tune après l'autre, ondulant mollement à perte de vue. De tous côtés, à notre approche, des poissons volants jaillissent. Ils filent très loin, rasant la mer comme des flèches de métal. Au départ, la traînée de leurs ailes sur l'eau plate y laisse deux lignes de stries parallèles et fines, semblables à des dentelures de peigne, à des barbes de plumes. Partout des bandes sombres de courants sillonnent de leurs marbrures l'immobilité lourde de l'océan.

Au couchant, à six heures, le soleil s'enveloppe d'un brouillard de sable rougeàtre et lumineux. La ligne de l'horizon s'évanouit dans cet épaississement de l'atmosphère. Comme un charbon, l'astre brûle au centre d'un halo immense et roussâtre. Les rayons s'y diffusent. La moitié du ciel et de l'océan s'emplit de cette clarté trouble où l'on ne distingue plus rien. On avance, on navigue dans de la lumière partout répandue.

Mercredi, 27 mai.

Décidément ils sont bizarres ces Anglais ! Quels drôles de corps! Voici un bonhomme de 65 ans, que tous les jeunes Allemands, à bord, tournaient en ridicule depuis Durban. Ils l'appelaient le savon du Congo. Le diable m'emporte si je sais pourquoi. Nous

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venons d'apprendre son histoire. Morbleu ! à côté de lui, ces freluquets ne sont que des mazettes!

A quarante-cinq ans, ce bonhomme part de Londres, aborde à Durban. Il a 500 francs en poche, une bonne santé, son métier de charpentier en tète et dans les bras. Il travaille, spécule sur des terrains, gagne deux millions, et, fatigué, atteint de neurasthénie, s'embarque pour se reposer. Il se rend à Hambourg. De là, un autre navire le transportera en Amérique, il traversera le nouveau Continent, et rentrera à Durban par l'océan Indien. C'est le tour du monde.

Vous connaissez l'aventure... voici l'homme : la face rouge, cou massif, sans faux-col, barbe hirsute, cheveux abondants et mal peignés, jambes raides et titubantes, personnage vulgaire, en un mot. Mais quand il parle du roi, de la vieille reine, de la Grande- Bretagne surtout, il se transfigure, il devient superbe d'entrain, d'enthousiasme, presque jeune.

A Durban, il laissa sa femme et ses deux fils : des paresseux, nous déclare-t-il, de grands fainéants qui ne feront jamais que de bons journalistes. — « Mais alors », objectons-nous. « Non, non, ils m'agacent, des paresseux, vous dis-je, qui travaillent le jour, c'est vrai, mais qui dorment toute la nuit; tandis que moi, leur papa, ça me tourmente là dedans (et le bonhomme montre sa tête). Je me couche, jeme relève, je ne puis pas reposer. Sans cesse, j'étudie le plan de la ville, je cherche les terrains qu'il faudrait acheter, ceux que je devrais vendre,... des paresseux, des paresseux! »

Et notre ami Beit, qui prend part à cette conversation, approuve, ne paraît nullement étonné. C'est que lui-même se trouve sur ce bateau dans des conditions analogues. Parti de Londres à la suite d'un travail excessif, il fait tout simplement le tour de l'Afrique... Toujours histoire de se reposer!

Même temps qu'hier : calme absolu. A la nuit tombante les pointes du rocher d'Aden apparaissent. Sur les sept heures nous mouillons en rade.

Jeudi, 28 mai.

Une chaude, une oppressante matinée. La mer rose, d'un magnifique rose tendre. Le soleil va se lever.

La plupart des passagers ont passé la nuit sur le pont, tous sont rassemblés à tribord. Silencieux, ils regardent au loin quelque chose; et voici ce qui disparaît à l'horizon. Un rocher énorme, sombre, noir, aux reflets cuivrés par places, formidable assemblage de pics dentelés, et de mamelons, bloc de lave ou de métal, qui pèse sur la mer comme une montagne de bronze.

C'est Aden que nous quittons, nous en sommes repartis ce matin à quatre heures, ne restant en rade que le temps strictement nécessaire pour y faire du charbon. Je n'ai vu la ville et le port que la nuit... J'en garde une impression profonde.

Vus du navire, les lumières du port, le décor tout entier me reportent à notre arrivée à Cape Town. Mêmes silhouettes sombres de rochers derrière la ville, mêmes

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clartés innombrables et clignotantes indiquant des faubourgs étalés sur la plage comme ceux de la grande cité sud-africaine. De suite, cependant, les grosses formes rampantes et sombres des cuirassés aux sabords illuminés, vous rappellent que Ton se trouve ici, non devant une place simplement commerciale, mais devant un des plus formidables bastions de F Angleterre.

