CHAPITRE IV
Kimberley
De Cape Town à Kimberley. — Un train de luxe. — Paarl, Wellington. — Les gorges de Tulbagh. — Les derniers contreforts. — Paysage. — Matjesfontein. — La nuit. — La plaine. — Les Vestiges de la guerre. — Impression de pleine mer. — Croisement de trains. — Le fleuve Orange. — Un troupeau de gazelles. — La Modder River. — Beaeonsfield. — Impression première de Kimberley. — Un grand hôtel. — Times is money. — Aspect de la ville. — La ruée vers les diamants. — La formation géologique des mines. — Nos convives. — Visite des mines. — Le grand trou de la de Beers. — Le puits extracteur. — La chambre des machines. — Les aires d'étendages. — Les usines de broyage. — Le Compound. — L'avenir des mines de diamants. — Market Square. — Le siège et la délivrance de Kimberley. — Le récit de Conan Doyle.
Mercredi, 1er avril.
{The Rhodesia Railways Limited) train de luxe.)
Un train de luxe! Voilà qui contraste singulièrement avec mes habitudes européennes, mais j'ai dû souffrir aujourd'hui une entorse à mes principes. — Ce train, le seul qui partait de Cape Town le matin, traversait de jour la partie la plus intéressante du trajet. J'ai donc sacrifié allègrement mes deux livres de supplément — Je ne les regrette pas.
A huit heures, nos wagons filent devant la montagne de la Table. Sa muraille grise s'abaisse rapidement,
disparaît tout à coup, cachée par la queue tournante du train qui fuit maintenant perpendiculairement à ses hautes assises. A gauche, la grande langue bleue de la baie se rétrécit elle aussi, et bientôt se confond avec la plaine environnante. — Le ciel reste clair jusqu'à l'horizon. — Les agrès des vaisseaux, ancrés en rade, longtemps visibles, semblent, dans l'éloignement, des constructions fines et légères, çà et là posées à la surface du sable étincelant.
Nous traversons un pays boisé, extrêmement fertile. Parfois le train s'ensevelit sous la verdure, puis ressort en pleine lumière comme d'un tunnel, longe des petites villas dont l'aspect rappelle celles que je vous ai tant de fois décrites ; s'arrête à Paarl, village de douze kilomètres de long, bordant la route à la base des monts Drakensteen. — Cette localité, avec celle de French Hoech, est une de celles où s'établirent les huguenots français à leur arrivée dans l'Afrique du Sud. Le type latin de leurs descendants s'est, paraît-il, maintenu assez pur, et, maintenant encore, le haie du teint, la couleur sombre des yeux et de la chevelure attestent, dans cette petite ville , au milieu d'Anglc- Saxons envahisseurs, cette diversité d'origine. — De cela, je n'affirmerai rien, mais en tous cas, dans l'encadrement de notre portière, Paarl nous apparaît comme un endroit délicieux; la nature y est splendide Ce ne sont autour de nous que des jardins, des orangeries, des vergers, des fleurs. Toutes les feuilles ont ce vert frais et lustré des arbres où la sève abonde. On se croirait en pleine Provence.
De Paarl à Wellington, la ligne court continuelle-
ment au milieu des vignes, mais quelques milles après cette station le terrain se modifie peu à peu, se dénude, se couvre de cailloux; les arbres (des pins pour la plupart) deviennent rares, grêles; l'herbe plus fine se raccourcit : on sent rapproche du Karrou.
A toute rapidité, le train franchit les gorges de Tulbagh, tout à fait comparables, par leur étroitesse, à certains défilés des Vosges, côtoie quelques instants un petit torrent qui saute enécumant sur ses pierres, puis débouche dans la vallée spacieuse de Worcester et de Breede River Station. C'est un brusque changement de décor. Le paysage se dévaste. Les pentes des montagnes, arides et rocailleuses, luisent sous la lumière. De petits buissons courts, épineux, noirâtres parsèment toute cette plaine, si drus, si trapus, si rampants sur leur tige contournée que le vent, sans aucune prise sur eux, doit les laisser à jamais immobiles. — Le train monte, grimpe de fortes rampes; il va s'élever jusqu'à Kimberley, à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Les sites prennent une incontestable grandeur. Nous arrivons dans un vaste cirque entouré de hautes montagnes. A droite, sur les pentes de celles qui font face au soleil, on distingue desbroussailles crépues qui les ouatent jusqu'au sommet. D'autres, plus hautes, plus lointaines, les dominent, rouges, arides, dépouillées, avec cet aspect ocreux, caractéristique des montagnes d'Algérie, dont Horace Vernet fit ses fonds de tableau A gauche, entre nous et le soleil, s'allonge une chaîne de hauts mamelons, aux teintes vagues, bleuâtres, vaporeuses des objets vus à contre jour. A peine distingue-t-on leurs escarpements,
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éblouis par ce ciel irradiant que les surplombe en rongeant leurs contours. Des torrents descendent à pic de leurs sommets, luisants comme des fils de métal, seuls visibles sur ces pentes uniformément grises. A trois heures, nous passons une gare au nom bien français : Artois station. Des huguenots exilés ont dû séjourner là. Le sol sur lequel le train roule devient sonore, métallique. Ce ne sont plus que des pierres noires et disjointes, qui de partout nous entourent ;la voie n'existe plus, les madriers des rails ont été posés à même le sol, parmi des cailloux étalés.
