L'AMOUR ET LA SANTÉ
— Docteur, que pensez-vous de l'amour ?
— Je pense que c'est la santé I
Le médecin qui faisait cette déclaration était bien portant, bien vivant. Devait-il à Tamour cet équilibre parfait entre son être physique et son être moral, ou bien son tempérament solide lui conseillait-il cet aphorisme?
Je savais d'ailleurs qu'il avait, en médecine, une spécialité qui lui procurait beaucoup de malades à soigner, et qui ne prouvait pas que l'amour fût générfdement un certificat et une garantie de santé.
— Et vos clients? répliquai-je, ces éclopés de l'amour î
— Précisément, me dil-il. Ce sont des faussaires ; je les marque tant que je peux, au fer rouge ; mais ceux qui ont aimé légitimement, selon leur cœur, leur esprit et leur chair, sans ivresse, mais avec une bonne soif, sans gloutonnerie, mais avec appétit, sans trop d'illusions, mais avec l'estime de la femme, ceuxlà vivent longtemps et satisfaits. Le dégoût ne les rejette jamais dans l'égout, avec la rage de s'y no} er et avec le désespoir d'être indignes de l'amour sain. Je n'ai jamais reçu dans mon cabinet une victime de la vérité, et ceux qui s'intitulent les invalides de l'amour sont des forçats qui viennent se faire ferrer.
— Alors, docteur, si je vous comprends, il n'y a d'amour que dans le mariage...
— Ai-je ditcela? En aucune façon. On aime comme on peut, pii Ton peut; l'église et la mairie n'ont rien à voir dans le sentiment volontaire. On abolirait le mariage qu'on n'abolirait pas l'amour vrai, et Ton instituerait le mariage obligatoire qu'on multiplierait sans doute l'adultère, sans multiplier l'amour.
— Vous parlez,, docteur, du sentiment volontaire; sufflt-il de vouloir aimer, pour être certain d'aimer, et surtout d'être aimé ?
l'amour et la santé 217
— Je crois que ce que Ton veut fortement, honnêtement^ à moins que ce ne soit la lune, on Tobtient, et quand même Tapplication de la volonté n'aurait abouti qu'à vous rendre amoureux, sans obtenir la réciprocité d'une femme, je crois que cette ambition, éveillée, maintient le cerveau en chaleur héroïque, et que l'homme qui vit pour un espoir chimérique, impossible, mais superbe, vivant plus noblement que l'homme qui ne se donne pas le temps d^espérer, vit mieux. Je connais des héros qui ont tant de courage à se sacrifier, qu'ils s'en portent bien ^
— Vous êtes poète, docteur I
— C'est possible. Quand on ne l'est pas d'instinct, en naissant, on le devient, en vieillissant, après avoir vécu. La poésie, c'est l'arôme de la vie ; à vingt ans on l'aspire ; à cinquante on le cherche et on le respire sur le.s fleurs que l'on a plantées ou que l'on a vues nsutre. Seulement, les poètes de mon âge ne font pas de vers ; ils courent moins de risques.
— Revenons à l'amour.
— Volontiers, d'autant plus que j'ai une histoire à vous conter qui vous prouvera la vérité de mon système.
