‹ Autour de l'Afrique par le TransvaalChapitre 5 sur 26 · AUTOUR DE I/AFRIQUE · texte numérisé non relu

AUTOUR DE I/AFRIQUE

ne les a pas construites pour des nègres , que d'anciens propriétaires européens les habitaient au temps de sa grande prospérité commerciale. Et même, par de larges portails, apparaissent des cours intérieures avec parfois le tronc écailleux d'un vieux cocotier, ou des vérandas écroulées, restes d'un confort que les hôtes actuels ne comprennent plus. Les nègres, comme une migration de termites, ont envahi les habitations que désertaient les blancs, et par toutes les portes entrebâillées, on aperçoit leurs corps superbes et noirs debout, accroupis, couchés, comme des groupes de bronze aux péristyles des villas antiques.

La rue monte, traverse une autre place encombrée de débris, de murs éboulés, de vieux canons échoués, où des petits cochons noirs trottinent, fouillant le sol brûlant de leur nez rose. Au milieu d'eux se rengorge un coq si beau, si coloré, si brillant de lumière, qu'il semble déjà un animal exotique. Enfin, par le sentier qui conduit au fort, j'atteins un petit mamelon, ayant à mes côtés ces belles plantes grasses des pays chauds, ces cactus superbes, auxfeuillesaigties comme des épines, ou longues comme des cierges, et devant moi, à mes pieds la ville.

Oh la triste, la lugubre cité ! Il y là des quartiers entiers de maisons sans toit, fendillées par le soleil, effondrées, éventrées, dans l'intérieur desquelles le regard plonge jusqu'au niveau du sol. Celles qui restent debout sur ce sol rouge ont des teintes grises, calcinées, des airs de dévastation et de solitude, comme toutes les choses en cette Afrique. Ni plage, ni jardin, ni verdure. Gorée n'est qu'un îlot de maisons,

qui, vu de cette hauteur, semble jaillir de la mer; un étrange rocher qui se soutient, on ne sait comment, au-dessus des flots.

Plus loin, au nord, on aperçoit Dakar, ses toits rouges, ses entrepôts, et ce petit port devient gai maintenant par contraste avec tout ce lugubre d'alentour ; puis à gauche, à droite, à perte de vue, indéfiniment, recommence la grande ligne sombre du rivage, sans falaise, sans accident, uniforme etmorte, comme cet immense Sahara qu'elle recèle, anéanti, silencieux, lui aussi, sous son grand soleil dévorateur.

Et tandis que notre barque s'éloigne je songe : un hôpital, un fort, une caserne, voilà tout ce qui reste à Gorée de sa prospérité passée, vieille ville expirante qui n'est plusquel'endroit où l'on tue, oùl'on vient mourir.

Samedi, 7 mars.

Nous levâmes l'ancre hier soir, à onze heures. Le Concordia vogue maintenant en pleine mer. Le temps se maintient beau, le vent souffle toujours en poupe. De gros nuages blancs ferment l'horizon, très loinr vers le sud. La chaleur devient plus lourde, seule la marche du navire nous évente d'un peu de brise.

Hier soir, sur les 7 heures, le Duguaij-Trouin tira une salve de coups de canon. Etait-ce pour rappeler les aspirants descendus à terre ? Je ne le crois pas; toutefois, peu de temps après, nous les croisâmes sur la rade, blancs comme des pierrots, ensevelis dans leurs baleinières effilées que tirait sur l'eau, rapidement, une petite chaloupe à pétrole.

Cette chaloupe nous joua même un tour assez drôle. A peine avait-elle débarqué les aspirants qu'elle nous fut signalée par l'officier de quart comme se dirigeant vers nous. On braque les jumelles. En effet, elle arrive à toute vitesse, avec ses deux matelots, corrects, en grande tenue, puis un autre gros monsieur, inquiétant celui-là, en civil, confortablement affalé sur la belle banquette de velours cramoisi. — Qui cela pouvait-il bien être? le commandant du cuirassé sans doute. — Branle-bas parmi les officiers, le commandant s'apprête à recevoir sur la coupée l'auguste visiteur, lorsque notre maître d'hôtel reconnaît tout à coup son collègue du Duguay-Trouin qui vient lui dire un petit bonjour etlui soustraire amicalement quelques caisses de bière et de biscuits. Nous rimes fort de l'aventure.

