CHAPITRE III
A Cape Town
Débarquement des hommes et des moutons. — Visite à notre consul. — Les lettres du Colonial Office. — Le Mount Nelson hôtel. — Les rues de Cape Town. — Types hollandais. — Les nègres. — Chamberlain, toujours Chamberlain. — Lord Roberts. Kitchener. Cécil Rhodes. — Les cartes postales. — Paysage méditerranéen. — L'allée de vieux chê nés. — Mœurs et types anglo-saxons. — Le commerce français. — Cape Town vu la nuit. — Identité des C3utumes avec celles de Londres. — Parallèle des Anglais et des Allemands. — Les prostituées françaises. — Les lois policières sur les mœurs. — La colonie française ; cuisiniers et garçons coiffeurs. — A Rosebank, visite aux moutons. — Déjeuner au City Club. — Les toasts. — Incident des revolvers. — Sea Point. — Un boarding-house. — Simon's Town. — Paysage à l'aller et au retour. — A Groote Schuur. — La villa de Cécil Rnodes. — Le portrait de l'homme. — Dernières impressions sur la ville et le caractère anglais.
Lundi, 23 mars Mount Nelson hôtel, 10 heures du soir).
Enfin nous voici à terre. Je sens mon cerveau moins lourd, ma plume, je l'espère, va devenir plus alerte. Journée banale avec une grande émotion. Je reprendsmon récit dans l'ordre chronologique.
56 PAR LE TRAXSVAAL
Ce matin, de très bonne heure, le navire se met à quai. Le vétérinaire arrive, visite nos animaux, minutieusement, prend des échantillons de leur laine, après deux heures d'examen, les déclare magnifiques. Cette bonne parole lui vaut une flûte de Champagne, qu'avec quelques cérémonies il siffle debout, respectueusement, en connaisseur.
Lui passé, sur ses talons, les bêtes détalent, bêlant, se pressant, grimpant les unes sur les autres, et nous, à leur suite, bergers qui, sans doute, ne suivront pas leur troupeau. Que ne pouvons-nous imiter ce malicieux Ulysse! nous accrocher sous le ventre d*un de ces moutons, et gagner ainsi la ferme de Botha. Mais chaque Anglais a deux bons yeux, le vieux Cyclope avait perdu le sien, et ce moyen de locomotion nous étant décidément refusé, pour l'instant, ce sont deux cabs rapides qui nous emportent, le commandant, nous, et l'agent des Chargeurs, au consulat de France où, sans doute, les choses vont s'arranger.
Elles ne s'y arrangent pas du tout. Le consul, homme d'une soixantaine d'années, fort aimable, nous donne de suite tous les renseignements désirables , que, d'ailleurs, nous ne désirions pas. Voici la prédiction sinistre qui tombe de ses lèvres, sinon sacerdotales, du moins, hélas ! autorisées.
« Mes chers compatriotes, nul étranger n'est admis « à pénétrer au Transvaal sans un permis individuel, « émanant du gouvernement spécial de Johannesburg. « Vous me remettrez donc votre supplique, la réponse « vous en parviendra dans un mois environ. » Nous nous regardions sans mot dire. Enée consul-
tant la Sybille, les compagnons d'Ulysse, après leur métamorphose chez Cireé, ne devaient pas avoir l'air plus ahuris. — À tout hasard, d'une main molle, je tends mes papiers au consul. Il ajuste ses besicles à l'extrémité de son nez , renverse la tète , éloigne la feuille, la place bien dans l'axe de sa vision, puis déclare : « Vos lettres sont signées de lord Lansdowne, allez directement au gouvernement du Cap ; vos permis vous seront immédiatement accordés. »
C'est toute la possibilité de notre voyage qui vient de se décider là ; — nous exultons. Chacun de nous serre à l'écraser la main de ce brave consul, qui n'en peut mais ; et la matinée se termine par un déjeuner au septième ciel, 'avec une cuisine détestable, dans un restaurant malpropre ; tout cela mystère en temps ordinaire, facile à comprendre quand on a lu ce qui précède.
L'après midi, nous partons en quête d'un hôtel, et nous décidons pourcelui-ci.Les prix en sont coquets: une livre par jour sans la boisson ; tout compris de 30 à 35 francs. Et l'on ne nous y traite pas en grands seigneurs, certes ! Le moindre commis-voyageur, déboursant 12 francs à Paris, trouve certainement le même bien-être. Jugez-en plutôt. Impossible par exemple d'obtenir un omnibus pour aller chercher nos colis ; l'hôtel n'en possède pas. Aussi, entassons-nous nos bagages sur un camion que traînent deux mules, nous y grimpons nous-mêmes, et nous voilà partis pour la douane. Telle est l'entrée solennelle faite par vos serviteurs, dans la bonne ville de Cape To\vn,le 23 mars de l'an de grâce 1903.
58 PAR LE TRANSVAAI
A la douane, petits ennuis ordinaires. Confiscation de nos appareils photographiques, de nos revolvers, etc., etc. Enfin à cinq heures tout est terminé.
Le soir, diner médiocre, et bonne musique (je préférerais le contraire). Rien d'autre à noter, si ce n'est que je vais pouvoir m'endormir tranquillement, dans un bon lit, sur un plancher qui ne remuera pas, sauf la chance inespérée d'un tremblement de terre.
Mardi, 24 mars.