Le docteur s'assit, me ât asseoir et commença :
— Savez-vous que c'est une chose souvent bien lourde que le secret professionnel I Je n'approuve pas les gens qui racontent la cuisine politique, après avoir rendu leur tablier, ni les gens qui ont accepté de faire de la police, pour en dégoûter ensuite les autres. Ahl si nous disions tout ce que nous savons I et, ma foi, nous sommes souvent tentés de le dire, quand nous voyons les singuliers mariages qui se fabriquent. Supposez seulement Ricord, notre doyen, faisant l'histoire ou l'historiette de tout ce qu'il a vu, au bout de son lorgnon I Quel nouveau spectacle dans un fauteuil I Quel scandale dans la société!... Mais quel succès pour l'éditeur de ces confidences I... Un jour, je fus mis à une dure épreuve. J'avais pour client un beau et bon jeune homme, affligé d'une maladie nerveuse épouvantable. Il avait des crises qui l'eussent fait passer pour un possédé du démon, quand il se tordait à terre, écumant de rage. Il était riche, studieux, chaste, de bonne famille. Je n'avais pu savoir si le mal était héréditaire; son père se défendait d'avoir jamais eu cette terrible maladie, et la mère
l'amour bt la santé 219
était morte. Était-ce elle, la pauvre femme, dont je voyais le doux et pâle visage dans un portrait, qui avait transmis à son enfant bienaimé le germe de ce mal ?... Peu importait ! il fallait guérir Têtre aimable qui souffrait et qui« à vingt ans, parlait de se brûler la cervelle, s'il ne se guérissait pas. Je luttai de mon mieux ; je parvins à rendre les accès moins fréquents, et, après deux ou trois séjours en Suisse, sur les sommets, dans Tair vif, bien loin des hommes, mon jeune malade me parut avoir des chances sérieuses et prochaines de guérison.
Il était encore très nerveux ; le visage avait encore des pâleurs par instant qui épouvantaient, et les yeux s'égaraient parfois à faire frémir. Je le voyais à de longs intervalles; j'hésitai même à le rechercher, car il épiait mon inquiétude.
» Un jour, je reçus sa visite ; il était blême, mais il souriait comme les peureux qui vont se battre avec la mort.
» — Docteur, me dit-il en badinant, je viens vous demander comment je me porte 1
» — Mais vous vous portez à merveille l
» — Ah I vous en êtes sûr ?
» — Parbleu ! est-ce que vous voulez vous engager?
è26 AtJtOUR DE L'AMÔtiït
» — Non, je veux me marier !
» J'avoue que je tressaillis intérieurement. Se marier, luil ce roseau vibrant!
Je dissimulai ma stupeur et, naturellement, comme un bon médecin que je suis, je mentis :
> — C'est une excellente idée que vous avez là I répondis-je en riant trop.
» — Êtes- vous bien sûr que ce soit une idée excellente ?
» Le pauvre possédé me regardait toui; à coup, avec des yeux si ardents, si perçants, que je sentis une vrille dans mon estomac. Il allait devenir bien difficile de mentir.
» Au lieu de répliquer catégoriquement, j'essayai de biaiser.
» — Est-ce un beau parti ? De la fortune ?
» — C'est un beau parti, reprit-il, presque violemment, puisque je l'aime et qu'elle m'aime I Mais le mariage ne se fera, docteur, que si vous le conseillez.
» — Ah I diable I il faudrait connaître la future.
» — Il vous suffit de me connaître et de me répondre sans ambages. Suis-je guéri ? Êtesvous sûr que, marié, heureux, je ne donnerais pas à la chère àme qui se fie à moi le hideux
l'amour et la santé 221
spectacle que j'ai donné si souvent à mon père? Songez-y ! Ce serait le désespoir pour elle ; ce serait la mort pour moi ! Mon mal est un secret qui a été bien gardé. Faut-il le déclarer, et alors... renoncer au bonheur ? Ou bien le contenir et risquer mon bonheur et mon honneur?
» Malgré le soin qu'il prenait d'être calme et raide, je voyais bien qu'il était résolu à se tuer, peut-être devant moi, si je lui faisais une défense formelle.
» Jamais je n'ai senti torture pareille. Je l'aimai tout à coup comme un âls, ce malade qui ne m'intéressait jusque-là que comme un client aimable. Je me taisais, il me dit avec angoisse :
» — Je veux la vérité, je m'adresse à un honnête homme; ne songez pas à moi, docteur, songez à elle.
» — A elle ? Encore faudrait-il savoir. ..
> Il hésita, puis, la rougeur aux joues et un feu nouveau dans les yeux, il me nomma... précisément la fille d'un de mes amis, une jolie, mignonne et frêle créature I J'avais maintenant une double responsabilité. Si le père de la jeune fllle allait venir me consulter sur la santé de son gendre ! Que faire? Tuer ce
222 AUTOUR DJB L*AHOUR
couple charmant, ou lui laisser emporter la mort dans son voyage de noces. Pauvre petite ! que deviendrait-elle, devant ce convulsionnaire? J'avais des picotements dans la tête.