Dimanche, 8 mars.

Quand nous avons quitté Dakar, la Plata, des Messageries maritimes, s'ancrait dans le port. Elle doit emporter nos lettres et le commencement de ce journal. Le tout vous parviendra vers le II ou 12 mars, je pense.

L'air devient de plus en plus chaud, en même temps très humide. Une buée de vapeur, qu'aspire incessamment le soleil, limite l'horizon. Des nuages se forment qui, très vite, sont chassés, par un courant supérieur, vers le nord. Il ne pleut pas encore, mais voici le grand alambic qui distille vospluies d'Europe. Nous entrons dans un bain de vapeur.

Cependant, nous n'avons pas encore dépassé la région des alizés du nord-est ; par suite lèvent souffle

en poupe. La dunette monte, descend sur l'horizon, mais doucement, et ce léger tangage me laisse absolument tranquille. — Aujourd'hui, je jouis véritablement du ciel, de la mer, du voyage.

Lundi, 9 mars.

Toujours même vent, toujours même mer, toujours même uniformité. L'humidité augmente dans des protions insupportables; la chaleur ne diminue pas. Les rampes, les cloisons, le bastingage, tout ruisselle, tout sue. — Sur les surfaces polies des cuivres perlent des gouttes d'eau. Les vêtements collent aux membres, amollis et moites.

A trois heures, le vent tombe, le ciel se couvre. De vilains nuages sans formes, sales et gris, arrivent de partout, s'étendent lentement, emplissent l'horizon. Cela sent la pluie, évidemment : nous entrons dans la région des calmes. Maintenant il n'y a vraiment plus de soir. Les jours, les nuits se succèdent de douze heures en douze heures, sans crépuscule, sans aurore. Nous approchons de l'équateur.

Mardi, 10 mars.

Midi; il pleut, il pleut sans trêve, il pleut sans cesse. On vient de profiter crime éclaircie, d'un jet rapide de soleil que depuis quelque temps le premier lieutenant guettait : Ton a fait le point. — Nous nous trouvons au large de Libéria, en plein travers du cap des Palmes, à 500 milles de la côte.

Le thermomètre marque trente-cinq degrés dans nos cabines, on n'y peut demeurer. Le seul endroit pos-

sible est sous les tentes que le commandant a fait tendre, il y a quelques jours, sur le pont. — Mais avec leur blancheur, elles ont perdu leur air de gaieté, ces toiles: elles sont maintenant toutes grises, toutes tristes, sous l'averse continue, et d'ici, vues par en dessous, on sent peser leurs surfaces arrondies et lourdes. De temps à autre je les soulève avec un bâton, et j'entends alors tomber de larges paquets de pluie, tout à coup déversés dans la mer.

Les marins appellent l'endroit où nous arrivons a le pot au noir ». C'est une zone tantôt en deçà tantôt au delà de Téquateur, où parfois les vents n'existent plus, parfois au contraire soufflent de tous côtés. Les nuages s'y accumulent ; la pluie y tombe presque constamment Ce sont des parages redoutés des voiliers qui y font un long séjour, ballottés sur des flots sans courant, pris et repris par des vents contraires, ou laissés immobiles, les voiles pendantes, dans le calme éternel des averses chaudes, droites et silencieuses. Mais la vapeur se rie de tout cela; et notre hélice nous emporte aujourd'hui rapidement, à travers ces brouillards.

Voici un gros nuage qui nous arrive. Profitons-en. Grimpons sur la passerelle. Yoyonsl'océan souslapluie.

Il y a en ce moment une petite éclaircie, la mer a repris sa physionomie habituelle, avec ses longues houles bleues peu profondes que surmonte une crête plus verte frangée d'écume. Mais bientôt de grosses gouttes espacées s'étalent sur les toiles tendues, l'horizon se ferme, la pluie infatigable recommence. Seuls, les objets les plus rapprochés conservent leur vigueur

de vision, les autres, plus vagues, s'effacent, s'estompent ; Favant et l'arrière de notre vaisseau montent et descendent comme à travers un carreau dépoli.

