CHAPITRE PREMIER De Pauillac à Dakar
Bordeaux. — Petit incident. — Le Concordia va partir et nous rester. — Un avant-goùt du capitaine. — Embarqués. — Portrait de mes deux compagnons. — Silhouette du Commandant. — Départ de Pauillac. — Le Concordia. — La Garonne. — Le pilote nous abandonne. — « La mer flambe de partout ». — En pleine mer. — Forte houle. — Le mal ridicule. — Impression de roulis. — La malle voyageuse. — Les côtes du Portugal illuminées. — Le temps se calme. — L'embouchure duTage. — En rade de Lisbonne. — Impression d'ancrage.— Nous débarquons. —Déconvenue du Commandant.— Mardi-gras. — Le carnaval à Lisbonne. — Lendemain de fête. — Description de la ville. — Quelques types.— Notre influence. — Les Français à Lisbonne. — A bord. — L'embarquement des marchandises. — Le départ de la reine. — Nous quittons l'Europe. — Encore le cœur à l'envers. — Le journal de bord de Paul. — Toujours du roulis. — La con-
fection d'un engin de pêche. — La houle s'apaise. — Impression de glissement. — Je deviens marin. — Entre les Canaries. — Les crépuscules des tropiques. — Dans la région des alizés. — En travers du Sahara. — Un paquet de mer. — Splendide coucher de soleil. — Des poissons volants tombent sur le pont. — Inspection et tonte des moutons.
Vendredi, 20 février 1903.
Me voici à Bordeaux, première étape de ce longvoyage. J'y suis arrivé ce matin à six heures, par un train bondé, dans un compartiment complet, au milieu de senteurs indéterminées, quoique nauséabondes. L'air grincheux, je dormais assis, recroquevillé dans un coin, chapeau mou sur le nez, menton sur mon gilet, parfois réveillé en sursaut par une vigoureuse calotte que m'adjugeait libéralement mon dossier (ceci lorsque le train s'arrêtait trop brusquement dans une gare). Conséquence : je suis fourbu.
Je vous épargnerai la description de Bordeaux. On la trouve tout au long dans Bœdeker et dans V. Hugo. Ce sont là deux mauvaises compagnies pour un débutant tel que moi. Vous relirez ces descriptions comme je viens de le faire moi-même ; Tune est fort belle, l'autre exacte. Mérites divers, vous choisirez.
Aujourd'hui, pour commencer notre voyage, nous avons eu une petite alerte assez insignifiante ; le bateau faillit partir, et nous rester. En quelques mots, voici l'affaire : tranquillement, nous rentrions de notre tournée dans la ville, lorsqu'un groom de l'hôtel, reluisant, galonné, nous rattrape dans l'escalier et nous hèle. C'était une dépêche de Pauillac. Inquiets, nous l'ouvrons, nous la déchirons plutôt... Voici sa
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teneur : « Concordia lève l'ancre, soyez Pauillae aujourd'hui cinq heures ». Hélas! Il en était à ce moment quatre et demie. Impossible de rejoindre. Nous courons au bureau des Chargeurs. Là tout s'explique. On téléphone, et dix minutes plus tard l'agent nous revient avec une bonne réponse : le Concordia nous attendra, la dépêche n'émanait que du capitaine. C'est un vieux loup de mer, excellent marin, mais qui, parait-il, raisonne trop bien. Fort logiquement, il conclut qu'un bateau étant fait pour naviguer le sien ne doit pas rester à l'ancre. En conséquence, nous dit-on, ce brave homme a l'horreur du sol, il le méprise. Son idéal serait un port où Ton pourrait toujours appareiller et ne jamais atterrir. Je crains fort, s'il en est ainsi, qu'il ne réalise jamais son rêve, sauf le jour, toutefois, où Tarascon sera devenu port de mer.
Demain, le Concordia doit partir sans faute, à la première heure — Somme toute, une petite, toute petite émotion. Vraisemblablement, nous en verrons bien d'autres.
Samedi, 21 février 1903 (abord du Concordia, 1 heure de l'après midi).
Je ne me croyais pas si bon prophète. — Décidément ce départ ne voulait pas s'effectuer. Si j'avais eu le moindre grain de superstition, je ne me serais pas embarqué, tant il y eut de retards et d'accrocs jusqu'à notre arrivée à Pauillae.
Enfin, je navigue ; j'ai pris location sur ce bateau pour un mois. Je ne le quitterai qu'à Cape Town.
Hier, comme il était prévu,j'ai trouvé à l'hôtel mes deux compagnons, l'un Paul Dubray, un ami de vieille date, voyageur dans l'âme, vieux loup de terre et de mer, pour lequel l'ancien et le nouveau continent n'ont plus de secret; l'autre, au contraire, Fernand Delacour, novice dans l'art de la navigation, mais qui rachète cette inexpérience maritime par une taille de tambour major. Chef de notre mission, il le mérite et le paraît. Tout à l'heure, lorsque, placé entre Paul et moi, il nous présentait au commandant, on l'aurait pris pour un officiant flanqué de ses deux enfants de chœur.