» — Écoutez, mon ami, dls-je enfin au jeune homme qui me consultait, je pourrais vous ré» pondre tout de suite et vous donner une assurance qui tiendrait peut-être autant à mon amitié qu'à mon expérience. Je* vous demande un examen sérieux de votre santé... Ohl pen<dant peu de jours... Je vous crois guéri; mais je veux une certitude superflue qui me fasse me griser à votre noce. Où en êtes-vous? La demande a'est pas faite ?
* — Non.
» — Je vois que les aveux sont échangés !
» —Oui, me dit-il, avec un rayonnement qui le transfigura.
» — Aurez-vous le courage de diflêrw de huit Jours les démarches de votre père ?
» — Oui, si vous vous engagez sur l'honneur à me dire la vérité dans huit jours.
» — Je m'y engage.
» Il partit avec une sorte d'enthousiasme, me laissant fort perplexe.
» J'avais juré de dire la vérité, mais nous
l'amour et la santé 223
nous parjurons tant devant nos malades que ce n'était pas cela qui me gênait. Je consultai quatre médecins de mes amis sur le cas de conscience et le cas médical.
» Le premier, qui était aussi un homme po^»
litique, me dit :
» — Ne répondez pas I
» Le second fut d'un avis contraii'e :
» ~ Répondez catégoriquement. Tous les jours nous faisons entendre à des gens qu'ils sont condamnés à mort.
> — Mais si pourtant il était destiné à vivre î
» — Gomment est la jeune fille f
i Une discussion s'engagea sur un tas de phénomènes que je n'ai pas k vous expliquer, sur la vie chaste du jeune homme, sur ceci, sur cela, sans conclusion rassurante.
» Le troisième médecin, qui était marguil" lier de sa paroisse, bien que très savant, me dit:
» — Voulez-vous que je parle à l'abbé TetuJ Il est d'une habileté extrême en pareil cas ; il verra la jeune fille, le père suscitera des obslacies*. *
» — Qui ne tromperont pas mon jeune homme.
» Le quatrième docteur, que j'avais réservé pour la fin, parce que j'étais souvent d'accord avec lui, médit:
» — Mariez-les ; puisque c'est la moins mauvaise chance que vous ayez pour vous et pour lui.
» Les quatre avis écartelaient ma conscience. Heureusement, je me rappelai, précisément à ce moment-là, une invitation de bal que donnait, le surlendemain, la tante de la jeune flUe. Puisqu'elle y serait, il y serait. Je devais y aller, pour observer, pour voir ; peutêtre aurait-il en plein bal une rechute qui me tirerait d'affaire ! Je devenais féroce, par anxiété de tendresse.
» J'arrivai, quand le bal était commencé. Je tâchai de ne pas trop me montrer, pour l'observer mieux, à mon aise. Ah ! mon ami, quel enchantement que la jeunesse et l'amour ! Il ne la quittait pas ; il l'aflachait ; il s'afiSchait avec ^le ; ils dansaient, ils valsaient ensemble, et quel joli couple I II n'était ni rouge, ni pâle, mais rose,, comme elle, qui était habillée tout en rose. Le monde souriait avec indulgence, et ils étaient seuls dans cette cohue ; ils allaient au buffet, comme Daphnis et Chloé allaient
l'amour et la santé 225
boire au ruisseau. Il était infatigable ; il m'obligea à ne rentrer qu'à trois heures du matin; ce fut lui qui conduisit le cotillon, avec quelle verve ! quel entrain I Mais c'était toujours elle qu'il choisissait, et en lui prenant les mains, il lui donnait sur les doigts de petits baisers avec les doigts.
