‹ Autour de l'Afrique par le TransvaalChapitre 21 sur 26 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Après avoir rédigé ces notes, où, pour rester fidèle à mes impressions, j'ai dû laisser la première place aux descriptions des hommes et du pays, je voudrais, commejerannonçaisaucommencementde cet ouvrage, répondre succinctement à diverses questions que je sens être aujourd'hui d'une actualité plus grande, et d'un plus général intérêt. Dans cette dernière partie, j'envisagerai donc rapidement la situation économique et politique créée parla guerre au continent Sud-Africain, le sort probable des deux races blanches qui s'y trouvent en présence, enfin je terminerai par l'exposition de quelques idées sur les projets fiscaux de l'Angleterre et sur sa politique mondiale ; idées que me suggéra le spectacle d'activités étrangères, et qu'à défaut d'études spéciales ce long voyage à travers le monde m'autorise, je pense, à risquer au grand jour *.

1. Cette 4e partie fut écrite en s'inspirant des documents officiels anglais, et surtout des notes prises en cours de route. Pour en alléger l'exposition, je n'ai voulu indiquer aucune des sources d'où émanent ces renseignements. Mais, au débutde cette étude, je dois cependant une mention spéciale à deux excellents organes, qui me furent d'un très utile secours : l'Economiste français de M. Paul Leroy-Beaulieu, et la Revue sud-africaine dirigée par M. Henry Dupont.

La question de la main-d'œuvre. — Court historique. — Causes qui ramenèrent à un état aigu. — Des préoccupations politiques s'y mêlent. — L'attitude du Dr Jameson, de sir H. Campbell Bannermann. — L'ordonnance. — Les Finances. — Résolutions de M. Chamberlain. — Politique de Lord Millier. — L'ajournement de l'emprunt — Causes de l'affaissement actuel des cours. — Nécessité du self government. — Le Commerce. — Situation économique de l'Angleterre. — Rapport de M. Birchenough. — Etats et produits concurrents. — L'Allemagne et les Etats-Unis. — £ Agriculture. — Le gouvernement anglais en désire le développement. — Difficultés de la tâche. — Différentes mesures projetées : l'irrigation, l'expropriation.— L'Afrique Australe ne sera jamais un pays d'un grand avenir agricole.

La question de la main-d'œuvre.

J'ai presque honte de rappeler, tout d'abord, cette vérité universellement connue , que la prospérité du Transvaal et des autres colonies Sud-Africaines résulte surtout de son extraordinaire richesse minière. « Tout va bien, lorsque le bâtiment marche », dit un vieil adage français. Dans le Sud de l'Afrique on peut affirmer plus justement encore : quand les mines sont exploitées, le pays croit ; lorsqu'elles sont délaissées, il s'arrête. C'est là ce qui explique la crise longue et

terrible que vient de traverser ce pays, et l'ampleur, que certains pourraient trouver étrange, qu'y prit la question de la main-d'œuvre. Au contraire, pour qui revient de ces contrées, ce qui cause une véritable stupéfaction, c'est le retard apporté à la solution de ce problème.

Depuis longtemps, il faut bien le dire, même avant la guerre, la question de la main d'oeuvre, dans le sud de l'Afrique, était à Tordre du jour. Dès 1860, les colons du Natal introduisaient des ouvriers indiens dans leurs exploitations ; un peu plus tard, au Cap, Cécil Rhodes, par le Glen greij act, imposait aux indigènes une taxe de dix schellings par tète, et tentait par ce moyen de se procurer des ouvriers, en obligeant les noirs au travail.

Lorsque furent découverts les champs d'or du Witwatersrand la demande de main-d'œuvre augmenta tout à coup dans de considérables proportions. L'offre ne suivit pas. En 1896, les bras manquaient déjà sur le Rand, et M. Pierre Leroy-Beaulieu, au retour d'un voyage en Afrique, indiquait nettement, dans un de ses consciencieux ouvrages, la nécessité prochaine de l'importation des Asiatiques. L'avenir lui donna raison.

Les choses, pourtant, auraient pu longtemps se maintenir dans l'état, si deux événements n'étaient venus précipiter la détresse qui menaçait l'exploitation minière. L'un fut la guerre, qui, en suspendant tous broyages, laissa s'éparpiller les ouvriers ; l'autre fut l'entreprise et la construction de grands travaux publics qui ravirent aux mines un certain nombre de bras, devenus déjà trop rares tous les jours.

« Pendant la guerre, dit M. Georges Albu, cinquante «mille de nos anciens ouvriers étaient employés par les « deux belligérants comme conducteurs de convois. « D'autres vivaient tranquillement, et pourvoyaient à « leurs besoins au moyen de razzias faites sur l'habi- « tant. Les nègres s'appropriaient volontiers les trou- « peaux des Boërs qui combattaient dans les com- « mandos. Ils visitaient fréquemment aussi les huttes « habitées par les percepteurs des impôts. »

Une semblable existence n'était rien moins que privilégiée ; et l'on comprend combien les noirs, indolents et paresseux par nature, répugnaient à l'abandonner. De plus, l'autorité militaire donnait à ceux qu'elle employait des gages extrêmement élevés. Or, à la conclusion de la paix, les grandes compagnies; imbues de cette idée, très juste en elle-même, que l'indigène n'aime pas à travailler, qu'il s'y résout simplement lorsque la nécessité l'y contraint, abaissa le taux des salaires. Par là, elles voulaient l'empêcher d'amasser trop rapidement un pécule, qui lui permît de se retirer dans ses huttes, et d'acheter deux ou trois femmes pour vivre de leur labeur. Mais l'expérience ne justifia pas la justesse de ces prévisions. A la vérité, l'indigène ne déserta pas les mines, mais, circonstance beaucoup plus grave, il n'y vint pas.

La rareté de l'offre amena la concurrence dans la demande, par suite le surenchérissement des salaires. Les grands travaux publics, les emplois municipaux s'offrirent à l'activité des indigènes, et comme ils payaient mieux, ou qu'ils se trouvaient d'un eflort moins pénible, ils furent préférés. Avant la guerre,

l'effectif montait à 96.704 noirs pour les mines, à 25.000 pour la ville. En février 1903, les proportions s'étaient grandement modifiées. On comptait 45.968 ouvriers employés aux mines, et 35. 138 à Johannesburg.

Dès lors, la crise empira avec rapidité. Lorsque je visitais le Rand, au mois de mars dernier, elle atteignait son état aigu, et l'exode d'une notable partie des habitants de Johannesburg était considérée comme possible, sinon probable. « Vous ne pouvez vous figurer en Europe, me disait l'ingénieur qui m'accompagnait à la Jumpers Deep, à quel point cette question est vitale pour nous. Tous nos intérêts, notre subsistance même sont attachés à la solution de ce problème. Les travaux de chemins de fer, d'irrigation, les grands projets agricoles dépendent exclusivement de l'activité des mines. Ils ne pourront être entrepris que si nous disposons du nombre de bras qui nous est nécessaire. »

Toutefois, durant les dix premiers mois qui suivirent la conclusion de la paix, une vive opposition se manifesta contre l'introduction des jaunes en Afrique. Les négociants, les petits commerçants surtout, se montraient hostiles à toute mesure de ce genre. Ils considéraient l'établissement des Asiatiques dans l'Afrique du Sud comme le signal de la ruine pour leurs métiers; de plus, ils redoutaient l'esprit de parcimonie qui caractérise ces Orientaux. Ils voyaient avec peine s'établir à côté d'eux des hommes qui, devenus leurs rivaux en production, ne se transformeraient jamais en consommateurs. Quant aux Boërs, éloignés des

mines, et désintéressés de la question, ils restaient indifférents.

