CHAPITRE V Blœmfontein
Départ de Kimberley. — Paardeberg. — Magersfontein. — Récit de la bataille. — Belmont. — Paysage vu de la voie. — Rencontre de trois jeunes Hollandaises. — Récit de la destruction des fermes. — Blœmfontein. — Examen de conscience. La guerre considérée au point de vue anglais. — Visite à quelques notabilités boërs. — Fatalisme de ce peuple. — Chez M. Wessels. — L'intérieur d'une riche ferme orangiste. — La situation actuelle. — Une autre ferme. — Caractère éminemment pastoral du peuple boër. — Considérations sur l'état d'esprit des Boërs. — Visite de la ville. — Les deux palais du gouvernement. — Market square. — Souvenirs de la guerre.
— Un récit de Conan Doyle. — Bloemfontein à vol d'oiseau.
— Nous quittons cette \ille. — Les adieux d'un cuisinier. — La colline de Thaba N'Chu. — Les exploits du général de Wett.
— Causerie avec un officier anglais.
Samedi, 4 avril (dans le train).
Nous quittons Kimberley ce soir, par le train de trois heures, et serons à Blœmfontein demain, dans l'aprèsmidi. La voie directe de Kimberley et Blœmfontein reste encore en chantier par suite du retard occasionné par la guerre. Il nous faut donc redescendre à nouveau jusqu'à De Aar junction, prendre l'embranchement de Naauwpoort afin d'atteindre la grande ligne de Cape Town,qui conduit à Blœmfontein.
Nous voyageons, cette fois, non dans le train de luxe, mais dans le train ordinaire ; et bien nous a pris
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hier d'aviser la gare de notre départ. De Mafeking, les wagons arrivent bondés; pas le moindre petit coin. Fort heureusement, ici, l'on retient ses places à l'avance, comme au théâtre.
Dans notre compartiment, se trouve un Boër des environs. Immédiatement, lorsqu'il apprend notre nationalité, il lie conversation. C'est un homme grand, aux mains calleuses, aux épaules carrées, tout en os. Comme la plupart des Boërs il a des yeux gris clair, d'une extraordinaire acuité.
Nous repassons, à toute vitesse, devant les mines de Beaconsfield, et les villages nègres campés au bas des chantiers, puis, nous atteignons à nouveau laModder River. Notre ami boër nous indique les fameux kopjes de Magersfontein qui descendent par échelons rapides dans la plaine. Une colonne funéraire, fine comme un mat, se profile à leur sommet Cette ligne de coteaux, comme toutes les positions choisies par les Boërs, s'allonge perpendiculairement à la voie ferrée. Au loin, sur la gauche, presque au niveau de l'horizon, se dessine un monticule à peine bleui, le kopje de Paardeberg, fendroit où Cronje, cerné par lord Roberts, se rendit après neuf jours de résistance.
Les circonstances dans lesquelles se produisirent ces événements sont bien celles que vous connaissez.
A deux reprises différentes, farinée boër recule, à Belmont, à Grass-Pan, puis elle s'arrête sur les rives de la Modder. Cronje descend de Mafeking avec une troupe de renfort, et prend le commandement. Il dispose ses soldats sur les deux rives du fleuve, il attend. « Les collines et les Boërs, écrit Conan Doyle,
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« étaient si entièrement unis dans l'esprit de nos chefs « qu'il leur semblait que les uns ne pouvaient exis- « ter sans les autres, et lorsqu'ils aperçurent la Modder « River, étalant ses méandres brillants au milieu de « la plaine, ridée d'une résistance possible ne leur « vint même pas. Ils croyaient atteindre sans coup « férir Kimberley, dont, chaque nuit, on voyait, au « nord, à l'horizon, s'allumer la longue lueur frémis- « santé. » Mais le simple passage de la Modder leur fut durement disputé. Après l'action, pendant la nuit, il est vrai, l'armée boër se retira, mais Methuen avait perdu le dixième de son effectif, et trois graves nouvelles lui parvenaient coup sur coup : la défaite du général Gatacre à Stromberg, la tentative du commandant Prinslow à Grass-Pan, sur ses lignes de communication, enfin l'arrêt de l'armée de Cronje sur une très forte position à Spytfontein. Dix jours, il resta sur place, n'osant pas franchir la Modder, attendant des renforts. Ils lui arrivèrent enfin. Le dix décembre, à midi, le général anglais s'ébranle. Il pleut, les troupes bivouaquent sur le sol froid, humide, à trois milles des positions ennemies. A une heure, en pleine nuit, ordre est donné de reprendre la marche, et les hommes, repartent, harassés, dans la brume, l'obscurité et le silence. Tout à coup, on ne sait par quelle subite alarme, le camp boër s'éveille. L'n tir plongeant couvre la plaine. Les highlanders décimés se jettent à terre : le gérerai Wanchcpe, qui les ecn mande expire. En moins de cinq minutes TCO hommes sont anéantis; et le soleil se lève sur un spectacle extraordinaire.
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D'un côté, sur les hauteurs, des tranchées silencieuses, terribles! Chaque homme, l'œil au guet, le mauser allongé, enfoui dans un trou, caché par une roche, invisible. De l'autre, un tiers de l'armée anglaise, couché dans la plaine, les soldats rasés sur le sol, immobiles, évitant le moindre mouvement, qui attirait sur eux l'arrivée d'une balle infaillible. Vers le soir, Methuen, avec des renforts et du canon, prend les tranchées en enfilade, dégage enfin les débris de ses régiments à'highlanders. Mais il perd un millier d'hommes, 37 officiers, et se retire derrière la Modder. Cronje reste dans ses tranchées, maître du champ de bataille.
L'humeur intraitable du vieux général s'accrut de tout l'orgueil de cette nouvelle victoire. Dès lors, il n'écoute aucun conseil; il se croit infaillible, incapable d'une erreur, presque un demi-dieu. A Yillebois-Mareuil, qui le presse de prendre l'offensive, il répond avec hauteur : « Monsieur, je chassais avant vous. » Il commet cette lourde faute militaire, de rester sur la défensive, de s'immobiliser dans sa position.