> J'ai senti toute ma science s'en aller avec la sueur que j'essuyais sur mon front. Je devins naïvement confiant, et comme, à la fin du cotillon, il ne restait plus que des parents indispensables, en tournant une dernière fois, le beau valseur m'aperçut, causant, la main appuyée sur le genou de mon ami^ le père de la jeune fille. Il s'arrêta brusquement; je crus qu'il avait le vertige. Mais un défi de jeunesse, d'amour, de vie passa dans ses yeux, il s'approcha de moi avec elle; avant qu'il m'eût parlé, je lui dis :
> — Vous voyez, je suis en train de faire la demande.
» Ce n'était pas vrai ; mais, du moins, ce mensonge-là était, au fond, sincère comme une vérité.
» Il rougit, eut des larmes dans les yeux, me
regarda, oh! comme je souhaite que mon fils
226 AUTOUR Bfi l'amour
me regarde un jour, quand je le marierai, et balbutia : « Merci I » La jeune flUe leva sur lui des yeux languissants qui n'avaient plus peur de montrer leur secret.
> On les appela et ils retournèrent au cotillon. Le père me conta alors que je n'avais pas besoin de lui faire la demande. Il y avait belle lurette que sa âUe la lui avait faite I
» C'est depuis ce temps-là que j'ai vu surtout que l'amour est la santé.
— Alors, docteur, il a été guéri I
— S'il a été guéri I C'est un des plus beaux hommes de Paris ; il a des enfants robustes, et Il va marier sa fille aînée. Il n'y a qu'une chose qui me contrarie...
— Quoi donc 1
— Il prend du ventre.
— C'est de la santé.
— C'est de la fainéantise... Pourtant il semble aussi amoureux de sa femme qu'au premier jour.
9 février 1885.
Il n'y a pas de bonheur vrai sans mélancolie. Ceux qui s'aiment perpétuellement dans la joie, brûlent leur bonheur, en croyant l'attiser, et en vont chercher un autre ailleurs, quand ils ne soufflent plus que dans des cendres.
Je connaissais, il y a vingt ans, un doux et beau ménage. Il avait assez de fortune pour n'avoir pas de souci matériel ; il en avait trop peu pour être importuné par les désirs ambitieux. L'homme travaillait gravement près de sa femme qui lui souriait, et le sourire de celle-ci était souvent trempé par des larmes.
228 AUTOUR DE i/aMOUR
On ne leur connaissait aucun chagrin. Ils avaient un enfant, une fille, qui grandissait comme un lis, entre cette jeune femme rosethé et ce jeune homme aux allures de chêne.
Ils voyaient peu de monde, et le monde qu'ils fréquentaient timidement était ravi delà grâce de Tune, de l'esprit de l'autre. Chose merveilleuse I Ce couple parfait, qui avait tant d'admirateurs, n'avait pas d'envieux. La tristesse, paisible mais réelle, qui flottait autour de ce ménage, le défendait contre l'envie ; on n'est pas jaloux de la douleur et l'on a tort. Il n'y a qu'elle pour faire savourer la joie.
J'ai été, pendant deux années, très tourmenté du secret que je sentais sous ce bonheur. De toutes les histoires de Boccace, celle qui m'a toujours le plus troublé, c'est celle de cette femme qui enterre la tête de son amant mort, dans un vase ; qui plante un pied de véronique, et qui voit verdir et croître, sous l'action de ce fumier bien-aimé, l'herbe embaumée par une âme.
Quel cadavre ces jeunes gens ont-ils au fond de leur bonheur ? me demandai-je, pour que leur bonheur soit à la fois si doux et si craintif? Ils n'ont ni remords, ni deuil précis ; mais
ils ont le sentiment d'un malheur,- transmis par héritage.
La femme était fort jolie. Ses yeux noirs avaient une ampleur extraordinaire, quand ils s'ouvraient tout à fait. On eût dit qu'ils voulaient d'un regard embrasser tout l'horizon.
L'homme avait des yeux bleus, qu'un vif éclair traversait parfois, et, à certains incidents qu'il était diflacile de provoquer, dont le sens échappait aux autres, l'œil noir de la femme devenait profond comme une caverne oii le regard bleu du mari se blottissait tremblant.