Les représentants de l'industrie minière, qu'à première vue on aurait pu croire favorables à l'importation de la main-d'œuvre chinoise, se séparaient, sur cette importante question, en deux camps à peu près égaux. C'est qu'à cette époque la question était mal élucidée. Beaucoup d'esprits excellents estimaient qu'il existait en Afrique du Sud une main-d'œuvre indigène suffisante pour assurer le fonctionnement normal des mines, et qu'il s'agissait simplement d'en organiser le recrutement régulier. Mais lorsque les vains efforts de la Native Labour Association eurent démontré l'inanité de ces espérances, il fallut se rendre à l'évidence, et l'opposition dès lors perdit chaque jour du terrain.

Pusieurs faits, d'ailleurs, vinrent lui porter des coups sensibles, et hâter la solution du problème. Le 23 mars 1903, la conférence de Blœmfontein, composée des représentants de toutes les colonies réunis sous la présidence du Haut Commissaire britannique, constatait « que la population, au sud du Zambèze, ne comprenait pas un nombre suffisant d'indigènes mâles et adultes pour satisfaire aux besoins ordinaires des diverses colonies, et fournir en même temps le contingent de main-d'œuvre nécessaire aux grands centres miniers. Dans ces conditions, déclarait-elle, l'ouverture de nouvelles sources de recrutement s'impose dans l'intérêt de tous les états sud-africains. » La commission de la main-d'œuvre, nommée par un arrêté du 3 juillet, arrivait aux mêmes conclusions; et le 28 décembre, sir Georges Farrar, président de

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la chambre des mines et membre du conseil, présentait une motion demandant au gouvernement de préparer une ordonnance pour l'introduction d'ouvriers de couleur inexpérimentés.

Il semblait que les adversaires du projet fussent définitivement vaincus; mais, par un choc en retour qui se produit souvent dans les pays soumis au régime parlementaire, et qui subordonne malheureusement des questions vitales et économiques à des questions purement politiques, les opposants allaient trouver un appui dans la campagne électorale qui se poursuivait au Cap, et jusque dans l'opposition libérale du parlement de Westminster.

En Afrique, le Dr Jameson, chef du parti progressiste anglais, se prononçait, pour des motifs purement électoraux, contre l'introduction des Chinois ; à Londres, Sir H. Campbell Bannermann luttait, pied à pied, pour faire rejeter cette mesure; et, lorsqu'elle fut décidée, il réclamait contre elle le veto de la Couronne.

Mais les populations urbaines du Transvaal et de l'Orange, les deux pays directement intéressés, s'étaient nettement prononcées en faveur de l'introduction des Asiatiques. Il ne restait plus à l'opposition que ce petit noyau d'hommes qui font d'une question controversée un levier poli tique, et comme une obstruction systématique. C'est là ce qu'on peut appeler la politique « de bâtons dans les roues », politique maladroite que pratiquent si souvent les partis aux abois. Une règle générale veut qu'elle soit toujours frappée d'impuissance, et cette règle ne souffrit pas d'excep-

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tion dans l'espèce. L'importation des Asiatiques fut votée et maintenue.

Si dans un pays, vibrant encore de récentes et terribles commotions, ou dans une Chambre que divisent les partis, on peut excuser et comprendre la conduite de ces derniers opposants, il faut avouer que la démarche des premiers ministres de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande reste pour tous un mystère. Ces hauts dignitaires, au nom des principes, tinrent à protester auprès du gouvernement britannique contre l'importation des Asiatiques au Transvaal. Pour qui a vu Fétat de marasme, de stagnation, dans lequel se trouvaient les affaires à Johannesburg, ces premiers ministres font l'effet de sauveteurs, qui, devant un incendie formidable, discuteraient gravement tout d'abord la qualité des eaux qu'il convient de jeter sur le brasier. Qui reconnaîtrait, dans cette manière d'agir, le sens réaliste des Anglais?

D'ailleurs, lorsqu'on étudie le projet d'ordonnance sur l'importation de la main-d'œuvre chinoise au Transvaal, on se convaincra très vite que, parde sages dispositions, tout soi-disant danger d'une invasion jaune dans l'Afrique du Sud est dès maintenant conjuré. La durée de séjour, l'état, la situation, les droits des travailleurs importés y sont étroitement réglementés. Le Chinois ne doit être employé qu'en qualité de manœuvre dans les exploitations minières; la durée de son engagement ne peut excéder cinq années. A l'expiration du contrat, il doit être rapatrié aux frais de l'importateur. Enfin, durant son séjour dans la colonie, il ne peut lui être accordé aucune licence

minière, commerciale ou autre. Il lui est interdit d'acquérir, de posséder à bail, de détenir aucune propriété foncière , aucun daim de mynpacht , aucun droit quelconque à des minéraux ou pierres précieuses, en nom propre, ou par personnes interposées, pour son compte, en qualité d'agent, ou de fidéi-commissaire.

Des peines sévères sont la sanction de ces dispositions.

Comme on le voit, les craintes des petits commerçants sont mal fondées. Le Chinois, comme débitant, ne pourra leur faire concurrence ; et si, comme consommateur, il reste inférieur au nègre, rien ne prouve que sa présence ne suscitera pas l'émulation des noirs qui, menacés par ce rival, impuissants désormais à imposer leurs volontés, viendront sans doute, plus nombreux, s'offrir à l'embauchage.

Ainsi donc, comme l'a si justement déclaré M. Georges Albu, il ne s'agit pas d'une rivalité entre Chinois et Européens, mais entre Chinois et noirs ; et, d'autre part, par suite de la reprise des broyages, l'immigration de la population blanche atteindra un chiffre fort élevé. On a calculé, en effet, que l'arrivée de deux ouvriers amenaient l'établissement de trois personnes dans le voisinage immédiat des mines. Les négociants retrouveront donc largement d'un côté les consommateurs qu'ils auront perdus d'un autre.

Si nulle complication ne survient à la métropole et dans la colonie, l'exploitation de l'Afrique australe va s'amplifier et s'étendre. Dans dix ans, elle atteindra une richesse et une intensité, dont celui-là même

qui revient de ces contrées ne peut prévoir tous les degrés.

Les Finances.

« Peu de gens, avant la guerre, dit Fitzpatrick, étaient « disposés à souscrire aux emprunts lancés par le « Transvaal. On redoutait en effet que, si la guerre « éclatait, le gouvernement anglais ne voulût pas, « après le rétablissement de la paix, reconnaître une « dette contractée dans le but de le combattre. » Si l'allégation est exacte, il faut avouer que, depuis lors, les choses ont quelque peu changé. Le nouvel emprunt du Transvaal vient d'être couvert trente-neuf fois, et la dette antérieure de ce pays a été reconnue complètement par l'Angleterre. C'est ainsi, par exemple, que l'emprunt boër 1892 de deux millions et demi a été remboursé le 14 août par les soins des agents de la Couronne. Le remboursement eut lieu au pair, plus les intérêts accumulés, déduction faite de l'income taxe.