Donc, ce matin, après une heure de voiture, une autre heure de chemin de fer, dix minutes d'insupportables trépidations sur la plate-forme d'une vieille machine sans tender, de forme hétéroclite, rouillée, délabrée, inquiétante, où l'on nous empila pèle mêle, nous e.t nos bagages, nous arrivâmes aux appontements delà compagnie des Chargeurs. La longue coque noire du Concordia, sa cheminée jaune inclinée dominaient les quais. On entendait cracher ses soupapes. Il semblait nous faire signe d'accourir.
A terre, le commandant nous attendait. C'est unpetit homme d'une quarantaine d'années, maigre, souple, nerveux, haut en couleur, aux yeux mobiles, à la moustache courte, acérée. Il porte la barbiche en pointe, sa casquette plate sur les sourcils, et ne tient pas en place. Rapidement, il nous serre la main, nous pousse l'un après l'autre sur la longue planche flexible qui joint son navire |à la terre ferme, puis s'embarque le dernier. Je ne jurerai point que ses deux
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pieds avaient quitté le sol, lorsqu'il commanda la manœuvre de départ.
A partir de Pauillac, le fleuve s'élargit sans cesse. Sous le brouillard léger qui blanchissait encore sa surface, il glissait ce matin-là d'un seul bloc, et sans un flot, vers la mer. Nous virions de bord; le bateau se déplaçait en tournant, mais avec une telle lenteur, et dans un tel calme, qu'il nous paraissait immobile. Les grands appontements noirs nous quittaient comme si quelque force invisible les eût détachés de notre bord. J'étais obligé de réfléchir pour m'apercevoirdu mouvement.
Le navire qui nous emporte ainsi s'appelle le Concordia.
C'est un cargo de 3.300 tonneaux, il fut construit en 1890 et file de dix à onze nœuds par temps calme. La grande salle qui servait d'hôpital, située à l'arrière, juste au-dessus de l'hélice, fut divisée en quatre par une cloison en forme de croix. Nous en occupons les deux cabines antérieures. A quelques mètres de nous, sur le pont, sont parqués nos cent moutons > et comme tout a été nettoyé, gratté, lavé, verni, remis à neuf, notre logis s'emplit d'une odeur indéfinissable, comme celle d'un atelier de peinture, qui, de temps à autre, servirait d'étable. L'électricité en est absente- L'oscillation légère des lampes à la Cardan vous avertit, dès l'arrivée, que tout ici, même le sol, est mouvant.
Cependant nousavançons toujours. Le fleuve devient
immense ; les rives, où de grandes falaises ardoisées vaguement apparaissent, reculent et pâlissent. Nous passons avec lenteur, majestueusement, devant les derniers crus fameux du Médoc. Bientôt, à bâbord, se dessine la pointe de Grave et lui faisant vis-à-vis Royan qui, dans Féloignement, se montre comme une bande blanchâtre, au bas d'une colline grise, sur la surface de beau plane.
A ce moment, nous déjeunions sur le deuxième pont, dans la cabine du commandant, immédiatement au-dessous de la passerelle. Le navire commençait à rouler. Les objets suspendus au plafond se balançaient faiblement. — A onze heures, le pilote descend, déclare que le temps ne lui permet pas de nous accompagner dans les passes; il réclame sa feuille de route. La mer flambe de partout, dit-il, avec cet accent bordelais qui chante et martèle toutes les syllabes. Je me retourne et le regarde. C'est un grand diable, qui, de sa corpulence, emplit l'embrasure de la porte; sa tète en effleure le linteau. Comme le roulis s'accentue, on voit paraître et disparaître la ligne de l'horizon dans les deux carrés lumineux qui restent libres sur ses épaules. Le commandant sort, n'objecte rien, monte sur la passerelle, prend la direction du navire. On stoppe, notre homme débarque ; nous repartons.
Cependant une longue bande bleue monte insensiblement à l'avant du navire. La voici au ras de la proue, elle dépasse le beaupré, et tout à coup, à gauche, à droite, envahit tout l'horizon : c'est l'océan,
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nous franchissons les passes. Çà et là quelques rochers émergent, noirs sur l'eau bleue, comme sertis par l'écume blanche. La pointe de Grave, que nous apercevons encore à barrière, nous apparaît maintenant comme une lame plate, blonde, que gravit infatigablement la mer de ses larges nappes étendues et ruisselantes, et bientôt, l'embouchure de la Garonne ellemême n'est plus qu'un long ruban jaune qui s'enfonce h perte de vue dans les terres.