A six heures, nous atteignons enfin le commencement des hauts plateaux. On détache la locomotive mise à l'arrière qui nous aidait à gravir les fortes rampes; nous roulons d'une allure moins haletante, plus paisible. Le soleil se couche, les sommets découpés des montagnes, descendus au ras des plateaux, se profilent, comme la dentelure d'une lame de scie, sur un ciel rouge, ensanglanté. L'altitude où nous nous trouvons ne permet plus aux grands escarpements de se produire. Seuls,' de petits tumulus bizarres, qui semblent construits de main d'homme , en pierres vives, apparaissent de temps à autre. Nous entrons dans la région des kopjes. Voici, au sortir d'une tranchée, un cimetière, puis une inscription en galets blancs sur les flancs d'une colline voisine. Je lis Cape Town Highlanders. Un engagement eut lieu à cet endroit, certainement, et nous ne sommes qu'à douze heures de Cape Town. Le train siffle, file, tourne. Toujours ce même sol poussiéreux, dénudé, sur lequel maintenant d'innombrables roches aiguës se dressent,
comme si on les avait plantées, semblables à des monuments druidiques. Parfois, des mornes s'élèvent, en portant plusieurs à leur sommet ; de loin ils semblent se terminer par des multitudes d'aiguilles; puis ils s'affaissent très vite à l'horizon et le paysage désolé se continue, monotone et décevant. A sept heures nous atteignons Matjesfontein.
La ville, envahie déjà par le crépuscule, étale ses maisonnettes aux toits rouges et pareils, à trois cents mètres de la voie, sur la plaine rousse et brûlée. Une grande rue droite y conduit, récemment tracée sur ce sol désert, bordée d'arbres nouvellement plantés eux aussi, à la tige frêle, que termine un maigre bouquet de feuilles grêles et tremblantes. Le temple, avec son clocher de tôle, luit dans cette demi-obscurité. Tout semble avoir été posé là, d'un seul coup, comme ces villages de bois des ménageries d'enfants. — Je descends, le vent souffle, un vent puissant, continu, venu de très loin, des plaines infinies.
Dîner horrible, rosbif à vous casser les dents. Quelques instants de causerie au fumoir, puis chacun se retire. Une minute, je reste sur la passerelle. Ciel étoile, sans lune, nuit noire. A deux mètres, on voit filer des herbes violemment éclairées par l'électricité des wagons; au delà rien. — Cependant, à la respiration égale des pistons, au rythme calme des roues, on sent que le train poursuit sa marche, librement, sans efforts, au milieu d'une plaine immense, dans des solitudes sans limites.
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Jeudi, 2 avril.
Bit... J'ai passé une nuit détestable, avec l'électricité allumée pour éviter d'être dévoré par les moustiques, puces, punaises, et autres bètes rongeantes. Peu de sommeil, de 4 à 6 heures seulement. A mon réveil, je baisse ma petite persienne et je regarde.... C'est le désert. Du sable, avec un peu d'herbe, mais non pas en touffes certes, plutôt disséminée, répartie un peu partout, n'existant réellement nulle part. Entre chaque brin, que l'on voit frissonner (et alors on devine du vent), s'aperçoit l'éclat implacable d'un sol jaune, brillant ; et cela à perte de vue, à gauche, à droite, partout, jusqu'à l'extrême horizon. De loin en loin, cependant, quelques monticules de pierres noires, embroussaillées d'épines. Ce sont les kopjes, les kopjes fameux.
Voici des cimetières fraîchement dessinés, avec leurs rangées de gros cailloux blancs qui se succèdent comme des grains de chapelet, puis d'autres tombes isolées, parfois une simple croix entourée d'une grille, l'emplacement, sans doute, où tomba quelque officier. Nous arrivons aux endroits ou se livrèrent les grandes batailles. Des deux côtés de la voie, sur une largeur de trente mètres environ, luisent des fils de fer entrecroisés, sorte de toile d'araignée métallique, tendus sur des pieux courts, à fleur de terre. Les blockhaus succèdent aux blockhaus. De cent mètres en cent mètres, sur un petit mûr de pierres sèches, ou sur des sacs de toile gonflés de sable s'é-
lève une sorte de champignon de tôle percé de meurtrières. Ce sont les fortins construits par Kitchener pour protéger sa ligne de ravitaillement. Treillage et bastions, cela dure ainsi pendant des heures, sur des centaines de kilomètres, dans une contrée vaste comme un désert, loin de tout. L'effort que dut faire l' Angleterre dans cette guerre est inimaginable. En voici d'ailleurs des souvenirs plus palpables encore. Le long de la voie, des cadavres de chevaux s'alignent, achèvent de pourrir ; ceux-ci, groupés par trentaines, d'autres isolés. Quelques-uns tombés sur les genoux, foudroyés par la chaleur, ont gardé l'imprévu de la position où les immobilisa la mort. Des attelages de mules portent encore le harnachement commun qui les réunissait. Leur chair calcinée s'est réduite, leur peau fauve s'est plaquée sur leur squelette. Sous le grand soleil qui surplombe, elles font une tache brune au milieu du sable brillant. D'autres, brûlées par les rayons, déchiquetées par les vautours, à travers leurs côtes rondes et dépouillées étalent le bâillement sinistre de leur ventre vide et noir. Seule la tète, couchée de côté au bout du grand cou allongé, parait encore conserver comme un reste de vie. Voici des ossements épars près d'un crâne blanchi, posé sur la mâchoire, les dents serrés comme par une sorte d'affreux rictus. C'est le squelette d'un bœuf qui vint s'abattre là, épuisé. Aucun village, pas un troupeau. Dans cette plaine immense, rien, nulle trace de vie. De temps à autre, un gypaète traverse l'air de son vol calme, glissant, à la recherche de quelques débris; un nègre, à moitié nu, sort d'un fortin dont il fit sa hutte et
regarde passer le train, les poings sur les hanches, les pieds écartés ; puis on les perd de vue rapidement, et le trajet monotone recommence.
Le sol s'enfuit comme une mer calme, sans plissement de terrain apparent, jusqu'à la ligne des lointains tranquilles. Les herbes, courtes, rares, brûlées, ont des tons de chaume, de champs moissonnés couverts d'éteule, et d'innombrables fourmilières s'y dressent comme de petites meules de foin. — Quelques collines s'élèvent çà et là, sortes de tables à silhouettes trapézoïdales, isolées sur cette étendue jaunâtre, pareilles à des soubassements de montagnes tronquées. Leur sommet s'écrase, formant un plateau semblable au plateau immense qui les supporte, et sur lequel nous courons. Parfois, le faite de Tune d'elles, dont on ne voit pas la base, se soulève légèrement au-dessus de la ligne de l'horizon. On sent alors que, par delà ces espaces visibles, cette plaine s'abaisse encore, fuit, tourne, continue; on soupçonne la rotondité de la terre. Le ciel est bleu, brillant, comme frotté de lumière. Les nuages blancs y semblent sertis tant leurs arêtes sont vives. Ils passent, suspendus dans un air plus limpide, comme des ballons. Ils ne glissent pas, ils flottent, ayant derrière eux toute la profondeur de l'atmosphère.
