AUTOUR DE i/AFRIQUE
quant comme des brûlures. — Des Arabes drapés dans leurs burnous blancs nous croisent, fantômes légers, silencieux, puis des tombereaux dont les freins grincent, traînés par des bœufs ou des chameaux, à l'allure pacifique, majestueuse, dressant dans la nuit leurs grands cous de cygne ou d'autruche. — Cela annonce déjà l'Arabie; et aussi ces chevaux foudroyés, gisants sur la route, devant lesquels les nôtres de temps à autre font de brusques écarts. Et nous montons à pic maintenant. — Sur les parois de la montagne les lacets du chemin se dessinent, par un scintillement de lumières. Sous les roues, sous le fer des chevaux, le sol rocheux, sonore, métallique, prend comme des résonnancesde voûte.
Enfin, notre break se dirige perpendiculairement à cette muraille de granit que nous longeons depuis une heure. La route s'encaisse entre deux parois de rocs droites comme des falaises, passe sous un pont qui la surplombe à dix mètres de hauteur, et débouche tout à coup dans une vaste plaine circulaire, qu'entoure de tous côtés la noirceur d'encre des rochers. Au centre tremblent les lumières innombrables de la ville d'Aden. Sous la lumière du jour le spectacle doit être pittoresque; vu ainsi par une nuit sombre, sans détails et par silhouettes, il prend une véritable grandeur. L'imagination y ajoute ce que l'œil n'y trouverait pas.
Descente rapide, légère, par une pente insensible, en longeant des villas européennes. Sous leurs vérandas circulaires des blancs se reposent, couchés dans des hamacs, assis à l'américaine en de larges fauteuils d'osier, le front renversé, les pieds à hauteur de la
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tête. Car voici l'heure de la fraîcheur en effet; alors, qu'est donc la température ici, lorsque le soleil plonge vertical au fond de cette chaudière de granit!
Brusque détour à gauche, traversée d'un pont de pierre qui résonne; puis de suite on débouche sur la grande place du marché. Pittoresque pendant le jour, ayant un cachet d'islam très prononcé, encombrée de marchands arabes, et de centaines de dromadaires accroupis; ce soir, elle s'agrandit, à peu près solitaire, morne, bosselée simplement çà et là de quelques ombres informes qui sont des chameaux endormis. Une longue ligne de maisons l'entoure, aux toits plats, à deux étages, presque toutes avec galeriesà colonnades. Les murs sont enduits à la chaux, et d'une telle blancheur, que, sous cette nuit sans lune, ils paraissent éclairés d'on ne sait quelle lumière.
Quittant cette place, par un des coins, à gauche, notre attelage passe devant un hôtel brillamment illuminé. A la terrasse, en pleine rue, une cinquantaine de personnes dégustent lentement des boissons tiècles. Une telle torpeur pèse sur cette foule qu'aucune conversation ne s'y entend, à peine de courts chuchotements, de légers murmures. Des maraîchers arabes avec leurs ânes et leurs voitures, des marchands juifs au nez fortement busqué, coiffés d'un fez rouge, circulent lentement à travers les groupes, proposant leurs marchandises et leurs denrées, à voix très basse, presque éteinte, comme s'ils étaient exténués euxmêmes, ou comme s'ils craignaient de réveiller ces consommateurs assoupis.
Maintenant, nous voici dans les quartiers excentriques, dans une large rue bordée de maisonnettes basses, de cahutes infectes et noires : les habitations des nègres. Des deux côtés de la voie, s'aligne une série de lits de sangle, sans oreillers , ni couvertures, sur lesquels reposent les hôtes de ces masures. Et ces lits s'allongent, tous parallèles, distants l'un de l'autre de un à deux mètres, la tète tournée vers la maison, les pieds du côté de la chaussée. La rue semble l'allée centrale d'un dortoir, d'une salle d'hôpital, d'une chambrée de caserne, dont l'admirable ciel constellé, le ciel scintillant des tropiques, formerait le plafond.. Hommes, femmes, enfants, dorment là tranquillement allongés, le corps nu, en plein air. La lueur brutale de nos lanternes les éclaire en passant. Reveillés en sursaut, éblouis, quelquesuns se dressent sur leur séant, se frottent brusquement les yeux. Des chèvres, des moutons se lèvent sur notre passage. Notre cocher met son cheval au pas, craignant de les écraser. Eux aussi, dorment en plein air, au milieu de la route. Du fouet, il en cingle quelques-uns qui tardent à se déranger.