Cependant Roberts, Kitchener, French, se concertent à CapeTown: un grand mouvement tournant est résolu, avec un double objectif : délivrer Kimberley, faire l'armée boèr prisonnière. Le lo, toute la cavalerie de French, 2000 sabres, déborde Cronje sur son aile droite et se jette dans Kimberley. — Vingt-cinq mille fantassins, huit mille cavaliers, avec quatre-vingt-dixhuit canons et 700 wagons que traînent 12.000 mules et bœufs s'avancent sur son aile gauche, au milieu de l'état d'Orange, sous les ordres de Roberts et de
Kitchener. Alors Cronje se réveille, s'étire, se décide; il sortde ses tranchées, s'éloigne, mais avec quelle lenteur ! Alourdi de ses gros canons et de ses chariots immenses, il se traîne vers Blœmfontein, s'acharnant à ne pas vouloir les abandonner, conservant au milieu de son armée une colonne de femmes et d'enfants qui l'attardé. A la nouvelle de son départ, brusquement, French quitte Kimberley ; il suit Cronje comme une bête qu'on traque ; il se rabat sur sa ligne de retraite. Ses soldats, « chancelants de fatigue », sous un climat impitoyable, font un effort désespéré. Knox, Kitchener accourent du Sud, à marches forcées, eux aussi ; 40.000 hommes convergent sur Paardeberg, où Cronje vient de s'arrêter, surpris. Pendant neuf jours, du 18 au 26, l'armée innombrable des Anglais s'accroît toujours. Brigade sur b igade, elle arrive de l'horizon comme les flots d'une mer autour d'un rocher. Le laager du général boër disparaît sous la mitraille, et le 27, au matin, Cronje se rend sans conditions avec ses 4.000 hommes.
L'après-midi du même jour, écrit Conan Doyle, on vit défiler une colonne de prisonniers sur la route de Modder River; « et c'était bien, âjoute-t-il, la plus sin- « gulière fraction de peuple que l'on ait pu voir alors « sur la terre : hâves, déguenillés, grotesques, si la « valeur pouvait l'être, quelques-uns avec des parace pluies, des pots à café, des casseroles, presque tous « une Bible sous le bras, leur baga e favori. C'est « ainsi qu'ils sortirent de leurs dix jours d'histoire « glorieuse. »
Glorieuse, certes, je veux bien le croire, car l'his-
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toire dira simplement que la plus puissante nation du monde dut appeler 40.000 hommes de tous les coins du globe pour en réduire 4.000 ; et ce sera le seul éloge des vaincus.
Et notre compagnon boër, avec lequel nous parcourons ce récit, ajoute, étendant le bras, indiquant successivement tous les côtés de l'horizon, cette phrase saisissante et biblique : « Theywere, seen everywhere ; they were as numerous as locusts. — On en voyait partout ; ils étaient nombreux comme des sauterelles. »
Le soleil se couche, lorsque nous arrivons à Belmont La plaine se remplit d'ombre. Il y a là trois kopjes considérables, affectant la forme de buttes de tir, dont on ne distingue déjà plus que la silhouette. Ce fut à cet endroit que Methuen livra sa première bataille.
La nuit noire nous surprend à Witte Puts station ; à Orange River nous descendons pour dîner. J'ai la fortune inestimable d'y trouver un grand plat de choux, qu'au gi and ébahissement des Anglais je verse tout entier dans mon assiette.
A mon retour dans le wagon, notre Boër, confortablement installé devant des victuailles dépecées, fume gravement une bonne bouffarde. Un immense compatriote, long comme un boa, accouru d'un compartiment voisin pour bavarder avec lui, se tient à ses côtés, et je m'écrase, recroquevillé dans mon petit coin. A un certain moment, leurs souliers les gênent; ils les enlèvent. — Nulle demande d'autorisation, aucune excuse, rien. Ces hommes ont, dans leur veldt, une telle habitude des coudées franches qu'ils ne peu-
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vent se plier aux coutumes sociales dans l'exiguïté d'un compartiment. Ce sont de braves rustres, pas tout à fait des sauvages, cependant, comme le veulent les Anglais.
Dimanche, 5 avril.
La nuit fut ce qu'elle est toujours en wagon, entrecoupée de réveils en sursaut, de chocs inattendus A la pointe du jour, je me lève. Nous sommes à Naauw Poort junction. Nous allons maintenant remonter en ligne droite sur Blœmfontein.
Ce que j'apprends ici, c'est à ne plus médire des chemins de fer français. Quelle admirable institution à cùté de celle dont nous jouissons ! Touristes qui brûlez de nous imiter, retenez ceci, vous ne le trouverez dans aucun guide : lorsque vous prendrez un train, comptez toujours sur trois heures de retard. A cette seule condition vous arriverez à l'heure prévue.
A minuit, en passant de Aar junction, je m'en vais quérir au refreshment room un verre et deux bouteilles de bière. Bien m'en a pris, car c'est aujourd'hui dimanche, et Ton ne trouve rien à Naauw Poort. Pour tromper l'ennui, on fait sauter le bouchon de l'une d'elles, et nous trinquons : « Vive la France! » Au-dessus de moi, le Boër ronfle comme un tonnerre.
Quand nous repartons de Naauw Poort, le soleil se lève. Sur le sol, dans la plaine, s'étendent les grandes ombres des kopjes, tout roses dans ses premiers rayons; et partout de petites roches se dressent, vivement éclairées, posées à l'extrémité de taches brunes toutes allongées du même côté.
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Le trajet jusqu'à Blœmfontein n'offrira rien de bien intéressant. — Un instant, à dix heures, le fleuve Orange nous apparaît, plus large qu'à Kimberley, son lit encombré de banes de sable jaunâtres, entre lesquels se multiplient des ruisseaux rapides. Une rangée d'eucalyptus pousse sur ses rives ; et ce rideau d'arbres pâles indique son cours dans la plaine, comme les peupliers au bord de nos fleuves.