Aucun trait saillant à Cape Town,rien de particulièrement curieux. C'est une ville gaie, propre, animée, tenant le milieu entre la cité américaine et la ville anglaise. De longues rues s'y coupent à angle droit, la divisent en carrés réguliers. Toutes portent des noms britanniques : Plein Street, Strand Street, Adderley Street,cette dernière la plus large, la plusbelle des voies de Cape Town. Elle commence sur le port, monte droit dans la direction de la Table, et finit au palais du Parlement. Le jardin zoologique avec son allée de vieux chênes la continue. Toutes proportions gardées, elle me paraît être un peu, à la métropole du sud de l'Afrique, ce que sont les boulevards à Paris. Riches magasins, hôtel des postes, gare, maisons de banque, tous les bâtiments importants s'y trouvent concentrés. Au temps de la domination hollandaise un canal s'ouvrait en son milieu. « Ce peuple, dit Gœthe, cherche toujours dans ses possessions lointaines à bâtir une nouvelle Amsterdam. » Cela explique la largeur anormale de cette rue, largeur que l'on ne trouve en aucune autre. Aujourd'hui le canal a disparu. Une longue rangée de
cabs le remplace, dont les numéros d'identité se détachent en blanc et fort gros sur le cartouche noir du coffre arrière. Sur leurs sièges élevés perchent des cochers malais, aux grands chapeaux de paille jaune forme abat-jour, sortes de coiffures tonkinoises. Et voilà, à peu près, la seule note un peu excentrique que je remarque à Cape Town.
Les Hollandais, nombreux ici, se rapprochent beaucoup de la société anglaise par leur type et leurs coutumes. Quant aux nègres, leur costume s'est complètement européanisé. Ils s'éloignent en cela de ceux de Dakar, et celte différence en révèle, il me semble, une plus profonde entre la vie industrielle des deux cités. — L'appel incessant que l'on fait aux travailleurs force très vite les nègres établis aux environs de la ville à perdre leurs coutumes ancestrales, leurs costumes originaux, et à s'enrôler dans les grandes entreprises industrielles et commerciales, si nombreuses dans l'Afrique du Sud. Nos indigènes, au contraire, par suite du ralentissement des affaires, parce que nous ne réclamions pas leur main d'oeuvre, ont pu subsister jusqu'à ce jour sous notre domination, vivre côte à côte avec nous, en conservant toutes les habitudes de leur vie primitive. Pour la richesse d'une colonie, cela offre de grands inconvénients; au point de vue purement esthétique, c'est un avantage. Un nègre qui abandonne son pagne, son burnous ou sa nudité devient vraiment un pauvre diable. Ceux que je rencontre ici me font l'effet de ramoneurs européens, plus malpropres, et voilà tout.
60 PAR LE TRAXSVAAL
Quant aux femmes malaises, avec leurs robes et leurs corsages de couleur, qu'y vit, il y a sept ans, M. Pierre Leroy-Beaulieu, il ne s'en rencontre plus qu'à de rares intervalles. On les trouve seulement dans le quartier spécial où elles habitent. Jusqu'à présent, donc, voici mon impression : Cape Town est une ville anglaise où domine le costume européen.
Partout, aux devantures des libraires, des marchands d'estampes et de journaux, s'étale le portrait de Chamberlain. C'est le grand homme du jour. La frénésie pour sa personne est inimaginable, elle dépasse celle que nous avons eue pour la tète chauve de Rostand. — Un numéro spécial d'une importante revue lui est entièrement consacré ; l'on ne voit que des Chamberlain assis, couché, dormant, lunchant, parlant, montant en chemin de fer, en voiture, descendant de train, se mouchant, etc., etc.
D'autres personnages de marque partagent, avec le ministre des colonies, les honneurs de la publicité Voici la bonne face chafouine de lord Roberts, le torse constellé de décorations ; Kitchener avec sa casquette plate, ses yeux clairs, son masque cruel de dogue silencieux; enfin, de temps à autre, la tète pensive de Cecil Rhodes s'entoure d'un cadre de bois noir, sur lequel retombent les boucles flottantes d'un nœud de crêpe. Le portrait est prêt à livrer, ainsi orné. Cela signifie, j'imagine, que tout Anglais doit considérer la mort du grand financier comme un deuil particulier^
Ici, comme en Europe, les cartes postales illustrées font fureur. Tous les hommes dont je viens de parler s'y trouvent reproduits; beaucoup d'autres sujets
aussi pris aux kraals des nègres, dans la ville, ou les environs. L'une me paraît être caractéristique de l'état d'esprit qui régnait au Cap pendant la guerre. On y voit le président Kruger, chapeau sur les yeux, voûté, cassé, furtif, marchant à grand'peine, portant à chaque main deux énormes sacs d'écus. Devant lui s'étale un cartouche sur lequel est écrit : Loureneo- Marquès. — Haine injuste d'un peuple, allant jusqu'à l'avilissement de son ennemi.
Une ou deux fois seulement, j'aperçois le portrait de lord Milner. L'homme dédaignerait-il la publicité, avec ses allures de parfait gentleman, grand, mince, la taille élancée, la physionomie fine, la bouche un peu dédaigneuse, et les arcades sourcilières nettement dessinées, sous lesquelles percent deux yeux noirs, intelligents?
Mercredi, 25 mars 1903.
Si Ton avait pu me transporter ici de façon magique, si je pouvais perdre seulement le souvenir de l'effroyable distance qui me sépare de l'Europe, je me croirais volontiers en villégiature aux environs de Cannes ou Menton , tant le paysage qui vient emplir ma fenêtre le matin , lorsque j'en pousse les contrevents, est purement méditerranéen. Devant moi, très rose sous les rayons du soleil, se dresse une sorte de piton granitique, chauve, dénudé, et que les Anglais nomment Lion s Head, la tète du Lion, cela parce que l'ensemble delà montagne, vu de la mer, rappelle assez bien, en effet, la forme d'un fauve allongé. Une forêt de pins noirs en couvre les versants inférieurs, con-
trastant par sa verdure sombre avec l'éclatant rocher qui la surplombe, et repose sur le mamelon tout entier comme un grand capuchon de pierre éclatant. Plus bas, tout à fait dans la plaine, les blancheurs des petites maisons de villégiature brillent au milieu de leurs jardins, et sur la droite s'allonge à perte de vue la fuite immense d'une mer très bleue. Ajoutez sur le tout, dès sept heures, un ruissellement de lumière tel que Nice même pourrait nous l'envier, vous aurez une idée assez précise du pays magnifique d'où je vous écris.
