‹ Autour de l'amourChapitre 9 sur 19 · LES · texte numérisé non relu

LES

Je savais qu'un de mes amis devait se marier. Le mariage n'était pas affiché ; à peine était-il annoncé à quelques intimes; mais il était dans l'atmosphère des cancans d'alentour. Quand des camarades s'abordaient, ne sachant que dire, ils s'écriaient, après la première poignée de main :

— Eh bien ! vous sayez la nouvelle ? Notre ami Duquesnoy se marie?

— Oui, je le sais.

Les uns souriaient pour approuver le mariage, d'autres riaient pour le blâmer; de toute façon la nouvelle était gaiement échangée. Elle rendait service ; elle servait d'entrée

en matière, et elle soulageait les gens verbeux

qui avaient un beau thème à lieux communs.

Duquesnoy est un gros commissionnaire en marchandises, honnête, actif, correct, tenant son cœur comme il fait tenir ses écritures ; il avait fixé Tépoque de son mariage après son inventaire d'été, pour pouvoir faire un voyage de noces pendant le temps où les affaires chôment un peu.

Sa fiancée était une jolie veuve, rencontrée à Trouville, riche d'un bien laborieusement acquis dans le commerce des glaces en gros.

Elle avait bien tenu la caisse de son mari, depuis son mariage jusqu'à son veuvage; mais elle n'avait pas vieilli à son poste.

Si la glace & rafraîchir conserve les fruits dans leur fraîcheur primitive, la glace où l'on se reflète, où l'on se regarde toute la journée, où l'on se sourit, où l'on minaude, conserve la jeunesse, la grâce et la mobilité.

La veuve, qui avait près de quarante ans, était donc enviable pour un homme (le n'importe quelle profession. Mais elle était surtout désirable pour un homme de quarante-sept ans, riche, parvenu à ce point de prospérité où le besoin de s'épanouir au dehors saisit le commerçant le plus rebelle à la dépense; où

l'ambition du confortable voyant ^ c'est-à-dire destiné à être vu, fait acheter une belle villa, un beau château, et développe tout à coup des ambitions agricoles,

La veuve serait superbe, les jours d'été, ôtant son grand chapeau de jardin et le dépo* sant dans le vestibule en marbre de sa belle maison, de son. château; puis, de sa main qui ne s'était ni crispée ni défraîchie à faire des additions, relevant les lourds bandeaux de ses Cheveux noirs lustrés et maintenus au noir.

Elle aurait une touffe de roses à la ceinture, des roses cultivées par M. Duquesnoy, et dont l'une, créée par lui, porterait assurément le nom de la châtelaine.

Les enfants n'étaient pas prévus dans ces rêves; l'homme correct n'avait pas consulté, sur ce point, la femme correcte, et ignorait ses volontés.

A cet égard, il se conformerait à ses moindres désirs; mais ne peut-on être heureux après une carrière commerciale bien remplie, dans le doux commerce d'une femme, belle, intelligente, instruite, solide sur l'histoire, connaissant les dates de tous les règnes, ainsi qu'elle se rappelait le chiffre de tous les inventaires,

d'une majesté très familière, se tenant toujours comme si elle avait été devant une glace, mais souriant avec bonté, ayant du goût, et administrant admirablement sa fortune ?

Jamais union plus assortie n'eût mis en branle les cloches de Saint-Vincent-de-Paul et n'eût produit un effet si éclatant, tout le long de la rue d'Hauteville.

Voilà ce que M. Duquesnoy avait confié à ses amis, à ses camarades de collège, à ses confrères, et ce qu'il avait laissé confier même à ses concurrents.

Car la sensation d*être heureux serait peu de chose, si ôUe ne se doublait du plaisir d*être applaudi et de faire des envieux.

On fut étonné de voir arriver l'époque de l'inventaire habituel de Duquesnoy, sans que le jour du mariage fût fixé.

On fut surpris d'apprendre que le commissionnaire ne parût pas songer à vendre son fonds.