Toujours la friche, des kopjes, la même perspective de terre nue et de cailloux noirs. Les blockhaus succèdent aux blockhaus, les chevaux morts aux chevaux morts comme sur la ligne de Kimberley. — Pas un homme, nul troupeau, rien de vivant. Le pays cependant dut être autrefois plus animé : la dévastation actuelle semble l'effet de la guerre. De petits bouquets d'eucalyptus apparaissent en effet çà et là, abritant des murs en ruines, parfois des maisonnettes de brique récentes couvertes en tôle. Ce sont là des vestiges de fermes dévastées, et de nouvelles habitations que l'on tente de réédifier. — A ce moment, notre Boër se lève, il me passe son gros soulier vers le nez, balance un instant ses jambes lourdes, puis glisse de sa couchette craquante, m'éclipsant le jour par son grand diable de corps osseux qui n'en finit plus.
Il prend sa brosse, son peigne, se racle la tête audessus de la mienne, fouille dans son panier, en sort un cake qu'il me faut absolument partager avec lui. Le brave rustre que voilà !
Le train stoppe, je me penche à la portière. Un beau soleil, une petite gare, avec une dizaine de personnes sur le quai. Trois jeunes Hollandaises montent dans
notre compartiment. Nous y étions déjà au complet,
nous y voilà empilés maintenant comme des conscrits se rendant au corps. Notre ami boër sert de trait d'union, et la connaissance se fait.
Ces jeunes filles, en bonnes calvinistes fidèles, se rendent au village voisin pour y assister au prêche protestant; elles nous montrent, près de la voie, l'attelage de mules qui vient de les amener. Leur petite ferme se trouve très loin, dans cette plaine, disent-elles, tout à fait au-dessous de notre horizon. Des amis les ont accompagnées, pauvres depuis la guerre, qui ne possèdent ni bœufs, ni mules, pour franchir ces distances, à peine une vache et quelques moutons, nécessaires à la reconstitution des troupeaux. — Alors, on se serra dans la carriole, et l'ont vint ensemble jusqu'ici , avec une fraternité charmante. Et tout cela conté de façon gracieuse, dans un anglais incorrect, mais simple, que je comprends presque, moi qui sais à peine la langue.
Attentivement, je regarde toujours le pays qui m'environne; il est désert. La gare, petite maison de brique au toit pendant, s'ennuie là, toute seule, à l'intersection de cinq ou six grandes routes qui la quittent très vite, s'écartant de tous côtés sur la plaine, comme les rayons d'une étoile. Par elles, tous les dimanches, arrivent les boërs du fond de leurs déserts, et c'est pour des hymnes et des cantiques que le train draine, en passant, ces rudes solitaires primitifs
Nos jeunes compagnes se familiarisent ; elles nous
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content maintenant quelques détails horribles de cette guerre ; leurs fermes envahies par des soudards anglais, brutaux, froidement cruels, la maison mise au pillage, le prélèvement par la soldatesque de tout ce qui lui agrée ; enfin les dix minutes réglementaires accordées aux habitants pour arracher du logis les objets de première nécessité. Et voici les femmes, les enfants traînant rapidement au dehors les draps , les lits, les couvertures, des subsistances lorsqu'ils le peuvent ; puis tous s'éloignent anxieux, raidis par l'émotion. — Une flamme, une détonation , un nuage de fumée ; et la ferme reparait disloquée, éventrée, sans toit, parfois totalement écroulée, un monceau de ruines.
— Avec une rage silencieuse, les soldats anglais scient au ras du sol les arbres fruitiers ; parfois, l'un d'eux arrose de paraffine les dernières subsistances que ces malheureux viennent d'arracher à la destruction. Et c'est alors le départ pour les camps de concentration.
— Deux de ces jeunes filles y sont allées, et, pendant tout le temps de la guerre, nous disent-elles, nous sommes restées seules; nos pères et nos frères tenaient la campagne , combattant sous les ordres du général de^YL•tt.
Alors, je demande quelques renseignements sur la situation économique du pays et voici ce que j'obtiens :
Avant la guerre, une ferme moyenne possédait 2.300 moutons, elle en a 50 aujourd'hui. A la paix, il lui en restait deux ou trois, souvent aucun. On trouvait de 10 à 12.000 moutons chez les plus importants fermiers de l'Orange ; chez les mêmes propriétaires on aurait peine maintenant à en compter 500 Le nombre des
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chevaux oscillait entre une moyenne de 150, et un maximum de 1.500 à 2.000.11 est descendu à deux, puis remonté à cinq environ. Quant aux arbres, les Anglais donnaient ordre systématiquement de les détruire dans les fermes qu'ils ne faisaient que traverser. Ils ne les respectaient que dans les habitations où séjournaient leurs troupes. Or, des arbres en pleine croissance, dans cepays sans eau, valent un trésor. Deuxjeunes eucalyptus aujourd'hui coûtent cinq livres. Et pourtant, ce sont les Transvaaliens, nous dit-on, qui implorèrent la paix. Il est vrai que deux mille femmes et enfants à moitié nus, sans subsistance, erraient au nord du Transvaal, traqués par les nègres armés que l'Angleterre laissait agir. Continuer la guerre, c'était les sacrifier; c'était peut-être risquer la destruction de la race.
Tandis que cette curieuse conversation se poursuit, j'examine plus attentivement encore le pays. En effet, j'aperçois maintenant des monceaux de ruines plus nombreux, et des kraals à bestiaux abandonnés, attestant une vie plus intense que celle d'aujourd'hui, annonçant que cepays vient d'être rendu, hier seulement, à la solitude.
Lorsque je me retourne, nos jeunes compagnes boërs font admirer à mes amis leurs parures et leurs bijoux ; mais de bien simples, de bien pauvres bijoux. Comme bague un fil d'or, comme bracelets des cercles en argent unis. Une de leurs broches porte en son centre le portrait du président Steijn, et elles nous parlent de l'homme avec cette volubilité, cet enthousiasme, caractéristique de la jeunesse lorsqu'elle admire. S'y mêle-t-il aussi un peu de cet amour vague, indéter-
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miné qu'à leur insu ressentent si souvent les jeunes filles, je le crois; et, songeant à la pièce célèbre de Rostand, que certains trouvaient trop romanesque, je me demande, en regardant le portrait de cet homme gros, barbu, sans élégance, mais héroïque, si ce n'est pas un sentiment réel, chez les êtres simples, d'aimer quelqu'un, non pour sa grâce physique, mais surtout pour sa beauté morale et le rayonnement de son àme.