Cinq ou dix minutes à cette allure trottinante, puis nous atteignons les faubourgs extrêmes de la ville. On reprend le trot en pleine campagne dans la nuit noire, et les attelages s'arrêtent à la base des grands rochers, sur un pont de pierre, jeté au-dessus des réservoirs.
Ce sont d'immenses citernes construites on ne sait par qui, détruites par les Romains, réédifiées par les
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Perses, définitivement restaurées par les Anglais en 1856. Elles peuvent aujourd'hui contenir 40.000 tonnes d'eau, mais presque toujours sont à sec. Pour alimenter la ville, on distille de l'eau de mer.
Lorsque nous y arrivons, après un quart d'heure de marche à pie*d, nous les trouvons vides en effet. Chacun y plonge sa lanterne : on soupçonne alors leur profondeur. La voix résonne dans des cavités immenses, le son d'une pierre qu'on y jette met un long temps avant de parvenir aux oreilles. Creusées dans des excavations, elles se succèdent les unes aux autres, profondément encaissées entre les flancs nus, noirs, luisants de la montagne. Et la chaleur devient infernale ici, renvoyée maintenant de partout, des parois chaudes de ces rochers, des dalles sur lesquelles nous marchons, du ciel brûlant qui surplombe.
En revenant je trouve Beit: il tient à lamainle fouet de notre cocher, les lanternes de notre Victoria, et je m'étonne. — Imaginez ce que je viens d'apprendre, me dit-il. L'un des chevaux morts rencontrés sur notre route était justement celui de la voiture que nous avions choisie, et qui nous fut soustraite par d'autres passagers tout àl'heure.Trop chargé, il creva en route; et ces gens arrivèrent jusqu'ici, péniblement, traînés à bras par une quinzaine de nègres. Fort embarrassés, vous le comprenez, ils cherchent un véhicule. — On m'annonce le fait. Alors, ajoute Beit en riant, je cours à la station : notre cocher s'y trouve encore. Malgré ses cris je m'empare des lanternes, du fouet ; je prends des otages pour m'assurer de sa fidélité ; et me voilà !
]Vest-il pas curieux, cet Anglais, et tout à fait de sa race, avec son humour, sa pensée rapide, suivie d'une exécution immédiate.
Vers la grande place, notre conducteur arrête. Ce sera long cette fois, il relaye. Aussitôt, une foule hétérogène nous entoure; juifs, arabes, nègres, bédouins se pressent autour de nous; une multitude de petits mendiants escaladent notre voiture. La senteur acre de leurs corps nus m'incommode.
« Attention aux poches, les copains, » nous crie, d'un accent gouailleur et parisien, un Algérien, ancien soldat de la légion étrangère, accroupi dans un coin, sous son burnous. Et dans cette ville où la langue britannique domine, l'audition de cette phrase nous fait tous sursauter, tressaillir.
Mais ce sera bien autre chose tout à l'heure. En effet, apprenant que nous sommes Français, un petit nègre vient de sauter sur le marche-pied de la Victoria, puis à notre stupéfaction il entonne l'air bien connu.
11 était un petit navire
Qui n'avait, ja, ja, jamais navigué.
Ce moutard vient de Djibouti. Un officier de passage lui apprit cette chanson, nous dit-il. Charmé, comme si je ne l'avais jamais entendue cette pauvre vieille romance banale de nourrice, je la lui fais reprendre trois fois : puis nous lui donnons 1 schelling, une fortune pour lui. — Cette histoire ne vous dira peutêtre pas grand'chose. Il faut connaître la sévérité de ces contrées inhospitalières pour apprécier toute la saveur
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de ce fait insignifiant en lui-même. Puis, lorsqu'on a voyagé, lorsqu'on se trouve loin de sa patrie, on Fairne mieux, on l'aime autrement surtout, un peu avec la candeur, avec la simplicité d'un petit enfant...