Aussitôt après la guerre, on attendait anxieusement les décisions du gouvernement anglais concernant les charges qu'auraient à supporter les nouvelles colonies comme indemnités de frais de guerre. Et l'opinion française était presque unanime à déclarer que ce seraient certainement les pays annexés, et les mines surtout, qui paieraient les violons. C'était mal connaître l'administration britannique, trop soucieuse de ses intérêts pour accabler un riche débiteur, dont elle attend, à juste raison, l'accroissement de sa propre fortune.

Le samedi 17 janvier, à Johannesburg, M. Chamberlain traçait en ces termes les grandes lignes du proje : « Je vais aborder maintenant un sujet terrible, effroyable, celui de la contribution que vous allez sans doute apporter aux dépenses encourues par la mère patrie, à la suite d'une guerre entreprise pour défendre ses intérêts coloniaux. Après de longs pourparlers, une proposition a été élaborée, qui satisfait les grandes associations réunies ici aujourd'hui, et que je suis heureux d'accepter au nom du gouvernement de Sa Majesté. La première partie du projet constitue une mesure exceptionnelle et sans précédent de la part du gouvernement impérial. Nous nous engageons à soumettre au parlement un bill tendant à garantir un emprunt de 35 millions de livres sterling, gagé par les revenus du Transvaal et de la colonie de la Rivière Orange, qui seront rendues solidaires pour cet objet. Cet emprunt peut être qualifié d'emprunt de placement; il sera consacré au paiement des dettes actuelles du Transvaal, à l'achèvement des chemins de fer existants, à la construction de nouvelles lignes dans les deux colonies.

« La seconde partie de la convention est celle-ci. Aussitôt que possible, après le placement du premier emprunt, il sera procédé à l'émission d'un second emprunt de trente millions, qui sera réalisé par fractions annuelles de dix millions. Cet emprunt sera considéré comme une dette de guerre, gagé par les revenus du Transvaal seulement. »

Cette dernière mesure a lieu d'étonner. Pourquoi choisir un tel moyen pour obliger le Transvaal à paras

ticiper aux frais de la guerre ? Tout d'abord, on songeait en effet à procéder autrement. On avait proposé une augmentation des taxes existantes ; mais cette mesure avait été de suite écartée, parce qu'elle « était « de nature à créer un obstacle au progrès naturel et « au développement économique, qui sont un facteur « essentiel de la pacification du pays». Puis, on avait imaginé une contribution à prélever sur les excédents dus aux nouvelles sources de revenus; contribution perçue chaque année jusqu'à concurrence d'un maximum.

Cette dernière mesure étaitpratique, elle était équitable, parce que la contribution aurait dépendu de la prospérité du pays, et aurait été proportionnée à ce surcroît de prospérité; de plus, elle se trouvait être celle que préférait M. Chamberlain lui-même, lorsqu'il quittait l'Angleterre pour se rendre au Transvaal. Elle avait donc grande chance d'aboutir.

Cependant, elle ne fut pas adoptée. Pour des raisons purement politiques, mais qui témoignent hautement du désir sincère qu'a le gouvernement britannique d'assurer une paix durable en Afrique australe, on l'écarta; et, dans ce même discours du 17 janvier prononcé à Johannesburg, voici comment le ministre des colonies en justifiait l'abandon.

« Je me suis détourné de ce programme parce qu'on m'a représenté qu'en plus de l'incertitude des résultats d'une combinaison de ce genre, il serait toujour sérieusement à craindre que la contribution, en se prolongeant au delà d'une génération, ne serve dans l'avenir (quand peut-être d'autres événements

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auraient effacé le souvenir de la grande guerre), de prétexte à des discussions dans lesquelles elle pourrait être représentée sous le nom odieux d'un tribut payé à la métropole. En outre, la désignation d'une source particulière de revenus et son affectation à cet usage spécial entraîneraient et justifieraient l'intervention du gouvernement impérial dans des affaires essentiellement locales, et, tôt ou tard, cette intervention semblerait intolérable à la population. Je sentis toute la valeur de ses objections; je me rendis compte que si je négligeais de les prendre en considération, je risquais de compromettre la cause même que je voulais favoriser, et qu'au lieu d'assurer l'unité de l'empire je pourrais laisser derrière moi des germes de discorde, c'est-à-dire un legs qui mettrait certainement en danger cette union que nous désirons tous. »

Cette sagesse , cette préoccupation politique surtout, qui présida à l'établissement des charges financières du Transvaal, on la retrouve manifestée dans les dépèches adressées par lord Milner au gouvernement anglais, pourdemander l'ajournement de l'émission des dix premiers millions de l'emprunt de guerre.

Comme on l'a vu plus haut, le premier emprunt de trente-cinq millions avait reçu un favorable accueil ; mais le gouvernement anglais le couvrait de sa garantie ; il n'en était pas de même du suivant, dont les principales maisons de Johannesburg s'étaient simplement engagées à souscrire les dix premiers millions. Or, les affaires du Transvaal n'avaient pas repris

l'essor sur lequel on comptait. Ces maisons considérèrent comme inopportun un pareil déboursé ; et d'un autre côté, le déficit du budget, causé principalement par la moins-value des recettes de chemins de fer, ne permettait guère d'imposer de nouvelles charges, représentées par le service de la dette du nouvel emprunt. >îi les prêteurs, ni les emprunteurs ne voyaient favorablement cette mesure financière.

Lord Milner sentit le danger ; il s'en ouvrit franchement au cabinet de Londres ; et les motifs qu'il fit valoir pour obtenir l'ajournement de l'emprunt apparaissent curieux à divers points de vue. Ils sont d'abord nettement politiques; de plus, on y voit poindre cette Idée, sur laquelle je me propose de revenir tout à l'heure, que l'Angleterre ne peut espérer le maintien •des sentiments loyalistes, parmi la population britannique elle-même, qu'à la condition de gouverner le pays d'une façon économiquement excellente, et •d'après des principes uniquement commerciaux. C'est là une incontestable garantie pour les actionnaires européens.

Il faut savoir, en effet, qu'en vertu de l'article 9 du traité de paix, « aucun impôt spécial ne droit frapper la « propriété foncière du Transvaal,et dans la colonie du « fleuve Orange, pour couvrir les frais de la guerre.» Les nouvelles charges devaient donc peser principalement sur les commerçants et industriels d'origine britannique ; et, par suite, c'est de ceux-ci seulement dont il s'agissait dans la dépèche qui va suivre : « Personne ne peut considérer cet ajournement, écrivait lord xMilner, avec plus de répugnance que je ne le fais moi-