La veuve n'habitait pas Paris. Après la saison de Trouville> elle était retournée dans une propriété qu'elle gérait elle-même, du côté de Bordeaux. Elle faisait du vin, parce qu'il fallait bien faire quelque chose, et elle

le vendait, parce que vendre sa récolte est une jouissance aristocratique autant que commerciale.

On s'étonna qu'elle ne fût pas venue à Paris, on s'étonna que M. Duquesnoy n'allât pas vendanger avec elle.

Un jour, sans curiosité maligne, en passant, j'entrai dans le bureau de Duquesnoy.

Il était occupé à dicter une commande à un de ses commis, tout en dépouillant sa correspondance; sa voix était d'une placidité inaltérable.

— Bonjour, me dit-il avec son sourire. Tu me permets de finir une expédition très pressée.

Il continua en effet sa besogne, qui me parut n'être pas improductive. Quand il eut fini, il remit les lettres d'envoi à son commis, et je remarquai qu'il ajouta comme recommandation suprême :

— Vous réclamerez des ports de lettres aux maisons Brigoux, Garbendas et Paolo de Sisternosl...

Le commis se retira, ferma la porte, et je me trouvai seul avec mon ami.

La porte fermée avait refoulé l'atmosphère

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commerciale; je û*ayais plus devant moi que l'aspirant au mariage.

Sa figure avait subitement pris un air triste. On eût dit que les volets en fer de la devanture de son cœur s'étaient subitement rabattus. Il poussa un soupir en s'asseyant dans son fauteuil de bureau et, frappant de sa main les papiers restés devant lui :

— Tu vois, mon cher, un homme bien malheureux'I

— Qu'est-ce qui t'arrive t

— Ah I les femmes ! Je croyais pourtant que celle-lÀ... Je lui avais exposé ma situation; je connaissais la sienne... Nous paraissions d'accord. Elle ne m'avait demandé qu'un répit pour la forme... Je devais fixer moi-même l'échéance et faire traite, pour ainsi dire, sur mon bonheur.

« N'ayez pas peur, m'avait-elle dit, je ne laisserai pas protester votre signature. » Eh bien, mon cher, c'est fini. Il n'y faut plus songer 1

— Pourquoi?

— Je n'en sais rien I

— Quel prétexte prend-elle ?

— Je n'en sais rien I

— Que te dit-elle ?

— Rien,

— Comment?

— Après nos promenades à Trouville, sur les planches, et les confidences que nous nous étions faites, nous nous étions quittés fiancés pour ainsi dire. « Ne m'écrivez pas inutilement, m'avait-elle dit : des gens sérieux comme nous, en affaires, n'ont pas besoin d^échanger des fadeurs. Vous me convenez. »

Oh I mon ami, quelle ivresse pour moi, quand elle me fit cet aveu I II me semblait qu' elle était placée devant un miroir à facettes qui m'envoyait son image multipliée et étincelante. « Oui, vous me convenez, me répétât-elle, avec un délicieux sourire. Dans quelques mois, vous m'écrirez; car il semble convenable que je paraisse réfléchir encore.

Votre lettre fixera tous les points de détail, je vous répondrai ponctuellement... Si, par hasard, des réflexions tendaient à me persuader que nojas commettrions, l'un et l'autre, un acte de folie... je ne vous répondrais pas et tout serait fini I » J'eus, à ce qu'il paraît, une pâleur subite à cette menace de banqueroute... Elle me jçassura en me tendant sa belle main...

« Mais espérez, me dit-elle. Je crois bien que je vous répondrai. * Une aimable pudeur couvrait ses joues de déesse. Eh bien, mon cher ami, il y a trois semaines que je lui ai écrit, elle ne m'a pas répondu... Comprends-tu, maintenant ?

Le pauvre homme était consterné. Il abattit la tête dans ses mains, les coudes sur ses papiers. Le mouvement fut si violent qu'un papier s'envola et tomba à terre. Je m'empressai de le ramasser. C'était une feuille, avec impression en tête, destinée à la correspondance. Une idée singulière, absurde, me frappa, pendant Hjue je remettais cette feuille à mon ami.

— Est-ce sur ce papier que tu lui as écrit?

-— Sans doute; Je n'en ai pas d'autre.