Par la route que nous suivions tout à l'heure, nos attelages redescendent maintenant. De chaque côté du ciel constellé, la Croix du Sud et l'Etoile Polaire se font face : l'une monte, l'autre descend. La première, bientôt, va disparaître. — Et la même chaleur de fournaise nous écrase. Nous ne retrouvons un soupçon de fraîcheur qu'en montant sur le pont du Herzog.
Au moment où je termine ces lignes la dernière pointe du rocher d'Aden disparaît, engloutie par la mer. Les passagers sont rentrés dans leur cabine. Beit se trouve seul à côté de moi, et me demande : « Eh bien I que dites-vous des Anglais maintenant ? Quand tombera notre empire, comme sont tombés tous les empires, on retrouvera cependant, essaimes sur tous les points du globe, des peuples de notre race, parlant notre langue, et qui se développeront à nouveau ; et lorsqu'on arrivera clans la petite île brumeuse et froide dont tout cela sera sorti, ne croyez-vous pas que l'on dira : «C'étaient des hommes tout de même.»
Sous cette forme, la pensée devient saisissante; elle est vraie ! Nul homme consciencieux et loyal ne peut rentrer d'un long voyage, sans en rapporter avec plus d'affection pour son pays, plus d'admiration
aussi pour l'Angleterre. Et puisque je quitte Aden, et que Ton pourrait m'accuser de partialité, d'anglomanie, écoutez ce magnifique passage de Hugues le Roux, que je trouve dans un de ses beaux livres emporté de France avec moi.
« Lorsqu'en 1839 l'Angleterre mit le doigt sur ce point de la carte, quand elle reconnut que ce lieu était géométriquement désigné pour servir de boulevard à son influence sur les mers d'Afrique et d'Asie, lorsqu'elle décida que, dans ces conditions, elle l'occuperait, quel qu'il fût, elle osa un acte qui honore riiomme et la magnificence de volonté où peut le hausser la confiance en soi.
« J'ai entendu des Norwégiens affirmer, dans un élan d'orgueil, qu'ils habitaient leur pays « malgré Dieu » . Cela peut être redit d'Aden avec plus d'exactitude encore. La forteresse de Gibraltar apparaît comme une distraction d'enfant, un jouet du jour de l'an, en face de cette magnifique horreur. Devant ces blocs volcaniques, ces formidables découpures de tôle, ces convulsions d'un continent qui semble s'écrouler dans la mer avec rage, les Arabes avaient été pris d'un effroi superstitieux. Ils ont placé ici, dans la petite île de Syra, la bouche fumante d'enfer par où les damnés, au jour du jugement, seront précipités dans les abîmes. »
« A supposer qu'une telle crainte ne pût effleurer l'Anglais, il le vit du premier coup d'œil : jamais un pauvre petit brin d'herbe n'enfoncerait sa racine dans ce bloc de fer qui épointe la pioche et ne cède qu'à la
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poudre. La reconnaissance de toute cette presqu'île enlevait d'autre part l'illusion d'y découvrir un puits. Les patrons de boutres qui fréquentaient ce rivage affirmaient que des années se succédaient sans qu'une goutte d'eau vint rafraîchir une heure cette aridité incroyable.
« Pourtant le doigt qui s'était appuyé sur la carte ne se releva pas. »
Vendredi, 29 mai.
Hier, trois heures après avoir quitté Aden, nous entrions dans le détroit de Babel Mandeb,en côtoyant l'île de Périm, possession anglaise depuis 1837, rivale d'Aden, dépôt de charbon, terre basse, aride, désolée, où s'allongent des baraquements, des entrepôts et des toits rouges. A bâbord, la haute falaise de Djibouti s'estompait dans le brouillard.
Le temps se maintient toujours merveilleusement calme. Depuis Durban, un bateau mouche aurait pu faire la traversée.
Un Maltais promène une liste parmi les passagers. Il s'agit d'offrir une adresse enluminée au capitaine. Ce grand efflanqué arrive vers Paul nonchalamment étendu dans sa chaise, s'incline, se casse en deux, lui explique l'affaire tout bas, à l'oreille... « Certainement je ne demande pas mieux que de participer à votre offrande, mais à une condition, lui dit-il : c'est que vous inscrirez sur votre adresse la phrase suivante. Il faut être exact que diable! — Témoignage de reconnaissance des passagers du Herzog au commandant X...
qui les fit naviguer, sans encombre, pendant trente jours, sur une mer calme. » Sur ce, notre Maltais le regarde ébahi, fait la grimace, tourne les talons, ets'en va. Excellente inspiration! Nous ne lui demandions pas autre chose.
