‹ Autour de l'amourChapitre 11 sur 19 · ET LE BAL DE L'OPÉRA · texte numérisé non relu

ET LE BAL DE L'OPÉRA

J'ai dîné un jour avec Dickens. J'aurais bien voulu l'amener à parler de ses œuvres et lui demander des nouvelles de Nicolas Nickleby; mais, avec une froideur courtoise, il éloigna les propos qui le concernaient, et questionna sans vouloir être questionné.

Il désirait écrire un roman sur la vie parisienne et nous demandait des sujets.

On commença par les menus . scandales.

Dickens souriait du sourire de Voltaire, avec un éclair large, gai, dans les yeux, comme celui de Balzac, quand celui-ci était en humeur rabelaisienne.

Puis, peu à peu, on arriva aux drames mêlés aux folies.

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Une histoire parut surtout plaire au grand observateur anglais ; il la mit dans sa mémoire et moi j*en pris note.

Elle a quelque analogie, au début, avec les Dominos roses; mais quelle aventure n'a pas de parenté avec une autre aventure ?

Madame de Simplon était une très jolie, très élégante, très aimable femme, honnête assurément, très honnête, mais d'une honnêteté dangereuse pour les autres et dangereuse pour son mari, car elle était si coquette, qu'elle s'exposait intrépidement.

Elle eut envie d'aller au bal de l'Opéra. C'est une envie malsaine qui vient au cœur des femmes les plus saines d'esprit, et, naturellement, c'est-à-dire maladroitement, elle commença par prier son mari de l'y conduire.

Mais, pour des motifs d'indépendance personnelle, le mari se refusa obstinément à satisfaire ce caprice .

Il renouvela les éternelles objections des maris en pareil cas.

— Le bal de l'Opéra est un endroit ennuyeux, on y étouffe; on y est accablé de chaleur, d'odeur et do bruit : on n'a, pour distraction, quand on peut danser, que les pirouettes des

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commis de magasins ou des petits employés, et pour toute intrigue les révélations des femmes de chambre de vos amies qui vous disent : — Je te connais, tu vas chez madame X..« 1

Voilà, du moins, ce que les maris disaient à leurs femmes, du temps où Dickens cherchait des impressions de voyage. Aujourd'hui c'est bien différent; MM. Ritt et Gailhard ont mis ordre à cela. Le bal de l'Opéra est un bal où Ton ne danse plus, où Ton ne cause plus, qui se donne en matinée, et où les mères peuvent conduire leurs enfants dès le plus jeune âge.

Mais, à l'époque de mon histoire, le bal était assez bruyant, mouvementé et accidenté, pour qu'un mari le refusât à sa femme, et pour que la femme eût la tentation violente d'y aller.

Madame de Simplon, irritée d'un refus que sa sagesse ne méritait pas, si son imprudence l'excusait, résolut d'aller seule, bravement, héroïquement, dans cet endroit maudit.

Je connais des dames de charité capables de commettre un péché mortel, pour aller en enfer porter de pieuses consolations aux damnés.

Yoilà donc notre honnête femme avide d'avoir chaud, d'être étourdie du bruit et

d'entendre jacasser les femmes de chambre.

Elle sort de chez elle, entre minait et une heure du matin, et, pour se prouver qu'elle est bien brave, qu'elle ne redoute rien, elle va à pied, craignant de se sembler moins pure, si elle allait en fiacre; le fiacre est un complice ignoble.

La voilà au bal de l'Opéra. Je pourrais raconter ses impressions, car je les ai sues. Elle s'ennuya, essaya de s'amuser, en nouant des conversations avec des femmes qu'elle soupçonnait fort corrompues, pour leur prêcher le retour au bien. Elle se fit remettre à sa place ; on lui répondit des mots terribles, qu'elle ne comprit pas, et enfin, vers trois heures du matin, lasse, guérie de sa curiosité, honteuse d'avoir quitté l'appartement conjugal pour une si avilissante cohue, elle descendait mélancoliquement le grand escalier, quand un monsieur très poli, très compatissant, attribuant l'attitude languissante de la dame à des inquiétudes d'estomac, lui offrit à souper.

Madame de Simplon hésita. Mais elle était une femme du monde trop experte pour ne pas reconnaître tout de suite, dans 1q convive quis'offrait, un homme du monde, honnête et discret.