Je les aimais. Ils avaient si confiance en moi, qu'ils embarrassaient ma curiosité et que je n'aurais jamais su comment pénétrer leur secret, si, un jour, le hasard ne l'avait fait brusquement jaillir, en me montrant au-dessus de quel abîme, volontairement fermé par l'amour, ces êtres héroïques avaient arrangé le nid de leur bonheur.
Je dînais chez eux avec un de mes amis, un avocat qui revenait de je ne sais plus quelle ville du Midi, où il avait posé sa candidature à la Chambre des députés ; la lutte promettait d'être vive. Le concurrent le plus redoutable de mon ami était un riche industriel du pays.
Il ne l'avait pas nommé, et le jeune couple, qui était venu du Midi s'installer à Paris, souriait aux bouffées de Tair natal traversant le récit de l'avocat, quand celui-ci, un peu emporté par le souvenir des luttes dont il sortait, s'écria :
— Je saurai bien couper l'herbe sous le pied , au bon moment, à cet enragé Perpignolle. A son âge, un vieux coquin de soixantedix ans !...
A ce nom, le jeune mari remua sa fourchette en tremblant et la jeune femme commença à développer ses yeux.
Je fus tenté, peut-être avec cruauté ; je dis :
— Comment feras-tu ?
Le mari et la femme commencèrent un geste de défense qu'ils interrompirent.
•— Oh I mon Dieu, ce sera bien simple, poursuivit Tavocat, je n'aurai qu'à feuilleter la Gazette des T^Hbunaïuc, à remonter jusqu'aux environs de 1830, et à faire publier dans les journaux l'aventure de son ft^ère et de son neveu.
— Qu'est-ce qu'ils ont donc lait?
— Ils ont simplement...
Mon ami l'avocat fut interrompu par un cri
DES OBMS HBURBUX 231
de la jeune femme: non pas qu'elle s'adressât à lui ; mais elle voyait son mari se renyerser en arrière sur sa chaise, comme s*il allait s'éranouir, en battant Tair de ses deux mains pour repousser un spectre.
Je me levai, j'enveloppai de mes bras le jeune mari, tandis que la femme, devenue très pâle, s'était dressée, en l'appelant doucement de son nom, pour l'avertir, le conseiller et le fortifier.
L'avocat qui voulait être député, conf::» de sa maladresse, décontenancé, ne savait q:ie dire, et comme il fallait, selon Hî, q^"l i'x quelque chose, et comme, d'aiîleur», zr. v^'j^:sêX
a toujours le devoir de dire quel'i'se fJl'/*^, V balbutia :
— Excusez-moi, je ne savaî* pa», je ne yj-i^ vais pas prévoir...
Ces paroles insignifiante* h^HZiX pe^t î&'Vf» pour rassurer le jeune mari : m^t, ^/r,*re */;\*h vraisemblance, elles lui donr.éreî.t ^.ve ^^ coussequi lui rendit son courage; t, ♦.-e <'^^ye* de mes bras, me serra la m^n. et %'^'/y^ •- <^-*- * la table avec énençîe :
— Vous n'avez pas d'ex^ru^ i juh fiûre. Jiv?^ sieur, dit-il à son convive. En effet. t//v^ >-y
pouviez pas savoir, vous ne pouviez pas prévoir la portée de votre menace. Je suis le neveu de M. Perpignolle, et, par conséquent, le fils et le petit-fils de ceux que vous voulez évoquer pour combattre la candidature de mon oncle.
L'avocat parut très surpris et vraisemblablement très chagrin.
— Pardonnez-moi, Monsieur.
— Qu'ai-je à vous pardonner? Fouiller dans la chronique sanglante de notre pays, c'est votre droit. Je ne vois pas cependant ce que cette lugubre histoire peut retrancher de mérite à mon oncle, qui est un très honnête homme, qui a plus de courage que moi, qui n'a pas changé de nom, qui a lutté contre la flétrissure, et qui, à force de probité, s'est fait accepter et considérer dans le pays où mon père et mon grandpère...
Il se couvrit le visage de ses deux mains. La jeune femme, très pâle et frémissante, le regardait avec un amour enflammé.