même ; mais ce serait à mon avis une grande faute, à la fois financière et politique, que d'émettre l'emprunt avant que le pays soit apte à en supporter les charges. Ce serait porter gravement atteinte à notre crédit, car les conditions, auxquelles nous pourrions emprunter pendant la présente crise, seraient hors de toute proportion avec l'état exact de nos finances; tout le monde dans la colonie -se trouverait d'accord pour protester, et cette protestation pourrait finir pardépasser son objet immédiat. 11 existe ici, j'en suis absolument convaincu, un grand désir de tenir, même au prix de sacrifices considérables, les engagements pris au sujet de la contribution de trente millions de livres. Sans doute, il régnera toujours un certain esprit d'opposition et de mécontentement, mais j'estime que cette opposition ne sera pas sérieuse, et qu'en tous cas elle ne saurait nous aliéner la portion loyale de la population, si les charges nous sont imposées graduellement, au fur et à mesure quenous deviendrons capable de les supporter. Toutefois, si le gouvernement de Votre Majesté insistait pour que l'obligation soit remplie, sans tenir compte de la crise grave et imprévue qui s'est déchaînée après la signature de cet engagement, j'estime qu'en donnant une arme formidable aux sujets désaffectionnés, il porterait atteinte d'une manière durable au ferme attachement de la population envers la mère patrie. Si, d'autre part, le gouvernement de Sa Majesté prenait l'initiative d'ajourner l'emprunt, cette marque d'égards pour les embarras du pays fortifierait chez les sujets loyaux le désir de s'acquitter dès que leurs moyens le leur

permettraient, et elle augmenterait, à mon avis, les chances d'un remboursement complet et sans difficulté. »

Le texte de cette dépêche était daté du 28 décembre 1903, et le 28 janvier 1904, M. Lyttelton, secrétaire des colonies, répondait : « Le gouvernement de Sa Majesté a décidé, après mûr examen, qu'il ne fallait pas hésiter à ajourner rémission des dix premiers millions de l'emprunt de guerre. Il comprend combien est justifiée la demande d'ajournement. Il se rend compte que les conditions très défavorables du marché empêchent de demander aux maisons qui ont souscrit les dix premiers millions de l'emprunt de remplir leur engagement à l'heure actuelle; mais il est sur/ oui influencé par V examen des sentiments ayant cours dans l'Afrique du Sud, et sur lesquels vous avez attiré son attention. »

La même préoccupation de ne pas surcharger le pays, de ne pas mécontenter les coloniaux se retrouve également dans le programme économique de lord Milner, exposé tout au long dans les trois livres bleus distribués aux membres du parlement britannique quelques jours après le premier emprunt du Transvaal. Ce programme, M. Henry Dupont Ta très justement résumé dans la phrase suivante : « Déve- « lopper économiquement le pays, et, tout ensemble, « enrichir son budget, en comptant moins sur les « chiffres élevés de chaque taxe que sur la fréquence <( des perceptions. »

De cette idée, découlent différentes mesures proposées, dont malheureusement la situation gênée des

colonies n'a pu, pour certaines d'entre elles, permettre la réalisation immédiate. Création de nouvelles lignes de chemins de fer, assolement de ter-

rains fertiles dans l'Orange, établissement d'un budget intercolonial ou fédéral pour les deux nouvelles colonies, dans lesquelles les recettes des chemins de fer représenteront le côté crédit, et les dépenses d'intérêt public le côté débit. Contribution des deux colonies à tout déficit budgétaire proportionnellement à leurs ressources. Perception de l'impôt sur le revenu à partir de 500 livres seulement. Limitation définitive de la taxe sur les bénéfices miniers à 10 0/0. — Ce programme économique, il était certain d'obtenir l'appui du gouvernement britannique. N'est-ce pas, en effet, au sujet de cette taxation de 10 0/0 que le gouvernement anglais, par l'organe de M. Chamberlain, s'était exprimé en ces termes : « Nous ne voulons rien faire qui puisse arrêter le développement rapide et complet des mines. Demander trop, ce serait tuer la poule aux œufs d'or, et le chiffre de la taxe auquel on s'est arrêté est, nous l'avons appris, tout ce que nous pouvons faire sans entraver l'industrie. »

Et cependant, malgré ces affirmations, les cours affaissés des mines d'or se relèvent avec lenteur. Quelles sont les causes de ce discrédit? Il en existe de nombreuses qui tiennent aux inquiétudes générales de l'heure présente, à la surcapitalisation, à la spéculation excessive qui règne autour de ces entreprises; mais il en est une plus particulière au Transvaal; judicieusement exposée par M. Fitzpatrick : « Lorsqu'on

étudie une législation, ou une taxation nouvelle, spécialement dirigée contre une industrie, écrivait cet auteur dans un mémoire publié par le Times en novembre 1902, il s'ensuit une incertitude complète et une paralysie partielle de cette industrie. Tant qu'on n'est pas fixé sur l'étendue et le caractère précis de la mesure projetée, et ensuite, tant que dure l'action de cette mesure, l'industrie en question souffre d'une manière permanente. »

Lord Milner lui-même sent tout le poids, toute la valeur de cet argument.

« Le parti le plus sage pour l'Angleterre, écrivait-il, « est de déclarer franchement, et une bonne fois, « qu'elle ne veut faire peser sur le Transvaal aucun « tribut de guerre. »

Cette déclaration, en termes aussi formels tout au moins, elle n'a pas été faite, que je sache, par le gouvernement britannique; mais on peut certainement l'induire de nombreux discours de M Chamberlain, et de celui-là même, dont je citais un passage tout à l'heure. « Cette contribution de trente millions, écrivait un de nos financiers, en le commentant, équivaut à une libération complète. Nulle autre charge ne sera imposée au Transvaal dans l'avenir du fait de la récente guerre. Le gouvernement britannique se réserve simplement le droit d'en demander une à la colonie de la rivière Orange, au cas où, plus tard, des découvertes de richesses minérales dans cette région justifieraient une semblable mesure. »

Certes ! je crois cette interprétation absolument exacte ; et même on ne peut guère raisonnablement

en supposer une autre. Mais pourquoi le gouvernement anglais ne tranche-t-il pas la question par une déclaration solennelle, courte, et définitive ? — Car, malgré tout, la confiance ne renaît pas. La petite épargne, qui seule peut faire vivre d'une manière durable une industrie, n'est plus tentée par les mines d'or. Les spéculateurs l'ont découragée. Puis, à tort je le crois, Ton doute. La crise que traverse l'Angleterre, les projets fiscaux de M. Chamberlain inquiètent l'opinion. La Grande Bretagne restera-t-elle fidèle à sa ligne de conduite? Ne sera-t-elle pas tentée, un jour, lorsque le Transvaal redeviendra prospère d'augmenter les charges financières, de réduire le gain des actionnaires à un taux qui ne représenterait plus la rémunération de leurs risques ? Telles sont les question que l'on se pose.

En présence de ces faits, les plus optimistes, ceuxlà qui de visu, comme moi-même, ont pu apprécier les ressources immenses de ce pays, en arrivent à se demander anxieusement si le Transvaal sortira prochainement des embarras économiques et financiers dans lesquels il se débat ; si l'importation de la main-d'œuvre asiatique suffira, à elle seule, pour faire renaître son crédit, pour lui procurer ces nouveaux capitaux sans lesquels il ne pourrait continuer à développer ses sources extraordinaires de richesse ; et l'on en arrive à conclure que, seul, après l'apaisement des rancunes, l'établissement du self government, en remettant l'absolue direction du pays entre les mains de ceux-là mêmes qui sont les principaux intéressés à le bien conduire, peut faire renaître une

pleine confiance, apporter au Transvaal les fonds dont il a besoin, et le lancer résolument dans la voie de ses hautes destinées.