A une autre petite station, nos aimables compagnes descendent. Voici que toutes trois nous font très gentiment leurs adieux. Je les suis un instant du regard sur le grand chemin qui s'en va tout droit dans la plaine, vers un minuscule village que l'on aperçoit là-bas. Elles marchent droites, la taille souple, les hanches opulentes, comme de véritables Hollandaises de Rubens qu'elles sont; puis le train repart, fait un détour, et le charmant tableau s'évanouit à jamais.
A trois heures nous arrivons en gare de Blœmfontein.
Lundi. 6 avril.
J'avais juré de ne plus vous entretenir de toutes ces misères, car elles se reproduisent toujours les mêmes, à chaque nouvelle villégiature, mais cette fois, vraiment, il en faut une mention spéciale. Elles étaient en si grandes masses, on les voyait faire de telles manœuvres de cavalerie sur les murs, les plafonds et les draps, lorsque brusquement on allumait l'électricité; elles vous assaillaient avec une si belle ardeur, que cela fera peut-être un souvenir marquant de voyage, mais que,
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la nuit dernière, ce fut tout simplement insupportable.
Déjà, à la gare, j'avais eu le pressentiment du lieu, en voyant la pauvre carcasse de voiturette disjointe où s'entassaient nos bagages.
Ce matin donc, j'ai quitté cette demeure trop hospitalière, mais dont les hôtes ne me convenaient point. Je me suis installé dans une maison voisine. Les insectes se montrent en moins grand nombre et plus discrets. En saupoudrant mon lit de poudre insecticide, peut-être arriverai-je à dormir. Plus intrépides, mes amis demeurent fidèles à l'ancien poste; pour la première fois, nous nous trouvons séparés.
Aujourd'hui, nous ne faisons rien, une ou deux visites, et c'est tout. Le soleil luit, ce soleil d'Afrique plus brillant que le nôtre, dans un ciel plus inaltérablement bleu. Ma double porte ouvre sur un balcon de bois ouvragé; devant moi, avec ses maisons blanches et ses jardins, s'étend toute la petite ville de Blœmfontein. J'aperçois là-bas, au loin, la ligne nette de la plaine, cette ligne tranchante, sans brouillards, comme nos horizons après la pluie.
Quelles heures seraient plus propices pour feuilleter un peu ce journal, pour recommencer rapidement tout mon voyage? Suis-je resté fidèle à mes résolutions? Ai-je enregistré inaltérablement ce que je voyais, ce que j'entendais? Je le crois. Je ne veux être ni pour les Boërs, ni pour les Anglais; je laisse les choses agir sur mon intelligence : je transcris. Pourtant, lorsque j'arrive au passage que j'écrivais hier, à cette description de la désolation qui s'étend actuellement sur ce pays, je réfléchis malgré moi. Je fais alors
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plus qu'enregistrer, je raisonne. Une telle destruction, aussi sytématique, ne fut-elle pas nécessaire? La guerre une fois déclarée, l'Angleterre, pour triompher, ne se voyait-elle pas acculée à conduire les opérations comme elle Ta fait? Peut-être. Il faut avoir vu ce pays, ces plaines immenses, ces étendues véritablement sans limites, pour apprécier sainement les choses. Le climat à part, c'est une autre campagne de Russie que les Anglais commencent. Dès lors, qu'on se figure le général en chef, poussant en avant une armée régulière, dans un pays sans ressources, contre une autre armée, qui, elle, n'existe pas, en face de commandos éphémères, tentant un rapide coup de main, puis s'évanouissant dans un désert. « Lutter contre les Boërs, dit fort justement lord Wolseley, c'est se défendre contre un essaim d'abeilles. » On surnomma le général de Wett le général fantôme, mais c'est toute son armée que cette appellation caractérise à merveille , cette armée composée d'éléments flottants qui se dispersaient et se réunissaient tour à tour. Aujourd'hui, elle existait, demain elle avait cessé d'être; chaque soldat rentrait en paisible citoyen à son foyer, quelques jours plus tard, il le quittait, à nouveau combattant.
Tout kopje alors devenait une embuscade, toute ferme laissée sur les derrières de l'armée envahissante un centre de ralliement, presque une forteresse. Pour assurer les communications, chaque maison aurait dû être gardée militairement. Trois millions d'hommes n'y auraient pas suffi ; une seule ressource restait : les détruire.
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Puis, dans ce conflit, comme on rajustement écrit, l'empire britannique jouait sa suprématie définitive, ouïe commencement de sa ruine. Vaincre, triompher, devint alors pour tout Anglais un axiome ; la volonté d'aboutir, une résolution inexorable. Nos journaux parlaient de démarche amicale, d'intervention pacifique. Quelle folie ! L'Angleterre, pour vaincre, aurait été jusqu'à son dernier homme jusqu'à sa dernière guinée. Quiconque voudra l'arrêter devra mettre en ligne, non des mots, mais une force. Chaque gouvernement le comprend, et c'est pourquoi tous s'abstiennent.
Mardi, 7 avril.
Nuit meilleure, incontestablement, en se grattant de temps à autre, on parvient à se délivrer et à dormir. Tout cela, parait-il, est un dernier souvenir du passage de l'armée anglaise ;j'en préférerais un autre.
Ce matin, nous rendons visite à diverses notabilités boërs, et nous trouvons des hommes charmants, véritablement distingués. J'avoue, que, sur les froids rapports anglais, je ne me figurais pas ainsi la haute classe de ce petit peuple. Il y avait là, très certainement, une élite susceptible de gouverner un pays dans les voies les plus civilisatrices, et sans l'assistance de messieurs les Anglais.
Mais quels fatalistes nous apparaissent certains de ces hommes! L'un deux, petit vieillard alerte, à la barbe de neige, aux traits sérieux, tristes, dans unvisage grave, nous conte de sa voix blanche des choses navrantes, cruelles, puis termine par ces mots :
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« AU n'y ht, tout va bien, courbons-nous sous le Dieu juste. Lui seul ne se trompe jamais. Les fautes de notre peuple ont dû mériter ce châtiment. » Voilà un bien grave état d'esprit chez un peuple vaincu. Souhaitons, pour l'avenir de la race, que les jeunes Burghers se montrent moins résignés.