Ce matin, de très bonne heure, au sortir de l'hôtel, je traverse le petit jardin anglais qui lui fait suite, et descends à la ville, en longeant cette allée de vieux chênes dont je vous ai déjà parlé. Le soleil, bas sur Thorizon, n'a pas encore triomphé d'une brume légère dont toute l'atmosphère semble ouatée. A vrai dire, nul objet n'en devient invisible ; tous apparaissent délicatement estompés derrière ce voile mince de vapeurs. Les stries rocheuses , les escarpements de la montagne, perdant leur relief, en jaspent simplement les parois de nombreuses lignes enchevêtrées. L'immense muraille granitique se dresse derrière moi comme une plaque lisse de marbre, colossale, singulière, suspendue on ne sait comment dans les airs.
Je descends l'avenue au milieu d'un véritable cortège d'employés et d'ouvrières. N'étaient ces vieux chênes trapus, et les mœurs différentes, je me croirais en pleine rue de la Paix. Chaque employé porte un petit sac de voyage en cuir marron et verni, donnant cette impres-
sion de richesse et de confort qui distingue d'ordinaire tous les articles anglais. Ces sacs doivent contenir quelques provisions de bouche. Car j'ai vu peu de restaurants et de cafés à Cape Town; ceux qu'on y rencontre ne paraissent pas fréquentés. Un seul fait exception, très somptueux, dans Adderley Street. La rareté de ces établissements est un indice du caractère anglais, si peu enclin aux familiarités étrangères, si jaloux, au contraire, de l'intimité du foyer.
Les employés et ouvrières qui se connaissent s'en vont côte à côte, cordiaux et camarades. Les autres se croisent, se dépassent, sans toutes ces minauderies, ces agaceries qui se produisent infailliblement chez nous. Tempérament plus froid, ou doctrine plus rigide, je ne sais, mais le fait n'en reste pas moins indiscutable, la moralité de cette jeunesse parait supérieure à la nôtre. Ce qui le prouve, d'ailleurs, c'est le mélange de cette foule. J'y remarque de nombreuses jeunes filles, appartenant aux familles riches de Cape Town. Aucune n'est accompagnée; toutes, avec leurs cartons ou leurs serviettes sous le bras, suivent leur chemin, causant, riant, sans prêter la moindre attention aux visages étrangers qui les environnent.
Quant aux types, j'en vois de superbes. De beaux grands yeux purs, d'un bleu noyé d'eau, une carnation rose, délicate, et surtout ces cheveux blonds, ondoyants, légers, qui rendent doublement féminins tous ces jeunes visages qu'ils encadrent.
Les magasins où j'entre pour différents achats complètent cette impression d'aisance, de liberté, d'honnêteté. C'est la même indifférence, la même sécurité
G-i PAR LE TRANSVAAL
dans les relations. La jeune fille à laquelle on s'adresse vous apporte de suite l'objet demandé, simplement, sans façons, sans coquetterie, sans toute cette offre vénale d'à côté si déplaisante ailleurs.
Dans Adderley Street, et d'autres rues principales, les devantures des magasins sont d'une grande somptuosité. Ceux, en particulier, où se fait le commerce des lainages, des tissus, des plumes d'autruche, pourraient presque rivaliser avec les boutiques de nos boulevards. Les étalages s'y montrent corrects, riches, variés ; les articles élégants, finis, solides. Notre commerce doit être ici faiblement représenté. En fait de produits français portant l'étiquette apparente de la maison originaire, je ne trouve guère que des articles pharmaceutiques, de parfumerie, nombreux ceux-ci, et tous nos spiritueux. Quelques magasins de tableaux ont en montre des gravures exécutées par nos artistes. Somme toute, c'est peu.
Notre vice-consul, avec lequel nous dînons ce soir, m'affirme que, sans être très étendues, nos relations commerciales avec l'Afrique gardent cependant plus d'ampleur que je ne me l'imagine. Nos beurres, nos bonbons, notre mercerie, nos modes, conserves, graines, soieries, se débitent couramment, parait-il, dans les maisons de détail de Cape Town, mais il nous est difficile à nous-mêmes, ajoute-t-il, de nous rendre un compte exact du trafic de cette ville avec la France ; cela, parce que les commerçants anglais achètent directement à Londres toutes leurs marchandises, même celles d'origine française.
Je désirais éprouver aussi la sensation que donne
Cape Town vu le soir, à la clarté des réverbères. — Par la même allée de vieux chênes, ombreuse à cette heure, je redescends une seconde fois dans la ville, je gagne Adderley Street, la voie commerçante par excellence, la plus fréquentée. — Rien : la nuit, et le silence. Quelques cabs aux roues caoutchoutées passent en sourdine ; de temps à autre, un tramway glisse en sifflant sur ses cables de métal. Peu de piétons. Les becs électriques luisent sur des trottoirs agrandis, solitaires. L'espace résonne. Lorsqu'on s'arrête, on entend retentir l'écho de son dernier pas.
Le commerçant anglais travaille peu, mais d'une façon intense, sans flânerie, sans gaspillage de temps, sans bavardage surtout. A neuf heures, il ouvre son magasin; à six heures, il le ferme. Sa journée est alors terminée ; il abandonne le centre des affaires, il se retire dans sa villa, dans son home, en dehors de la ville de transactions et de luttes. On retrouve à Cape Town toutes les coutumes de Londres : journée consacrée au travail, soirée réservée à la famille. Cela explique le petit nombre de cafés de nuit, d'estaminets, et autres établissements analogues qui s'ouvrent ici. La clientèle manquerait. Peu de célibataires traînards, d'hommes, de femmes, qui ont sans cesse besoin de « distractions »,ce mot que tout Français expatrié vous jette au visage lorsque vous arrivez dans une ville étrangère : « Il n'y a pas de distractions ! » L'Anglais, en général, n'en sent nullement le besoin; après sa journée de travaille soir, il a sa femme et ses enfants: cela lui suffit.
Jeudi, 26 mars 1903.