Samedi, 30 mai.
A onze heures, hier soir, nous croisâmes un grand vaisseau; son nom, sa nationalité, sa destination nous sont restés inconnus. D'abord nous aperçûmes une lueur vague à l'horizon, puis d'innombrables lumières glissèrent silencieusement sur l'eau à quelques encablures de notre bord; elles se confondirent ensuite dans une même clarté pâle qui diminua encore, se troubla, et s'effaça bientôt. — Ces navires rencontrés au large, la nuit, ressemblent à des apparitions, ils ont des allures de fantôme.
Nous nous trouvons actuellement à hauteur de la Mecque.
Aujourd'hui, distribution des prix aux gagnants des jeux; car vous ne vous imaginez pas tout ce que les passagers inventent sur un bateau pour se distraire. — On parie sur la marche du navire; on organise des courses à obstacle, on rampe dans des manches à air, on cabriole dans des filets, on lutte accroupis, un bâton dans le dos, deux à deux, la plante des pieds opposés l'un à l'autre. Le commandant lui-même s'en mêle, et fait grimper son équipage au long d'un mât savonné, sur lequel est fichée une orange.
« Hommes de peu de cervelle, écrivait un des plus illustres philosophes allemands, le grand spectacle des
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choses vous laisse indifférents; et vous ne pouvez rester une seconde, seuls avec vous-mêmes, sans être dévorés de spleen et d'ennuis ! »
Dimanche, 31 mai.
Qui donc nous dépeignait le séjour dans la mer Rouge comme quelque chose d'intolérable ! Elle est délicieuse au contraire, cette traversée. Un beau soleil, une mer calme, une petite brise du Nord qui nous évente. Que pourrions-nous désirer de mieux? Depuis longtemps nous ne sentîmes pareille fraîcheur.
Renseignements pris, cela est tout à fait anormal pourtant, et des passagers traversèrent dix fois déjà ces parages, nous avouent-ils, sans jamais avoir eu pareille aubaine.
Cette après-midi : ordres, cris, coups de sifflet. — Le7 commandant fait exécuter la manœuvre de l'incendie. On traîne les gros tuyaux, on met en branle les pompes. Tout se passe comme si notre navire devenait un brasier. — Cérémonie utile, je vous l'accorde, maisen revanche peu réjouissante, sinistrement évocatrice. Avouez-le.
Ce soir, bal. Fernand met son habit, et valse. Vous connaissez son horreur pour ce genre d'exercice... eh bien il fait cela, devinez pourquoi... oh! pour un motif bien enfantin, tout simplement pour écrire ce soir sur son journal ce curieux souvenir!
« Aujourd'hui 31 mai j'ai valsé dans la mer Rouge ?»
Et cela dépasse certainement les Hébreux, me dit-il en riant, puisqu'ils ne firent qu'y marcher.
Lundi, 1er juin.
Les côtes se rapprochent, le chenal se resserre. Cela se devine aux vaisseaux plus nombreux que Ton rencontre aujourd'hui. A neuf heures, nous croisons le paquebot des Messageries maritimes de fort loin reconnaissable à ses hautes vergues en croix. Peu après le rivage plat de l'Egypte se révèle, et la surface verte de la mer se parsème d'îles innombrables.
Sur les trois heures, à tribord, les hautes masses du Sinaï, du Serbal et de l'Horeb apparaissent à leur tour, évocatrices des grandes pages bibliques. Elles se détachent en grisailles sur les fonds ternes de l'horizon. Puis nous entrons dans le golfe de Suez. Toujours même beau temps, même douce brise rafraîchissante.
Mardi, 2 juin.
A deux heures, ce matin, le bruit de l'ancre me réveille. Dès l'aube, je monte sur le pont. On se croirait mouillé en. plein océan. A peine si j'aperçois, au loin, une bande étroite de maisons : Suez, et sur la droite deux jetées qui protègent l'entrée du canal. Les terres sont voisines. On ne les soupçonnerait partant les rivages plats et bas prolongent à l'horizon l'uniformité de la mer. Une dizaine de vapeurs, ancrés autour de nous, attendent, eux aussi, qu'on leur permette l'accès du canal.