— Alors il se pourrait!... Mais non, c'est invraisemblable.

— Quoi ? que soupçonnes-tu ?

— Pourtant, une femme économe !

— Parle I parle donc ?

— Mon cher, un de mes amis, un commerçant qui devait recevoir Tordre de l'Autruche, le premier ordre de la principauté de Z..., a manqué son affaire, parce qu'il avait écf it sa

demande sar une feuille comme la tienne. On lui répondit par l'envoi du brevet, mais il refusa la réponse.

— Il la refusa ?

— Oui, parce qu'il avait imprimé en gros caractères, sur son papier, comme sur le tien, cette recommandation : Les lettres non affranchies sont rigoureusement refusées. Un de ses commis avait refusé la lettre que la chancellerie de Z... n'avait pas affranchie et qui lui fut retournée.

Duquesnoy se leva droit, frémissant.

— Et tu crois?...

— Ton aimable veuve n'a peut-être pas affranchi sa réponse, et un de tes commis l'a refusée.

— C'est vrai ! ils refusent tous les jours des lettres, quand elles n'ont pas, à l'extérieur, le cachet d'un correspondant.

— Je sais bien, je t'ai entendu tout à l'heure donner des ordres... ♦

— Alors, que faire? je suis perdu.

— Cours à la poste ; assure-toi que la lettre est encore au rebut.

— Au rebut ! une lettre pareille I

— Si elle a été renvoyée... pars sur ses traces,

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et si» par bonheur, tu la trouves ici, pars encore, parce que tu auras à te faire pardonner. Ta fiancée, qui comprend Téconomie, comprendra. Comme elle n'a pu te trouver un rival en trois semaines. . .

— Euh ! euh I

— Un rival comme toi I impossible 1

— J'irai l s*écria Duquesnoy. J'ai justement le temps. L'échéance du 15 était hier ; je serai revenu pour celle de la fin du mois.

La lettre était encore au rebut. Ce qui prouve que l'administration des postes est bien complaisante pour les amants qui vont retirer les déclarations non affranchies.

La lettre était rassurante. Mais Duquesnoy fut prodigue; il alla s'excuser auprès de la belle, qui avait aussi des excuses à lui faire; car elle aurait dû prévoir ce refus, dans une maison de commerce bien ordonnée.

Le mariage va se faire. J'ai rencontré hier un de nos amis, le mpins respectueux des célibataires de ma connaissance envers le mariage ; il m'a abordé en me disant :

— Tu sais, Duquesnoy I II épouse enfin son armoire à glace.

Je ne trouvai pas la plaisanterie sacrilège.

L'armoire correspond justement aux vertus ménagères de la future madame Duquesnoy, et son mari, en se mirant dans la glace, croira se mirer dans sa femme, qui lui apportera en dot, trente-cinq glaces et miroirs, les meilleurs du fonds de son premier mari.

26 janvier 1885.

Quand une femme est très belle et très honnête, elle est effroyablement désirable pour les raffinés que la vertu ne rebute pas, et qui sont rassasiés des aventures faciles.

Quand, par surcroît, elle est mariée à un homme malingre, excitant plus de pitié que de jalousie, et quand sa beauté éclatante, saine, avide de santé, fait croire qu'elle souffre d'un mariage platonique, l'amour de celui qui la convoite peut devenir sans borne, et aspirer au crime.

Est-ce de l'amour? C'est ce que j'éluciderai un autre jour.

Est-ce seulement une convoitise brutale.

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odieuse ? C*est ce que la politesse restant dans nos mœurs empêche d'affirmer. L'amour le plus vrai est mélangé d'une faim charnelle si atroce, et la voracité la plus naturaliste a si souvent, à son insu, des extases subites de renoncement et de pudeur !

Quoi qu'il en soit des théories qui sont toutes vraies, c'est-à-dire, selon l'occasion, toutes discutables et toutes fausses, en fait d'amour, ce que je puis affirmer, c'est qu'un homme de ma connaissance, beau, spirituel, bien fait, était passionnément épris de madame <3aire de T..., la vertu la plus incontestée de son entourage et la beauté la plus incontestable du monde qu'on appelait autrefois le monde de la Chaussée^' Antin.