— Je vous en conjure, Monsieur, reprit le candidat, ne pensez plus à ce que j'ai dit ; je retire ma menace; je renonce plutôt à ma candidature. Oubliez révocation malencontreuse...
— Merci, Monsieur, interrompit le jeune
DBS GENS HEUREUX ^33
mari, d'une voix grave qu'il affermissait; mais il m'est impossible de refouler cette évocation. Aussi bien dois-je à mon excellent ami une explication qu'il attend.
Il me serrait la main.
— Vous vous trompez, lui dis-je, vous ne me devez aucune confidence.
Le pauvre jeune homme hocha la tête.
— Il y a longtemps que, sans le vouloir, sans le savoir même, vous m'interrogez, et moi je souffrais de ne vous avoir pas, en tiers, dans notre secret. Je veux profiter de cette occasion.
Je protestai de nouveau ; j'appelai à mon aide la jeune femme pour qu'elle le dissuadât déparier; mais je fus surpris de la résolution qu'elle montrait : ses yeux noirs avaient des étincelles; on eût dit des torches s'allumant au fond d'une caverne, n'apparaissant que comme des étoiles, avant de s'avancer, de grandir et d'embraser l'obscurité.
Doucement, en tordant les mots dans un baiser :
— Parle, mon ami, dit-elle.
— Sachez -le donc, reprit le mari; mon grand-père et mon père, qui étaient de grands
fermiers des environs deX,.., à la suite de dissensions, de contestations, de haines entre eux et un voisin, s'associèrent un jour pour une vengeance abominable, et la nuit, s'intro-^ duisant chez leur ennemi, le tuèrent sous les yeux de sa femme, qu'ils eurent la barbarie d'attacher au pied du lit où la victime était immolée ; puis, leur forfait accompli, ils quittèrent la maison en y mettant le feu, et en oubliant de détacher la malheureuse qui pouvait les dénoncer. Mon grand-père se souvenait des chauffeurs. C'est bien horrible I n'est-ce pas ? Vous voyez que je ne dissimule rien. Par un phénomène inconcevable, la femme, en se débattant, put détacher ou briser les cordes ; elle s'échappa de sa maison embrasée en criant : «Au secours! au meurtre!... » Ce fut une grande cause, dans ce temps-là! Elle vaut celle de Fualdès. Le procès fut vite instruit ; le témoignage de la femme était accablant : mon grandpère avoua intrépidement; mon père se souvint qu'il avait une femme et un flls, il n'osa avouer ; mais sa faiblesse ne lui servit à rien ; l'aveu de mon grand-père le perdait. Ils furent condamnés à mort et exécutés ; pourtant, conune jusque-là ils étaient estimés, un peu de
DBS 0BN8 HBURBUX 235
pitié les accompagna à Téchafaud, et le bourreau lui-même, 8a terrible besogne accomplie, donna sa démission. Ma mère mourut de chagrin; mon oncle accepta la honte, en 8*ap* puyànt sur sa bonne renommée, se tint droit devant rinfamie qui le menaçait; il prit soin de moi qui restais orphelin ; mais il ne me communiqua pas son courage ; la pitié môme dont on m'accueillait partout m'accablait. Je ne pouvais rester dans la ville; j'étais trop tenté d'aller, le soir, errer sur la place du Marché, où le pavé avait bu le sang de mon père et de mon grand-père. Je fus mis, sous le nom que je porte maintenant, dans un collège de Paris, et quand j'en sortis, je fus épouvanté de l'isolement dans lequel j'allais être. Je m'imaginais qu'on lisait mon vrai nom sur mon visage.
Quelle carrière pourrais-je prendre! La fortune de ma mère me donnait le moyen de fuir partout en Europe le cauchemar que je ne parvenais pas à lasser. Je songeai plus d'une fois à mourir ; c'était un meurtre moins grand que l'autre, mais qui continuait la tradition de l'assassinat, et en même temps que j'aspirais à la mort, j'avais un besoin terrible, inexorable, de tendresse. Je trouvais odieux d'être
236 AUTOUR DB l'amour
responsable des crimes de ma famille, et je rêvais de rencontrer une femme héroïque ^ui pût me pardonner ma naissance, me donner autant d'amour que je redoutais de mépris. Ah! je blasphémais la Providence I Car cette femme, je la trouvai; je l'ai là ; elle me donne plus de bonheur qu'une créature humaine n^a le droit d'en avoir ; mais elle ne peut pas empêcher parfois que deux spectres ne se dressent, comme ce soir !... Voilà mon secret !...