A dix heures nous nous y engageons. Conformément aux prescriptions réglementaires, la machine ralentit.
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Nous ne marchons qu'à demi-vitesse. Des remous trop forts ébranleraient les berges de sable, les feraient écrouler. Parfois, on s'arrête dans un garage ; on laisse passer les navires qui viennent en sens inverse et qui d'ici paraissent s'avancer de l'intérieur des terres. A midi, un énorme paquebot allemand nous croise à destination de la Chine. Nos matelots saluent ce compatriote de « Iloch » frénétiques.
Du pont supérieur, par-dessus le remblai des berges, j'aperçois le pays environnant. C'est le désert. Une surface de sable immuable, réfléchissante qui lasse le regard, une immensité morne, immobile qui fatigue l'esprit, plus terrifiante encore que l'infini des vagues parce qu'elle est plus complètement l'image de la mort. Et dans cette plaine nue, brûlante", jaune, stérile, seul, sous le grand ciel bleu, le canal enfonce, tout droit, à perte de vue, sa longue artère vivante, sa bande amincie d'azur.
C'est une œuvre colossale vraiment, plus impressionnante que celle d'Aden, où l'homme violenta plus énergiquement encore la nature. Je ressens de l'orgueil et de la tristesse aussi en songeant qu'elle est française. Notre langue se retrouve dans tous les noms de ces stations; le pilote qui nous dirige est un Français, des Égyptiens montés à bord nous comprennent, sympathisent avec nous. Que maudites soient nos discussions infimes et nos misérables disputes qui ruinèrent à jamais, dans ce pays, notre influence et notre avenir!
A deux heures, nous entrons dans le lac Timsah aux magnifiques eaux vertes. Sur la rive trottent une
caravane et des chameliers. Le chenal est indiqué par deux longues lignes de balises qui sautent au loin comme des bouchons. Et le lac s'évase comme un golfe. Sur la ligne nette de ses lointains, on voit distinctement, tant l'atmosphère est limpide, fumer les grosses cheminées des trois vapeurs qui nous suivent, et dont la coque reste encore sous l'horizon. Puis à nouveau le canal ; des berges parsemées de touffes d'arbustes rabougris ; plusieurs dragues avec un bruit de chaînes grinçantes qui luttent sans répit contre l'envahissement des sables.
Quatre fellahs courent au bas des remblais. Ils crient, gesticulent, ils sollicitent l'aumône, paraît-il. Le commandant fait apporter sur le pont un panier d'oranges. Alors, un jeune Anglais, nerveux, et bien musclé, bombarde les quémandeurs avec une surprenante habileté. Lorsqu'ils manquent leur but, les fruits s'enfoncent dans les berges sablonneuses, en claquant comme des boulets.
Un second lac... Il est six heures du soir ; nous arrivons en vue d'Ismaïlia ; mais nous ne nous y arrêterons pas. Comme àChinde un petit vapeur soufflant accourt à notre rencontre, décrit un demi-cercle, nous rattrape, s'accolle à notre flanc. Les passagers montent, descendent avec rapidité. Nous gagnons aux échanges trois jolies fillettes blondes et roses ; puis nous repartons.
A peine puis-je entrevoiries constructions élégantes d'Ismaïlia enfouies sous les palmiers et le crépuscule. Seule, comme pour accuser l'antithèse entre le présent
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morose etle glorieux passé, demeure entièrement visible la grande maison qu'habita l'impératrice Eugénie en 1869 lors de l'inauguration du canal. Depuis Bonaparte, que de grands souvenirs en ces lieux!
L'astre se couche sous une bande de nuages, aux rougeurs limpides et douces. Dans une échappée, le désert nous apparaît encore; cette fois, comme une immense plaine rose. Lesberges du canal tournées face au couchant prennent, elles aussi, cette même teinte délicieuse. L'eau, profondément encaissée, s'aperçoit à peine. Le navire semble glisser sur le sol, dans un paysage irréel.
Puis l'ombre descend, et bientôt Jes grandes étendues deviennent invisibles. Une dynamo vient d'être montée à l'avant du Herzog. Un puissant fanal projette maintenant un long faisceau blafard qui s'écrase de biais aux deux cotes du canal, éclairant de loin notre route.