À midi, nous voguons au large. Derrière nous les côtes roussâtres se sont encore abaissées- Elles salissent un instant l'horizon comme des traînées de vapeurs, puis elles s'effacent, et disparaissent.
Le temps s'annonce rude, la mer grosse, de violents orages ont eu lieu dans l'ouest, et les derniers remous de ces tempêtes viennent aujourd'hui s'engouffrer et mourir dans l'échancrure de notre golfe. De cent mètres en cent mètres, toutes parallèles, accourant des plus lointains infinis, les crêtes amincies, verdâtres, à peine frangées d'écume des longues houles de l'océan s'avancent contre nous, comme des murs. Entre elles, se creusent, s'affaissent de grandes nappes glauques d'une eau remuée et limoneuse. Incessamment, le navire s'enlève et retombe. Nous sentons passer sous nos pieds l'immense gonflement de la mer.
Le vent souffle à tribord, rabat la fumée de notre vapeur, l'effiloche, l'étalé sur la surface de l'eau, à quelques mètres du bastingage. Parfois, une vague plus haute en vient heurter un flocon et l'engloutit. L'avant du Concordia écrase les lames, puis les'dis-
perse. Les embruns volent sur le beaupré, changés par les rayons qui les traversent en gerbes d'arc-enciel. Nous voyons la poupe et la proue monter et descendre alternativement, comme le fléau d'une balance. Parfois, un léger temps d'arrêt, l'hélice sort de l'eau avec un ronflement de tempête, jette à l'arrière une auréole d'écume, replonge, et nous pousse à nouveau. Un vol de mouettes nous environne. Dans ce tournoiement d'ailes blanches, sous l'éclatante lumière de ce ciel bleu, le navire, secoué en tous sens par les flots roulant et tanguant à la fois, semble suivre les interminables lacets d'un huit invisible et gigantesque.
Lundi, 23 février (10 heures du soir).
J'éprouve aujourd'hui l'horrible sensation du mal de mer. Dans mon estomac, c'est un soulèvement, dans ma tète un vertige, dans mes yeux un éblouissement. A peine, puis-je rédiger ces quelques notes. Ce malaise me prit avant-hier ; il ne m'a pas encore complètement abandonné.
Dès ses premières atteintes, j'ai dû rentrer précipitamment dans ma cabine ; je n'ai pas eu la force de me dévêtir ; je me suis jeté tout habillé sur mon étroite couchette, laissant mon hublot grand ouvert. Mon compagnon, qui me faisait vis-à-vis, se trouvait être aussi peu vaillant que moi, et nous sommes restés toute la nuit inertes, la tête enfoncée dans l'oreiller, indifférents aux choses extérieures, comme morts
Vers minuit, nous étions réveillés en sursaut par les tremblements furibonds de l'hélice ; à chaque instant, ses ailes sortaient de l'eau. Le vaisseau roulait
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extrêmement. Les parois de notre cabine prenaient des inclinaisons fantastiques, les lampes à la Cardan, pour conserver la verticale, se déplaçaient brusquement dans leurs montures de cuivre, et nous étions jetés dans notre couchette, tantôt sur un côté, tantôt sur l'autre. La malle de mon compagnon s'était détachée des amarres qui là fixaient sous son lit. Elle sortait subitement, traversait la largeur de la cabine, venait heurter les objets placés sous mon sommier, et rentrait à nouveau dans son trou comme un gros chien. Titubants, il nous fallut mettre pied à terre pour la maîtriser : nous y parvînmes à grand'peine.
Ce fut seulement, aujourd'hui, à trois heures que j'ai pu vaincre cette espèce de torpeur indéfinissable qui m'engourdissait. Le docteur me prit par un bras, Paul (un vrai marin) par l'autre ; tous deux me portèrent ainsi à travers le pont, jusqu'à la passerelle, où je me trouve en ce moment.
L'air vif m'y fouette le visage, il ranime ma pensée, me permet d'écrire. La mer se calme, mais le navire roule encore. La température est douce, le temps clair, le zénith constellé, et comme nous approchons des fêtes du carnaval, de grands feux de joie allumés la bas, sur les côtes invisibles du Portugal, semblent briller au bas du ciel comme de plus grosses étoiles.
Mardi, 24 février 1903. — Lisbonne, hôtel de l'Europe.
Le Concordia entra ce matin à neuf heures en rade de Lisbonne par une mer paisible, sous un soleil éclatant.
Dès l'aube, je suis monté sur la passerelle. Le vent
était tombé pendant la nuit, il soufflait légèrement de l'arrière, et bien qu'au loin l'océan fût encore parsemé de larges plaques d'écume blanche, ses grandes vagues s'aplatissaient, se mêlaient, se suivaient plus mollement et sans heurt à mesure que nous approchions des côtes du Portugal. À huit heures, elles s'étaient fondues en une même ondulation, lente, légère, et monotone qui s'enflait indéfiniment sur toute la surface de la mer.