Cette après-midi, sur les trois heures, deux de ces Messieurs viennent nous chercher en voiture : le général Herzog, et l'un de ses amis, ce dernier parlant assez correctement l'allemand.
A deux milles de Blœmfontein, on s'en croirait à dix; c'est la plaine, cette plaine monotone que vous connaissez, telle que je l'ai si souvent décrite, avec la même indépendance, la même sauvagerie. Les dômes de fourmilières se montrent innombrables ; parfois quelques-uns tournent vers nous un trou béant, régulier, circulaire, semblable, mais en plus grand, à celui que les pics creusent en France au tronc vermoulu des chênes. Cette excavation est l'œuvre d'un curieux animal, petit mammifère devenu rare depuis la guerre, sorte de tamanoir qui perce les fourmilières de son groin dur comme un soc, introduit à Tintérieur sa langue visqueuse, et la retire lorsque les insectes la couvrent tout entière.
Une demi-heure de marche environ, et l'attelage s'arrête. Cn grillage barre la route dans toute sa largeur. On tourne les chevaux ; notre cocher nègre les enlève d'un coup de fouet, et le break bondit au milieu des herbes, en plein veldt. Le sol se maintient dur, nous filons, à peine plus secoués que sur un chemin fréquenté. D'ailleurs, nul cantonnier ne travaille
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sur les routes ici. Seul, le passage des chariots, en râpant les herbes, élargit les voies, les indique sur la plaine environnante.
Cependant, depuis quelque temps, nous avons repris une route plus normale; notre voiture approche avec rapidité d'un haut massif d'eucalyptus, qui, par moments, entre deux bouquets d'arbres, laisse apercevoir une petite habitation. C'est la maison de M. Wessels, Fun des plénipotentiaires venus en Europe, géant de six pieds, qui, pour L'instant, se tient sur sa porte, les mains sur les yeux, se demandant évidemment quels peuvent être les visiteurs inattendus qui lui arrivent. — Certes, oui, inattendus, car il me parait tout à fait étonné, ce bon M. Wessels, lorsque le général Herzog lui présente trois Parisiens, certainement les premiers qui se soient aventurés jusqu'ici.
L'habitation, sans être luxueuse, semble confortable, spacieuse, extrêmement propre surtout, ce trait caractéristique des maisons hollandaises. — D'ailleurs, comment juger un intérieur boër par celui que nous voyons ? Une organisation récente s'y indique en toutes choses. Le petit salon a des tentures neuves, des meubles neufs, des tapis aux couleurs vierges encore. Seuls, quelques vieux portraits de famille, jaunis, piqués de moisissure, laissent soupçonner aux visiteurs que les hôtes de cette demeure ont un passé. Des deux côtés de la cheminée, les photographies du président Kruger et de sa femme, sous la pendule celle du président Steijn, la poitrine barrée par la cartouchière en sautoir, enfin, dans Fun des chandeliers, un tout petit drapeau aux couleurs de l'Orange,
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discret et sobre, mis là, non pour protester bruyamment, mais comme l'attestation de l'indestructible amour pour le Vrij Staat, qui s'est réfugié ici, dans le calme, dans l'inviolabilité du foyer familial.
M. Wessels, souriant, ravi, multiplie les prévenances de son hospitalité. On nous apporte des fruits, du laitage, du miel, tout ce que nous désirons, tout ce dont nous sommes privés à la ville, où la nourriture carnée lasse et délabre nos estomacs.
Puis nous visitons l'extérieur de la ferme. Le verger, d'abord, qui dut être magnifique, mais que les herbes folles ont envahi. De buissons informes, sortent, pliant sous les grappes, les branches robustes des arbres qui s'y trouvent ensevelis.il y a là des oranges, des pommes, tous les produits de notre Europe méridionale. Des grenades superbes, fendues par le soleil, montrent leurs grains de pourpre luisants, pressés les uns contre les autres comme des alvéoles d'abeilles. Le potager fait suite, avec des légumes frais, aux grandes feuilles vertes, puis la surface brune d'un étang desséché. Sur ses bords, des arbres robustes, noueux comme des saules , conservent entre leurs racines à nu, tourmentées, luisantes, boueuses, quelques derniers restes d'humidité.
De culture, je n'en vois aucune trace, mais seulement des kraals à bestiaux, parcs en pierres sèches et découverts, tels que j'en remarquais sur le trajet de Kimberley à Blœmfontein. L'herbe aussi les envahit; ils paraissent peu fréquentés ; et M. Wessels nous déclare qu'il possédait autrefois 400 chevaux, qu'il lui en reste seulement trois aujourd'hui ; bestiaux, mou-
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tons, volailles ont été décimas dans les mêmes proporportions. « Voilà notre situation à tous, ajoute-t-il, dans l'Etat libre et au Transvaal. »
Deux ou trois vaches, dernières survivantes d'un troupeau immense, sortent lentement de leur kraal lorsque j'y arrive. Un petit berger nègre les conduit, minuscules, dans cette plaine sans fin. Ce kraal diffère un peu des autres. A l'intérieur, court une galerie d'un mètre environ, supportée par des piliers en pierres sèches; dans l'ombre, on distingue les mangeoires.
Et voici la ferme d'un des plus riches fermiers de l'Orange, bien différente des nôtres, certes, telle qu'on ne se la fi jure pas en Europe, telle que je ne l'imaginais pas avant de venir ici.
De nouveau, la voiture roule en plein veldt, sur ce sol dur, sans cahots. Le tirage doit être pénible toutefois, car, sur la croupe des chevaux, la peau se ride sous l'effort des muscles tendus ; au bord des harnais qui frottent la sueur mousse comme de l'écume ; mais notre boy claque de la langue, agace les deux bêtes avec la mèche de son fouet, et bientôt nous traversons à g ande allure un nouveau parc d'eucalyptus, propriété du fermier auquel le général veut nous présenter.