Il me faut rabattre un peu de l'éloge que je décernais hier aux Anglais. Certains de ces gaillards, dans la basse classe surtout, sont moins tempérants qu'on ne le suppose. J'ai visité, ce soir, quelques bars des quartiers excentriques. Debout au comptoir, des ivrognes y boivent force brandy et wisky ; et c'est une ivresse lugubre et triste. Puis, sur divers points, ces Anglais se montrent insuffisants. Leurs commerçants, leurs hommes d'affaires ne parlent et ne comprennent aucune langue étrangère. Pour la plupart, ils ne savent que leur dialecte maternel. Ce matin, par exemple, dans une de leurs plus grandes banques, il me fut impossible de me faire comprendre en parlant soit allemand, soit français. Il me fallut m'expliquer par signes.
Cette ignorance d'idiomes offre, il est vrai, un avantage, elle force les étrangers établis en Afrique à s'assimiler aux Anglais. Les Allemands, bien supérieurs comme instruction, ont dû, pour mener à bien leurs affaires, se plier absolument aux coutumes britanniques. Pareille aventure leur est arrivée aux Etats-Unis où ils se sont totalement fondus dans l'élément prédominant. N'y aurait-il pas là , pour l'avenir de la langue allemande, de la plus grande Allemagne, un réel danger. Ces hommes consciencieux, instruits, semblent avoir, comme colons, une individualité un peu molle. Les Anglo-Saxons, leurs adversaires, peuvent se montrer moins laborieux, moins savants, ^ils les absorbent cependant, par suite de cette force vitale
et première qu'Herbert Spencer nommait si justement « la force du plus vigoureux animal ».
Cette après-midi, je parcours les rues écartées de Cape Town. J'y trouve nombre de prostituées et de souteneurs français. Ces filles, reconnaissables à leur toilette tapageuse, ont conservé, en outre, cette allure délurée, provocante qui tranche si vivement ici avec la rigidité de la tenue anglo-saxonne. Elles se tiennent cependant mieux qu'en France. Nulle ne vous adresse la parole, ne tente un geste, un regard, n'ébauche même un sourire. La réglementation se montre draconienne pour elles ; la plus faible incartade les rend justiciables de la police. Cape Town est une ville, sinon morale, du moins bien tenue.
Ce soir, nous dînons avec un Français établi en Afrique depuis vingt-cinq ans, aimable, distingué, jouissant d'une très grosse fortune, presque tout entière constituée par des spéculations de terrains. La ville augmente sans cesse : de gros gains se réalisent dans ce genre de transactions. Partout, s'élèvent de nouvelles constructions. L'extrémité des rues excentriques de Cape Town garde un air provisoire, inachevé, semble appeler un prolongement.
Je fais part à notre convive de ma découverte de ce matin. Voici ce qu'il m'apprend. Il y a quelques mois, de sévères arrêtés furent pris par le Gouvernement afin de s'opposer à l'invasion des prostituées et des souteneurs De nombreuses arrestations furent opérées; le nombre des filles diminua rapidement. A cette époque, les dix ou douze Françaises distinguées de notre colonie évitaient de parler notre langue dans la
rue. La simple audition de désinences françaises, éveillant l'attention, produisait des méprises. — Aujourd'hui, encore, il reste de cette époque un souvenir charmant. Prostituée, fille publique, sont deux mots ici inconnus ; french girl signifie tout cela. N'estce pas vraiment délicieux?
Maissi les prostituées sont nombreuses, en revanche, les domestiques blancs ou nègres font complètement défaut, la crise de la main d'œuvre est terrible. Des familles entières quittent Cape Town dans l'impossibilité de se faire servir.
En sus de la classe très intéressante dont je viens de vous entretenir, on trouve ici, en fait de Français, des cuisiniers et des garçons coiffeurs- De commerçants il n'y en a pas, et cela, ajoute mon interlocuteur, parce que les maisons françaises emploient pour pénétrer dans le Sud de l'Afriqueïin mauvais système. Elles se servent de commis-voyageurs. Or, les maisons de détails, auxquelles ces voyageurs s'adressent, ont toutes un intermédiaire à Londres, qu'elles ne veulent pas abandonner. Le moyen le plus sur, pour écouler ses marchandises dans l'Afrique du Sud, serait de fonder des comptoirs, d'entrer directement en rapport avec les consommateurs et les petits détaillants.
Tout cela, bien entendu, donné comme simple mémoire, ma compétence en ces matières ne me permettant d'émettre aucun avis.
Vendredi, 21 mars 1903.
J'ai tant bavardé hier économie politique et morale que je ne vous ai point conté l'importante démarche
A CAPE TOWX 69
que nous avions faite. Nous nous sommes rendus au Government Home afin d'obtenir nos permis ; nous les possédons en ce moment. Je vais vous donner quelques détails rétrospectifs sur ces faits et gestes.
Après une heure de recherches, de dédales en dédales, ou plutôt de palais en palais, nous arrivons enfin à celui du gouvernement, qui n'a de palais que le nom, car on le prendrait volontiers pour une vieille et vulgaire caserne. Nous nous adressons à la sentinelle, vêtue du fameux uniforme kaki. Ce brave guerrier, d'un air grognon, nous donne des indications plutôt rudimentaires; il nous faut rebondir de bureaux en bureaux avant de tomber dans celui du secrétaire particulier de lord Milner. Un jeune homme de 25 ans environ nous y reçoit, de façon courtoise, mais (serait-ce la coutume anglaise?), durant tout l'entretien, reste en manches de chemise. En tant que Français, cela me produit un singulier effet. Ce secrétaire particulier du gouverneur évoque en moi de vagues images de garçon de café. J'ai peine à revenir à la réalité, et, comme il fait très chaud, à maintes reprises, je me sens tenté de lui crier : Waiter, apportez-moi donc un soda ou un bock.
