‹ Autour de l'Afrique par le TransvaalChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE II De Dakar à Cape Tcwn · texte numérisé non relu

CHAPITRE II De Dakar à Cape Tcwn

Dakar, — Première impression. — Les embarcations indigènes. — Costumes bigarrés. — A terre. — La lumière. — Quelques rencontres. — La place du marché. — Les vendeurs indigènes. — Un type de femme. — Le village nègre.

— Les huttes. — Les rues. — Pileuses de couscous. — Lès environs du village. — En barque pour G orée. — G orée vue de la mer. — La place du gouvernement. — Les maisons. — Les rues. — Les nègres envahisseurs. — Impression générale. — En mer. — Les Alizés. — La chaleur humide. — La région des calmes. — Le pot au noir. — L'océan sous la pluie. — Le baptême de la ligne. — Les averses. — La manœuvre des canots. — Impression de pleine mer. — Crépuscules des tropiques. — Lumière diffuse. — A hauteur de Sainte-Hélène. — Mort d'un oiseau. — Les soutes à charbon.

— Le ciel austral. — La cambuse. — Le commandant et V. Hugo. — Arrivée à Cape Town. — Les albatros. — Les baleines. — Le mont de la Table. — La croupe du Lion. — Sombres pronostics sur l'Afrique du Sud. — Un coup de vent du Cap.

Jeudi, 5 mars 1903.

Nous jetâmes l'ancre au large, hier, sur les minuit. A dix heures du soir les phares de Dakar, de leurs feux alternés, perçaient déjà jusqu'à nous. Ce matin, au petit jour, je fus tout à coup réveillé par un bruit de chaînes, de voix, de treuils en mouvement. On relevait les ancres. — Nous entrons, en ce moment, au port de Dakar.

DE DAKAR A CAPE T0WX 'Il

Dressé sur ma couchette, à travers la rondeur du hublot, je vois se dérouler la côte, et les premiers faubourgs de la ville. Lentement, sans vibrations, Thélice pousse le navire, le laissant presque immobile. Il semble que ce soit le rivage qui se déplace, qu'une toile peinte glisse simplement devant mes yeux.

L'impression première n'est pas heureuse. Une côte basse, rougeâtre, sablonneuse, sur laquelle s'allongent de grandes bâtisses ressemblant vaguement à des casernes, des usines, des entrepôts, toutes recouvertes de tuiles mécaniques, très rarement d'ardoises ; entre ces maisons, des massifs d'arbres d'un vert pâle, poussiéreux ; une dizaine de navires mouillés dans le port. Voilà Dakar vu de la mer.

Je me lève, j'arbore mon costume colonial, chemise de flanelle, complet toile blanche et casque. J'ai vraiment un air martial, et me surprends sur le pont en des poses de matamore. Des embarcations indigènes' commencent à s'approcher, les unes à la rame, d'autres plus rapides, voiles penchées, gonflées, accourant vers nous avec leur petite coque noire toute pleine ^de nègres gesticulants et grimaçants, semblables à des singes. Ces messieurs sont à peu pi es nus, sauf un ou deux personnages, d'importance sans doute, qui nous arrivent drapés dans des toiles aux couleurs bigarrées, disparates, hurlantes. Renseignements pris, ces grands seigneurs se réduisent à un boucher et à deux marchands de poissons qui viennent à bord nous faire leurs offres de service. Leurs barques gouvernent rapidement sur notre navire. Par l'échelle de corde du pilote,ils grimpent lestement sur le pont ; en un clin d'oeil

nous voici noyés, perdus, engloutis sous une cohue de oègres aux costumes étranges, composés des défroques les plus inattendues. — Lambeaux de vieille jaquette, chemises de femme avec des restes de dentelle, bonnet crasseux de cuisinier, tout leur est bon pour se vêtir. Le commandant, ébahi, reconnaît sur la tête de F un d'eux une de ses anciennes casquettes aux trois galons d'or parfaitement conservés : et moi, pris d'un fou rire, je lui en signale un autre, qui, gravement, se promène sur la dunette, simplement vêtu d'un pagne, et d'un vieux haut de forme caboss.'.