La mer, elle, ne se calme point, elle change insensiblement d'aspect. Toutes ces petites crêtes écorchées, tous ces effilochements d'écume disparaissent, noyés, aplatis sous le poids de l'averse continue. Les houles s'enflent, se succèdent, sans chocs, sans à coup, l'une attendant que l'autre ait glissé pour prendre sa place ; et voici que, sous ce ciel bas, lourd de] vapeur, elles deviennent maintenant de longues ondulationsgrises, luisantes, lisses, comme frottées d'huile, sur lesquelles on voit tomber et crépiter les gouttes de pluie innombrables.

Et cette mer n'a plus d'horizon, on ne sait pas où finit son ciel, on ne voit plus la ligne lointaine de ses flots étendus. Ceux qui nous arrivent viennent de tout près, de ce cercle de brume qui se resserre autour de nous. Ils en jaillissent infatigablement, sans rien derrière eux, comme s'ils arrivaient du néant.

Mercredi, 11 mars.

Ce matin, à neuf heures 1/2, passage de Féquateur. La mer est un peu émue, nous aussi. Par pitié, on me dispense du baptême de la ligne, cérémonie consistant à couvrir de seaux d'eau la tète de tout novice qui n'a pas encore franchi l'équateur. Si cette distraction ne vous semble pas extraordinairement réjouissante, ni d'un sel exquis, souvenez-vous qu'elle a lieu en pleine mer, sur un plancher de quelques mètres carrés, où l'imagination se voit forcément fort

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limitée. Il y a là des circonstances atténuantes, des grâces d'état, convenez-en.

La température est toujours élevée ; le ciel pluvieux comme hier, avec cependant quelques éclaircies. De longs faisceaux de lumière solaire tombent des nues, illuminant la mer par places.

Jeudi, 12 mars.

Nous sommes en plein travers du cap Saint-Roch, à quatre jours du Brésil. Le temps redevient beau, mêlé d'averses. On les voit arriver, à gauche, à droite ; elles vous enveloppent soudain, grisent un moment toutes choses, puis disparaissent rapidement, laissant briller à nouveau un beau soleil limpide et chaud. — Au moment où j'écris, il y en a deux ou trois qui traînent à l'horizon, mais elles ne seront pas pour nous, elles fuient plus loin vers le sud. On voit très distinctement, sous de gros nuages informes et plombés, tomber, sur un coin de mer plus sombre, les bandes inclinées de leurs ondées.

A onze heures, à bâbord, un vapeur anglais nous croise qui fait route inverse de la nôtre. Il tangue fortement. Sa poupe et sa proue montent et descendent alternativement, on aperçoit un peu de sa coque rouge, et ses mâts au-dessus des vagues.

À une heure, nouvelle émotion, l'avertisseur de la ligne a fonctionné : le commandant, les matelots se précipitent à la dunette. On retire le fîlîn, rien. Un poisson avait mordu, mais il était si peu gros que, redressant l'hameçon, il s'était échappé. On répare l'engin, on replace un appât, on jette le tout à la mer

Vendredi. 13 mars.

Le ciel est toujours nuageux, mais il ne pleut plus. Tsous entrons maintenant dans la région des alizés du sud-est ; le vent souffle de bout ; aussi tanguons-nous un peu. Le commandant vient de décider qu'on ferait aujourd'hui la manœuvre des canots.

A une heure donc commence cet exercice ; mais le tangage s'est compliqué de roulis; la manœuvre devient difficile. Trois embarcations ont été mises en place ; la quatrième s'obstine à ne pas obéir. Les bossoirs, à chaque coup de roulis, tournent malgré les efforts des hommes, reviennent sans cesse à leur point de départ, ramenant la quille du canot sur le pont supérieur du navire. Alors, le commandant s'impatiente, saute dans cette barque récalcitrante, la fait pivoter, fixe lui-même les palans, assujettit les saisines, et bondit sur le pont, frappant Fune contre l'autre ses deux mains grises de poussière ; tout cela exécuté en quelques minutes, incroyable d'agilité et de fougue pour un homme de quarante ans.

Maintenant, nos quatre embarcations nous accompagnent , suspendues à leurs bossoirs retournés , accrochées aux flancs de notre coque, leur quille fine et blanche surplombant la mer, prêtes à y glisser, si quelque sinistre nousobligeait àabandonnerle navire.