Nous côtoyions en ce moment à bâbord une file de collines d'un vert franc et vif, ce vert des prairies de France encore mouillées par une récente averse. Ce d 'vait être là le lieu de villégiature des riches Lisbonn lis, car on voyait étinceler des centaines de villas à m'-côte et sur la plage. Parfois la grande tète étoilée d'un palmier nous avertissait déjà du voisinage de l'Afrique. Quelques instants plus tard, la dentelure noire du vieux château de la Penha, aujourd'hui résidence royale d'été, nous apparut, perché sur un pic, entre deux escarpements; puis un autre promontoire s'avança, glissa rapidement à notre droite, comme une toile de décor, et nous ferma l'horizon. Un large chenal s'ouvrit devant nous. Nous entrions dans l'embouchure du Tage.
Au loin, on devine, brouillées par la brume matinale, les coques noires, les matures frêles des navires ancrés en rade. A neuf heures, nous passons lentement au milieu d'eux. Très blanche sous le soleil, la ville de Lisbonne s'étage sur les coteaux à notre gauche; la tour de Bellem, construite sur une langue de sable
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s'approche, grandit, tourne, disparaît. Le vaisseau file, un flot léger bruit doucement à sa proue ; les deux gros renflements que notre marche laisse à la surface des eaux s'écartent de nos bords sans écume.
Sur le navire, au contraire, c'est tout le tumulte de l'arrivée, on relève les mats de charge, on découvre les soutes, quatre matelots se tiennent à l'avant pour la manœuvre de l'ancre. Parfois, quand tout ce bruit s'apaise, on entend le commandant sur la passerelle jeter un ordre bref, ou trouer le silence d'un aigre coup de sifflet. Tout à coup, avec un son de crémaillère, la chaîne de l'ancre se déroule sur son treuil, file au long du bord ; sous son frottement rude on sent vibrer le bastingage; puis le cabestan s'arrête, un choc court se produit, l'ancre touche, la chaîne s'écarte, se tend en tremblant, et le navire devient immobile.
Alors des quantités d'embarcations que nous ne distinguions pas tout à l'heure accourent sur la rade en convergeant vers nous. Ce sont des remorqueurs traînant leurs chalands, des barques à rames où l'on voit verdir des légumes. Voici le canot de la santé, et derrière lui un autre petit vapeur portant à son mat le pavillon des Chargeurs à Cinq étoiles. C'est l'agent de la compagnie qui vient à bord. Le commandant nous présente à lai. Nous profitons de son départ pour gagner Lisbonne, et nous voilà tous trois à bord de la chaloupe, courant parmi tous ces gros vaisseaux ancrés, comme une petite souris rapide au milieu d'énormes mastodontes. Cinq minutes de trajet, puis l'on débarque; à dix heures nous sommes ici.
Mercredi, 25 février 1803. Lisbonne, 8 heures du soir.
Nous devions partir ce matin dès l'aube, mais il y eut contre -ordre. Notre navire prend 6.000 tonneaux de vin pour Lourenço-Marquès. Il n'appareillera que demain à dix heures. Le commandant, hier, en nous apportant cette nouvelle, avait à la fois la mine heureuse et déconfite. 11 n'aurait été véritablement satisfait que si les 6.000 barriques s'étaient rangées d'ellesmêmes, instantanément, dans la cale, comme par miracle.
Hier, et toute la journée d'aujourd'hui j'ai couru les principales rues de la ville, et résultat : je ne connais pas Lisbonne. La ville est enfouie sous les drapeaux, les banderolles, les arcs de triomphe. Sous ces oripeaux c'est une capitale quelconque. Rien, je vous assure, ne ressemble plus au carnaval de Lisbonne qu'un carnaval partout ailleurs. Dans les rues, même grouillement, même entassement sur les balcons, et surtout même banalité désespérante des gens du peuple endimanchés.
Cependant, hier, après midi, en remontant VA venida da Liberdade (les Champs Elysées de Lisbonne) nous avons croisé quelques paysans des environs portant leurs costumes nationaux, mais la cohue était telle qu'ils se perdirent dans la foule avant que j'aie pu les analyser.
Quant au cortège, il fut plus désespérant encore. Quelques voitures fleuries de demi-mondaines, des officiers bruns et mouslachus qui font valoir leurs
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gants, leur cheval, ou leur torse; surtout d'innombrables chariots enrubannés qui ne sont que des réclames de pots de cirage ou de boites de fruits confits. Voilàce qu'il nous faut admirer; et Ion se presse, on se bouscule, que dis-je; on s'extermine même pour s"extasier en fin de compte, sur quoi? sur une grande botte traînée par deux rosses, un nègre de carton dont on coupe la barbe avec un rasoir mécanique, un moulin à café, le meilleur, le plus perfectionné des moulins à café, si j'en crois la pancarte alléchante. Rentrons à l'hôtel, de grâce; du moins j'y vais savourer les douceurs d'une large lit, où je pourrai dormir les bras en croix, à mon aise. Trois jours de mal de mer vous font apprécier ce confort. Croyez-le.