Le maître boucher et le marchand de poissons portent chacun un ample burnous ou quelque chose d'approchant, mais qui ne vient pas de chez Worth, à coup sûr. De la tête aux pieds ils ne forment qu'une masse informe de linge bariolé, sous laquelle trottent leurs gros pieds noirs, luisants, à la plante grise et verdàtre. Aux flancs de notre navire, sont amarrées leurs embarcations, pleines de poissons magnifiques, que l'on obtient à des prix dérisoires : deux ou trois francs au maximum. En revanche, le maître boucher nous offre- 2o' francs d'un de nos béliers. « Vraiment vous ne savez pas apprécier la marchandise, monsieur le nègre, on ne vous le laissera pas, » et le voilà qui reste ahuri, les bras ballants, la mine toute drôle devant Fernand qui lui refuse son mouton. Il croyait nous en offrir un prix fort honorable.

Ces nègres toutefois nous paraissent de bons diables. Nous profiterons de leurs canots pour gagner la terre; et nous voici dégringolant par l'échelle de corde dans l'embarcation du boucher. Deux ou trois

bordées sur une rade réfléchissante, et tous quatre (le docteur nous accompagne), nous sautons à terre, et partons.

Sur la jetée, c'est une véritable procession de singes qu'il nous faut traverser, tous poussant des brouettes, portant des fardeaux sur la tète, dans les bras, sur le dos, trottant infatigablement avec leurs pagnes courts, flottants, leurs jambes longues, maigres et nerveuses. Ce sont de forts gaillards, d'une haute taille, sveltes, admirablement proportionnés : des statues de bronze en mouvement. Un peu plus loin, un perruquier opère en plein air. Le patient est assis, tête baissée. L'autre, debout derrière lui, incliné légèrement, lui rase l'occiput avec un grand couteau effilé. La lame luit étrangement sur ce crâne noir.

Une grande rue, bordée de palissades légères, au sol rouge, brûlant, poussiéreux, flambant de clarté. Nous nous y engageons. Ce qui frappe tout d'abord à Dakar c'est la lumière, cette lumière intense, rayonnante et crue. Les objets qu'elle touche en semblent imprégnés, comme si nulle surface, si dure soit-elle, ne pouvait résister à la pénétration de ses inflexibles rayons. Les ombres des toits tombent sur le sol, brutales, nettes, vigoureuses, comme enlevées àl'emportepièce, si noires, si charbonneuses, d'un tel contraste avec toutes les clartés d'alentour que nul détail ne s'y révèle. Elles s'étendent, là, à nos pieds, sombres comme de grands trous.

A l'extrémité de cette rue passe un maître d'école et ses bambins, grand diable de vieux et vilain nègre, à grosses lunettes ,de cuivre massives, justifiant

certes, toutes les diatribes de Victor Hugo contre les pédagogues. Il tient une longue gaule à la main, comme un piqueur de bœufs. Lorsqu'un négrillon se met à gambader, à changer, à faire des grimaces, il abaisse cette baguette, et, sans mot dire, sans se déplacer, frappe les reins du moutard de trois coups secs qui claquent sur la peau fine.

Soudain, nous débouchons dans un carrefour, sorte de grand carré long, entouré de petites maisons européennes, bâties en plâtras, blanchies à la chaux, couvertes d'inscriptions de coiffeurs, de photographes et d'épiciers. Au centre, une halle, simple toit posé sur des poteaux. Le marché bat son plein, une foule bariolée y glapit, y gesticule, s'y presse, s'y bouscule. Les femmes dominent, criant, jacassant sans trêve, les unes accroupies, d'autres debout. Nulle table, nul comptoir. Fruits et graines des pays chauds, oranges, bananes, arachides, poissons aux larges queues épanouies, tous les étalages luisent sur le sol, parmi les pieds nus agités. Chaque vendeuse s'assied au bout de son petit carré, face à ses denrées, les jambes croisées sous elle. Toutes s'entourent les poignets, les chevilles de lourds bracelets de cuivre. Cela souligne encore la délicatesse des attaches, qu'elles ont extrêmemant fines. Les mires portent sur leurs croupes un ou deux marmots enveloppés dans cette larg3 ceinture de toile dont les femmes se ceignent ici les reins. Elles se baissent, se relèvent, sans inquiétude pour le nourrisson au cou délicat, au pauvre petit crâne tondu, luisant, comme frotté de lumière, et sur la rondeur duquel le soleil allume

une étincelle comme sur l'acier d'une cuirasse.