La présentation des lettres signées de lord Lansdowne eut une vertu magique. Tout nous fut immédiatement accordé ; on nous proposa même une entrevue avec lord Milner. Certes, l'offre était tentante. Un entretien avec l'homme qui, secondé par Cecil Rhodes, fit la guerre anglo-boër constituait un début de voyage fort présentable pour votre serviteur. Malheureusement, le noble lord était absent de Cape
Town, et le temps dont je disposais ne me permettait pas de l'attendre. Nous nous en excusâmes et prîmes congé. Par une longue suite de corridors, le secrétaire nous reconduisit jusque su la grande place, nous souhaita heureux voyage, et nous serra à tous trois cordialement la main. La sentinelle en fut ahurie \ elle nous regardait d'un tout autre air! « L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux. »
Nous sommes partis, vous le savez, les deux poches garnies de recommandations, lune destinée aux Anglais, l'autre aux Boërs. Chacun les ouvre alternativement au moment opportun. Tandis qu'avec Paul nous courions chez lord Milner, notre brave ami Fernand entrait en rapport avec le Ons Land, le plus grand organe hollandais de Cape Town. Il y faisait connaissance de Hofmeyr, président delà célèbre ligue l'.i/Wka ncler Bund, et de Pieter Faure, ministre actuel de l'Agriculture
Nous sommes allés ce matin, en compagnie de ces Messieurs, rendre visite à nos moutons. Vingt minutes de trajet, avec de gracieux paysages. — La ligne tourne le pic du Diable, s'infléchit rapidement dans Tintérieur, en longeant le versant du mont de la Table opposé à la ville.
D'abord, la silhouette lointaine du Lion se profile à nos yeux dans toute son étendue. Vue ainsi, et par son travers, elle reprend un instant, d'une façon saisissante, sa belle forme de grand fauve assoupi. Puis, nous entrons de suite dans le demi-jour des hauts sommets. N'étaient ces rochers escarpés qui nous surplombent,
on se croirait aux environs de Paris, tant l'aspect de la ligne, par elle-même, rappelle des coins de Viroflay et Meudon. — La tête à la portière, je la vok courir toute droite, encaissée entre deux digues de verdure, passant constamment sous ces ponts de bois à jour qui enjambent les rails comme de grands portiques de gymnase. Les gares elles-mêmes, par leur physionomie générale, rappellent l'aspect des plus jolies de notre banlieue. Sur tout le parcours, les villas succèdent aux villas, maisons bien anglaises cette fois, basses, ensevelies sous les pins et les eucalyptus, vastes rez-de-chaussée étendus au ras d'un sol poussiéreux et rouge.
A dix heures, arrêt à Rosebank, et nous voici, par un sentier ensoleillé, débouchant tout à coup dans une prairie dont l'herbe, brûlée, sèche, brillante, se casse en craquant sous nos pieds. Et c'est là, parait-il, tant la pluie manque cette année, les plus beaux pâturages que l'on ait découverts pour faire reposer ces animaux, abattus déjà par trente jours de traversée. Aussi les trouvons-nous couchés pour la plupart, écrasés de fatigue et de chaleur.
Retour sans incident. M. Hofmeyr nous invite à déjeuner au City Club; j'y arrive. Assistance des plus sélects : ministres, avocats, journalistes, MM. Pieter Faure, C. Jeppe, Graff, Schultz, Goldstein, Malan, éditeur du Ons Land, etc., etc. J'en passe et des meilleurs. Je m'assieds à côté du consul de Hollande qui parle le plus pur français. Déjeuner excellent, véritable événement dans l'Afrique du Sud auquel on doit une mention spéciale, puis toasts chaleureux, qui ne
sortent pas de la banalité ordinaire. Vous connaissez mon aversion pour ce genre d'éloquence. Dans ces petits discours, tous les peuples sont frères, les hommes parfaits, et Ton se demande, après les avoir entendus, à quoi peut bien servir un ministre des Affaires étrangères. Une seule note originale et gaie lorsque M. Hofmeyr déclare que le sang français est si répandu maintenant dans l'Afrique du Sud qu'on ne peut dire ce qu'un Hofmeyr ou un Pieter Faure en doit avoir dans les veines, et que l'apport récent qui vient de lui être fait par notre cadeau va lui donner une force nouvelle. Applaudissements, rires ; on se lève, on passe 'au fumoir. Là, butinant de côté et d'autre, je cueille quelques renseignements. Six cent Hollandais attendent à Cape Town une autorisation pour monter au Transvaal, la police de lord Milner surveille de façon étroite toutes les familles afrikanders influentes de la ville, les femmes mêmes n'échappent pas à ce contrôle; la colonie du Cap jouit du self government, quoique, un instant, le désir de Chamberlain ait été d'en faire une colonie de la Couronne ; — prohibition absolue de port d'armes dans l'Afrique du Sud (cela, par exemple, nous le savions). Nous avons hier parlementé une heure avec le secrétaire de lord Milner pour obtenir nos revolvers confisqués à la douane. Impossible. « Mais monsieur le secrétaire particulier, nous avons l'intention d'aller à Madagascar où de terribles dangers nous attendent si nous sommes désarmés. — Que voulez-vous, c'est la loi ! — Mais, monsieur le secrétaire particulier, considérez que ce sont des petits pétards inoffensifs que nos revolvers,
dont la balle, à cinq pas, n'écraserait pas une mouche. — Je vous crois, Messieurs, la loi existe. » Et c'est le refrain, on n'en tire rien autre chose de ce secrétaire particulier à la figure rose, blonde, et poupine.
Les Anglais, lorsqu'on leur est présenté, deviennent aimables et courtois, mais restent abominablement têtus. C'est d'ailleurs une de leurs vertus.
Samedi, 27 mars 1903.