Elle était grande, d'une blancheur de 4Stèoie, sans que sa blancheur dut rien à lliorrible ba^ digeon ou à Tenfarinade qui fait du tissu léger et transparent que les Parisiennes appelaient autrefois leur peau, une croûte de merlan ou un crépi de pierrot.

Elle avait de beaux yeux noirs, si profonds^ qu'on s'y perdait sans en trouver l'énigme.

Elle avait une bouche parfaite, d'un ifiearnat authentique, une bouche qui souriait toujours

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assez, sans jamais sourire trop, et qui n'était jamais trop sérieuse, de peur de ne pas paraître sûre de l'être assez.

Bien faite pour la statuaire, et avec un mouvement de vie qui ne dérangeait rien de Tidèaiité, en accentuant la réalité, douce, aimable, sans coquetterie et sans réserve, tendant la main sans faire remarquer qu'elle Tavait belle, mettant sa sérénité chaude dans toutes les causeries froides, pour les animer; mettant sa décence et ne l'imposant pas, au-dessus de toutes les causeries surchauffées, pour les attiédir; elle était si franche d'aspect, de beauté, de caractère, qu'on cherchait son secret, et qu'on ne pouvait pas admettre qu'une femme si complète se résignât à être seulement l'amie d'un mari malade.

Elle avait une façon de lisser ses cheveux noirs qui paraissait un défi aux hommes sensibles, et celui qui l'adorait entre tous, qui s'était juré de devenir son amant, était convaincu qu'elle luttait contre elle-même, non pour le repousser, lui, particulièrement, mais pour résister à l'amour dont elle portait le génie en elle, et dont elle avait, à coup sûr, la vocation.

Il faisait tout ce qu'il pouvait pour faire éclater cette vocation, et je dois même avouer qu*il avait le mauvais goût, assez grossier, mais assez ft'équeut, surtout depuis les théories naturalistes, de ne pas s'en tenir aux poses sentimentales ; il cherchait ces contacts du hasard ou de la diplomatie, qui doivent, dans la théorie des hommes enflammés, mettre le feu aux femmes qui passent, en les frôlant, en leur touchant la main, en subissant la moindre étreinte.

Toutefois je ne veux pas le rendre odieux.

Je confesserai que ces essais de communication électrique n'arrivaient qu'aux heures de grande exaspération ; quand le platonisme était à bout ; quand l'extase était déçue ; quand la familiainté et la causerie excitaient à l'audace.

On a beau se montrer le plus courtois, le plus discret des hommes ; on a beau avoir une réputation d'honneur méritée ; quand on aime de tout son être, un être tout entier, il est bien impossible que la courtoisie n'ait pas ses vapeurs, et que l'honneur n'ait pas ses dépits.

Alfred Yaudois, quand il était debout dans le salon de madame de T..., la regardant, la con-

templant, avec un respect qui lui faisait serrer les dents et crisper les mains, ressentait donc des envies féroces de troubler cette quiétude par quelque acte de folie de prendre, par un rapt d'aigle, cette proie légitime qui se refusait.

Son amour atteignait Tincandescence de la haine, et quand, de sa voix douce, après l'avoir regardé, comme si elle l'eût trouvé malade, elle lui offrait une tasse de thé, et la lui servait, il avait des envies de maniaque de lui jeter l'infusion bouillante à la figure, de la faire souffrir, de la faire crier, pour avoir le droit de se prosterner ou de se tuer à ses pieds.

Il risqua des déclarations indirectes qui furent doucement écartées; il s'en permit de directes qu'on étouffa sans effroi, mais auxquelles il fut répondu froidement — non, jamais, — Claire ne donnait pas de raisons, quand Alfred Vaudois lui disait : « Vous ne m'aimez pas ! » elle ne protestait d'aucune façon.

— Je suis votre amie, disait-elle! hélas, comme elle le disait peut-être à son mari.