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— J'accepte, dit-elle d'une voix dont elle affermit l'accent, à deux conditions : c'est que, sous aucun prétexte» soû$ aucun, entendezvous ? vous ne m'obligerez à ôter mon masque ; et c'est que nous ne serons pas seuls, en têteà-tête; un homme comme vous, puisi^u'il est ici, doit avoir dés amis; cherchez-en.

— Je n'ai pas à chercher; ils m'attendent, Madame; voici donc la seconde condition remplie ; quant à la premUd^, je l'accepte, ^t je suis d'autant plus sûr de l'accepter qine le masque vous sera nécessaire. Vous satisferez votre curiosité d'honnête femme sous la garde d'un galant homme; car je vois bien, Madame, à qui j'ai affaire. Gardez votre incognito. Si plus tard vous me rencontrez dans le monde, vous me ferez peut-être l'honneur de m'avouer à qui je sers ce soir de cavalier.

Quand, cinq minutes après cet entretien, le couple entra dans un petit salon où se trouvait la société annoncée, madame de Simplon s'aperçut tout de suite qu'elle ferait bien de garder sou masque, car son mari était au nombre des convives.

Un mari, en pareil cas, n'est jamais seul, et M. de Simplon avait sur les genoux, quand

sa femme entra, une jeune Espagnole de contrebande, non masquée, qui n'était pas lourde à porter.

On se mit à table ; on avait demandé que la dame ôtât son masque ; elle avait refusé, et, bien que sa présence contînt un peu la gaieté des convives, peu à peu la conversation prit des allures assez libres. On chanta la vertu des maris et la vertu de leurs épouses restées au logis, sur un mode ironique, des plus divertissants.

M. de Simplon était surtout d'une gaieté folle, d'un débraillé régence. Il enfila à la pointe de ses épigrammes l'honneur conjugal.

Il fut impitoyable envers les prudes, et son intolérance le conduisit tout naturellement à désirer voir le beau visage de la dame masquée. Elle résista; son cavalier intervint sérieusement; déclara que la dame était une honnête femme dont le visage serait déplacé au milieu de ces minois enjolivés par la bonne chère, par le plaisir. Un petit débat s'engagea, moitié aigre, moitié plaisant, sur la question.

Malheureusement M. de Simplon prenait le Champagne pour auxiliaire do son esprit; il exagéra la dose, et, s'approchant de sa femme,

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il la lutina, puis, prestement, lui fit tomber son masque.

Au même instant, une main s*abattit sur la joue du mari. C'était le chevalier de la dame qui apprenait au curieux combien il est dangereux de démasquer, même sa femme.

A travers les mille chandelles du soufflet, le mari avait reconnu celle qu'il croyait chez lui, fidèlement endormie.

— Monsieur! s'écria-t-îl en écumant, vous me rendrez raison I

— Pas avant que vous ayez fait des excuses à Madame.

— Laissez-moi donc tranquille ! Madame est ma femme.

— Cela ne vous autorisait pas à la démasquer quand vous ne la connaissiez pas. Madame est sous ma protection.

La pauvre femme intervint, reprocha à son mari sa conduite ; mais il était trop dans son tort pour en convenir.

Le duel eut lieu. Il fut mortel pour le cavalier galant. Le mari crut triompher.

— Monsieur, lui dit sa femme, vous m'avez deux fois outragée, par votre infidélité et par votre brutalité. Je porterai le deuil de votre

victime ; j'aimerai sa mémoire, puisque je n'ai pu l'aimer. Si vous ne pouvez supporter ma douleur et la réparation volontaire qui en est la conséquence, demandez aux tribunaux de nous désunir judiciairement. Je me défendrai.

Le mari courba la tête et, des lors, vécut seul, observé, méprisé par les consolateurs qu'il cherchait, par sa femme qui ne se consolera jamais d'avoir causé la mort de l'homme qui l'avait si bien défendue.

Dickens jura qu'il ferait un roman de cette histoire ; il ne le fit pas. On a effleuré ce sujet dans les vaudevilles ; mais le drame reste intact.

23 février 1885.

L^AMODR ET PSYCHÉ

On causait de l'amour : c'est un sujet inépuisable; mais c'est un sujet difficile à aborder.