Je reçois aujourd'hui quantité de journaux de Cape Town, le Ons LancL bien entendu, puis les organes anglais ; — tous annoncent notre arrivée de façon très sympathique, font les plus grands éloges surtout de M. Delacour, le grand propriétaire fermier chez lequel fut acheté notre troupeau. Allons, tant mieux, comme dirait Labiche
Hier, dans l'après-midi, nous visitâmes Sea Point. C'est un des faubourgs de Cape Town, un des endroits de villégiature de la ville. Le site est sauvage. Le tramway monte par des pentes abruptes, au milieu de cette belle forêt de pins que j'aperçois de ma fenêtre et dont je vous ai déjà parlé, gagne en une demiheure le col de Lion's Head, puis redescend sur l'océan en contournant la Croupe du Lion. Un instant, lorsqu'on franchit le col, on aperçoit à gauche et à droite la nappe immense de l'Atlantique au milieu de laquelle s'avance le promontoire flottant de cette singulière montagne. D'un côté, Cape Town avec sa grande rade inhospitalière, sa longue plage de sable où noircissent des vaisseaux échoués, de l'autre, une
/i PAR LE TRANSVAAI
chaîne de rochers sombres contre lesquels écument les houles verdàtres de l'Atlantique. Les résidences de Sea Point commencent au bas de ces falaises. Ce sont toujours les mêmes types de maisons basses, à un étage, enfouies dans de petits jardins, où dominent le pin et l'eucalyptus. On doit être là complètement chez soi. C'est le parfait modèle du home anglais.
Il se fait tard pour rentrer à Cape Town. Nous dînons à Sea Point dans un boarding house tenu par un Français. Cuisine ni meilleure, ni pire qu'ailleurs, complètement anglicisée. Plat de résistance : carcasse sèche décorée du nom de poulet, qui doit être un vieil oiseau de mer. Un Chinois y côtoie une Suissesse, un Yankee, un Canadien, ce dernier revenant des quatre parties du monde et qui clame : « Allez, Messieurs, vous êtes jeunes. Quand vous aurez voyagé comme moi, bigre, vous en aurez plein le dos, oui, plein le dos. Il n'y a qu'une chose de vraie, voyezvous, trouver un bon petit trou et s'y terrer. » C'est à peu près la morale de Candide; qu'avais-je besoin de venir à l'extrême pointe de cette Afrique pour l'entendre? Une magnifique négresse nous sert; il ne manque qu'un Huron ; les quatre races seraient glorieusement représentées.
Retour sous une belle nuit étoilée ; nous projetons pour le lendemain une excursion à Camps Bay, Houts Bay, Constancia, Wynberg, etc..
Donc, ce" matin, par un temps magnifique, une de ces journées calmas, lumineuses, comme je n'en ai
encore vu qu'ici, un superbe landau à quatre vient nous prendre à notre hôtel. Les chevaux piaffent, pétaradent, caracolent (Quel honneur, quel bonheur, ah, monsieur le sénateur !), je pousse le vice-consul dont le pas traîne un peu, grimpe le dernier, et nous voici filant grand train dans Victoria Road, point de départ de cette excursion. Notre cocher est un de ces grands diables de Malais à large chapeau de paille dont vous avez déjà fait connaissance dans Adderley Street.
Tout allait pour le mieux; nous devisions gaiement, les chevaux trottaient dune ronde allure, lorsque, patatras, notre roue accroche un poteau de tramway ; les deux ressorts arrière se décollent, mais sans bruit, sans choc, comme un fruit mûr que Ton cueille; le cocher ne s'en aperçoit même pas, et le coffre de la calèche glisse à terre comme une limace. Exclamations, cris, jurons. Ah mais! arrêtez, bon Dieu! Ce moyen de locomotion, moitié traîneau, moitié voiture, devient excessivement désagréable. Le Malais se retourne, rêne ses chevaux ."qui fort heureusement obéissent. Chacun s'arrache du landau comme il peut. Nous nous examinons. Rien, pas une égratignure, tout va bien. Quant à nos projets, bonsoir. Ainsi finissent tant de châteaux en Espagne ; ceux d'Afrique ont parfois le même sort. Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée; mais, plus heureux que la laitière, en rentrant au logis, nous ne craignons pas d'être battus.
Le soir, nous prenons le train pour Simonstown,
ib PAR LE TRANSVAAL
le Toulon de l'Afrique du Sud. On y exécute, en ce moment, des travaux considérables. De grands forts roses s'élèvent sur les montagnes environnantes. Leurs versants qui dominent la ville sont ravagés par les remblais, les tranchées, les talus. — Maisons banales, sans caractère, rappelant en plus étendu les constructions de Dakar; impression d'usines, de magasins à fourrage et d'entrepôts. La ville, resserrée entre une colline de porphyre et la mer, n'est, à vrai dire, qu'une simple rue. Nous y croisons des matelots anglais dont les larges pantalons bouffent sur leurs pieds, s'étalent en pattes d'éléphant ; surtout d'interminables, de hideuses bandes de Cafres costumés à l'européenne. En rade, neuf ou dix vaisseaux de guerre, de petite taille, peints gris fer, couleur d'acier. Certains paraissent mal entretenus, rouilles comme une vieille batterie de cuisine hors d'usage. Ceci, bien entendu, donné comme simple impression, sans préjuger en rien de l'efficacité de leur résistance.
Ce qu'il y a de vraiment beau à Simonstown, ce n'est pas la ville, c'est le cadre, et surtout c'est le trajet. La ligne traverse d'abord les faubourgs de Cape Town, tourne le pic du Diable, passe derrière les contreforts de la montagne de la Table, et file au pied de ses rochers à pic, pendant plusieurs milles, jusqu'à Muizenberg. Alors, se succèdent, de dix en dix minutes, ces stations aux noms purement hollandais, Woodstock, Maitland, Rosebank, Rondebosch, etc., petites villes, à peine visibles dans la verdure, perdues au milieu des eucalyptus, des cèdres, des cactus, et des palmiers Et toutes ces syllabes germaniques sonnent
étrangement à travers la prononciation dentale de remployé anglais qui nous les crie, protestant à leur manière contre les intrus, refusant de plier leurs désinences gutturales aux langues étrangères et barbares.