La matinée d'aujourd'hui fut prise presque tout entière par les démarches d'usage, chez le consul, à l'ambassade, où j'attendais des lettres, etc.. J'ai reçu celles du Colonial office. Il y en a trois, ellesportent la signature de lord Lansdowne lui-même, s'il vous plaît. Chacun de nous se voit accrédité auprès du gouverneur du Transvaal, du Xatal et du Cap. ?sous voici devenus de grands personnages.
Je sors ; la ville est encore souillée par les innombrables fils des serpentins, on les voit pendre des fenêtres, des balcons, des toits, de partout. Leurs réseaux multicolores s'enchevêtrent dans les arbres, comme les mailles de grands filets déchirés. Le pas s'assourdit sur une couche épaisse de confettis, Lisbonne n'a pas encore repris son aspect normal, c'est
évident, mais du moins les rues sont praticables, la cohue a disparu, Ton peut faire quelques remarques générales, et les voici: Les maisons sont hautes, cinq ou six étages d'ordinaire, garnies d'une grande quantité de balcons en fer léger. Chaque croisée a le sien. On a crépi leurs murs avec des plâtres de couleur. La nuance en est douce, atténuée, très rarement criarde. Je m'arrête, je regarde la rue en enfilade. Deux rangées de hautes maisons zébrées, bariolées. Vu ainsi, chaque immeuble n'est plus qu'une bande de teinte différente qui tombe verticalement sur le trottoir.
Peu de couvertures en ardoise, en zinc, mais en revanche beaucoup de tuiles mécaniques, surtout de. ces tuiles rondes comme on en trouve tant en Italie, qui, placées sur les toits, jointes les unes aux autres, ressemblent à des rangées de tuyaux rouges. La ville devient montueuse, escarpée. Je grimpe et dégringole sans cesse. Des collines s'étagent couvertes de villas. Vue ainsi de haut, la mer s'étend au loin comme un rideau. Je traverse des parcs plantureux avec cèdres, eucalyptus, palmiers, etc. La flore semble être ici extrêmement riche. On y doit trouver tous nos arbres d'Europe et la plupart de ceux d'Afrique . J'ai vu ce matin au marché des légumes superbes, de beaux choux ronds comme des globes, des feuilles de salade longues, souples, comme des palmes, enfin des petits radis rouges, gentils à croquer, c'est le cas de le dire. Vous paraîtrais-je trop dithyrambique ? Songez qu'il y a dans mon admiration l'effet d'un jeûne de deux jours, le souvenir d'une certaine cuisine aux oignons, puis embarquez-vous, je vous
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prie, et vous saurez alors comment Ton peut s'extasier sur la splendeur des carottes.
À mon retour, je croise quelques types originaux. Une femme du peuple allant vendre ses fruits au marché. Elle marche droite, portant une grande corbeille sur la tète, sans fléchir, pieds nus, jupe de coutil blanche à fleurs, chàle de couleur allongeant sa pointe au milieu du dos, cheveux bruns, teint basanné. La figure est belle, mais les traits sont accusés à ce point qu'ils en deviennent presque durs. Les yeux ont une noirceur trop grande, trop épaisse; le regard en est voilé, alourdi, inexpressif. Ces deux dernières remarques peuvent s'appliquer à tous les Portugais, il me semble. Voici un paysan coiffé d'une sorte de bonnet phrygien dont la mèche lui tombe sur l'oreille. Même type. Joues creuses, nez busqué, menton proéminent; au total physionomie rude. C'est un vieillard. Il pousse devant lui un petit àne gris trottant sous un énorme bât. L'animal souffle, les flancs écrasés par deux énormes sacs gonflés, entre lesquels il disparait; on ne voit que sa tète et sa queue. Son corps se balance, tenant avec peine l'équilibre. La rue monte, ses pieds ne portent que sur la pointe des fers qui grincent, en écorchant la pierre. On sent les nerfs, les muscles horriblement tendus. Il tourne au coin d'une rue, et disparait. Puis d'autres lui succèdent, une file interminable de baudets écrasés sous un même attirail, peinant du même effort. Le spectacle est pénible.
Quittant le côté pittoresque pour le côté utile, voici
ce que j'ai observé : Lisbonne est une ville française. Comme livres étrangers, à l'étalage des libraires, on ne voit que des livres français. Beaucoup d'enseignes de maisons de commerce sont en français; des médecins, des dentistes attirent la clientèle en s'annonçant comme diplômés de nos facultés. Dans les*hôtela, magasins, boutiques, on parle, on comprend notre langue. La colonie française installée ici est une des plus nombreuses. Les indigènes aiment nos nationaux.