Et nous, avec nos vêtements unis de coutil blanc, nos grands casques neigeux dont la visière nous effleure le nez, sous lesquels nos visages ne sont plus que des taches d'ombre, vraiment, nous faisons ici piètre figure.

En ce moment, dans une rue latérale, s'engage une grande et belle femme. Elle doit gagner sa case, suivons-la. Le torse immobile, et les hanches mouvantes, elle marche droite sous la rondeur de l'énorme calebasse posée sur sa tête. A travers l'étoffe mince dont elle est drapée, on sent trembler ses chairs fermes. Et tout à fait rassuré l'enfant qu'elle porte sur ses reins nous regarde avec des yeux blancs, drôles, et moqueurs, accroupi commodément dans la grande ceinture maternelle.

Et voici déjà le village Yolofque prolongent sans transition les quartiers européens. Les maisons y datent évidemment de la conquête française : assemblage de plâtras, de briques, entre lesquelles bave le mortier, de solives en croix apparentes que nul enduit ne recouvre, et, comme toits, de larges tuiles mécaniques, saignantes sous le soleil. En Europe, de tels quartiers seraient hideux; ici, cela reste passable, sous ce beau ciel, dans toute cette lumière.

Les rues deviennent tortueuses, poussiéreuses, le sol est comme émietté par les rayons du soleil. On croirait marcher dans de la sciure de bois. Ce ne sont plus que de simples sentiers bordés de palissades et de paillassons, de bambous et de roseaux. Derrière ces

abris se dressent des huttes de paille coniques, élancées, comme de grandes ruches d'abeilles. Des indigènes y pénètrent, en sortent. À chacun de leurs pas, sur le sol poudreux, un petit nuage s'enlève comme une fumée.

Voici le véritable village nègre, celui qui conserva sous notre domination sa physionomie propre et locale.

Dans une cour intérieure travaillent deux pileuses de couscous. Découvertes jusqu'à la ceinture, les reins cambrés, elles se tiennent debout, le torse souple et sculptural. Cet exercice violent a pu flétrir leur sein, faire saillir les muscles des avant-bras ; elles ont, malgré tout, conservé leurs belles formes grasses et enveloppées. Pour s'encourager, elles poussent des cris rauques, gutturaux. Leurs mouvements sont extrêmement rapides. Elles lancent le pilon en l'air, claquent deux ou trois fois des mains, et le ressaisissent avant qu'il soit retombé. Ce tour d'adresse doit les satisfaire pleinement. Elles jettent, lorsqu'il est accompli, de petits cris aigus très drôles, des cris de joie, sans nul doute.

Au delà de ces huttes, très vite, la solitude redevient morne et brûlante. D'abord les faubourgs extrêmes de Dakar, quelques jardins particuliers, où se promènent des singes et des autruches apprivoisés, où poussent des plants de salade obtenus à grand renfort d'arrosage, laiteux de poussière, sur lesquels on pourrait inscrire son nom; puis, la grande plaine miroitante, jaune de clartés, parsemée d'arbustes rabougris et noirs.

Derrière nous, tremble la surface lisse de la mer, pâlie elle aussi par la chaleur. Elle borde, sans écume, une côte désolée, aux teintes roussàtres et ternes comme calcinée par le feu. Nulle brise, un air étouffant, sans humidité.

Tout ce paysage éclatant, aveuglant, lorsqu'on le fixe, devient sombre à force de lumière.

Vendredi, 6 mars.

Nous devions prendre la mer aujourd'hui à la pointe du jour; il est six heures du soir, notre navire raste encore à l'ancre : jusqu'à quel moment, tous l'ignorent, même le commandant. Cela dépendra de la rapidité que mettront les nègres à compléter notre chargement de charbon. En ce moment, le jeune Anglais concessionnaire du dépôt les houspille, notre gros chef mécanicien tonne contre eux infatigablement ; mais leur superbe placidité n'en paraît nullement troublée.

