Pajze
beaucoup de chances pour conserver le Transvaal sous sa domination; mais elle ne le conservera, à coup sûr, qu'à certaines conditions, et par une politique prudente et sage.
« La conduite des Boërs est correcte, écrivait en « 1902 M. Paul Leroy-Beaulieu, elle est conforme à « leur acte de soumission, mais leur état moral n'est « nullement modifié, ils gardent leurs espérances et « leurs aspirations. » On ne peut, à distance, juger plus exactement d'une situation, qu'il me fut donné d'apprécier dans le pays même. « Nous ne désespérons « pas, nous disait-on là-bas. Nous ne pouvons au- « jourd'hui que sauvegarder notre langue avec le sen- « timent de notre nationalité ; l'avenir fera le reste, il « travaillera pour nous; » et faisant allusion aux treks, a la proclamation de Shepstone, on ajoutait : « Nous « avons déjà connu des temps plus durs, ou tout au a moins semblables. » — Cet état d'esprit, les Anglais ne l'ignorent pas, et le plus emporté, le plus fougueux, le plus volontaire de leurs impérialistes, M. Chamberlain, en prend nettement son parti : « Nous ne dési- « rons pas que les Boërs, nos anciens ennemis, s'é- « criait-il, rompent avec leurs anciennes traditions; « nous souhaitons au contraire qu'ils conservent les a meilleurs traits de leur race. »
Ces sentiments robustes et durables, ne devait-on pas les attendre de ces hommes à l'âme profonde, de ces combattants religieux et graves, dont M. de Kersauson traçait sur le vif, au moment de leur reddition, un si admirable tableau ?
« Et voici le spectacle qui nous attendait à
« Zoerwater. Les feux du camp éteints, nul n'ayant, « dans l'angoisse affreuse de cette minute, songé à « les rallumer. La foule de nos braves combattants, « enfants de 14 ans, hommes forts et robustes, vieil- « lards septuagénaires vibrants encore d'ardeur « patriotique ; tout ce monde errant , morne, muet, « s'assemblant devant la porte du général, dans l'at- « tente de l'arrêt de vie ou de mort. Et le général « Smuts franchissant cette porte, et prononçant les « paroles fatales ; et alors, le désespoir poignant de « tous ces hommes jeunes ou vieux, dont les uns « tombent sans connaissance, tandis que les autres « sanglotent, que d'autres encore blasphèment et mon- « trentle poing au ciel dans des gestes furibonds. Puis « le discours explicatif du général, puis les harangues « pathétiques du pasteur essayant de réconforter « ceux qui l'écoutent, la poitrine encore secouée par « les sanglots, en leur affirmant que, malgré les appa- « rences,nos sacrifices ne seraient pas vains, et que le « jour de la réparation luirait. »
A Pretoria, lorsque nous entendions, de la bouche du général Smuts, lui-même, l'émouvant récit de cette reddition, notre émotion était intense ; et tous trois, nous nous disions que de tels souvenirs ne pouvaient tout à coup disparaître; qu'avec le temps ils étaient tout au plus susceptibles de s'atténuer.
D'un autre côté, si Ton considère l'avenir limité des mines d'or, la médiocrité du sol incapable défavoriser une puissante immigration britannique, ne doit-on pas considérer la prépondérance future de l'élément
boër comme infiniment probable, et la prédiction suivante comme pleinement justifiée : « Les Boèrs continueront à régner, en fait, dans l'Afrique du Sud; leur rusticité, leur simplicité de mœurs y referont une population conservant sa langue, ses traditions et ses souvenirs. Ils verront successivement se gonfler, puis se vider les villes d'or; les contremaîtres et employés d'usines, les commis de banque et de commerce d'origine britannique afflueront, puis disparaîtront vers la côte, et refranchiront l'océan. »
« Aussi, le meilleur moyen pour la Grande Bretagne de maintenir l'Afrique Australe parmi ses colonies, d'y conserver la suzeraineté, c'est de ne pas s'opposer à l'inéluctable, c'est-à-dire à l'acquisition de la prépondérance graduelle par l'élément le plus vigoureux, le plus acclimaté, le plus prolifique. Si l'Angleterre revient ainsi à ses traditions de libéralisme, peut-être le drapeau de l'Union Jack flottera-t-il encore longtemps sur les plateaux de l'Afrique du Sud. Le lien avec la métropole deviendrait alors de plus en plus nominal. Autrement la rupture dans le courant du xxe siècle serait certaine. »
Hypothèse qu'à première vue admet le raisonnement, et dont l'exactitude apparaît plus grande encore à quiconque revient de ce pays. Et ce n'est pas une mince consolation de constater que, dans ces contrées si longtemps troublées, l'avenir, l'intérêt des deux races en présence réside aujourd'hui dans le calme et dans la paix.
Au temps seul, il appartiendra de prononcer entre elles.
Les droits respectifs des deux parties antérieurement à la guerre.
Doit-on conclure de cette situation nouvelle que les choses eussent pu jadis se passer ainsi ; que la paix aurait dû n'être jamais troublée, et que, dans le conflit qui déchira si longtemps l'Afrique du Sud, Tune des deux parties avait complètement tort, et l'autre absolument raison ; je ne le crois pas.