Le Commerce.

Une des principales causes de la guerre du Transvaal, bien que nul ne l'avouât, fut la situation économique gênée dans laquelle se trouvait, et se trouve encore l'Angleterre. Pressée par des concurrents plus nombreux tous les jours, et qui lui disputent des marchés dont elle avait jusqu'à présent conservé le monopole, la Grande Bretagne se voit dans la nécessité de conquérir et de s'assurer de nouveaux débouchés. De là, l'impérialisme anglais, dont le parti conservateur s'est constitué le porte-drapeau, impérialisme qui, poursuivi à outrance, menace d'engager le pays dans une suite de conquêtes indéterminées, et de guerres sans fin.

Lorsqu'on parle de la crise économique de l'Angleterre, on s'en fait généralement une idée inexacte. Cette crise ne signifie pas que l'Angleterre voit son commerce décroître ; mais simplement qu'elle ne le voit pas croître dans les proportions où des nations rivales, l'Amérique et l'Allemagne, par exemple, augmentent le leur. Elle s'émeut fortement de cette situation, dont tant d'autres se soucieraient à peine, et, suivant en cela les inclinations de son caractère tenace et combatif, elle lutte pour y porter remède.

Aussi, dès la conclusion de la paix, l'une des premières préoccupations du ministère britannique fut-

elle d'envoyer en Afrique australe un envoyé spécial, M. Birchenough, avec mission d'étudier la situation économique du pays, et les perspectives futures du commerce anglais dans le Sud de l'Afrique. Le livre bleu contenant ce rapport fut publié dans le courant de novembre dernier. Il donne une idée extrêmement exacte de la situation respective des diverses puissances en ce qui concerne le commerce dans l'Afrique du Sud; et l'on ne peut mieux faire que de lui emprunter les grandes lignes de ce qui va suivre.

Les principaux concurrents de l'Angleterre sur le marché sud-africain sont, par ordre d'importance : les Etats-Unis, l'Allemagne, la Belgique, la Hollande et la France. Il suffira, pour apprécier le degré de vigilance et de jalousie qu'apporte l'Angleterre en tout ce qui touche le maintien de sa situation commerciale prépondérante, ;de citer le chiffre d'affaires atteint par cette concurrence étrangère. En Afrique du Sud, la Grande Bretagne et les colonies anglaises figurent pour 75 à 80 0 0, les pays étrangers se partagent les 20 ou 2o 0 0 qui restent ; et si l'on cherche le rapport existant entre la Grande Bretagne seule, et le reste du globe, on trouve 6i 0/0 d'un côté, et 38 00 de l'autre.

Ce seraient là, semble-t-il, des chiffres susceptibles de rassurer pleinement la métropole, si M. Birchenough, suivant en cela les règles de sa méthode inilexible,ne les rapprochait des chiffres précédemment atteints, en 1897. On s'aperçoit alors qu'en ce qui concerne l'Angleterre, l'importation augmenta seulement dans une proportion de 17 à 29; tandis qu'elle

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passait de i à 5 pour les colonies, et de 1 à 2 pour les pays étrangers.

Il est évident, que si la concurrence étrangère continuait à croître dans ces proportions, elle atteindrait, et dépasserait bientôt le commerce britannique.

Les causes de ce ralentissement dans l'extension du commerce de l'Angleterre sont multiples. 11 faut placer en première ligne l'apparition, sur les marchés du monde, de deux nouveaux états producteurs, dont la croissance fut gigantesque pendant ces trente dernières années. En 1870, la population de l'Allemagne et des Etats-Unis était respectivement de 41 et de 38 millions ; en 1900, elle atteignait le chiffre colossal de 56 et de 75 millions. La production de la houille suivait la même marche ascendante, passant de 32 millions de tonnes à 97 millions pour l'Allemagne, et de 42 millions à 203 millions pour l'Union américaine.

En sus de cette cause générale de ralentissement des affaires commerciales britanniques, il en existe de particulières au Transvaal. Tout d'abord, et M. Birchenough le remarque très justement, il est une catégorie de produits fort importante (étant donné Fétat rudimentaire de l'agriculture en Afrique Australe), et pour lequel l'Angleterre ne saurait lutter à armes égales. Ce sont les produits alimentaires. « Il est « impossible à l'Angleterre, dit M. Birchenough, de « satisfaire aux besoins d'un même marché. Certaines « importations caractéristiques du commerce d'une « nation seront toujours nécessaires pour satisfaire « les besoins et les goûts divers d'une population à

« éléments hétorogènes.De plus, chaque pays produc- « teur à ses spécialités qui trouvent leur place sur « tous les marchés du monde civilisé, en Afrique du « Sud comme ailleurs. »

Ces produits, contre l'importation desquels l'Angleterre ne saurait lutter avec quelques chances de succès, sont de deux sortes. Ceux que, tout ensemble, le sol et le climat constituent en une sorte de monopole pour le pays producteur : on peut citer les vins, les blés, les céréales, et autres produits alimentaires fournis principalement par la France, les Etats-Unis, l'Australie et la République Argentine ; et ceux que le pays originaire, par son expérience et sa longue pratique, arrive à produire dans des conditions telles qu'elles défient pour l'instant toute sérieuse concurrence. Il semble ressortir du rapport de M. Birchenough qu'un certain nombre d'articles fabriqués par les Etats-Unis, et quelques produits allemands rentreraient dans cette dernière catégorie.

Une curieuse constatation peut également être faite lorsqu'on lit attentivement ce rapport, c'est que tous les articles placés sur le marché sud-africain par les Etats secondaires, et que domine incontestablement le commerce de l'Angleterre, sont justement d'une telle nature qu'ils échappent presque complètement à la concurrence britannique; ainsi les vins, alcools, soieries, conserves, dentelles pour la France, beurre et margarine pour la Hollande, meubles en bois courbé pour l'Autriche, bois de charpente pour la Suède et la Norwège.

Au contraire, les articles importés par l'Allemagne

et les Etats-Unis sont en partie les mêmes que ceux offerts par l'Angleterre, et, pour quelques-uns, leur prépondérance est une véritable victoire remportée sur l'industrie nationale.

Mais une autre constatation, plus singulière encore, se révèle lorsqu'on examine cette dernière catégorie de produits; c'est que, pour nombre de ses articles, l'Amérique, par la perfection et l'ampleur de son outillage, semble occuper, en fait, une position à peu près inexpugnable, mais qu'au contraire les articles allemands, similaires à ceux de l'Angleterre, ne se trouvent pas dans cette situation, et sont susceptibles d'être progressivement éliminés. On en arrive alors à cette conclusion, que, tout en n'étant pas la principale, et la plus dangereuse concurrente de l'Angleterre, c'est sur l'Allemagne néanmoins que porteront tout d'abord les premiers efforts de la métropole, comme étant l'endroit de moindre résistance. Si, sur la généralité des marchés, il en était ainsi, il pourrait y avoir là quelques indications d'une orientation politique, sur laquelle je me propose de revenir tout à l'heure.

Et si l'on veut, maintenant, se rendre compte de l'importance du marché sud-africain pour l'Angleterre, il suffît de lire ces dernières lignes du rapport de M. Birchenough.