Vaudois ne se lassa pas d'aimer cette femme

invulnérable; seulement son amour fermentait

si fort qu'il finit par se persuader qu'il Texé-

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crait... il cessa d*aller chez elle ; mais il ne cessa pas d'aller partout où elle allait, et il trouva une volupté étrange à la maudire de loin, à blasphémer sa beauté en secret.

Le mari mourut. On eût dit qu'Alfred Vaudois Tavait adoré, car il devint malade en apprenant sa mort, il se mit désormais à fuir la veuve ; il croyait la trouver horrible dans son deuil, et, six mois après Tenterrement, pour ravoir aperçue par hasard, pour avoir senti qu'elle lui souriait comme autrefois, il quitta Paris, la France, et alla promener sa rage en Europe. Il ne cessait de penser à elle, de Tenvoûter d'une préoccupation constante, de la maudire de plus en plus, à mesure qu'il s'en éloignait.

Par instant, il voulait se tuer ; c'était une façoA de combattre l'idée de la tuer.

Ah \ si les hommes se servaient de revolver aussi aisément que les femmes, quel carnage do créatures adorées, qu'on croit haïr, parce qu'on les aime trop !

Au bout de dix-huit mois de veuvage, Claire de T..., qui n'avait plus que les chrysanthèmes et les violettes du deuil conjugal et qui s'était. mise aussi à voyager, selon la carte des veuves,

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c*6st^à«dire dans les yiHes d'eaux et dans les bains de mer de France et d'étranger, se trouva un jour face à face avec Alfred, au bord de la ïner.

Elle poussa un petit cri, et lui, recula de stupeur* Elle pensait précisément à lui en se promenant sur la plage, et lui se demandait s'il mourrait sans la revoir.

Il était bien changé. Quand l'amour n'est pas la santé pleine, il est la maladie mortelle. J'entends l'amour et non le goût des amours.

Alfred était tout entier la proie de cette fu*^ reur qui s'alimentait de sottises, de préjugés, de rancunes, pour l'empêclier de courir après la veuve et de tâcher de s'en faire aimer.

Il était pâle, hâve, et avait les yeux creux, et, dans son beau visage que pétrissait l'envie du suicide, on ne voyait plus que l'illumination d'une sorte de délire^ précurseur d'une folie suprême.

Claire n'avait pas changé, mais elle changea en le voyant; une pitié touchante la voila, ou plutôt dévoila son masque de convenance.

Elle lui tendit la main en souriant ; mais, pendant qu'elle l'interrogeait sur sa santé, sur ses voyages, sa bouche, qui parlait, se plissait

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pour un autre langage et, à travers les mots, on eût entendu un souffle qui murmurait:

« Pauvre ami ! »

Il ne sut d'abord que répondre ; il voulait l'injurier, lui reprocher le passé, sans s'inquiéter du présent, ou jouir du présent, en lui disant devant l'infini, qu'il l'aimait infiniment.

Mais non, l'orgueil, la fatuité humaine, la rancune, le désir qui se rallumait à la brise marine, l'empêchèrent d'être simple et naturel et bon; il la complimenta sur sa bonne mine, sur sa toilette, sur ses dix-huit mois de liberté.

Elle le laissa parler longuement, la tête basse, marchant à côté de lui. Elle qu'on n'avait jamais vue pleurer, eut une larme, qui de ses yeux tomba sur ses mains unies. Elle ne le contredisait pas ; mais, quand il eut fini, bien qu'il eût pris soin de ne pas laisser échapper uh seul mot d'amour :

— Ainsi, vous m'aimez encore? demandât-elle d'une voix très douce.

— Moi, vQus aimer? Non, j'ai trop soufl*ert.

— Qui vous dit que vous avez souffert seul?

reprit-elle avec un accent plus fier.

Il la regarda. Le soir venait ; le soleil couchant mettait une rougeur sublime sur la mer et sur le visage de Claire.

Alfred, qui était un lettré, murmura avec amertume :

— Perfide comme l'onde !

— Vous m'appelez perfide, parce que je n'ai voulu trahir personne? dit-elle du même ton d'enchanteresse.

— Qui donc auriez-vous trahi? Celui qui avait commis le crime de vous épouser?