C'est un jeune homme, cette fois, de taillemoyenne, dont les attaches fines, les yeux et les cheveux bruns, l'allure dégagée, surtout la physionomie mobile, curieusement expressive, indiquent l'influence lointaine d'un sang latin ou celtique
Comme toutes les fermes ici, sa demeure n'est qu'un grand rez-de-chaussée susceptible d'agrandissements
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indéfinis, suivant les besoins successifs. La pièce où nous entrons est vaste, meublée sans faux clinquant, d'une opulence sobre, sévère. Table, chaises, buffet paraissent du plus pur style hollandais. — Voici sa jeune femme qui s'avance, gracieuse, portant un grand plateau qu'elle nous présente tour à tour, et je savoure longuement, d'une langue gourmande, une tasse de thé au miel dont le lait moelleux et doux traîne sur le palais comme du velours. — Puis , nous partons à travers le parc, à la découverte des étables et des troupeaux. Peu de culture dans cette ferme : un verger, un potager seulement, juste le nécessaire pour les besoins journaliers des habitants. Les parcs restent déserts à présent. Il y avait ici 75 chevaux avant la guerre; aujourd'hui pas un. En revanche, les arbres, la maison, les meubles ont été complètement respectés ; les troupes anglaises occupaient cette demeure. Comme toutes les fermes des environs de Blœmfontein, celle-ci avait été transformée en poste avancé. Roberts tenait la ville avec 60.000 hommes, mais de Wett, lui aussi, errait toujours à l'horizon; et ces fortins éparpillés n'étaient pas de trop, pour se mettre à couvert des subites incursions de l'effrayant rôdeur.
Nous suivons une allée d'eucalyptus, plus belle, plus spacieuse encore que les autres. Une colonne funéraire en granit noir la termine, tombe du père de famille, fondateur de cette demeure, vieux trekker de 1836, ancien combattant de Majuba hill, mort de chagrin pendant la guerre.
La solitude est complète ici, le foyer se resserre,
les morts demeurent auprès des vivants. On ne s'en sépare pas. Je songe à toute ce Vrij Staat, à tout ce Transvaal, où s'espacent tant de foyers solitaires, tant de couples pareils, plus isolés encore. On comprend alors le sentiment grave , religieux de ces hommes, vivant seuls , près d'une femme qu'ils aiment , au milieu de leurs enfants et de leurs troupeaux. Chanteurs de psaumes, grands lecteurs de la Bible surtout ; comment voudriez-vous qu'ils fussent autres ? Quel livre leur conviendrait mieux ? Que feraient chez eux nos ouvrages? — Les demi-vierges, un crime d'amour, la physiologie de l'amour moderne : Qu'est-ce que tout cela? mais Homère, les Testaments, les Prophètes; voilà ce qui reste vrai, ici comme partout.
Et, comme pour compléter ces impressions antiques, le soir, lorsque nous rentrons, un cavalier, « dompteur de chevaux », parcourt au galop la plaine déjà brune. Sur la blancheur du crépuscule, on voit distinctement sa silhouette agitée et dansante. Il rabat des chevaux épars dans le veldt, des chevaux de la cavalerie anglaise, dont on aperçoit le vaste camp aux tentes pointues, à l'ouest de Blœmfontein, comme une ville à côté d'une autre ville.
Mercredi, 8 avril.
Ce matin, l'air furieux, arrivent dans ma chambre mes deux amis. Ils me déclarent qu'ils viennent s'installer à côté de moi, dans mon hôtel. Ils ont passé une nuit effroyable. Elles faisaient sur les murs et les draps de vraies manœuvres de cavalerie ; c'était
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comme des migrations de fourmis, me déclare l'un; l'autre ajoute : «Oui, mon cher, Cronje à Paardeberg, voilà notre situation! » Enfin, après cette nuit de tortures, ils ouvrent leur porte : plus de bottines; on les leur avait volées. Alors, en jurant, ils ont quitté cette « sale boite »,me crient-ils, exaspérés encore, et les voilà.
Aujourd'hui nous visitons la ville. Blœmfontein est une cité coquette et gaie, en vérité moins une capitale, comme on se la figure en Europe, qu'un grand centre rural, le lieu où se groupèrent les administrations et le gouvernement d'un petit peuple de pasteurs. Mais justement, cela en fait le charme. Cette bourgade ne semble pas égoïste, elle n'existe pas pour elle-même, mais pour les autres, pour tous ces paysans perdus sur cette plaine qui l'environne. Et, de suite, cela se voit à la permanence, à la solidité de ses monuments, massifs, en pierre de taille, quelques-uns vraiment beaux.
A l'extrémité de Law-Court (une jolie rue dont les maisons hollandaises alternent avec des jardins verts), voici d'abord l'ancien palais du gouvernement, longue bâtisse^de briques, portant un fin clocheton en son milieu. Les fuseaux pâles des jeunes eucalyptus coupent, çà et là, sa façade étendue. Au centre de ce palais, sur la grande place, dans l'alignement de Law- Court, une statue de bronze, celle du président Brand, burgher à la face calme, au front élevé, dont la barbe massive couvre l'ouverture du gilet Dans cet édifice, le Gouvernement anglais vient d'établir ses bu-
reaux. Des chevaux attendent, attachés aux grilles. Des estafettes vont et viennent.
De l'autre côté , presque en vis-à-vis, s'élève la chambre des représentants, aujourd'hui palais de justice, bâtiment en pierres de taille, entouré de colonnes doriques, surmonté d'un dôme de quatre-vingt-dix pieds de haut. Des assignations en langue anglaise sont affichées à la porte. Enfin, à 300 mètres sur la droite, l'ancienne demeure du président Steijn, une jolie villa en stuc blanc, flanquée de deux clochetons légers.
Là aussi, des chevaux séjournent, des estafettes entrent et sortent : l'administrateur anglais fit sienne cette habitation. Une tristesse me vient de contempler tous ces édifices désafectés, ces rues dont les noms récents s'étalent sur des plaques d'émail neuves et luisantes, une tristesse semblable à celle que je ressentis à Strasbourg en y trouvant les vestiges de nos aigles et de notre ancienne gloire ; et, pour l'accroître encore cette amertume, voici qu'en me retournant, au milieu d'un jardin, devant une villa, j'aperçois un vaste drapeau anglais, aux larges ondulations mollement flottantes. — Quelle âme sans délicatesse insulte ainsi à la douleur de si nobles vaincus ?