Voilà le beau côté de la médaille; voici le revers: Les Français de Lisbonne sont extrêmement divisés ; ils se jalousent entre eux, ils aiment mieux favoriser un étranger que servir un compatriote, ils se montrent envieux les uns des autres, vaniteux, tracassiers, politiciens surtout, comme dans la métropole. Tel fut, du moins, le portrait qu'on nous en fit. Comme cela est regrettable ! car, nous pourrions être pour ces nations latines un peu ce que fut la Prusse pour les Etats de l'Allemagne du Sud. Il ne saurait être question, bien entendu, que de les dominer intellectuellement, de nous mettre à leur tête au point de vue industriel et commercial; mais, pour y parvenir, ce n'est pas le gouvernement que l'on devrait changer, comme on le répète trop souvent; il nous faudrait surtout devenir d'autres hommes, et cela est bien plus difficile.
Jeudi, 26 février 1903.
4 heures du soir (à bord du Concordia).
Depuis onze heures du matin, nous sommes à bord Dans sa hâte d'abandonner la terre, le commandant
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comptait lever l'ancre aujourd'hui, à midi, mais il faudra nous estimer heureux si nous appareillons dans une heure.
Une véritable trombe a passé hier sur Lisbonne. La pluie flagellait mes vitres avec une violence inouïe, emportée par la rafale avec une telle force qu'on l'entendait claquer en larges paquets sur les trottoirs. Cet ouragan a maintenu sa rage une partie de la nuit, mais aujourd'hui le temps est au calme; comme souvenir de la tempête d'hier, il nous reste seulement de gros nuages, cuivrés et lourds, que lèvent chasse, avec rapidité, sur la profondeur d'un ciel très bleu.
Notre navire s'environne d'une flottille de remorqueurs, péniches, chalands, dans lesquels plongent incessamment les longs cables flottants de nos mats de charge étendus. Les treuils roulent, la vapeur siffle, les chaînes grincent. Les voix, les cris, les commandements s'entrecroisent. C'est une insupportable
cacophonie Puis, l'on est énervé de se sentir
immobile, inutile, au milieu de ces gens affairés, de tout ce désordre remuant, de tous ces filins agités, de toutes ces choses qui se lèvent, s'abaissent, tournent et se balancent autour de vous. Une grue immense, qu'un petit remorqueur traîna longtemps sur la rade dans notre direction, vient de s'accoler à notre bord. Son grand bras de fer incliné surplombe notre navire et tandis que j'écris, je vois son moufle oblong et son gros crochet noir se bercer lentement, à quelques mètres de mon visage.
Ce matin, lors de notre embarquement, les cuirassés du roi Carlos et tous les navires de commerce
portugais étaient superbement pavoises D'innombrables petits drapeaux en triangle frissonnaient le long des cordages ; les montures de cuivre étincelaient, nouvellement astiquées, comme pour une parade. Renseignements pris, le départ de la reine Amélie occasionne ce branle-bas. Elle doit faire escale en Espagne, puis gagner \ Nice. De l'endroit où nous sommes ancrés, on distingue très bien, parmi les autres vaisseaux, la coque blanche de son yacht, avec les deux hautes cheminées jumelles. A midi, une nuée de petites embarcations se détache du port, se dirige vers le croiseur et l'entoure. Sans doute, la reine monte à bord; on doit même jouer l'hymne national, car, de temps à autre, nous semble-t-il, des sons éteints de cuivre et de cymbale se traînent, jusqu'à nous, sur la mer.
Mais voici que tous ces petits bateaux s'écartent, se dispersent comme pris de panique. Le grand vaisseau blanc se glisse, s'efface derrière un autre navire, reparaît, disparaît encore, puis, dans un grand espace libre de la mer, le voilà qui court vers nous, sa coque cerclée d'écume, avec de gros bouillonnements de fumée noire retroussée par le vent.
Il nous passe à quelques encablures. Deux remorqueurs remplis d'ombrelles, de mouchoirs, de chapeaux qui s'agitent, de hourras et de clameurs, l'escortent, le suivent en crachant, avec peine. A bord du yacht royal, sur l'entrepont, une femme très simple, en costume de voyage gris, secoue sa mantille. C'est la reine. Puis cette flottille s'éloigne; chaque vaisseau en fuyant se tasse, se raccourcit, se couvre de
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sa poupe qii3 surmunte un gros tuyau; peu à peu ces coques elles-mêmes semblent se rapprocher, se confondre; et tout cela diminue encore, devient une tache et s'évanouit.