Même date, onze heures du matin.
Notre machine s'immobilise, nous arrivons à un croisement. Comme la ligne n'a qu'une voie nous attendrons ici le train qui descend de Kimberley.J'en profite pour me dégourdir un peu les jambes, et descends
Ces convois sont des tramways. Quand ils stationnent en pleine campagne, chacun s'en va faire une petite visite aux kopjes environnants ; un coup de sifflet vous avertit; à l'extrémité de la plaine, l'autre train, glisse, petit serpent noir sous son ruban de fumée ; on pique un galop, on regrimpe dans son wagon et Ton repart. Rien n'est plus drôle que ce ralliement au milieu de ce désert.
Le paysage, depuis ce matin, ne se modifie pas. Ciel pur, sol fauve, grands horizons, vous connaissez cela. Les vestiges de la guerre restent partout visibles. Courroies, lanières, débris de harnachements, boites de conserve surtout forment, depuis des milles et des milles, une ligne presque ininterrompue. On suivrait à la trace le passage de l'armée anglaise.
La faune ici me semble extrêmement pauvre. Presque rien, sauf en des enclos cafres, un ou deux baudets apprivoisés, et des autruches qui détalent, l'œil rond, la tète bête au bout de leur long cou, secouant leurs ailes comme des moignons. De temps à autre, toutefois, on voit trotter un petit animal à longue queue, tenant le milieu entre le putois et l'écureuil, qui, de dix mètres en dix mètres, s'arrête, s'assied sur son derrière comme un lapin, et regarde autour de lui, d'un air comique, en tournant très vite, à gauche, à droite, son nez futé. Parfois aussi le mécanicien ralentit sa machine, jette brusquement deux ou trois jets de vapeur, un troupeau de gazelles s'enfuit qui encombrait la voie, et c'est tout; le train reprend aussitôt sa course régulière, glissante. Son allure n'a rien de nos grands rapides européens A de certains
moments, on pourrait descendre en pleine marche.
A midi, le vent, qui soufflait depuis la veille, tombe complètement, et tout à coup j'aperçois à l'horizon un mirage singulier. Très loin, tout là-bas, au bord de la plaine, s'étend une bande de nuages ininterrompue dont la lisière inférieure ne touche pas absolument l'horizon. Entre ces nuages et le sol, une lame de ciel bleu se détache, brillante comme un fil de lumière. Nous eûmes beaucoup de mal à distinguer ce phénomène atmosphérique. Longtemps, ces nuages nous parurent une chaine de collines lointaines, qu'un lac magnifique baignait à leurs pieds. Ce ne fut que par une observation attentive que nous pûmes vaincre cette illusion, nous rendre compte enfin de cet étrange effet de mirage.
Pendant le déjeuner, avec un bruit de marteaux sur l'enclume, nous franchissons l'immense pont de fer jeté sur l'Orange. C'est un grand fleuve aux allures torrentielles, en ce moment presque aux deux tiers à sec, mais qui doit se montrer redoutable quand il se gonfle au temps des crues. Il coule sur un lit de pierres, entre des berges de pierres, au bas de monticules qui ne sont également qu'un amas de pierres entassées.
Je me lève pour contempler un instant ce grand cours d*eau sinueux, dont, à perte de vue, on suit les longs méandres luisants au milieu de ce désert de rocs, d'un jaune si foncé qu'il en devient presque rouge. Quelques grands oiseaux, attirés par le voisinage de l'eau sans doute, s'enfuient à notre approche Ils s'envolent lourdement, puis disparaissent, les
ailes étendues, leurs longues pattes pendantes. Entre les rochers, un troupeau de gazelles cabriole en se sauvant.
Les pierres qui jonchent la plaine comme des tumulus se chargent de métal. Semblables à certaines compositions chimiques, elles paraissent se modifier sous l'influence du soleil ; leur croupe ronde, du côté exposé à la lumière, prend une teinte noire, opaque, luisante, pareille à celle des objets frottés à la mine de plomb.
Après l'Orange, nous traversons la Modder River, si célèbre pendant la guerre ; cours d'eau presque insignifiant aujourd'hui, mince filet brillant qui se tortille au fond d'un lit spacieux et dénudé; puis le train siftle longuement et ralentit. Il passe la gare de Beaconsfîeld; lentement, longe les faubourgs populeux de Kîmberley. Ce sont des huttes en ramassis d'une invraisemblable structure , hétéroclite assemblage de tôles, de terre, de planches et de plâtras, où fourmillent des centaines d'ouvriers cafres, de femmes et de bambins. — Comme un fîef, dominant ce village, au sommet d'une colline de glaise verte, se profilent deux grandes roues qui tournent dans de gigantesques échafaudages, moitié bois, moitié fer : une machine élévatoire des boues de la mine Du Toits Pan. — Et l'ombre tout à coup emplit nos vitres ; le train s'enfonce sous une voûte, s'arrête au milieu de cris et d'appels. J'ouvre la portière. Nous sommes en gare de Kimberley.
Jeudi, 2 avril (9 h. du soir;
C'est une horrible ville, toute en tôle, dont les cafés
sont en tôle, les hôtels en tôle, les temples mêmes en tôle ; avec cela des rues tortueuses, sales, mal entretetenues, des boutiques où Ton vend toutes choses le double de ce qu'elles valent; l'enfer des touristes, le paradis des commerçants.