« En 4893, l'Afrique du Sud figurait au sixième « rang sur la liste des clients de l'Angleterre : l'année « dernière, elle a pris la deuxième place, laissant l'Amé- « rique, l'Allemagne, la France et l'Australie bien loin « derrière elle, et ne le cédant qu'aux Indes. Il n'est « pas difficile de prédire que, cette année, l'Afrique

« Australe dépassera l'Inde, et s'établira en tête de la « liste comme le plus grand acheteur du monde pour « les produits manufacturés de la mère patrie. »

L'agriculture.

Si, comme tout le fait prévoir, ces promesses magnifiques se réalisent, le commerce ne devra son extension qu'à l'exploitation indéfinie des mines d'or. Il faut toujours en revenir là, et les mines sont, en Afrique Australe, l'astre solitaire autour duquel tout gravite. Sauf les charbonnages, les autres entreprises industrielles restent infimes, et jusqu'ici l'agriculture n'a donné dans ce pays que de médiocres résultats. Il est probable que, durant de longues années encore, la situation de ce chef demeurera la même.

Ce n'est point que l'amélioration agricole du Transvaal ne soit extrêmement désirable; et, tant au point de vue politique qu'économique, le gouvernement britannique en sent tout le prix. On ne possède réellement un pays que lorsqu'on a prise sur le sol, aussi les desseins du ministère anglais sont-ils très nets ; il les affirma à plusieurs reprises : il veut faire de l'Afrique Australe un grand pays agricole.

Mais des difficultés existent, importantes et nombreuses. La peste bovine, les sauterelles, la sécheresse sont trois fléaux de l'Afrique du Sud. Les deux premiers pourraient certainement en partie disparaître ; le troisième, le manque d'eau, semble devoir être difficilement combattu.

Malgré tout, lord Milner et le gouvernement anglais

s'occupent activement de la solution du problème. M. Wiileocks, chargé d'étudier la questionne montre optimiste. Il affirme que les pluies sont suffisantes en quantité, mais qu'elles ne se produisent pas en général aux époques où l'agriculture en aurait besoin. Toute la question se résout donc, selon lui, à un emmagasinement temporaire, à un système d'irrigation artificielle.

Certes, il ne m'est point permis de discuter un semblable projet ; ma compétence, le court séjour que j'ai fait au Transvaal, ne m'y autorisent pas. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il me semble d'une réalisation longue et coûteuse. J'ai pu, je l'espère, au courant de ce volume, faire partager au lecteur l'impression visuelle que l'on ressent en traversant les plaines du Transvaal, impression de steppes stériles et desséchées, écrasées de lumière, traversées de loin en loin par un mince filet d'eau. Ce sont ces contrées qu'il s'agira de féconder en leur donnant artificiellement l'humidité qui leur manque.

Y parviendra-t-on? La chose est possible. Mais, pour quiconque a vu le pays, deux objections surgissent et demeurent. D'abord, la réalisation de ce projet serat-elle assez rapide, pour permettre aux agriculteurs transvaaliens d'éliminer, comme on le désire, la concurrence étrangère dans le sud de l'Afrique; suivrat-elle le développement magnifique, mais éphémère, des mines d'or; ensuite, la réalisation de ce projet serat-elle assez vaste, pour permettre, aux mêmes agriculteurs, de lutter avantageusement sur les autres marchés du monde avec les producteurs étrangers,

lorsque, les mines venant à décroître, les consommateurs sud-africains diminueront avec elles?

Je ne fais que poser la question ; de plus compétents que moi la résoudront ; mais la seule mention du problème n'est-elle pas dénature à produire dans l'esprit une certaine hésitation? Les hommes de Johannesburg, avec lequel j'en causais, ne doutent pas de la réussite; mais les hommes de Johannesburg, habitués à voir des merveilles inouïes, habitant une véritable cité de miracles et de prodiges, en arrivent à ne plus douter de rien. Pour eux, il est certain qu'à l'épuisement des mines l'agriculture et les affaires qui s'y rapportent auront fait tant de progrès qu'elles seront susceptibles de soutenir la ville de Johannesburg à un chiffre de 150 à 200.000 habitants: et que, plus tard même, elles porteront au loin une importante concurrence.

Il n'est pas impossible que cette supposition se confirme : on peut la croire cependant d'un taux. exagéré ; elle est à coup sûr téméraire.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement anglais ne désespère pas. Outre les terres possédées autour de Johannesburg par certaines compagnies minières, et qui s'offrent, dès maintenant, à l'activité des colons, l'état anglais fait acquisition, aux environs de Thaba- N'chu (la partie la plus fertile de l'état d'Orange), de 40.000 hectares destinés à l'établissement de nouveaux agriculteurs; Lord Milner élabore un projet d'expropriation, qui permettra de diviser la propriété dans une certaine mesure. Dans ces grandes fermes du Transvaal, qui n'ont pas moins de 5 à

10.000 acres, on taillera à plaisir. On espère (les documents anglais nous l'apprennent) que les fermiers « seront heureux de recevoir, en échange de « terres perdues pour eux, soit de l'argent, soit des << approvisionnements, soit des machines agricoles » On propose même, moyennant une soulte, de leur échanger leurs propriétés de 10 range pour de grandes fermes en Rhodésia. Ce faisant; on amoindrirait dans l'État Libre la prépondérance de l'élément hollandais.

Ces dernières espérances semblent fragiles et prématurées. D'ici deux ou trois ans, lorsque les plaies de la guerre seront cicatrisées, et que le besoin d'argent se fera moins sentir, le propriétaire transvaalien verra avec peine l'État l'exproprier d'une partie de ses domaines. Ne perdons pas de vue, en effet, que le peuple boër est un peuple éminemment pasteur, et que tout fermier considère l'étendue de ses terres comme une réserve d'avenir, lui permettant, par leur morcellement indéfini, de pourvoir à l'établissement de ses nombreux enfants.

Enfin, d'autres difficultés apparaissent du côté de la métropole elle-même. Pour coloniser, il faut des colons ; et l'Angleterre en manque, du genre, tout au moins, de ceux dont elle désire l'introduction au Transvaal.

« La Grande-Bretagne, comme le fait remarquer <( M. Paul Leroy-Beaulieu, n'a plus de population « rurale, et par conséquent plus guère d'éléments de « colonisation agricole. Les quelques émigrants ru- « raux qui s'y rencontrent encore se sentent beau-

« coup plus attirés vers les Etats-Unis infiniment « plus voisins, plus vastes, et plus fertiles. »

Est-ce à dire qu'il faille désespérer absolument de la colonisation agricole du Transvaal? Nullement. Il convient simplement de n'en pas exagérer l'importance, en montrant un optimisme disproportionné. Pour être dans ce pays d'une croissance limitée, l'agriculture ne s'en développera pas moins. A part quelques Portugais et quelques Italiens établis aux environs de Johannesburg, nul ne s'occupe de culture au Transvaal. Le Boër ne laboure guère, sauf pour lui et sa famille. Ses besoins d'ailleurs restent très limités. Dans « une journée chez le général de Wett », le lecteur a pu se rendre compte de l'existence menée par le paysan transvaalien au milieu de son veldt. Sans doute, le manque de voie ferrée, l'impossibilité d'écouler les produits agricoles n'ont pas été jusqu'à présent de nature à stimuler cette indolence. Mais on aurait tort de supposer que la seule apparition de moyens de transport suffira pour changer totalement les manières d'agir du peuple boër. Il y a chez lui des préjugés extrêmement tenaces qui tiennent à des coutumes ancestrales, et surtout à la co-existence à ses côtés d'une race inférieure à la sienne, la race noire. Les Burghers considèrent le travail manuel comme avilissant, et bien peu nombreux seront ceux qui consentiront à peiner du même ouvrage, des mêmes outils que les nègres, et surtout à coté d'eux. Circonstance beaucoup plus grave, cette dernière remarque s'applique également aux fermiers britanniques.