Un coup d'œil rapide au temple réformé, à la cathédrale anglicane, dont les deux clochers ont des pâleurs de plâtre, puis, je longe à nouveau la rue principale.
Des maisons basses à vérandas, coquettes et fraîches, puis des boutiques pressées les unes à côté des autres, presque exclusivement anglaises Aux devan-
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tures trône le portrait du général de Wett, comme à Cape Town celui de Chamberlain. Les Anglais, excellents commerçants, proposent à leur clientèle la marchandise qui lui agrée.
Enfin, je traverse Market Square. C'est là, le 28 mai 1900, que fut proclamée l'annexion , que l'on déclara le Vrij Staat, Orange River Coloiiy. Un large préau central s'élève sur cette place, ample et tranquille, où toutes les rues aboutissent. Des quatre-roues, des cape-carts de louage stationnent sur l'un de ses côtés; sur l'autre quelques chariots à bœufs. Parfois un passant la traverse, seul, sous le grand soleil, traînant sous les pieds la tache brune de son ombre. — Et je songe au temps de l'occupation anglaise, quel mouvement ! Quelle différence alors !
«Les rues de la petite ville hollandaise, écrit un historien britannique, étai2nt un sujet d'observation, curieuse pour qui voulait s'instruire des ressources de l'empire. Toutes les races anglo-celtiques éparpillées avaient envoyé le meilleur de leur sang combattre pour la cause commune. Se tenir sur la place du marché de Blœmfontein, observer les types de soldats qui s'y croisaient : c'était emporter l'assurance de la perpétuité de notre race. Réguliers anglais, Canadiens, Australiens, New-Zelandais, hommes de Tasmanie, troupes de l'Inde et de Ceylan, irréguliers Sud-Africains, se côtoyaient ; et l'homme qui pouvait voir ces superbes soldats, se rappeler les sacrifices de temps et d'argent que beaucoup avaient dû faire pour se réunir et combattre au centre de l'Afrique, ne pouvait douter que l'âme de la race brillât maintenant aussi
vive que jamais. Les gloires véritables de la nation anglaise se trouvent dans l'avenir, non dansle passé. » Rabattons un peu de cet enthousiasme. A Cape Town Ton me disait : « Vous ne pouvez pas vous figurer ce qu'était l'armée anglaise; c'était quelque chose d'inimaginable. » Et ce qui était inimaginable, ce n'était certes ni leur discipline, ni leur splendide organisation, mais plutôt tout le contraire. Ne parlons donc pas de troupes superbes, ou de soldats magnifiques; mais quant au fait de leur réunion, avouons-le, il reste un des plus extraordinaires de l'histoire. Commandement à part, cette armée ressemblait à la grande armée, avec cette différence encore que les hommes qui la composaient, venus des quatre parties du monde, parlaient la même langue, marchaient de leur plein gré, sous le même drapeau.
Jeudi, 9 avril.
D.ès l'aube, je vais à ma fenêtre, je lève mon store. Ciel vide, profond, limpide : celui des belles matinées de juin en France. Il fera chaud tout à l'heure lorsque le soleil montera vers ce zénith sans nuages ; aussi, sans plus tarder, partons; et je me dirige vers une petite colline d'où je veux voir une dernière fois les aspects du pays environnant. Le vent souffle tiède; on sent encore, dans l'air, la fraîcheur douce de la nuit.
En dix minutes, je me trouve non loin de Blœmfontein,dans des terrains bouleversés et vagues, au milieu d'un éparpillement de maisons qui, dans quelques années, vont se grouper, former des rues, ouvrir leurs
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boutiques, tant la croissance est rapide de toutes ces villes d'Afrique, encore dans l'enfance aujourd'hui.
Arrivé à mi-côte, un soldat anglais, au large chapeau de feutre gris, descend à ma rencontre, me fait des signes, me crie de m'arrèter. Diable, j'avais oublié les forts perchés au sommet de ce coteau.
Je me retourne. J'embrasse déjà un grand cercle d'horizon. Le soleil ne luit pas encore, et pourtant les herbes sont rousses, à ce point incendiées, grillées par la sécheresse, que, même sous cette lumière diffuse, la plaine ici apparaît uniformémant grise. Le kopje où je me trouve ressemble à tous les autres, des cailloux disjoints, avec, dans leurs interstices, de maigres buissons tordus d'arbustes noirs et rampants.
D'ici, la ville de Blœmfontein s'aperçoit tout entière, oasis d'eucalyptus au milieu d'un désert, avec des centaines de petits carrés clairs qui sont des maisons. Quelques édifices plus hauts dominent: le dôme, le clocher du palais, les flèches blanches de l'église anglicane, puis, là-bas, à l'extrémité d'une rue, qui, effet curieux de perspective, monte comme une tour, une sorte de pain de sucre, monument érigé en mémoire des Burghers, tombés dans la guerre du Basutoland en 1868.
Autour de cette ville, c'est la terre nue, sans un arbre ; les routes blondes, la voie luisante du rail, se détachent sur ce gris universel, s'en vont à perte de vue sur ce grand cercle désolé. Çà et là, la ligne nette, lointaine de l'horizon se bosselé des silhouettes plates de collines trapézoïdales, aussi dénudées, aussi
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tristes que le sol sur lequel elles reposent. Il y a bien, tout près de la ville, un espace de cent ares environ, où Ton voit comme quelques touffes noires qui doivent être des arbres, le parc commencé en 1902 lors du couronnement royal ; puis, un peu plus loin, éparpillés aux environs, ces villages éphémères, ces tentes de soldats anglais qui surveillent Blœmfontein ; mais tout cela reste si minuscule dans cette immensité; n'ayant pas même l'air d'un faubourg !
Et ce pays s'étendait, plus désert encore, avant l'arrivée des Boërs que les Anglais n'ont fait qu'accompagner pas à pas, suivant cette poignée d'hommes comme des requins une petite barque. Leur histoire n'est-elle pas navrante à ces pauvres Burghers, chassés du Cap qu'ils ont fondé, émigrants par deux grands treks successifs, repoussés du Natal dès qu'ils l'ont pacifié, s'établissant enfin sur ces hauts plateaux de l'Orange et duTransvaal, dont les Anglais viennent de leur ravir la possession.