Seuls, le youyou et la baleinière, tout petits là bas à l'arrière, demeurent sur la dunette.

Samedi. 14 mars.

L'atmosphère claircit aujourd'hui. On soupçonne le

soleil derrière la teinte laiteuse et transparente des nuages partout étendus. De la lumière glisse dans ces brumes ; môme, à certains endroits, on croit voir le ciel bleuir, vaguement.

Nous arrivons à hauteur du Congo, dans la plus grande largeur de l'Atlantique. On est obligé de le savoir, on ne se rend plus compte de la distance ; on avance, mais on a perdu la sensation du mouvement.

Pas un endroit fixe n'apparaît, pas le moindre rocher ne s'approche, ne grandit, ne recule, qui pourraitvous avertir que Ton s'éloigne sans cesse. La mer reste toujours pareille, le ciel toujours le même; le bateau marche, puisque Ton entend son hélice mugir, mais il semble qu'il emporte avec lui ces horizons immuables qui l'environnent. Pour la première fois, j'éprouve dans toute son intensité l'impression grandiose et monotone de la pleine mer.

Puis les soirs, eux aussi, deviennent alanguissants On déjeune à dix heures, on dîne à cinq. Une heure plus tard il fait nuit, car nous nous trouvons encore dans la région des Tropiques. Le bateau à peine éclairé, la passerelle noire, le ciel couvert, sans étoiles, que faire? La conversation tombe dans cette obscurité. On arpente le pont pour vaincre le sommeil et lorsqu'on s'arrête, quand le bruit de votre pas s'éteint, on n'entend plus rien, sauf le froissement de la mer sur les flancs du navire, et, sous vos pieds, le rythme sourd des pistons de la machine qui battent leurs coups réguliers dans la coque, comme des marteaux sur une enclume.

Dimanche, 15 mars.

Dix heures du matin. — Le soleil va paraître, décidément. Cela mitonnerait si, ce soir ou demain, nous ne voyions pas toute sa splendeur. Pour l'instant, il semble qu'il se soit dissous dans ce tissu léger des nuages qui pâlit le ciel bleu tout entier; on ne l'aperçoit nulle part, il rayonne de partout. Les objets n'en sont point illuminés, cependant, la lumière diffuse qui les éclaire est plus intense que celle de ses rayons. L'immense étendue est pleine de jour, de jour calme qui tombe, qui monte, qui s'étend, qui nous arrive de toutes parts, du zénith, des flots et de l'horizon; et cela serait délicieux sans une chaleur universelle qui elle aussi s'épanche avec cette clarté, une chaleur lourde et vague qui nous enveloppe et nous anéantit.

Même date, 6 heures. — Le temps se dégage. Le soleil s'est couché dans une bande de ciel libre. Un instant seulement, nous avons vu son globe énorme glisser des nuées dans les eaux. Il fait nuit noire. A Test s'allonge encore toutefois une traînée vague de lumière.

Paul et le commandant s'attablent derrière moi, un jeu de cartes à la main, qu'ils tiennent tous deux très droites entre leurs doigts méfiants, afin que l'autre ne voie pas. Un falot fumeux charbonne à leurs côtés. Ils ne disent rien, à peine soufflent-ils. Leurs faces sont sérieuses, préoccupées, comme celles de gens qui travaillent, qui cherchent, qui luttent. Elles reflètent de

la souffrance. — Ils appellent cela « se distraire » l Etant donnée la vitesse fournie depuis midi, le Concordia doit se trouver au large de Ste-Hélène qu'il laisse à 300 milles sur la droite. Instinctivement, je cherche à découvrir la petite île qu'il m'est impossible d'apercevoir. Du doigt le lieutenant m'indique sa direction. Je suis du regard, et, singulier hasard, il se trouve que c'est là-bas, sous ce lambeau de jour, à cet endroit justement où le soleil vient de s'engloutir.