Cette incertitude de notre départ dura toute la journée, et nous fut extrêmement préjudiciable. En effet, avec l'assurance de ne partir que ce soir, nous aurions certainement visité la ville de Saint-Louis. Faute de grives on prend des merles ; nous sommes ce matin retournés à Dakar. L'intérêt était épuisé. Les scènes furent, à peu de chose près, celles d'hier ; je n'y reviens pas. Je noterai simplement les silhouettes d'Européens rencontrés ici. Des faces blêmes, émaciées, des yeux brillants aux paupières rouges, des chairs qui semblent rongées, elles aussi, par l'éternelle chaleur, voici les visages blancs entrevus à Dakar. Sauf pour quelques

tempéraments exceptionnellement organisés, le climat du Sénégal me semble être terriblement malsain, presque meurtrier.

Comme la veille, déjeuner à terre, puis deux ou trois heures de flânerie, et nous sautons dans une barque pour regagner le Concordia. Quand nous passons derrière la poupe; de la dunette, le commandant nous hèle, et, les mains en porte-voix, nous crie que toute notre après-midi reste libre ; que le navire ne partira pas avant le coucher du soleil.Un court conciliabule, nous hésitons. Irons-nous à Gorée dont les maisons apparaissent là-bas à peine surélevées audessus de l'horizon ; visiterons-nous le Duguay-Trouin, vaisseau école qui vient de s'ancrer à côté de notre cargo? Nous nous décidons pour Gorée. — Notre nègre manœuvre, chacun se baisse, la brigantine tourne, passe lentement sur nos tètes; la voile clapote, s'emplit de vent, la barque penche, et nous voici iilant avec vitesse, la proue dirigée toute droite vers la petite île aperçue là-bas. D'ici , elle fait un effet étrange. La côte doit être basse, si basse qu'on ne la distingue plus de ce creux de mer où nous sommes On ne voit qu'une longue bande de maisons, posées à la surface de l'eau, comme un grand vaisseau mystérieux, merveilleusement immobile au milieu de ces vagues agitées. Il est trois heures, les façades sont tournées en plein vers le rayonnement du soleil. La multitude des petites fenêtres carrées se distingue fort bien, très noires sur les murs blancs, comme d'innombrables sabords. — La distance diminue, le moindre détail se précise dans cet air splendidement

DE DAKAR A CAPE TOWN 3o>

pur, et tout à coup l'illusion cesse, un grand rocher s'avance sur lequel sont campées les bâtisses rouges des établissements militaires; puis un môle bas et rondr derrière lequel, dix minutes après, nous débarquons, sur une grève plate, dans un éclaboussement d'écume.

Que ne puis-je peindre la torpeur de cette île, de désolation, de maladies et de mort, les restes lugubres de sa prospérité déchue, car Gorée fut autrefois capitale, Gorée fut autrefois splendide, elle qu'on nommait « la Joyeuse ». — C'est d'ici que partirent les premières expéditions à la conquête du Sénégal, puis Saint-Louis s'éleva, grandit, devint capitale à son tour ; Dakar se fonda, les deux filles vigoureuses éclipsèrent la mère; Gorée vieillie, abandonnée, achève en ce moment de mourir.

Quand nous y débarquons, il fait un peu moins chaud; une brise de mer se lève qui rafraîchit nos fronts en circulant sous les casques; il est possible de marcher plus vite, de mieux voir en moins de temps; nous visitons rapidement Gorée.

Voici d'abord la place du Gouvernement, belle, spacieuse, carrée, sablonneuse, avec de hauts dattiers superbes, mais dont les longues palmes sont, elles aussi, grises de poussière. A droite, dans un des coins, un monument commémoratif élevé à la mémoire des soldats, officiers et médecins tombés sous les balles ou terrassés par le climat. — Je m'engage dans une petite rue entre de hautes bâtisses: car elles ont souvent plus d'un étage les maisons de Gorée; on voit bien qu'on

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