Tous trois, accompagnés de Beit et du baron allemand, nous sautons dans un des canots amarrés à notre bord. Les bateliers, comme à l'ordinaire, se disputent, s'arrachent furieusement les passagers. L'embarcation, avec peine, se détache du navire, et s'en va sur une eau lourde presque aussi chaude que l'air ambiant. La transpiration s'accélère, devient continue : veste, chemise, flanelle se traversent de sueur à chaque aspiration ; on sent passer dans sa gorge comme une coulée de chaleur.

A terre, la température plus implacable croît encore. 11 fait nuit noire, il est neuf heures. Depuis longtemps le soleil a disparu; pourtant à peine peut-on respirer dans ces rues brûlantes encore comme des fournaises.

Deux heures de voiture pour se rendre à la ville, aller et retour. Coût : trois roupies. Un cocher nègre nous prendra tous les cinq pour ce prix infime. Beit négocia le marché, non sans avoir discuté longuement, avec une volubilité de méridional, une ténacité d1 Anglo-Saxon. — Au moment de partir : halte-là, un policeman indigène s'interpose. Les règlements inter disent de monter plus de trois dans une voiture ; soit :

ne vous fâchez pas, brave homme, nous en prendrons deux; roulons.

Autre petit incident Tandis que nous achetons

des photographies dans une boutique, arrive furtivement le médecin du bord, et deux de ses amis. Ils proposent à notre cocher un prix supérieur, et naturellement sont préférés. Commercialementparlant rien ne se ressemblent davantage que les Européens et les nègres. Nouvelle discussion avec un autre automédon, nouvelle intervention de policeman; enfin nous partons.

Route fort curieuse probablement, mais nuit obscure à ce point que Ton ne distingue presque rien. Longeons-nous la mer? Je le crois, il me semble entendre ses remous. En tout cas, certainement, nous filons entre deux rangées de maisons qui doivent être les faubourgs du port. A gauche, surplombant les constructions, se dresse une ligne continue de rochers noirs, dentelés, dont les masses énormes se détachent vigoureusement sur un ciel plein 'd'étoiles. Ces rochers sont d'origine volcanique, même en pleine nuit cela se reconnaît à leur surface aride, terne, lisse, comme une coulée délave.

Une rampe assez raide, de hautes murailles, celles d'un fort, d'une caserne, puis nous franchissons une poterne obscure sous laquelle veille une sentinelle anglaise. A droite les maisons du faubourg se continuent, et aussi la ligne sombre des rochers. Mes yeux s 'accoutumeraient-ils à l'obscurité, ces montagnes me semblent se profiler maintenant sur un ciel plus gris.

Voici un cortège étrange, une troupe hurlante de

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nègres et de musulmans, qui gesticulent et crient, marchant, courant presque, et portant au-dessus de leur tète une longue huche de bois blanc. C'est un cercueil. Passe encore pour ces pleureurs, dont l'affectation me choque pourtant, mais ce mort est mal enseveli. Dans le sillage de son cortège traîne une affreuse odeur cadavérique, fade et nauséabonde.

Au grand trot, notre voiture passe devant le ghetto, groupe pressé de maisons blanches, accrochées aux premières assises des rochers, puis toute habitation nous quitte : nous arrivons en rase campagne. La route s'incline à droite, se rapproche insensiblement des hauteurs derrière lesquelles se trouve Aden; et l'on monte, et la chaleur plus lourde m'enveloppe comme d'une tunique de plomb.

Un petit mur haut de cinquante centimètres borde maintenant la chaussée. Il file à côté de nous, à la lueur des lanternes. Derrière lui, doivent se creuser des ravins, des gouffres, de profonds escarpements. Au loin, de gros massifs noirs de rochers s'élèvent, émergent de l"Oeéan, semblent suspendus en l'air comme des nuages, tant la mer invisible reste sombre, semblable au ciel qui la domine.

Et la chaleur terrible, la chaleur écrasante, croît, augmente encore, toujours. Rageusement on ôte sa veste, on arrache son gilet, on ouvre largement sa chemise pour laisser circuler, autour du torse nu, un peu de cet air brûlant de la course qui vous arrive. — Mais rien : nulle sensation de fraîcheur. Seules, à la surface de la peau, les gouttes de sueur perlent, s'évaporent, se renouvellent incessamment, vous pi-

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