Si donc l'agriculture se développe, elle ne le fera que lentement, par de rares immigrants, et, longtemps encore, Johannesburg devra consommer des œufs et des légumes que lui enverront de lointains pays, à travers l'océan.

La Politique. — Constitution du Transvaal et de l'Orange. — Régime spécial. — Déclaration de M. Chamberlain. — Attitude maladroite de certains Uitlanders. — La question des langues. — Celle de l'amnistie des rebelles. — La situation actuelle des deux races. — Impossibilité d'une insurrection.

— Nécessité d'une politique libérale. — Prépondérance finale de l'élément hollandais. — Droits respectifs des deux parties antérieurement à la guerre. — Légitimité des prétentions rivales. — Impossibilité pour les deux pays de rien céder. — Fatalité de la guerre. — Bénéfices retirés par les deux parties de la guerre. — Union des Boërs, des Burghers et des Afrikanders. — L'Angleterre a conquis la liberté de ses mouvements.

— Elle a retardé l'échéance de la séparation fatale. — Elle peut la préparer au mieux de ses intérêts. — Solutions apportées aux anciens griefs des Uitlanders. — Condition des indigènes.

La Politique.

Quelle est la situation politique des deux nouvelles colonies ? Au lendemain de la paix M. Paul Leroy- Beaulieu montrait, par une fine analyse de quelques articles du traité, « que la paix, loin d'être une capitulation, comme l'avait voulu l'Angleterre, restait en réalité un compromis ». Quelques clauses verbales même, ajoutait-il, avaient du être conclues entre les chefs boërs et les hauts plénipotentiaires britanniques. Ce

37 i AU RETOUR

n'était là, bien évidemment, qu'une hypothèse ; comme on va le voir, toute la conduite postérieure de l'Angleterre envers les deux nouvelles colonies tend à la transformer aujourd'hui en quasi-certitude.

La nouvelle constitution du Transvaal et de l'Orange date du 2 août 1901. Elle fait de ces pays des colonies de la Couronne. On connaît trop les différences qui séparent les colonies de self government des crown colonies, pour que j'y insiste; ce que Ton sait moins, c'est que ces dernières elles-mêmes se subdivisent en deux catégories nettement distinctes: les unes avec un gouvernement sans conseil législatif, dont toute l'administration, la législation émanent directement du ministère des colonies à Londres, les autres avec un gouverneur assisté d'un conseil législatif nommé par lui, ou partiellement choisi par des corps électoraux restreints. Dans celles-ci, les lois sont spéciales à la colonie; elles sont promulguées parle gouverneur, après discussion par le conseil législatif, sous l'approbation du secrétaire des colonies. Le gouverneur a droit de veto. C'est cette dernière constitution qui, nominalement du moins, régit l'Orange et le Transvaal.

Je dis nominalement, car, en fait, les deux colonies jouissent en quelque mesure du self government. Ceci ressort de ce qui va suivre.

Aussitôt la conclusion de la paix, deux questions vinrent mettre à l'épreuve les intentions du gouvernement britannique. Ce furent la question de la contribution de guerre à supporter par le Transvaal, et celle de la main-d'œuvre. Sur ces deux questions, lors

de son voyage en Afrique, M. Chamberlain prit immédiatement position. « Nous ne voulons pas, s'écriaitil, d'une contribution accordée à contre-cœur. Nous ne voulons rien recevoir de vous que vous ne donneriez si vous étiez aujourd'hui une colonie de self government, comme l'expression volontaire de votre loyalisme et de votre patriotisme, et comme l'appréciation de la part qui vous incombe dans les charges, aussi bien que dans les privilèges de l'empire. »

« Je vous le dis une fois pour toutes, j'aimerais encore mieux rentrer en Angleterre les mains vides que de rapporter des arrangements extorqués à un peuple mécontent. »

Et, à la fin de juillet 1903, le ministre des Colonies, répondant à une interpellation de sir William Harcourt au sujet de la main-d'œuvre, renouvelait à la Chambre des Communes ses précédentes déclarations et s'exprimait en ces termes :

« J'ai déjà exposé la politique que j'entends poursuivre aussi longtemps que dureront mes fonctions. Chaque fois qu'un intérêt impérial marqué ne sera pas en jeu, je traiterai le Transvaal comme une colonie autonome. Le système des colonies de la Couronne devra, dans ce pays, être aussi léger que possible. Il doit laisser toute liberté à l'opinion publique, aux désirs, aux aspirations de la population ; et je n'ai pas l'intention d'intervenir dans cette question de la main-d'œuvre au Transvaal, plus que je ne le ferai pour la colonie du Cap ou du Natal. »

C'était l'exécution du programme dont M. Chamberlain fixait par avance les grandes lignes, dès le

29 juillet 1902 à cette même Chambre des Communes.

« Nous avons établi actuellement au Transvaal, disait-il, le gouvernement d'une colonie de la Couronne dans sa forme et son caractère le plus stricts. C'est un gouvernement à la tête duquel se trouve le gouverneur en sa qualité de président du Conseil législatif et du Conseil exécutif, parmi lesquels il choisit un certain nombre de fonctionnaires qui forment avec lui le pouvoir exécutif. C'est là une première mesure, mais nous avons toujours, dès le début, déclaré qu'elle ne serait pas définitive, que nous progresserions graduellement, et que la prochaine institution serait celle d'un élément non officiel, placé à côté du gouvernement officiel, qui serait au commencement composé de membres nommés par nous. Nous substituerons, dans la suite, le système de l'élection à celui de la nomination, et, après cela, rien ne nous séparera, si ce n'est les conditions du moment, de ce « self government » qui a toujours été notre but suprême. »

Ce sont là de nobles paroles, dont il ne faudrait pas s'émerveiller outre mesure. Il n'existe ni référendum, ni élections au Transvaal; on s'inspire simplement, pour gouverner, des desiderata de la population ; et parfois, nous disait-on à Pretoria, on découvre « des aspirations » là où il n'en existe guère. Toutefois, dans son ensemble, on ne peut le nier, la politique de l'Angleterre est sage et prudente. En doit-on reporter tout l'honneur à son gouvernement? Ce serait exagéré. Evidemment, nul ne doit mettre en doute les aptitudes colonisatrices et surtout admi-

nistratives de ce peuple, mais, il faut le reconnaître, dans l'espèce, la conduite du ministère anglais était toute tracée. Le parti boër et afrikander demeure trop fort en Afrique du Sud pour rester tout à fait à l'écart, et, d'un autre côté, les blessures faites à ce peuple étaient si profondes, que, dans l'intérêt général même, il fallait promptement y porter remède. De là, un ensemble de mesures plus ou moins bien appliquées, mais dont l'élaboration témoigne tout au moins du désir manifeste de relever le pays, et d'assurer la concorde : indemnités accordées pour réparer les pertes subies pendant la guerre, avances aux fermiers pour défricher leurs terres, éducation primaire et mise en apprentissage dans les écoles de culture des enfants boërs dont le père a été tué sous les drapeaux, etc., etc.