Nous avions écouté avec une émotion qui nous glaçait répiderme en nous brûlant le cœur.
Nous imaginions que c'était âni; mais la jeune femme, à son tour, nous dit, d'une voix dont la douleur s'était assombrie :
— Il vous a confié son secret. Messieurs, mais il ne vous a pas confié le mien. C'est à moi de vous le raconter,, .
— Tais-toi, tais-toi ! s'écria le mari, en joignant les mains dans un geste d'adoration.
— Non, je veux être digne de ton courage.
Il faut qu'on sache que je n'eus pas autant de mérite que tu veux le faire croire, à accepter la part de ta destinée; car moi aussi, je suis une victime innocente, plus isolée que toi, du monde. Je connaissais l'histoire, devenue
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presque légendaire, de l'affaire Perpignoile. Mon père en parlait souvent avec accablement, je plaignais Torphelin, moi qu'une autre fatalité condamnait comme lui. Je savais qu'il avait changé de nom et, quand je le rencontrai à Ems, où j'étais avec ma mère , mon père était mort. Il y eut, dans mon regard, un appel si sincère à ce frère en malheur, qu'il le vit, ne se méprit pas et osa me parler. Ah ! nous ne fûmes pas longtemps à nous aimer! Mais, quand il y eut une explication entre nous; quand il me dit son nom que je savais bien, je fus plus honteuse qu'il ne l'avait été en me pariant, car moi, il me fallait bien lui avouer... que j'étais la fille de celui qui avait donné sa démission après l'exécution du père et du fils Perpignoile. L'héritier du meurtre s'est marié à la fille du bourreau.
Elle était magnifique de dignité, de douleur, d'innocence et d'amour, en disant cela.
On peut juger avec quelle stupeur nous avions écouté cette histoire que je certifie absolument vérîdique.
Le silence qui nous oppressait fut interrompu par le mari.
— Voilà, nous dit-il en souriant, fortifié par
238 AUTOUR DB l'amour
la confidence de sa femme, pourquoi nous nous aimons d'une tendresse inconnue aux autres ménages ; voilà pourquoi ces deux réprouvés se sont unis dans un amour qui se fortifiait de la réprobation éventuelle du monde; mais voilà pourquoi il y a toujours comme une palpitation religieuse au fond de notre amour. Nous ne voulons pas faire envie au monde. Ce serait presque un sacrilège ; nous nous contentons de la sympathie qui nous entoure, et la tristesse qui échappe, malgré nous, de l'union de nos deux malheurs, rachète pour nous le mensonge que nous faisons ou du moins la discrétion que nous gardons. Ne nous plaignez pas, car nous sommes heureux, profondément heureux. Mais ne vous étonnez pas de nos mélancolies. Elles nous préservent de règoïsme et nous consolent de voir rire des gens qui s'imaginent être plus heureux que nous, parce qu'ils n'ont pas payé leur bonheur.
Il disait vrai. Je n'ai* pas connu un couple plus satisfait de la vie présente, avec une amertume secrète qui ne gâtait aucune de ses joies, mais qui le stimulait à aimer jusqu'au delà de la vie, dans l'infini, où l'amour seul persiste, où ne montent pas les souillures de ce monde.
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Mon ami l'avocat a tenu parole; il n'a pas tout à fait renoncé à sa candidature; mais il s'est porté dans un autre département où il n'a pu trouver qu'une banqueroute ou deux, dans le dossier de son concurrent.
Cela n'a pas suffi pour le faire nommer, et cela donna, au premier tour, des voix nombreuses à celui qu'on prétendait calomnié.
Un troisième candidat, sans dossier, l'a emporté au scrutin de ballottage.
15 février 1885.