La fascination qu'exerce la mémoire de cet homme est prodigieuse sur le continent; ici, en plein Atlantique, à quelques milles du lambeau de terre sur lequel il vint mourir, elle devient indéfinissable et tout autre. On songe malgré soi à des choses cent fois dites, à d'autres choses imprécises, et, l'esprit vague, on reste stupidement accoudé sur le bastingage, les yeux tournés vers l'îlot invisible. — « Aucun homme de bruit universel, écrit Chateaubriand, n'eut une fin pareille à celle de Napoléon. On ne le proclama point, comme à sa première chute, autocrate de quelques carrières de fer et de marbre, les unes pour lui fournir une épée, les autres une statue ; aigle, on lui donna un rocher à la pointe duquel il est demeuré au soleil jusqu'à sa mort, et d'où il était vu de toute la terre. »

Le commandant se frotte les mains, j'entends monter sa voix joyeuse et vibrante; il gagne, il exulte. Toutes choses sont relatives ! L'empereur était-il plus heureux quand il triompha à Austerlitz ?

Lundi, 16 mars.

Le soleil est enfin revenu, l'humidité disparaît, il n'y a que ce maudit vent de bout qui nous fait tanguer un peu, sans pourtant m'indisposer encore.

Aujourd'hui, nous avons une mort à déplorer, celle d'un joli petit oiseau du Sénégal qui nous accompagnait depuis Dakar. A midi, il se reposait sur le mât de charge, le dos rond, le ventre sur ses pattes, les plumes hérissées, le bec dans le jabot, le corps en pelote comme un oiseau malade. Le docteur, pour éprouver son état, l'a poussé avec un bâton. Le pauvret alors s'est évadé par-dessus bord, mais ses ailes l'ont trahi, il est tombé à la mer. — Un instant, on a vu son petit corps se débattre ; puis un léger pli de vague s'est approché, une montagne pour lui, et tout à coup l'a englouti.

Mardi, 17 mars au vendredi 20 mars.

Mer magnifique, temps splendide. Nous descendons vers le pôle, et cela se sent. La température baisse. Voici le premier jour où l'on se trouve vraiment à l'aise. J'en profite pour visiter les machines.

Etrange impression d'usine. On ne se croirait plus dans un bateau. Des mécaniciens vont, viennent, découverts jusqu'à la ceinture. Des tiges d'acier, des bielles, des roues s'agitent autour de vous. Plus bas, devant les gueules rouges des chaudières s'ouvrent de longs couloirs obscurs conduisant aux soutes à charbon, éclairés, de deux mètres en deux mètres, par un vilain lampion fumeux à lueur rouge, vacillante. On

s'étonne, on s'imaginerait arriver à l'ouverture d'une galerie de mines. Des hommes, au torse nu, noirci, paupières et cils charbonneux, ajoutent à cette illusion; et cependant tout cela se trouve bien en plein océan, dans une coque de navire, à quelques mètres des grosses vagues, et s'agite, et travaille sans cesse tandis que nous autres, causons, mangeons, et dormons sur le pont, tranquillement, sans y songer.

Mercredi, 18 mars. — Le ciel est merveilleusement pur ce soir, il a d'ailleurs fait beau toute la journée. Rassemblés sur la passerelle, nous voici, avec la jumelle, dénombrant les étoiles. Il y en a dont le scintillement est extraordinaire, qui brillent de feux aux couleurs alternées, comme des phares. Je découvre la constellation splendide du Navire, puis d'autres que je ne connais pas. La Croix du Sud nous est apparue, un peu avant Téquateur ; chaque jour elle montait vers le Zénith. Elle l'atteint presque aujourd'hui. La Grande Ourse et l'Etoile polaire ont sombré vers le ^Tord ; on ne les voit plus

Jeudi, 19 mars. — Parfois, je l'avoue, je regrette de n'avoir pas pris le bateau de Southampton, ou celui de la Deutsche Ost Africa Company. Que d'endroits j'aurais pu voir, où je ne reviendrai jamais! Madère, l'Ascension, Sainte-Hélène, ou bien tous ces villages de la Côte d'Afrique, d'un tel intérêt sans doute.

Au lieu de cela, la pleine mer, toujours le même spectacle, trente jours d'un voyage dans le calme et la solitude.

Vendredi, 20 mars.

Forte brise du sud, cette nuit. Nous avons étédurement secoués dans nos couchettes. Ce matin le? vaisseau tangue, mon estomac aussi. Jusqu'à midi, impossibilité de prendre la moindre note. Des embruns volent sur le gaillard d'avant. De longues lames glauques, aux reflets boueux se creusent. On sent la mer s'enfuir sous la quille du vaisseau. Nous penchons au hasard, à droite, à gauche, en avant, en arrière. Les mouvements plus amples et plus profonds perdent toute régularité.