Nous y sommes arrivés aujourd'hui à 4 heures, et descendus dans le meilleur hôtel, infecte cahute où la chaleur du métal transpire à travers le plâtras jaune qui le recouvre. On nous octroie à chacun une chambre malpropre, véritable cabane à lapins au ras du sol, sans le moindre seuil, dont le plancher bâille le long des simaises, se parsème agréablement de petites crottes de souris. Des chiasses de mouches criblent les murs. Une table de toilette branlante porte une cuvette ébréchée. Au porte-serviette, pend une torchon souillé où se voit encore la trace crasseuse des doigts du précédent locataire. La lumière magnifique d'une lampe électrique répand sa splendeur sur ce délabrement.
J'installe sommairement mes colis, et vais régler notre cocher, nègre hideux, coiffé d'un chapeau mou à larges bords. Coût : 10 shillings. Pour cinq minutes de course, c'est un taux respectable : nous sommes dans la ville des diamants. — Le soir, au restaurant de l'hôtel, chacun nous regarde avec curiosité; se demande ce que diable peuvent bien venir faire ici ce trio de Français à l'allure insouciante, dégagée. Notre manière d'être, en effet, contraste avec les habitudes du lieu. Nous causons, rions, regardons de côté et d'autre, savourons longuement notre café en bavardant. Mais que d'efforts pour dîner lentement! A peine
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a-t-on vidé son assiette qu'un domestique hindou se précipite, la carte à la main, forçant votre choix; et comme je me défends, comme je lui explique que je désire souffler, attendre mes amis, il me regarde d'un air ahuri : Times is moue y.
En ce moment, j'écris dans le salon de lecture où ne lit personne. Tous les locataires se sont évanouis, je ne sais où, ni par où.
Vendredi, 3 avril (midi).
Si le logis se contentait d'être malpropre, passe encore, mais il est habité, et habité par des hôtes extrêmement désagréables. J'ai passé ma nuit de bout, à pourchasser de malencontreux insectes qui se glissaient sous mes draps, et me mirent en sang de la tête aux pieds.
Ce matin, nous nous rendons aux bureaux de la de Beers Company, afin de solliciter un permis pour la visite des mines. Les lettres de lord Lansdowne font encore leur effet. Sur leur présentation, un vieil employé rèche s'adoucissant tout à coup, avec un sourire mielleux, qui découvrait ses dents jaunes, nous accorde ce que nous demandons. Puis, nous parcourons la ville.
Et l'impression d'hier ne change pas, elle s'accentue plutôt. Nous n'avions pas l'idée d'une pareille hideur, d'une semblable désolation ; nous ne pouvions pas imaginer des maisons, des temples, des constructions, depuis la plus mesquine jusqu'à la plus grande, construites en tôle du sommet à la base, dont les parois s'enfoncent directement dans un sol poussié-
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reux, sans le moindre soubassement de pierre qui les supporte. La plus médiocre de nos maisons deviendrait ici un palais. — Voilà pourquoi notre logis, tout infect qu'il soit, prend des allures de grand hôtel.
En réalité, Kimberley reste un camp minier, une cité artificielle, qui naquit avec les mines, en vit actuellement, mourra avec elles. Cette impression s'accroît encore lorsqu'on atteint les faubourgs de la ville. Au delà, tout autour, c'est la plaine, la solitude immense, que je vous ai décrite en arrivant. — Les hommes ne se sont pas étendus jusqu'ici comme une tache d'huile, cédant à une pression interne, élargis par la croissance régulière d'une natalité trop forte. Ils ont bondi comme des sauterelles, attirés par l'appât du gain, sans toucher, sans féconder les espaces intermédiaires.
D'autres cités artificielles, elles aussi, Mafeking, Bulawayo, Salisbury, se sont fondées de semblable manière, plus haut dans le centre de l'Afrique, au hasard des découvertes minières, reliées entre elles aujourd'hui par un moyen artificiel encore : la voie ferrée.
Et je ne puis m'empêcher de songer au commencement de cette ville, il y a trente-cinq ans à peine, lorsque l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui n'était encore qu'un désert. Que de hasards ! Quelle singulière aventure !
D'abord, deux découvertes, soudaines, foudroyantes de diamant sur la ferme du boër Van Niekerk, une fortune constituée tout à coup. La nouvelle s'en répand, et c'est alors un vertige,une ruée formidable.
En moins de deux ans. 10.000 hommes sont campés sur les bords du fleuve Orange, fouillant ardemment le sol, désagrégeant ses cailloux ; et d'autres arrivent encore, des centaines d'individus enfiévrés, hâves, décharnés, franchissant des espaces immenses, accroupis sur des chars à bœufs, voyageant, pendant des jours et des jours, sous la chaleur écrasante, atteignant enfin cette solitude, rassemblés au bord de ce fleuve aux eaux brunes, isolés, séparés du monde, n'ayant pour aliments que des conserves douteuses, parfois un peu de viande fraîche que leur apporte un pauvre fermier du voisinage. Et parmi ces misérables, se trouve Cecil Rhodes, inconnu, pâle, anémié, mourant, ressuscité tout à coup, au milieu d'une opulente fortune; dictateur de l' Afrique du Sud.
Quels hommes que ces pionniers! Quelle page superbe de magnifique énergie !
Cependant, des rumeurs circulent parmi les prospecteurs de l'Orange ; on a trouvé des diamants sur le territoire de deux fermes, Du Toits Pan et Bultfontein. Nouvelle migration. L'année suivante, deux autres mines sont découvertes, de Beers, Kimberley ; et la ville d'aujourd'hui se fonde, s'arrondit en croissant autour de ce champ de diamants de trois milles et demi de diamètre, lopin de terre où gisent des milliards ; la contrée la plus riche qui soit au monde.
Quant à la formation géologique du sol, elle est curieuse. Les mines diamantifères de Kimberley sont des cheminées, anciens cratères éteints remplis par une montée de boue volcanique, qui, fait étrange, s'arrêta à hauteur du sol, ne dépassa les bords du cratère
que d'un léger dôme, parfois même se figea en creux, formant alors une dépression circulaire au milieu de la plaine environnante. Des diamants brisés attestent, par cette rupture, qu'ils ne se sont pas formés en place, mais que, poussés des profondeurs du sol vers la surface par un flux boueux, ils se fendirent ensuite dans les craquements successifs de la roche refroidie. Outre les diamants, cette boue contient encore toute une série d'autres cristaux dont les rubis et les grenats comptent parmi les plus précieux.