A droite, cependant, la Table continue à dresser sa haute muraille dénudée , parfois si près de notre train que je dois mettre la tète à la portière pour en apercevoir le sommet, puis, toift à coup, brusquement, elle nous quitte ; elle s'écarte avec une rapidité si étrange qu'il semble que nous la repoussions, noyant, anéantissant peu à peu aux lointains ses contours vagues et gris, faisant place ici, soudainement, à de grandes dunes de sable infinies, à toute l'immensité du jour. — Le train siffle, entre en gare de Muizenberg; sur la gauche s'allongent les premières lagunes bleues de False Bay ; nous côtoierons à présent le rivage jusqu'à Simonstown. — Les promontoires succèdent aux baies, les baies aux promontoires. Le train s'engouffre sous un tunnel, ressort dans un éblouissement. Des roches luisantes et noires apparaissent, assiégées par l'écume ruisselante du flot qui vient de les recouvrir, puis de longues plages de sable si fin qu'on y distingue encore les frisures du dernier coup de brise. Partout, des algues sèches, apportées par la mer, serpentent comme des couleuvres noires endormies.
Voici des bambins debout, cheveux au vent, qui trottent dans la mer : la ligne blanche du flot se coupe à leurs jambes nues. D'autres grimpent sardes roches, et de là font des plongeons. Entre deux tunnels, dans un éclair, on voit leurs corps suspendus qui tombent; puis le train tourne, la solitude recommence, le pay-
sage devient étrange. — Des collines, des montagnes mêmes s'avancent envahies par ce sable fin, impalpable, léger qui les ensevelit comme sous un suaire, se moule à leurs moindres formes. Dans un tourbillon, les vastes coups de vent l'ont enlevé jusqu'à leur sommet, et de grandes roches émergent seules, droites et noires, sur cette blancheur universelle. La mer, le ciel, le rivage, tout vous éblouit, vous aveugle. Est-ce de la neige, est-ce une poussière de rayons qui recouvre ainsi ces étendues ? On ne sait. Parfois, cet. immense drap de lumière, troué çà et là par la pointe aiguë des rocs, prend les aspects resplendissants d'un glacier.
Dimanche, 29 mars 1903.
Nous ne voulions pas quitter Cape Town sans visiter la propriété de Cecil Rhodes, d'ailleurs, nous ne le pouvions pas. Tout Anglais à qui Ton me présentait, ceux mêmes que je revoyais pour la deuxième ou troisième fois me posaient l'éternelle question : « Eh bien avez-vous vu la propriété de Rhodes? — Non. — Allez-y, sapristi, allez-y, c'est superbe, magnifique, grandiose ; » et les qualificatifs se multipliaient.
A partir de ce soir, c'est fini, nul ne pourra nous rien reprocher ; nous connaissons Groote Schuur,nous en revenons. Ce ne fut pas une déception, ce serait trop dire, ce fut cependant une surprise. On nous avait tant répété que nous serions étonnés que nous l'avons été en effet, mais de ne pas l'être.
En dix minutes environ, nous nous rendîmes de
A CAPE TÛWN 79»
Rondebosch à Groote Schuur, par une allée de superbes platanes, dont les cimes, rejointes à 13 mètres audessus de la route, y je liaient tant d'ombre qu'on se serait cru dans l'obscur vaisseau d'une de nos vieilles cathédrales. Au détour d'une allée, la villa entière nous apparut, très blanche au milieu de ses grands cèdres, luisante d'un crépit glacé qui la recouvrait uniformément. C'est, parait-il, une maison du plus pur style néerlandais, construite au temps de la domination hollandaise, pour le haut commissaire de l'Afrique du Sud. Le perron central, en forme d'éventail, accède, par une dizaine de marches, à un long péristyle, dans l'ombre duquel deux canons minuscules, la gueule relevée, gardent une lourde porte de chêne, qui, jamais, ne dut redouter le moindre assaut. Des fenêtres qui s'ouvrent en guillotine, par deux panneaux glissant sur la verticale, toutes fermées ce jour-là, émaillaient la façade blanche de la multitude de leurs petits carreaux.
A l'entrée de la villa, un gardien nègre nous éconduit avec une gravité, une autorité, que je présume toute rhodésienne. Il lève son bâtonnet, puis l'abaisse horizontalement en indiquant la droite. Cela signifie certainement : « Messieurs, allez-vous-en. » Nous obéissons.
Derrière la villa s'étend, jusque sur la montagne, un immense parc, qui n'arrête son escalade qu'aux endroits abrupts ou les rochers s'opposent à toute végétation. L'essence résineuse s'y rencontre avec une trop constante régularité ; il nous paraîtrait monotone sans la multitude d'animaux qu'on y trouve. Cecil
Rhodes tenta d'y réunir toute la faune de F Afrique, il mourut avant d'avoir réalisé ce projet, mais son œuvre, tout incomplète qu'elle subsiste, n'en reste pas moins originale et fort intéressante. Il y a là des bètes superbes, admirablement choisies, des singes, des zèbres, des lions qui feraient honneur aux plus beaux jardins zoologiques de l'Europe.
Il est midi, lorsque nous quittons Groote Schuur. Les bandes de touristes commencent à y affluer, complétant ainsi la ressemblance avec notre banlieue les jours de fête. Ils envahissent le moindre coin du grand parc. Bientôt, au pied de chaque pin, de chaque cèdre, s'assied un couple, une famille ; on parle, on fredonne, on rit, on sort des livres, des provisions, on étale des journaux dont les cornes soulevées par le vent palpitent sous la haute futaie, comme d'innombrables ailes qui voudraient s'envoler. C'est un coin du bois de Clamart le dimanche.
Ce soir, à minuit, avec quelques Anglais, nous causons de Cecil Rhodes dont un grand portrait est suspendu au mur, derrière nous. — Je regarde l'homme. Le front est moyen, lisse sans un de ces plis verticaux et volontaires qui sont le signe d'une violente pensée intérieure. Les oreilles épaisses se détachent légèrement de la tête, le nez charnu tombe mollement sur une moustache coupée court, et les yeux gris, endormis, s'ouvrent larges et calmes sous des sourcils noirs faiblement arqués. Seule, la bouche prend une expression particulière, mais de lassitude, d'amertume, de dégoût.