Le soleil monte. A travers mon mince chapeau de paille, je sens la brûlure cuisante de ses rayons, et je redescends le kopje, le pied incertain sur les pierres roulantes.
Le paysage a changé d'aspect. La contrée tout entière s'est encore aplanie. Les faibles vallonnements du veldt ont disparu, nivelés, écrasés par la lumière. A mes pieds, les toits de zinc des maisons de Blœmfontein scintillent, posés comme des boucliers, au milieu de la plaine blanche, tandis qu'au loin les silhouettes allongées des collines dont, par places, la
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ligne de l'horizon se gonfle, pâlissent déjà, rongées par l'éclat du jour.
Vendredi, 10 avril.
Hier soir, le général Herzog, chez lequel nous avons été prendre le thé, s'amusa à dessiner notre silhouette. Fernand aurait le visage et l'allure d'un véritable sud-africain; Paul ressemblerait à un Hollandais; moi, je rappellerais, parait-il, un de ces braves guerriers francs de la conquête mérovingienne.
Nous avons quitté Blœmfontein à trois heures du soir, emportant la promesse formelle du général Herzog qu'il nous télégraphierait à Pretoria au cas où de Wett voudrait nous recevoir. Nous espérions, en effet, voir le général à Blœmfontein : ce fut même la cause de notre long séjour ici. Tout à l'heure, sur le quai, nous avons cru l'apercevoir : un grand paysan osseux, la pipe au coin de la bouche, accompagné d'une petite femme à la figure anguleuse et sèche, et qui doit être le général dans la maison, comme lui l'était au milieu de ses Burghers. Tout le monde regardait cet homme avec curiosité; toutefois, dans le doute, nous n'osâmes l'aborder.
Au reste, nous nous trouvions, je l'avoue, en singulière compagnie pour lier connaissance. Le cuisinier de notre hôtel, vrai Français de Provence, ravi de trouver des compatriotes, ne nous lâchait pas d'une semelle. Il nous avait accompagnés jusqu'à la gare, sa toque sur la tête, son tablier blanc sur le ventre, et, d'une voix de stentor, nous prodiguait sur le quai les r sonores de ses adieux. Il nous serrait les mains
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avec effusion ; pour un peu, nous aurait embrassés Dans le train, nous lions de suite connaissance avec un jeune lieutenant de cavalerie anglaise, intelligent, fort aimable. Il se plaint de l'avancement trop lent, des tours de faveur, des injustices, tout cela me rappelle la France; puis il nous montre les divers endroits où campa l'armée anglaise dans sa marche sur Pretoria. Nous avons, en effet, cette bonne fortune de suivre pas à pas l'itinéraire de lord Roberts, et lorsque nous terminerons notre voyage, nous aurons traversé les plus importants champs de bataille. C'est ainsi qu'après une demi-heure de trajet notre compagnon nous indique à l'horizon une petite colline doublement célèbre : Thaba XChu.
Il y avait autrefois, en cet endroit, un royaume indigène de 15.000 noirs. Six mille environ en occupaient la capitale ; mais comme ce petit état se trouvait enclavé dans la république d'Orange, les Burghers, en 1884, par une simple décision du Volks- Raad, l'annexèrent purement et simplement, sans beaucoup plus de soucis du droit de ces noirs que l'Angleterre ne vient d'en montrer pour le leur. Il faut bien croire que cette acquisition était excellente, aussi bien au point de vue agricole que stratégique, car, le dix-huit mars, aussitôt après son arrivée à Blœmfontein,lord Roberts détacha une petite colonne pour occuper Thaba N'Chu.
Les Anglais entrèrent dans la ville, sans coup férir, la traversèrent, et poursuivirent leur marche. Mais de Wett, avec une ruse de sauvage, vint leur tendre un piège extraordinairement audacieux. Divisant ses
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forces en deux parties, il embusqua quelques centaines d'excellents tireurs sur les pentes d'un ravin, près de Thaba N'Ghu, entre cette colline et Blœmfontein; puis, lui-même, avec ses canons et 2.000 hommes, se porta, dès l'aube, à la rencontre de la colonne anglaise. Il la surprit dans son camp. Le colonel Broadwood, qui commandait, se voyant débordé, se replia sur Blœmfontein, fit partir en avant ses bagages et son artillerie; lui-même couvrait la retraite avec ses cavaliers. Cachés dans le ravin, les Boers laissèrent en silence s'approcher le convoi, puis, lorsqu'il fut arrivé à bonne portée, ils ouvrirent sur lui un feu à ce point meurtrier qu'en moins de dix minutes ils jettèrent bas tous les attelages. Les Anglais perdirent dans cette affaire 500 hommes, 30 officiers, 100 wagons, 7 canons. Les Boërs se retirèrent sans être inquiétés. Les Burghers appellent ce combat, Sannah's Post, leurs adversaires Korn Spruit ; je crois qu'il fut dénommé par les journaux français : l'attaque des réservoirs. A Thaba YChu, en effet, sont établies les prises d'eau qui alimentent la ville de Blœmfontein.
A cinq heures, nous passons le pont de Karree, sur la Modder, lieu où fut livré un important combatdont les troupes de Roberts sortirent victorieuses, en subissant des pertes énormes. De la voie, on aperçoit distinctement les collines sur lesquelles s'établirent les Burghers, avec leurs gros canons. Les kopjes s'étagent en échelons, tout à fait semblables à ceux de Magersfontein.
Quant à la description générale du pays, je ne la
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recommencerai pas. — Je me lasse, quelle qu'en soit la grandeur, d'en reproduire incessamment la monotone uniformité.
A onze heures, nous nous arrêtons. J'entends crier: Kronstadt. Cette ville fut un moment la capitale de l'Etat libre, jusqu'au mois de mai 1900, époque à laquelle lord Roberts y fit entrer ses troupes... Puis le train s'ébranle, je clos mon journal et m'assoupis.