Lentement, une drague, les quelques maisons d'une station passent dans le cône lumineux du projecteur, puis rentrent dans l'obscurité. D'un côté s'étend l'antique Egypte, de l'autre l'Arabie mystérieuse. La nuit repose silencieuse, magnifiquement étoilée, à peine troublée par les remous légers que soulève le vaisseau, par le battement rythmique et doux de ses hélices ralenties.
Mercredi, 3 juin.
À deux heures du matin nous arrivons à Port-Saïd ; à cinq nous sommes debout; le départ est fixé à sept.
Il est entendu que nous descendrons à terre de suite.
Vous connaissez la phrase célèbre, citée par ce vivant, par ce spirituel Gaston Donnet : « Port-Saïd a la physionomie louche d'un coupe-gorge où des croupiers embusqués sur la grande route d'Europe attendent les gens ayant fait fortune aux Indes. »
Je ne puis, comme l'écrivain français, ni combattre cette appréciation, ni la confirmer non plus. Deux heures de séjour dans cette ville, dont une, prise tout entière par la confection des lettres, par la recherche de la poste, ne vous en donnent pas le droit.
Voici donc simplement une rapide impression.
Ville cosmopolite, cela va sans dire, mais ville où l'élément français reste pourtant encore largement représenté. Beaucoup de noms de commerçants français. Notre monnaie a cours, notre langue est parlée, comprise par la presque totalité des Egyptiens.
Mais quels gens insupportables ! Jamais nous ne fûmes assaillis par semblable cohue de quémandeurs, par bande de marchands ambulants d'une telle ténacité. On vous propose ici tout ce que Ton veut, même ce que Ton ne veut pas. Photographies, cartes postales, autres productions et divertissements moins avouables.
Deux fois, je me fais cirer mes chaussures. Je ne sais comment cela se produit, elles se recouvrent immédiatement de crachats. Et voici le mot de l'énigme. Trois moutards associés m'escortent : l'un m'indique les monuments et les choses remarquables; tandis que j'ai le nez en l'air l'autre crache sur mes bottes ; et le
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troisième, me les montrant, s'offre immédiatement à les nettoyer.
Ne généralisons pas, ne jugeons pas les grandes choses par les petites, mais n'en déplaise cependant à Gaston Donnet, l'opinion de tout à l'heure pourrait bien n'être pas tout à fait fausse. Que doivent être les boursiers, les spéculateurs, les tenanciers de tripot d'une ville où les simples gavroches ont de ces ressources, de ces trouvailles de génie.
A sept heures j'aborde le Herzog. Une barque nous précède chargée de quatre passagers : deux Allemands, un Anglais, un Portugais. Ils ne présentent pas de bulletin de santé. Or l'on doit montrer patte blanche : le factionnaire égyptien debout au bas de l'échelle leur refuse l'accès du navire.
Tout à coup, l'Anglais se précipite sur le Turc, le saisit à la gorge, le renverse, lui passe sur le ventre ; avec un saut de chèvre, le petit portugais bondit pardessus, et comme le soldat se relève, les deux Allemands, par une formidable bourrade, l'aplatissent entre l'escalier et le bord, l'enjambent à leur tour, puis grimpent lestement sur le pont. Désespérément, le pauvre homme s'accroche à la rampe. Un moment nous croyons qu'il va tomber à l'eau ; notre batelier approche sa barque.
Un quart d'heure plus tardje le retrouve sur le pont du Herzog. Il menace le commandant de faire désinfecter son bateau depuis la cale jusqu'à la passerelle ; quatre passagers ayant franchi sans autorisation le cordon sanitaire, dit-il.
Mais nul ne s'en émeut. A l'heure fixée nous par-
tons. — Celte petite histoire n'en dit-elle pas suffisamment sur la faiblesse du gouvernement égyptien, sur la nécessité d'une tutelle étrangère. Quel état européen tolérerait semblable mépris de ses agents, et de ses lois?
Nous allons entrer en pleine mer. La ligne des maisons de Port-Saïd flotte sur l'eau et diminue. Notre navire longe la jetée. En son milieu, entre le ciel et l'océan, se dresse la statue de Ferdinand de Lesseps. Nous arrivons à sa hauteur. De la main droite étendue il indique Tentrée du canal. L'homme est un des nôtres. Le cadre a de la grandeur. Cette gloire appartenait à tous. Comment n'a-t-on pas compris en France que diminuer cette figure, c'était amoindrir la patrie.