A une heure, cela se calme. Je fais un petit tour à l'avant, du côté de la cambuse. Que de choses s'y trouvent entassées! Quel Capharnaum auquel on ne s'attendait pas ! Des moutons dans des parcs, des dindons, des poules, des pigeons, des lapins, même des coqs dont nous soupçonnions bien un peu la présence, en les entendant chanter à tue tête le matin, mais qui nous étonnent, néanmoins, quand nous les apercevons, bien en vie, très graves, picorant tranquillement leur grain sur ce pont de navire. Il y a même un enclos en fil de fer, où, sur leurs pattes palmées, se traînent péniblement une vingtaine de canards. Comme ils souffraient, sans doute, de ne pouvoir se baigner, quelque matelot compatissant leur a confectionné une petite mare avec la moitié d'un tonneau.

Si le beau temps continue, nous serons à Cape Town dimanche dans la soirée. Le commandant vient de calculer la distance et la vitesse ; il le déclare formellement ce soir.

Samedi, 21 mars.

Le beau temps s'accentue encore ; la brise a diminué ; notre cargo file aujourd'hui ses dix nœuds. Journée tout entière occupée aux préparatifs de départ, afin d'être libres, demain, pour l'arrivée à Cape Town, qui, sans doute, aura lieu en plein jour.

Ce soir, avec le commandant, nous causons du Colonia, navire semblable au nôtre et qui nous précédait de deux départs. Voici déjà un mois qu'il devait arriver à Santos, au Brésil. Il est parti fin janvier de Madagascar. Un steamer le signala au large à 200 milles à l'ouest du cap de Bonne-Espérance, depuis on n'a de lui aucune nouvelle. Sombra-t-il ? quelque avarie l'a-t-elle jeté hors des routes connues? On ne sait. Peutêtre, en ce moment, erre-t-il sans direction, sur cet océan immense qui s'étend à notre droite, dans des solitudes où ne passe jamais un navire. Et le commandant raconte alors quelques terribles histoires de mer.

J'écoute, songeur, appuyé sur le bastingage, les yeux tournés vers l'immensité.

Comme il termine son récit, Paul lui dit: « Connaissez-vous Oceano Nox, et il lui récite le superbe poème de V.Hugo. Le Capitaine écoute attentivement, d'un air étonné. Puis, la dernière strophe achevée, il conclut avec un soupir : « Oui! ce sont de ces gens qui profitent du malheur des autres pour faire des machines comme ça. » Singulière opinion d'un loup de mer sur Victor Hugo, mais qui valait bien la peine d'une mention.

Dimanche, 22 mars.

Je me lève de fort bonne heure. Durant toute la nuit j'étais inquiet de l'aspect qu'aurait la mer ce matin. Elle est superbe ; jamais nous ne l'avons vue aussi belle. C'est un grand miroir pâle qui reflète à l'infini la transparence nacrée de ce beau ciel calme du matin. L'hélice laisse, à perte de vue, traîner derrière elle un longruban moiré ; les deux lignes de remous formées par la marche du vaisseau, en s'écartant de notre proue, demeurent visibles jusqu'aux lointains les plus extrêmes, ftotre navire tire après lui ce grand triangle dont la base se confond avec la ligne de l'horizon. Des albatros nous suivent, les ailes étendues.

A onze heures, nous traversons des nuées d'oiseaux de mer, posés sur les vagues, et qui s'envolent de toutes parts à notre approche, et aussi des bandes de phoques dont on voit seulement de temps à autre, émerger les dos noirs et vernis. Au loin, des baleines révèlent leur présence par de soudaines, par de rapides fusées d'eau.

Presque aussitôt, sur notre gauche, les côtes d'Afrique apparaissent. Ce sont des dunes basses, régulières, sablonneuses dans toute leur étendue, sans nulle végétation, et qui brillent d'un éclat dur et métallique au bord de la mer verte. A l'extrémité de l'une d'elles, qui s'avance en pointe dans l'océan, j'aperçois vaguement une tour; un phare sans doute. Derrière ces dunes, mais beaucoup plus loin dans l'intérieur, s'allonge une bande de montagnes grises dont on ne voit pas la base.