Cinq heures 1j2 du soir. — Le vapeur vient de lancer un premier coup de sifflet : c'est un avertissement pour tous les gens étrangers au bateau d'avoir à quitter notre bord : on va partir. J'attends de minute en minute les signaux delà sirène; les voici : deux longs beuglements rauques qui me semblent emplir toute la rade d'une résonnance sourde et funèbre. Un treuil grince, on lève l'ancre; le bateau commence à frissonner sous le tremblement de l'hélice. Il marche. Je me trouve en ce moment à table, dans la chambre du commandant, et, par les petites fenêtres carrées, je regarde s'enfuir les dernières maisons de Lisbonne, puis les grands coteaux verdâtres que nous avons vus en arrivant. A peine, si je les distingue maintenant : le soir tombe, il fait nuit.
A six heures nous franchissons les passes; forte brise de l'est, temps couvert, houle de fond, le navire tangue.
Vendredi, 27 février 1903 .
J'ai gagné le pont ce matin à grand'peine, et je m'y trouve en ce moment, allongé sur ma chaise longue, la tête renversée. Je ne vois que le ciel bleu, d'un bleu intense, presque noir, où de petits nuages effrangés passent très vite, s'effilochent, se dispersent, disparaissent. Il paraît qu'il y a autour de moi des tableaux
magnifiques ; une mer plane, sans un mouton, des horizons d'une limpidité extrême. Vraiment, j'en suis fort aise, mais quelque chose me tenaille l'estomac, j'ai une enclume dans la tète, et, pour le moment, excusez-moi : ces grands spectacles de la nature deviennent le cadet de mes soucis.
Pour me distraire, Paul me prête son journal de bord. J'y lis cette phrase stupéfiante : « Temps splendide, la mer quoique fort calme roule effroyablement. » Le commandant partage cette opinion. N'approfondissons pas... La marine a de ces mystères.
Le cargo roule toujours. Le pont s'incline. Couché en son travers, je me trouve parfois dans la position verticale. Le toit de la passerelle s'abaisse, vient effleurer la ligne de l'horizon, le regard plonge à pic dans l'eau. Puis le navire se retourne à nouveau, penche de l'autre côté ; les pieds montent, la tête se renverse, la mer disparaît derrière le bastingage. On ne voit plus que le ciel. Et ce grand balancement se poursuit sans arrêt, sans trêve, avec une régularité fatigante, monotone, énervante. A neuf heures 1/2 du matin, nous sommes au travers du détroit de Gibraltar. Le roulis s'accentue encore.
A trois heures, le commandant vient s'installer à côté de moi, pose sur la table du fil, un morceau de toile, un croc de fer en forme d'hameçon, et se met en mesure de confectionner quelque chose. Que diable fabrique donc cet extraordinaire tailleur ? Après quelques minutes, cela se précisent devient un grand poisson d'étoffe dans le ventre duquel un hameçon énorme s'engloutit. Le tout est accroché au bout d'un
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filin, lancé à la mer, et voici que ce chiffon nous suit en frétillant, secoué par notre vitesse, animé par notre marche qui l'entraîne à la surface des eaux. Nous approchons des grandes Canaries. Dans ces parages, paraît-il, on pêche souvent des thons énormes. Espérons...
Samedi, 28 février.
Forte houle encore cette nuit. Le temps se maintient beau. La chaleur augmente, le soleil pique. La mer tend à s'aplanir. Çà et là, au loin, quelques restes d'écume. Moins de roulis, on commence à éprouver la sensation de fuite, de glissement. On a le sentiment de cette marche en avant, de ce départ continu qui sans fin nous entraîne. Nous sommes au large du Maroc. Cette nuit, les oiseaux de mer nous ont quittés.
Dimanche, 1er mars.
Nuit fort calme. Pour la première fois, je repose sans fatigue dans ma couchette; mon sommier ne m'a pas communiqué les grands soubresauts ordinaires. Maintenant le ronflement de l'hélice, loin de .m'importuner, m'endort.
Ce matin, à l'aube, nous étions par le travers de l'île de Fuertaventure. A trois heures, la grande Canarie apparaît sur notre droite. A quatre heures nous passions entre ces deux îles, à égale distance de chacune d'elles. Mais les lointains devenaient brumeux, on ne distinguait que la silhouette des hautes montagnes vaporeuses qui, semblables à de longues toiles grises, nous limitaient la fuite immense des eaux.
Il est maintenant six heures du soir. Sons une éclaircie se montre tout à coup le pic de Ténériffe. Puis aussitôt, dans le brouillard plus dense, son mamelon bleu s'éloigne, se fond, devient une nuance à peine visible à l'extrême horizon. Au moment où j'écris je ne la distingue déjà plus.
La mer s'apaise décidément; le navire ne roule plus, un faible vent souffle de l'arrière. Le ciel se teinte d'un bleu tendre, pâle, argenté par une brume légère et brillante. Quelques étoiles blanches percent çà et là, encore noyées dans la lumière, puis tout s'assombrit avec une rapidité étrange. Voici déjà les crépuscules des tropiques, rapides, décevants, éphémères. La nuit, véritablement, est ici un rideau qui tombe.