II est des hommes que couvre une raison plus haute encore que la raison d'Etat, la raison nationale, la raison mondiale, pourrait-on dire.
Jeudi, 4 juin.
La température a brusquement changé, la lumière aussi, l'une plus fraîche, l'autre plus douce.
C'est l'Europe.
La mer a la tranquillité d'un lac, le ciel, chargé de nuages, reste cependant lumineux.
Sur les quatre heures, à tribord, apparaissent au loin les montagnes de la Crête, grises, vaporeuses, à peine distinctes des nuages qui les dominent.
Nous ne les perdons de vue que fort avant dans la soirée. Un sommet plus haut reste longtemps visible. Le mont Ida, nous dit-on.
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Vendredi, 5 juin.
A ceux qui rêvent d'une paix universelle, je conseillerais de s'embarquer pendant trente jours. Ils seraient vite désabusés. Voici des gens qui n'ont aucune communauté, aucune rivalité de métier ou d'influence; tous, sinon riches, sont du moins à l'aise, tous se trouvent perdus au milieu de l'océan , exposés aux mêmes dangers, isolés sur une planche de quelques mètres, et les rancunes, les discussions, les futiles jalousies apparaissent déjà au milieu d'eux , augmentent même tous les jours. Un mois encore, on en viendrait peut-être aux mains.
Samedi, 6 juin.
Par le même beau temps, à neuf heures, aujourd'hui, nous arrivons en vue des côtes de l'Italie. A onze nous en distinguons tous les détails. Le rivage est montagneux, pittoresque. A chaque instant s'avance un rocher dans les anfractuosités duquel grimpent les maisons blanches d'une petite ville. On se trouve un peu dépaysé en apercevant ce littoral si différent de ceux auxquels nous avait habitués l'inhospitalière Afrique.
Bientôt Reggio s'étend sur la plage, et lui faisant vis-à-vis Messine avec les hautes montagnes violettes et brumeuses delà Sicile. L'Etna reste invisible.
A deux heures, après avoir doublé le cap Spartivento, nous sommes en plein travers du détroit. A gauche sur une lagune, quelques toits s'éparpillent au pied d'un phare actuellement en construction ; à droite
une petite bourgade sème ses maisons claires entre la pointe d'un rocher, Scylla. Un cargo nous précède dont nous suivons les multiples méandres, et cela pour éviter les dangereux rapides de Charybde que Ton voit bouillonner, sinueux et verdâtres, à bâbord. Notre bateau tourne sans cesse sur lui-même. Le rivage de Tltalie apparaît tantôt à sa poupe , tantôt à sa proue.
Six heures, en pleine mer. — La longue côte montagneuse de Tltalie s'aperçoit vaguement à notre droite. Quelques voiles blanches de bateaux de pêche dansent à Fhorizon.
A gauche, le cône nuageux du Stromboli s'efface dans la brume.
Dimanche, 7 juin.
Nous sommes à Naples, sur rade, au milieu du décor magnifique. Après tant d'autres, après Goethe surtout, je n'en recommencerai pas la description. Derrière nous fume le Vésuve. Ischia, Capri, Sorrente, le cap Misène nous environnent ; contrées de merveilles, aux noms harmonieux
Nous allons débarquer. Voici le circuit qui se ferme, le voyage qui se termine. La grande ceinture se boucle au milieu de laquelle repose toute l'immensité de l'Afrique.
Des musiciens vêtus d'étoffes éclatantes arrivent en barque, ils entourent le navire, accompagnant sur leurs mandolines de jeunes et jolies femmes qui nous envoient des baisers, et de leur voix chaude nous chantent « la tarentelle au ciel napolitain ».
Quel abîme entre ce peuple d'artistes et ces froids
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Anglo-Saxons que je quittais hier; quelle différence surtout entre ce pays et celui dont je reviens ! L'un a toute la poésie de l'avenir, de la marche en avant, de l'inconnu, l'autre a celle de son passé, celle des rêves et du repos sur des chefs-d'œuvre endormis.
J'ai quitté les régions où Ton espère, me voici dans celles où l'on se souvient.