Et je m'étonne : Est-ce bien lacet homme qui donna, durant sa courte carrière, tant de preuves d'une si inlassable énergie? Ce fils de pauvre pasteur arrivé à dixhuit ans ici, mourant, sans fortune, voyageur sur un de ces chariots à bœufs qui l'emporte à l'intérieur, prospecteur de diamants sur les bords du fleuve Orange, écolier à Oxford quand les premiers écus réalisés le lui permettent, enfin riche, puissant, maître des mines de Kimberley, président de cette célèbre compagnie à charte de la Rhodesia, premier ministre au Gap, suffisant à toutes les tâches, poussant infatigablement travaux sur travaux, écrasant tour à tour les Matébélés et les Boërs, forçant la main aux plus puissants ministres de la métropole, et rêvant en Afrique, pour son pays, la domination exclusive, les destinées les plus grandioses ?
Et comme je me rassieds dans le cercle des causeurs, un des Anglais donne à haute voix cette explications des œuvres et de la vie du ministre sud-africain.
Rhodes travaillait pour une fin plus haute que la satisfaction de ses besoins immédiats II ambitionnait les places, les emplois, non pour eux-mêmes, mais pour y jouer un grand rôle. Son ambition fut toujours au service de l'Angleterre. Il considérait le pouvoir et l'argent, non comme un but, mais comme des moyens. Il est un homme de la race des Clive, des Bismarck, de Richelieu: c'est pourquoi tout Anglais l'honore.
Lundi, 30 mars 1903.
Nous avions projeté ce matin de retourner à Constancia, mais le temps douteux ne nous permit pas^de
82 PAR LE TRANSYAAL
le faire. Le sommet du mont de la Table est couvert de nuages. De temps à autre, quelques-uns s'accrochent, en passant, à la pointe aiguë de Lion's-Head, puis le vent les y secoue, les déchire, et les emporte.
À dix heures, il pleut, une petite pluie fine, continue, qui menace de s'éterniser. De gros nuages jaunes et sales coulent sur les flancs de la montagne ; on les voit ruisseler entre les cols, puis descendre lentement sur la ville. Ce phénomène est, parait-il, signe de violent orage. Cette muraille de rocs forme, en effet, une véritable barrière aux souffles qui viennent de l'Océan. Derrière elle, les nuages s'accumulent. Lorsque nous sommes allés à Simonstown un rideau de vapeurs dormait à mi-côte, attendant qu'un vent d'orage le soulevât, lui fit franchir la crête des monts, et le rabatît sur la ville; c'est ce qui se produit aujourd'hui.
Une heure, deux heures, trois heures. Pas une éclaircie. L'horizon est fermé d'un ruissellement d'eau continu ; nous nous décidons à visiter le musée.
A cinq heures, la pluie cesse, le temps reste couvert : retour à l'hôtel, journée perdue.
Mardi, 31 mars 1903.
Temps maussade. Matinée affairée et banale consacrée tout entière aux préparatifs de départ. Demain nous prenons le train pour Kimberley.
L'après midi, trouvant quelques instants de liberté, je visite une dernière fois la ville. Ma première impression favorable m'abandonne après ces deux jours de pluie. Sauf Adderley Street et quelques voies principales les rues sont décidément sales, boueuses,
mal entretenues, souillées par les constructions nouvelles qui s'élèvent de toutes parts. Les maisons, malgré leurs faux airs cThôtel particulier, demeurent mesquines; un ou deux étages au maximum se terminant par un toit en terrasse dont on n'aperçoit de la rue qu'un entablement rigide et banal. Très rarement la pierre et la brique y apparaissent; un enduit brillant, couleur crème, recouvre uniformément les murs. Beaucoup, même, ont été simplement blanchis à la chaux.
Toutefois, dans les quartiers commerçants, cet aspect se modifie. Les constructions deviennent plus hautes. Les grands magasins se flanquent à leurs encognures de petits clochetons de fer ouvragé. Nul store de toile n'abrite du soleil leurs devantures, mais une toiture fine, en fer découpé, couvre devant elles toute la largeur du trottoir. Dans certaines rues, où les magasins se succèdent sans interruption, ces auvents métalliques, en se rejoignant, forment une sorte de galerie légère sous laquelle circule une foule affairée de blancs, de nègres, de malais et de métis. Dans ses faubourgs, la ville reste anglaise absolument. Ce ne sont plus alors que de petites villas coquettes, à vérandas, entourées d'un jardin. Une haie touffue d'arbrisseaux, une simple palissade les cache aux yeux indiscrets du passant. C'est bien le home silencieux, un peu farouche, tant de fois décrit, la demeure privative par excellence.
En rêvassant, je descends jusqu'au port, je m'aventure sur une jetée, un warf plutôt, en fort mauvais état. Les planches en sont pourries, quelques-unes
manquent, laissant un trou béant par lequel on pourrait glisser tout d'une pièce à la mer. Un petit écriteau est placé à l'entrée. Tant bien que mal, j'y déchiffre l'inscription suivante : « L'administration avertit le public que ce warf\ aujourd'hui en mauvais état, est actuellement déclassé. Quiconque s'y aventure le fait à ses risques et périls. » Cela n'est-il pas bien anglais, un simple avertissement, c'est tout. L'Etat ne veille point sur chaque pas de l'individu. Que seul celui-ci se conduise, qu'il sache ce qu'il veut, et doit faire.
J'avais déjà eu cette impression en circulant dans les gares. On traverse les voies librement; on entre un peu par tous les côtés, dépôts, garages, marchandises. Nul employé ne se précipite, les bras étendus, en vous criant de rebrousser chemin. Vous sortez de chez vous, vous êtes censé savoir vous diriger, vous avez appris ce qu'était une voie ferrée, vous en connaissez les dangers. A vous de vous en préserver.
Chez d'autres nations, même dans de faibles agglomérations, un tel système serait impossible ; il aboutirait à des accidents, en tous cas au désordre. Rien de pareil chez ce peuple sérieux, calme, réfléchi. Chacun ne profite de la tolérance que dans la mesure ' exacte du nécessaire. La circulation est aussi régulière que si elle se trouvait étranglée par les règlements les plus étroits.