— J'aurais trahi mon serment, ma fierté, votre amour même, que je voulais noble, désintéressé.

Alfred tressaillit, la saisit par le bras, et la tournant pour la regarder en face :

— Prétendez-vous m'avoir aimé ?

— Oui, de toute mon âme ; mais de mon âme seule ?

— Il n'y paraissait guère.

— Il ne devait rien en paraître I

— Même devant moi?

— Surtout devant vous.

— C'était pousser loin le préjugé.

— Ce n'est pas un préjugé que la peur d'être amoindrie par une trahison. J'étais déjà bien

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assez coupable, je tous jure, quand, malgré moi, au chevet du pauvre malade qui se fiait à mon honneur, j'étais surprise par des rêves lointains, par Tau delà de cette vie chétive qui nous séparait!... Ahl le devoir est difficile à porter 1 Je vous semblais impassible, parce que je n'étais ni coquette ni faible. Si je n'avais pas su dissimuler ma torture, je^ n'aurais pas été digne de l'éprouver I C'est parce que je n'ai pas faibli ; c'est parce que je me suis exposée à vos colères, à vos rancunes, à vos injustices ; c'est parce que je vous ai caché mon amour, quand il vous eût fait mentir, que j'ai le droit aujourd'hui de vous en parler la première avec orgueil.

Alfred écoutait stupide. Ce qu'il entendait suscitait son amour jusqu'à l'extase ; mais ce qu'il avait ressenti le tourmentait avec sarcasme.

Claire était merveilleuse de beauté, de patience. Comme il ne lui répondait pas, cherchant sa réponse :

— Vous m'en voulez encore! demanda-t-elle.

— Oui, dit Alfred, avec cette âpre satisfaction d'un vainqueur, étourdi de sa victoire.

— Que faut-il faire pour vous désarmer?

Elle se montrait si belle, transfigurée par

ces rayons du coucher du soleil, qu'il eut besoin de se crisper pour ne pas l'entourer de ses bras*

Il se pencha avec des regards de loup affamé, lui serra les mains avec force.

— Ce qu'il me faut, reprit-il d'une voix haletante, les dents serrées, c'est que vous ne posiez plus de conditions à notre amour.

— Je suis prête à être votre femme.

— Ma femme I non... Ma maîtresse ! oui.

Elle se dégagea vivement, recula, frémissante, et d'un ton navré :

— Comme je vous plains ! Quel mauvais orgueil vous avez I

— Mon orgueil est moins dur que le vôtre.

— Vous vous trompez I

Elle hésita, regarda autour d'elle, moins pour savoir si on l'écoutait, que pour prendre à témoin cette calme nature de la plage qui servait de cadre à son héroïsme, et la mer qui l'excitait aux abîmes.

— Ah ! s'écria-t-elle, comme il est heureux, pour vous et pour moi, que je vous connaisse mieux que vous ne vous connaissez vous-

même. Je serai ce que vous voudrez que je sois... Je suis à vous.

Et, s'avançant vers lui de nouveau, elle tomba dans ses bras.

Il la serra gloutonnement, convulsivement, s'enivrant du premier baiser qu'il lui eût donné, de peur de la conjurer d'être sa femme.

Ils revinrent vers la ville. Les étoiles étaient montées au ciel. Il eut la férocité d'accepter cette immolation suprême. L'épreuve leur réussit à tous les deux, et, le lendemain, comme il la contemplait ravi, agenouillé, repentant, et, comme elle lui souriait, sûre de lui :

-— Je pars, lui dit-il; il faut bien un mois pour publier les bans. Je ne veux pas vous revoir avant un mois...

Au bout d'un mois, ils furent mariés sans qu'on eût rien su du secret que la plage a gardé. Il se trouva bien quelques méchantes langues pour murmurer que du temps de son premier mariage, Claire avait dû donner un acompte à celui qui lui donnait maintenant son nom; mais on trouvait cela naturel. On eût peut-être méprisé cette honnête temme d'avoir

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été fidèle à son devoir, et de n'avoir cédé que quand elle était libre de n'écouter que son amour I

Alfred Vaudois est redevenu un très bel homme.

2 février 1 885.

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