Comme nous devons être à deux heures à la de Bcer*, nous déjeunons d'une haleine cette fois, en face de trois Anglais, aux dents de loup, qui, droits, les coudes au corps, sans quitter la fourchette et le couteau suivant la mole anglaise, dévorent silencieusement la série déportions qu'un domestique hindou, non moins taciturne, fait rapidement défiler devant eux. Le plus grand, de temps à autre, nous considère avec un regard féroce, d'autant plus effrayant qu'il n'y met aucune intention particulière de méchanceté à notre égard, et que toute cette cruauté provient simplement du calme implacable et naturel de deux yeux sauvages profondément enchâssas sous une rude arcade sourcilière. L'homme maigre, osseux, un grand squelette habillé, aux longs pieds, aux poings formidables, porte jeune. Sa figure annonce 23 ans au plus. D'ailleurs, tous les Anglais présents ici paraissent avoir de 20 à 40 ans. Tous dévorent plutôt qu'ils ne mangent. Ils arrivent, s'installent, on les sert, ils mastiquent, puis quittent la table, sans mot dire, sans
rire, sans souffler. Visiblement ils regrettent le tempsperdu à déjeuner ; ils considèrent un repas comme une désagréable nécessité; ils engloutissent leur nourriture avec la même impassibilité qu'une locomotive son charbon. Aussi, cette table d'hôte m'apparait-elle sinistre, morne, effrayante de tension nerveuse, de struggle for life. Où sont nos boulevards, et nos jeunes élégants suçant la pomme de leur canne à la devanture des cafés? Comme je voudrais les voir 24 heures à Kimberley, assis en face de ces grands animaux superbes !
Ce qu'il y a d'insupportable, par exemple, c'est la soif. Les Anglais y semblent habitués, mais moi, Français, nouvel arrivant, et par cette chaleur, j'en souffre cruellement. Aucune carafe, aucune bouteille sur la table, nul verre. L'Hindou qui vous sert vous demande discrètement : « What doyou ivish to drink? — Que désirez-vous boire? » Généralement on répond « Nothing. — Rien du tout. » Nous, nous choisissons delà bière; c'est, parait-il, ce qu'il y a de moins cher. On nous apporte alors sur un plateau trois verres brillants, superbes, à moitié pleins, hélas ! L'Hindou les passe par-dessus nos têtes, les fait descendre délicatement devant nous; les cinq doigts verticaux groupés autour de leurs bords, la paume de la main formant dôme au-dessus du liquide mousseux qui décroit. Puis, de suite, il nous présente la note ; 2 schellings chacun : on croit rêver. Rien n'est plus exact cependant, croyez-le. A ce taux exorbitant on préfère s'abstenir. Aussi les Anglais se contentent-ils, après leur repas, d'avaler tristement un modeste café
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au lait. Et nous trois, en ce moment, avec nos bocks blonds posés devant nous, nous avons l'air de grands seigneurs, de sybarites français qui ne se refusent rien. J'en rougis presque.
Morale ! Kimberley n'est pas une ville drôle. Venezy avec le dessein d'y faire fortune, et fuyez au plus vite. C'est d'ailleurs la conception de tous les gens assemblés ici, dont pas un seul, je pense, n'y rêve une villégiature.
A l'heure dite, nous arrivons à la porte de la de Beers. Un officier anglais, mince, correct, s'y trouve déjà, accompagné d'un de ses amis en civil, portant la casquette traditionnelle anglaise, cette casquette de laine à petits carreaux, souple et veule, qu'affectionnent nos palefreniers. Echange de saluts plutôt glacials, arrivée du gardien, grand vieillard moustachu, rouge, rogue,à l'allure militaire, qui nous fait signe, et nous précède. Tous les six, nous partons pour la mine, une, deux, en marquant le pas.
Nous voici au bord du trou, du grand trou de 300 mètres de diamètre, et de 150 mètres de profondeur, sorte de cratère immense, creusé dans l'ancien cratère éteint, au moment où les fouilles se faisaient à ciel ouvert.
C'était alors, paraît-il, un spectacle singulier. De longs fils d'acier, tendus des profondeurs aux bords supérieurs de l'excavation servaient de rails à de petits chariots de fer qui dégringolaient et remontaient prestement, portant leurs charges d'hommes et de minerai. — Mais des éboulements se produisirent, ce mode d'exploitation dut être abandonné, l'on creusa ces
grands puits verticaux et ces galeries souterraines par lesquels s'exploitent les mines aujourd'hui. Une mince balustrade de bois surplombe ce gouffre jadis plein de diamants. Un mineur qui travaille tout au fond de l'excavation, à l'extrémité d'une galerie souterraine qui y aboutit, semble à peine gros comme une fourmi.
Nous nous dirigeons maintenant vers cette tour de fer que nous apercevons là-bas, avec ses grandes roues tournantes à son sommet, et sa cage de tôle qui va et vient incessamment au milieu de ses fines armatures. — C'est un des puits extracteurs de la de Beers. De petits wagonnets bâillent à son pied. Tout à coup, ils reçoivent la formidable décharge du minerai jeté sur eux par la grande cuve oscillante que les poulies alertes viennent de remonter des profondeurs. Un grondement sourd, comme un coup de tonnerre, une fumée de poussière , puis les câbles filent , les roues supérieures tournent, ef la cage énorme s'engloutit à nouYeau, avec une rapidité vertigineuse et mole.
Les wagonnets, pleins jusqu'au bord, vont s'en aller eux aussi. Des nègres les accrochent à un cable métallique horizontal, animé d'un mouvement sans fin, et les voilà maintenant, une vingtaine, avec leur dôme de terre bleue, leurs petites roues qui semblent ne pas pouvoir tourner assez vite , trottant tout seuls dans la plaine l'un après l'autre, sous le long câble mouvant que l'on ne voit pas glisser. — A deux milles de distance, ils déverseront ces roches sur les surfaces d'étendages, où, durant six mois, elles resteront exposés à l'air, au soleil, et aux pluies- De temps
à autre, on les écrasera même sous de lourdes herses à vapeur.