Lundi, 2 mars.
Quittant la région des vents variables, nous atteignons celle des alizés. Ils soufflent à l'arrière et ce n'est pas pour nous déplaire. La mer se maintient bleue, avec quelques éraflures blanches, derniers restes de brise. Des houles faibles et longues viennent, de très loin, s'écraser sous notre poupe, impuissantes à la soulever.
J'endosse mes habits de toile. La chaleur devient lourde; nous sommes en plein travers du Sahara. Parfois, nous dit le commandant, lorsque le vent souffle de la côte, les sables rouges du désert s'abattent jusqu'ici, à 200 milles en pleine mer, et les mats, les cordes, les bastingages, toutes les choses du navire se couvrent instantanément d'une poussière rose, impalpable, légère. Les lointains s'empâtent, s'épaississent,
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se rapprochent ; l'horizon se ferme d'un cercle violacé, et le soleil se couche dans un grand halo rongeàtre et trouble. Mais aujourd'hui, on ne voit rien de tout cela; les vents font sans doute refluer les sables vers le désert, car sur l'eau et dans le ciel il n'y a que l'aveuglement intense d'une lumière éblouissante, vibrante, et crue.
Ce matin, pour la première fois, nous fîmes connaissance avec la mer. Notre porte qui donne sur le pont était restée ouverte. Un coup de barre trop violent précipita dans la cabine un énorme paquet d'eau. Malles, valises, caisses furent à l'instant inondées, les objets légers flottaient, comme des bouchons.
Ce soir, splendide coucher de soleil; le firmament profond, bleu, inaltérablement limpide, la vague clapotante, tourmentée d'un peu de brise. Sur la déclivité de l'espace, la lune, à son premier quartier, se dessine, et monte, les deux cornes dressées vers la hauteur du ciel. La transparence de l'air est telle qu'on distingue sa rondeur brune ; toute sa face d'ombre apparaît posée sur son fil de lumière. Elle baigne dans une bande de safran ; au-dessous, l'horizon s'empourpre indigo et vermeil, et comme support à ce merveilleux tableau se déploie l'immense étendue remuante d'une mer glauque et hérissée. Dix minutes de contemplation; puis, la nuit sombre efface tout, comme un rêve.
Mardi, 3 mors.
Beau temps. Vents alizés. A midi, la coque noire d'uneépave se gonfle à l'horizon. Hier soir, nous avons traversé un banc de poissons volants. En claquant de
la queue, cinq ou six s'abattirent sur le pont. Nous en faisons ce matin notre déjeuner. Goût et grosseur d'un bon maquereau, mais surtout impression délicieuse de chair fraîche après la nourriture altérante de conserve.
Dix heures du soir. — Je ne puis m'endormir, il fait trop chaud, je remonte sur la passerelle. Les étoiles brillent vivement sur un ciel d'encre, et du regard je suis le lent bercement des vergues sur tous ces points d'or scintillants. Bientôt nous apercevrons la Croix du Sud, car toute cette poussière de soleils tourne en sens inverse de notre course sur la rondeur du globe. A notre poupe, à notre proue se lèvent et se couchent des étoiles, et, chaque soir, nous ne retrouvons plus au zénith les astres que nous y avons laissés la veille. Déjà la Grande Ourse s'abaisse et se renverse ; l'étoile polaire descend à l'horizon. Passé l'équateur nous ne la verrons plus.
Et cette nuit, tandis que sur la passerelle j'écris à la hâte toutes ces choses, le navire continue puissamment sa marche; et comme je m'arrête, la plume levée, prêtant l'oreille, dans le vaste silence delà mer, j'entends tout à coup distinctement, à la proue, le bruit rythmique et sourd des grandes houles écrasées.
Mercredi, 4 mars.
Nous approchons de terre; la mer redevient verte ; de grands oiseaux blancs tournoient autour de nous: ce sont, je crois, des mouettes.
Complètement remis de ses émotions maritimes, Fernand passe l'inspection des moutons. Ces braves
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bêtes se sont montrées plus gaillardes que nous; elles ont conservé un appétit superbe, et nous paraissent en parfaite santé. La connaissance est déjà faite avec le mousse qui les nourrit. Quand ce dermerpasse devant leur parc, c'est un concert de bêlements ininterrompus, à se croire dans l'arche de Noé.
Le commandant nous affirme que, dans cinq jours, la température baissera. Fernand, alors, se décide à ne pas les tondre. Aujourd'hui la chaleur augmente: le thermomètre marque 33 degrés à l'ombre. Les nuits sont relativement fraîches Nous mouillerons cette nuit en rade de Dakar. Passage de poissons volants ; aucun ne tombe sur le pont.