A une heure, dans la jumelle, la silhouette du mont de la Table se dessine, très faiblement estompée à droite de notre proue. La mer est toujours extrêmement calme, avec un peu de brouillard sur les lointains. La haute masse se rapproche, grandit, se découpe. Les fentes, les précipices, les stries du rocher deviennent visibles à l'œil nu. D'autres sommets moins hauts se détachent, s'avancent devant le massif principal : nous distinguons bientôt les sentiers de chèvre, les sémaphores, des groupes de maisons blanches tassées au bas de la montagne, et qui sont les faubourgs de Cape Town. Le port sort de la bruine à son tour, avec les vergues fines et légères des vaisseaux innombrables. Nous arrivons.

Nous voici maintenant à hauteur de la « croupe du Lion ». Le vapeur tourne. Les sommets se déplacent, se recouvrant les uns les autres, et se découvrant tour à tour. — Le bruit de l'hélice s'éteint, le navire s'avance avec la majesté de la lenteur; à quatre heures trente, il mouille en pleine rade, face à la ville. Le spectacle est superbe. Devant nous en vis-à-vis, l'immense muraille rocheuse de la Table, dont les moindres détails se précisent; à gauche, le pic du Diable au versant incliné vers la mer, à droite la Tète du Lion, sorte de mamelon granitique isolé ; reste évident d'une montagne plus haute que des éboulements successifs ont détaché du massif principal, et réduit aux dimensions que nous lui voyons aujourd'hui. Au pied de ces monts, grimpant même sur leurs versants, avec ses maisons claires, ses rues correctes et droites, s'étale toute la ville de Cape Town.

DE DAKAR A CAPE TÔWN 5.'î

Le médecin monte à bord, demande nos noms, nous regarde d'un air méfiant, puis, sans mot dire, sans examen, nous accorde nos permis. C'est un grand escogriffe d'Anglais, maigre, aux joues osseuses, aux fortes mâchoires, d'allure vulgaire et d'aspect rogue.

Cependant, quelques embarcations accostent notre cargo. Cinq ou six convives se réunissent à la table du commandant, dégustant des bocks, avec une pose bien française, la plupart assis, les jambes écartées, la pointedes pieds en dehors, mains et menton posés sur la pomme de leur canne, fort occupés à sucer leur moustache pour en exprimer un peu de mousse de bière qui s'y est malencontreusement accrochée.

Je m'approche; on me présente. Ce sont: l'agent delà Compagnie, trois capitaines de voiliers français ancrés dans le port, enfin M. X..., grand négociant marseillais, qui débite, de sa voix retentissante du midi, toutes sortes de choses encourageantes sur l'Afrique du Sud en général, et sur Cape Town en particulier. Pays sans intérêt, vie horriblement chère; aucune relation, divertissements nuls, nourriture horrible, détestable, inimaginable; Boërs moins curieux encore que les Anglais, à moins cependant que ce ne soit le contraire; enfin, étant données les lenteurs administratives pour l'obtention des permis, impossibilité pour nous de gagner le Transvaal.

Paul songe, Fernand bâille, moi je grogne ; trois manières différentes d'exprimer le même sentiment.

Dans l'après-midi, visite du Pierre-Loti, magnifique voilier français ancré en rade. Rien ne m'intéresse. A

six heures retour à bord, dîner silencieux, triste ; un quart d'heure de flânerie sur le pont, d'où nous contemplons la ville illuminée, spectacle étrange après trente jours de pleine mer ; puis nous allons nous coucher dans nos cabines immobiles.

A peine nvétais-je endormi qu'un coup de vent brusque me réveille. Je saute à bas de ma couchette ; et regarde par le hublot. Les becs de gaz de la ville pâlissent, clignotants, vaporeux, et presque aussitôt une pluie cinglante, précipitée, crépite sur les tôles du bateau ; tout cela en moins d'une demi-minute, sans être précédé comme chez nous de petits tourbillons précurseurs. — L'orage, ici, débute d'un seul coup, dans toute son intensité, sous un ciel calme. J'assujettis les hublots et me recouche ; non sans appréhension sur ce qu'il adviendra de nous, demain matin.

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