Quand nous pénétrons dans la chambre des machines, les volants immenses sont en plein mouvement. Des bras de fer s'agitent, des poulies tournent, des courroies flottent. — Comme personnel, un seul employé, assis au fond de la salle, calme, la main sur un levier, le regard fixé haut, sur le sommet du puits extracteur qu'il aperçoit à travers renchevètrage des machines, par un couloir de jour. — Sans hâte, sans effort, il abaisse légèrement le bras. Un demi-tour à peine, et moelleusement les volants énormes s'arrêtent, les pistons exhalent deux ou trois expirations mourantes ; et de ce grand tumulte il ne reste plus rien : le silence. Une pression de la main, et le mouvement recommence, accéléré, rapide, dans un bruit assourdissant. De trois en trois minutes, la manœuvre se reproduit avec une régularité parfaite. L'obéissance souple de ces machines est impressionnante, vraiment.
Mais notre guide se montre impitoyable ! et l'on ne peut demeurer. Il nous entraine et nous fait prendre place sur un petit banc roulant posés sur des rails à voie étroite.
Nous y voici donc assis tous les six, dos à dos, un moutard nègre y accroche une mule, s'accroupit, je ne sais comment, à son extrémité, et l'attelage part au galop dans la direction des grandes bâtisses de bois qui s'allongent au loin devant nous. — Çà et là s'élèvent des collines de terre verte, d'un vert singulier, tirant sur le bleu clair, comme celui de l'eau de cuivre : ce sont les résidus boueux des mines, ce qui reste
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de la bleue après l'extraction des diamants. À nos pieds, le sol file, nu, sans le moindre brin d'herbe, uni comme l'aire d'une grange. Les fers de la mule nous jettent des plaques de boue.
Auprès des grands hangars, c'est un bruit, une activité, un enchevêtrage de machines inouis. Il y a là deux bâtiments, l'un qui sert au broyage des parties dures (les lumps) que ni le soleil, la pluie, les herses n'ont pu disjoindre, l'autre, sorte d'immense moulin où sont lavées et criblées les pierres définitivement désagrégées. Entre les deux, se dresse un échafaudage de bois, plan incliné avec quatre rails sur lesquels des cables métalliques tirent de longues cuves en tôle dont la boue ruisselle. C'est du sommet de ce bâtis que se déversent les résidus, formant ces collines verdàlres dont je vous ai déjà parlé.
Nous visitons l'usine de broyage, où les grands concasseurs Commet brisent avec un bruit lugubre, dans leurs entonnoirs d'acier, les roches que l'on y précipite ; puis nous circulons dans les galeries du second bâtiment, au pied des puhators et des vanners, appareils destinés à cribler le minerai suivant la densité
Depuis la base de ce hangar jusqu'au sommet, c'est un tremblement continu de toiles agitées d'un mouvement sans fin, d'une constante vibration. Elles se meuvent au fond de longues cuves de bois inclinées d'où l'eau entraine les boues légères, laissant au contraire subsister les parties lourdes, cailloux noirs semblables à du charbon, parmi lesquels sont disséminés les cristaux précieux. Un ouvrier plonge la main dans un de ces cribles, et ramène une pleine poignée de
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pierres sombres parmi lesquelles scintillent un petit diamant et un rubis magnifique, puis il écarte les doigts, et le tout s'égrène, disparait, se replonge sous l'eau jaunâtre, distrait, pour un instant seulement, de son inéluctable destination.
Enfin, nous voici à l'atelier de triage, dernière opération que subit la matière diamantifère. Des ouvriers nègres et blancs se tiennent debout devant des tables de zinc, sur lesquelles s'étalent les cailloux noirs que leur apportent les ouvriers après les derniers cribles opérés par la machine. A un mètre derrière eux, une rampe de cuivre les éloigne des visiteurs. Je m'y accoude et les regarde. Ils travaillent avec une dextérité surprenante, d'un coup d'œil aperçoivent le moind e diamant, le saisissent à l'extrémité d'une petite pince d'acier, le jettent dans l'un des godets de zinc rangés à côtés d'eux, le classant suivant sa pureté, sa forme, ou sa grosseur. Un ouvrier renverse devant nous un de ces godets, et c'est aussitôt un ruissellement de rubis et de diamants, parmi lesquels il s'en trouve de superbes. Sur cette table, à quelques mètres de nos yeux, s'étalent certainement des centaines de mille francs, et le spectacle est étrange de voir ces hommes manier de telles pierres, avec la même insouciance que nous autres une poignée de cailloux. Je ne puis arracher mes regards de ces quelques centimètres carrés où tant de richesses éclatent. Je m'étonne moi-même de la fascination réelle, inouïe, qu'exerce ce cristal, banal par lui-même, ne suscitant aucune impression artistique élevée, évoquant simplement l'idée d'une valeur exorbitante, d'une valeur
qu'il doit seulement à la vanité des femmes, à Tincroyable imbécillité des hommes.
Dix mille nègres, deux mille blancs, travaillent aux mines. Des grèves seraient à craindre, qui, dans ces pays, prendraient très vite des allures de révolte, mais l'administration, précautionneuse, possède une artillerie particulière, destinée charitablement à l'usage de ses ouvriers. Elle n'hésiterait pas à s'en servir, à bombarder les noirs en cas d'émeute. De plus, ceuxci sont parqués dans des quartiers spéciaux, dont ils ne peuvent sortir, et nous allons, avant de quitter la mine, visiter le compound célèbre où la compagnie les héberge.
Cinq minutes de marche, et nous entrons dans un campement que protège une double enceinte, en tôle ondulée, bien entendu. Un grillage horizontal se rabat, comme une véranda, au sommet de la clôture intérieure, s'opposant à ce qu'un objet puisse être lancé au dehors. Comme nous franchissons la porte, un employé de la de Beers délivre des permis aux ouvriers qui remontent de la mine. A la file, tous passent devant lui, sont minutieusement examinés, fouillés parfois; puis l'autorisation leur est donnée de pénétrer à l'intérieur. Ce contrôle se renouvelle, paraitil, à toute descente, à toute montée des galeries, et notre guide ajoute de curieux détails sur les conditions du contrat intervenu entre ces travailleurs et la compagnie.