Cependant, ce serait une erreur de le croire, tout n'est pas terminé au Transvaal, et nous n'en sommes pas encore au baiser Lamourette.

Des déclarations imprudentes sont faites qui ont un retentissement pénible au cœur des vaincus. Envisageant l'établissement du self government, promis par l'article 7 du traité de paix, on affirme que ces droits auraient dû être concédés et non octroyés, et cela uniquement afin que les Boërs, par la suite, « ne pussent douter de la spontanéité des mesures magnagnimes qui seraient prises à leur égard ». Ce sont là des déclarations inutiles et, par conséquent, maladroites. 11 n'est pas jusqu'à la réception enthousiaste faite à Londres aux généraux boërs qui ne provoque d'amères critiques parmi la population sud-africaine

d'origine britannique. On prend ombrage de ces chefs, on semble redouter de leur part un pouvoir occulte. On manifeste la crainte singulière de les voir obtenir du pouvoir central, en passant par-dessus le représentant anglais en Afrique, des conditions spéciales, sans se soucier de la population loyaliste.

D'autres questions, plus importantes encore, attendent leur solution, entretiennent la méfiance et l'agitation. L'une surtout tient à cœur aux Boërs, c'est le maintien de leur langue. Ce privilège, l'article 5 du traité de paix le leur accorde : « La langue hollan- « daise sera enseignée dans les écoles publiques du « Transvaal, et de la Colonie du fleuve Orange là où « les parents le désireront. Son emploi sera permis « dans les tribunaux , lorsque cela sera nécessaire h pour que l'administration de la justice Soit meil- « leure et plus efficace. » On voit l'élasticité du texte. Chaque parti s'en empare, les Anglais pour le restreindre, les Boërs pour l'étendre. En fait, ainsi qu'on nous le disait à Blœmfontein et Pretoria, la langue anglaise a supplanté complètement la langue boër dans les affaires publiques et judiciaires. Dans les écoles, même, il faut toute l'énergie du parti afrikauder pour conserver le privilège accordé à l'idiome ancestral. Le lieutenant gouverneur ayant rejeté les requêtes de l'église réformée hollandaise au sujet de l'éducation et de la langue, le synode a même décidé d'établir des écoles libres, et organise des souscriptions à cet effet. Un jour, à Pretoria, comme nous devisions avec un ancien dignitaire du gouvernement boër, celui-ci dut nous quitter précipi-

tamment pour porter au Conseil législatif, par rentremise d'un ami, les doléances de plusieurs pères de famille burghers relativement à cet objet.

La question de l'amnistie des rebelles soulève également de grandes difficultés. En vérité, le huit janvier 1902, M. Chamberlain, répondant à une adresse des délégués boërs, déclarait que, lors des pourparlers de Vereeniging, il n'avait été fait aucune allusion à une amnistie; que le gouvernement avait les mains libres ; mais cette précipitation à s'en défendre officiellement tendrait à faire croire qu'une promesse, vague tout au moins, avait été formulée à ce sujet. Ce qui confirmerait l'existence de cette supposition c'est la ténacité apportée par les Boërs à en réclamer l'exécution. A notre arrivée à Vryheid, on l'a vu plus haut, une lettre du général Botha nous annonçait qu'il ne pouvait nous y rejoindre. Il se rendait en toute hâte à Pietermaritzburg pour conférer avec les autorités anglaises de cette importante question.

Quoi qu'il en soit, ce sont là des difficultés passagères, auxquelles le temps apportera probablement une solution satisfaisante. Bientôt, lorsque les haines les plus vives se seront apaisées, les deux pays, avec le self government, rentreront dans la liberté. Quelle sera alors la situation de l'Afrique du Sud? Certainement, tout en vivant en paix et quoique rapprochés, les deux partis anglais et hollandais ne se seront pas complètement fondus. Dans chacune des colonies, on les retrouvera en présence. Si, comme tout le fait prévoir, l'émigration britannique s'accroît encore au Transvaal, la majorité appartiendra aux Anglais dans

cet état, comme elle lui appartient déjà au Natal. L'Orange, pays essentiellement agricole, demeurera sous l'influence hollandaise. Il en serade même dans la colonie du Cap, où l'Àfrikander Bund, d'ici quelques minées, reprendra probablement l'avantage. En définitive, dès la proclamation du self government, deux états sur quatre seront politiquement déjà entre les mains des Burghers.

La situation actuelle des deux races.

Ceci m'amène tout naturellement à examiner la situation actuelle des deux races en présence. On s'en fait généralement en Europe une idée fausse. Les uns imaginent les Boërs comme complètement écrasés, annihilés; les autres, au contraire, comme frémissants sous le joug, prêts à prendre les armes à la moindre occasion. Rien n'est plus inexact. La vérité réside en un juste milieu.

Certes, il existe un vieux parti religieux et fataliste dans les deux ex-républiques, très enclin à considérer l'issue de la guerre comme un jugement divin, comme quelque chose d'intangible ; mais à côté de ce parti se meut tout un groupe de jeunes hommes énergiques et décidés, très résolus à conserver, à travers toutes les vicissitudes que traverse leur patrie, l'indépendance absolue de leur race.

Est-ce à dire qu'une insurrection est probable? Nullement; du moins, il faudrait, pour qu'elle se produisit, des circonstances tout à fait exceptionnelles. J'ai,

dans une note rédigée à Pretoria 4, examiné succinctement les causes qui, pour le moment, empêchaient tout soulèvement dans ce pays : l'extrême division des vaincus, leurs rancunes, enfin l'absence de gouvernement central. Il y faut ajouter la prohibition absolue de vente ou de transport d'armes dans le sud de l'Afrique, prohibition dont le lecteur a vu, à notre arrivée à Cape Town, une manifestation légèrement ridicule. Ce que les Boërs n'ont pu faire quand ils étaient organisés, comment songeraient-ils à le tenter dans l'état dispersé et d'abandon où ils se trouvent? A l'heure actuelle, on doit s'en convaincre, ce pays n'apporterait aucune aide aux nations européennes en conflit avec l'Angleterre ; il ne pourrait que profiter des circonstances, et n'interviendrait, avec quelque chance de succès, que lorsque la puissance britannique aurait été complètement abattue.

D'ailleurs, il ne faut ni diminuer, ni exagérer l'antagonisme existant entre les deux races. « Ce que les Boërs veulent avant tout, nous disait-on à Cape Town, c'est leur indépendance ; toute autre souveraineté que la souveraineté britannique leur serait également odieuse, plus insupportable peut-être. » Observation que semblent confirmer les faits. Les Boërs, qui avaient été s'établir à Madagascar, ont quitté cette colonie; ceux qui avaient émigré dans l'ouest africain allemand sont revenus au Transvaal.

Ainsi donc, si, d'ici une dizaine d'années, la Grande- Bretagne n'a pas de complications extérieures qui mettent sa situation prépondérante en péril, elle a

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