Sans aller jusqu'à prétendre, comme le veut Proud'hon, « que, partout et toujours, la guerre est une « forme de procédure qui, par elle-même, n'engendre « aucun droit, mais qui constate un droit préexistant, « le met en évidence, le sanctionne par la victoire, et a lui adjuge ses conclusions en faisant cesser, par la « suprême raison de la force, l'antagonisme de deux « peuples » ; il faut bien admettre cependant qu'il est de certaines situations que, seul, le glaive peut trancher, où seul il est capable de faire apparaître la légitimité de l'une des prétentions rivales. Tel est le cas en Corée aujourd'hui, tel était le cas en Afrique du Sud hier, où deux races, également tenaces et résolues, se disputaient pied à pied, avec des titres égaux, la prépondérance politique et la suprématie du sol.
A la vérité, les Boërs n'avaient qu'un droit à faire valoir, mais un droit sérieux, réel, celui du premier occupant, « celui de quiconque établit, au milieu de la barbarie, un premier rudiment de civilisation » . Par deux treks successifs, ces rudes pasteurs avaient
envahi les hauts plateaux de l'Orange et du Transvaal, ils en avaient chassé les nègres ou les avaient asservis, puis s'étaient installés dans un pays immense qu'ils occupaient nominalement, mais dans lequel, en réalité, perdus, disséminés, flottant en petit nombre sur de trop vastes espaces, ils étaient plutôt simplement campés.
Tant que les ressources médiocres de ces nouvelles contrées furent en rapport avec la faiblesse numérique de la population, le droit exclusif, privatif, que s'arrogeaient les Boërs d'occuper et de gouverner le pays ne leur fut pas vivement discuté ; mais le jour, où d'immenses trésors vinrent prouver que le Transvaal pouvait subvenir aux besoins de plus nombreux émigrants, des prétentions rivales s'élevèrent ; et la situation changea. Une grande puissance voisine, l'Angleterre, dont les nationaux mettaient en valeur les richesses minières du Transvaal se fit un titre de cette exploitation. Elle prétendit en faire découler un droit au moins égal, sinon supérieur, à celui des Burghers. Elle affirma sa volonté de gouverner ce pays que les Boërs avaient, il est vrai, ouvert les premiers à la civilisation, mais dont elle seule pour le moment, prétendait-elle, était capable de faire jaillir toute la richesse.
Telles furent, sous les allégations menteuses, et les motifs futiles de la diplomatie, les raisons profondes, philosophiques de la lutte, la nature réelle des deux droits en présence. Peut-être n'auraient-ils pas été suffisants toutefois pour [susciter la guerre, si, de la situation ^économique nouvelle du Transvaal, des
causes plus prochaines, plus tangibles, plus actuelles de conflit n'étaient tout à coup résultées.
Dès la découverte des mines d'or, une émigration européenne considérable se précipita, s'engouffra dans les solitudes de l'Afrique Australe. Cette émigration était en majorité hostile à l'Angleterre. Avec le groupe hollandais, l'un des partis les plus puissants qui la composaient se trouvait être le parti allemand, qui, fidèle aux doctrines pangermanistes, se plaisait à reconnaître dans les Boërs des frères, éloignés il est vrai, mais de même race et d'aspirations analogues.
L'activité politique de l'Allemagne en Afrique du Sud ne datait pas d'ailleurs de cet exode. « En 1884, « en annexant le Damaraland, M. de Bismark, visait, « écrit M. Pierre Leroy-Beaulieu, une grande exten- « sion à Tintérieur, extension qui, à travers le désert « de Kalahari et le Bechuanaland, aurait porté les « Allemands jusqu'aux frontières du Transvaal. Un « vaste empire colonial germanique s'étendant du « Zambèze au fleuve Orange aurait réduit l'Angleterre « à ne posséder que l'extrême-sud du continent. » On sait comment Cécil Rhodes devança ces projets en faisant signera Lobengula, roi des Matebelés, un traité de suzeraineté, puis en annexant administrativement les territoires inoccupés qui s'étendaient jusqu'au Zambèze, et forment aujourd'hui la Rhodésia.
Ainsi donc, comme dans la basse Egypte, nous voulûmes l'exécuter plus tard, les Allemands, dès cette époque, avaient tenté de couper la route aux Anglais dans l'Afrique du Sud ; mais la Grande-Bretagne leur
avait infligé la même humiliation que nous subîmes à Fachoda, et que, plus discrets, moins impressionnables, ils supportèrent en silence.
Mais voici que, par le fait de découvertes minières au Transvaal, le danger, écarté en 1884, renaissait, plus imminent, pour l'Angleterre. Un gouvernement pauvre, sans budget, sans puissance offensive, se transformait tout à coup en un puissant état. Les intrigues des puissances antagonistes s'y faisaient jour. Une nation, en Afrique Australe, devenait capable de mobiliser des armées, qui se trouvait être, en outre, de par ses éléments constitutifs, un appui moral considérable pour la race rivale des Anglais dans leurs colonies voisines. De plus, sa situation géographique lui permettait de menacer à la fois les possessions britanniques du sud et celles de l'ouest. Le Transvaal et L'Orange hostiles barraient la route du Cap au Caire.
Ainsi donc, deux causes semblaient justifier pour l'Angleterre un recours aux armes. D'abord l'exploitation du sol, la production de la richesse du pays dont elle avait le monopole ; ensuite l'accroissement d'un état susceptible de menacer sa prépondérance. En soutenant la guerre, elle pouvait croire revendiquer un droit, comme exercer une défense.
Mais faut-il décider, comme l'écrivait récemment un brillant publiciste *, que le Transvaal devait reconnaître ces prétentions, que le vieux président Kruger à perdu son pays en ne se soumettant pas à