Tous ces nègres, nous dit-il, signent un engagement de trois mois au moins, abdiquant durant ce laps de temps toute liberté, devenant en quelque sorte
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la propriété, la chose, de la de Becrs. Ils ne sortent plus du compound. S'ils tombent malades, ils entrent à l'hôpital de la compagnie ; lorsqu'ils désirent parler à quelqu'un des leurs ils ne peuvent le faire qu'à travers un double grillage comme celui usité dans nos prisons. La viande, le pain, les boissons, les vêtements, toutes choses usuelles, leur sont vendues à l'intérieur de la mine. La journée de travail qu'ils fournissent est de huit heures, la moyenne de leurs salaires oscille entre trois et cinq francs, certains atteindraient même huit à dix francs. Qu'une telle existence, pour ces noirs, soit le bien-être, je le veux bien. En tous cas, c'est le bien-être dans l'esclavage.
Mais avec leur insouciance de grands enfants, eux, ne paraissent pas s'en apercevoir. Les uns dorment, étalés sur le ventre, en plein soleil ; d'autres vous regardent passer, accroupis à terre, les jambes droites, les genoux sous le menton, les bras enlacés autour des tibias comme un collier. D'affreuses couvertures grises , banales, réglementaires, les drapent pour la plupart. Certains ont conservé leur tenue de travail, plus abominable encore, pantalon de toile souillé, bourgeron de ^treillis, chapeau mou cabossé, aux bords rabattus, entré jusqu'aux oreilles. Leur face simiesque apparaît là-dessous, informe, comme sous une cloche à melon.
Des deux côtés, au ras de terre, leurs cabanes en tôle ondulée s'alignent, à moitié cachées par des files de pantalons, de chemises, et de torchons qui sèchent sur de longues tringles. D'énormes galets noirs posés sur le toit de tôle l'empêchent de s'envoler. Et quand
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nous quittons le compound, l'heure du repas approche sans doute, car des groupes commencent à se former. Les nègres, l'œil allumé, la figure réjouie, s'accroupissent en cercle autour de marmites fumantes, sous le ventre desquelles s'écrasent de larges flammes étalées.
Samedi, 4 avril (6 heures du matin).
Je fais aujourd'hui exception à mes habitudes, je continue ce matin mon journal. J'ai eu hier une intéressante conversation avec un jeune Anglais établi ici; je m'empresse de la consigner^
Nous avons fait sa connaissance hier soir, en dînant, d'une façon inattendue et banale, en lui demandant de la moutarde. La glace se rompit, nous échangeâmes quelques mots, et tous quatre, nous voici faisant un tour de promenade, à la fraîcheur, dans les rues de Kimberley. — Peu de passants, aucune voiture, des rues excentriques, obscures, un sol inégal, et partout le silence. Cependant, lorsque nous passons devant un temple, on entend monter les chants rigides et graves des protestants assemblés, et j'admire vraiment ces hommes, si âpres, si rudes, si complètement tournés vers la conquête des biens matériels, qui néanmoins ont su conserver, avec un dogm3 rigide, le culte supérieur des grandes lois morales.
Et comme nous parlons de la de Beers, narrant la visite que nous avons faite de ses chantiers aujourd'hui, je reviens à une idée qui me travaille, et voici ce que j'expose : « Puisque les diamants sont indestructibles, chaque production en augmente définitive-
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ment le nombre, l'abondance de ces cristaux n'en amènera-t-elle pas la vulgarité; n'occasionnera-t-elle pas une baisse de prix considérable?»
« Oui, me répond notre compagnon, mais Cecil Rhodes a prévu le cas avant vous. Il a limité le rendement de l'exploitation, afin de maintenir les cours. Jusqu'en 1890, les quatre mines que vous voyez autour de Kimberley travaillaient isolément, se faisaient entre elles une concurrence ruineuse. Cecil Rhodes fusionna alors ces diverses compagnies, monopolisa ainsi le commerce du diamant. Pratiquement, nous sommes actuellement maîtres du marché. Nous avons passé un contrat avec un grand syndicat de Londres, auquel nous vendons, d'avance, notre production totale. La Compagnie, aujourd'hui, extrait à peine le quart des pierres précieuses qu'elle pourrait mettre à jour. Seules les mines de Beers et Kimberley travaillent, la Bultfontein et Du Toits Pan restent en réserve. Une autre convention existe avec les propriétaires de la Jagersfontein. Viennent des découvertes d'autres mines, nous ne les craignons pas. Nos machines sont installées; le capital en est amorti; nous pouvons abaisser momentanément le prix du diamant à un taux tel que les nouvelles compagnies ne pourront faire face aux frais de premier établissement et d'extraction. »
« Reste la question d'indestructibilité des diamants, il est vrai ; mais si le nombre de ceux-ci augmente, les besoins croissent aussi. Depuis que nous sommes ouverts, par exemple, la demande des Etats-Unis a plus que quintuplé. Ce pays absorbe, aujourd'hui, à
lui seul, plus de la moitié de notre production totale ; son développement, certes, n'est pas encore sur le point de se terminer. D'autres pays s'ouvriront, se créeront de nouveaux besoins. Quant à notre mine, on n'en peut prévoir la fin. Nos immenses cheminées diamantifères s'enfoncent verticalement dans le sol, et les plus profonds sondages n'en ont pas encore trouvé l'extrémité. Leur teneur en pierres précieuses reste toujours la même ; elle semble même s'accroître à mesure que l'on s'éloigne de la superficie »
Tels furent, hier soir, les prédictions optimistes que nous fit notre compagnon anglais. — Je le quittai, ébranlé, mais non convaincu.
(Même jour, deux heures du boir.)
Ce matin, après avoir rédigé mon journal, j'explore à nouveau Kimberley. — Dans les rues, rien de bien particulier. Çà et là des escouades de nègres balayent l'asphalte, sous l'œil calme d'un policemun ; d'autres noirs, en général des bambins, trottent à toutes jambes, avec une petite hotte sur le dos, remplie de pots de lait. Ceux-ci ce heurtent entre eux, et, semblable au bruit répété d'un grelot, l'on entend, à chaque pas du porteur qui vous croise rapidement, léger comme un coureur antique, le tintement clair du cristal.
Un quart d'heure de flânerie dans Du Toits Pan Road et j'arrive à la place du marché, Market square. C'est un immense carré, au milieu duquel s'élève l'hôtel de ville, sorte de monument vaguement grec, dont Jes solides assises de pierre et da blancheur [contrastent vigoureusement avec les cahutes de bois et de tôle
qui forment l'enceinte de la place. Ce bâtiment, édifié en 1899, coûta 16.000 livres.
Autour, c'est le grouillement confus d'un marché en plein air. Les étalages de légumes s'amoncellent à terre, envahissent les chariots énormes dont les petits bœufs couchés dorment, écrasés sur le sol jaune. Leur attelage est singulier. Ils tirent, accouplés deux à deux par un bâton posé sur le garrot, retenu sous le cou par une lanière, ou simplement par une grosse corde. Cette lanière entre profondément dans leur chair, ridant la peau pendante et molle de leur gosier. Comment peuvent-ils résister à une pareille strangulation? — H y a là aussi des mules, et surtout des files de petits ânes gris au nombre de vingt-cinq parfois, ramassés les uns sur les autres, leurs traits arrondis et pendants, chacun ayant le nez posé sur la croupe de celui qui le précède. Vraiment, ils sont gentils et drôles ainsi, avec leurs grandes oreilles mobiles, leurs jambes fines, enchevêtrées, leurs bons yeux doux et tristes.
Au milieu, circule la foule des acheteurs, domestiques cafres pour la plupart, vêtus à l'européenne, hélas ! De temps à autre arrive, avec son long fouet, un conducteur de char boër, à la rude carcasse osseuse, au large chapeau plein d'ombre. Il claque delà langue, jette un appel rude, guttural, et Tattelage s'ébranle, les roues grinçantes, s'en va tout doucement dans une de ces rues tortueuses de Kimberley qui, à quelque distance, va finir en pleine solitude, ouverte brusquement sur la plaine, béante sur le désert qui, de toutes parts, nous environne. Certains de
ces chariots font quatre, cinq jours de marche avant d'arriver ici. Les plus proches se mettent en route la veille au soir, etla nuit, de tous les côtés de cet horizon, leurs convois en longues files convergent versKimberley apportant avec lenteur les fruits, les victuailles, les légumes dont ses habitants ont besoin. Dès l'aube, le marché commence, à dix heures il se termine, et les conducteurs repartent, vont s'approvisionner à nouveau, puis reviennent quelques jours plus tard.
Des cape-cqrts, voitures de location particulière, stationnent aussi sur la place. Ce sont des charrettes anglaises ou tilburys, aux roues fines, hautes, légères, attelées de deux petits chevaux rustiques. Un nègre les conduit; le prix de location s'élève à 7 schellings 6 par heure, taux raisonnable s'il en fat.
Autour, se groupent les maisons de commerce, les bars, la poste, le télégraphe, un armurier, deux ou trois marchands d'étoffe, un libraire à l'étalage particulièrement bien achalandé. J'y vois des cartes postales de la guerre, des photographies : lord Roberts, Gronje, les monuments funéraires de Magersfontein, enfin des culots de cartouches montés en porte-mine, des éclats d'obus authentiques ou non, des cartouchières en bandoulières, toutes sortes de vieilles défroques militaires.
Grâce à la guerre, Kimberley s'enorgueillit d'une histoire : elle en paraît fîère; elle l'étalé partout. Aux devantures, se pressent les ouvrages anglais sur la campagne de 1900; les notices spéciales sur le siège de Kimberley.
Ce fut un long siège, mais qui n'eut rien d'héroïque ; moins un siège même qu'un investissement et un blo-
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eus. Une ou deux sorties malheureuses furent tentées, puis Ton se terra, Ton se barricada, et tout l'effort des défenseurs consista, jusqu'à la délivrance, à supporter la gène des rations réduites, et l'ennui des jours monotones d'inactivité et d'attente.
Les collines de tailings se transformèrent en petits forts à peu près imprenables, les sommets des puits extracteurs se coiffèrent de puissants phares projecteurs qui fouillaient la plaine, cherchant au large les mouvements de l'ennemi, prévenant toute surprise.
Cet investissement dura quatre mois. La rencontre des avant-postes des défenseurs et de l'avant-garde des libérateurs se produisit avec une certaine grandeur dramatique. Voici comment un historien anglais, Conan Doyle, la raconte : « Le 13 février, un corps de « cavaliers, inconnu des deux partis, apparut sur la « plaine, ouvrit le feu, mais à de telles distances qu'on « ne savait au juste sur quelle armée il tirait.
« Une patrouille se détache des avant-postes, l'un « des nouveaux venus s'avance, et sur interrogation « répond : je suis un de ceux du corps de la Nouvellece Zélande. Macaulay, dans son rêve le plus hardi de « l'avenir, ajoute orgueilleusement Conan Doyle, « n'aurait jamais osé peindre un New Zélandais, mar- « chant à la délivrance d"une ville anglaise au cœur de « l'Afrique.
« A Kimberley, cependant, on ignore encore ce qui « vient de se passer. La population se masse dans les « faubourgs. Elle regarde anxieusement ce nuage de « poussière qui rampe à l'horizon; avec espoir et crainte « elle le voit grandir et s'approche \ D'abord on croit
« reconnaître l'armée de Cronje, puis, tout à coup, des « uniformes anglais se dessinent, estompés par la pous- « sière. Les hussards et les lanciers apparaissent, et, « parmi les cris et les larmes, French entre dans Kim- « berley ; tandis qu'autour de la ville se déploie la pro- « tection d'une armée nouvelle. »