Entre hommes, les confidences, sinon grossières, au moins naturalistes, gâtent Tite le propos.

Entre femmes, on aborde les alentours du sujet, plus que le sujet lui-même.

Entre hommes et femmes, il faut une inégalité d'âge qui fasse de l'un des deux interlocuteurs l'aîné, l'initiateur. Quand on est du même âge, si l'un est vieux, la conversation n'est qu'un duo funéraire, un commentaire, et, si l'on est du même âge, quand on est jeune, la dis-

cussion devient un propos interrompu, oii Ton fait plus d'expérimentation que de théorie.

C'était d'une des femmes les meilleures, c'està-dire les plus spirituelles de Paris : car il est faux que la bonté compense l'esprit; elle en est l'arôme supérieur : tout comprendre, c'est tout pardonner.

Or on ne médisait pas dans ce salon charmant et, comme on y recevait des écrivains, des artistes, on causait gaiement de toute chose, et de l'amour par-dessus tout.

Ce qui prouvait bien la température vertueuse de la maison.

Les honnêtes femmes ont, par fierté, le goût de ces conversations-là. Que dirait de bon une coquette? Que dirait de passable un mauvais sujet?

Une jeune veuve, qu'on s'étonnait de ne pas voir remariée, au bout de dix-huit mois de veuvage très correct, après la mort d'un mari assez insignifiant, disait à demi-voix, en causant avec un vieil ami de sa famille :

— Psyché est bien heureuse d'avoir vu l'amour ? On peut passer par toutes les épreuves, subir tous les supplices, quand on a tenu la lampe merveilleuse, fût-ce une minute, et

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quand on a réveillé le Dieu, fût-ce par une brûlure I

Le vieil ami qui écoutait, tressaillit à Tac^ cent passionné de cette exclamation.

— Croyez-vous, répondit-il avec la mélancolie d'un homme qui remue des cendres dans une cassolette, qu*on ne soit pas bien malheureux au contraire d'avoir vu l'amour pour le perdre ? Psyché le retrouve, il est vrai, mais c'est dans la fable, et -une vision fugitive vaut-elle un rachat de supplice ?

— Vous oubliez, cher Monsieur, reprit en rougissant un peu la jeune veuve, qu'avant de voir l'amour, Psyché l'avait entendu et lui avait répondu dans l'obscurité.

La jolie femme faisait-elle une allusion lointaine aux paroles aimables que son mari avait pu lui débiter, et auxquelles elle avait eu à ré^ pondre dans la nuit conjugale ?

Non, elle parlait avec l'ingénuité d'une âme qui désiire et qui ne se souvient pas.

Belle, lettrée, et cependant naïve comme une ignorante, elle exhalait Tennui de sa vie, toui; en se méfiant des distractions.

Elle avait refusé bien des prétendants pendant ces dix-huit mois; mais elle n'avait pas eu

besoin de les examiner à la lampe de Psyché, pour les refuser* Elle préférait rester veuve toute la vie, vieillir, souffrir, mourir seule, plutôt que de renouveler le bail résilié par la mort. Elle voulait aimer et être aimée pour tout de bon.

Le vieil ami qui Técoutait la contemplait, l'observait profondément : il se permit des questions, auxquelles on répondait sans détours.

Oui, la beauté plastique l'eût charmée, à la condition que l'Apollon de la forme fût aussi l'Apollon de la lyre et que le héros idéal selon la chair, fût aussi un héros idéal selon l'esprit. Mais cet être-là était introuvable.

— Difficile au moins à trouver, murmura le vieillard, qui avait été fort beau dans sa jeunesse, et qui avait eu sa réputation d'esprit.

La jeune femme, enchantée de sauter lestement hors de cette conversation scabreuse, eut un petit rire malicieux, sans méchanceté, en appuyant sa main dégantée sur la main nue du vieillard :

— Ah I mon ami, lui dit-elle, quel malheur que nous n'ayons pu nous rencontrer, vous

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n'ayant que quelques années de plus que moi, et moi ayant mon âge d'aujourd'hui I

— Oui, murmura doucement le vieil ami en lui soulevant la main jusqu'à sa bouche, et en lui donnant un tendre et respectueux baiser.

Ce fut tout, pour ce jour-là. Huit jours après, rhomme, que je blanchis peut-être un peu trop dans l'esprit du lecteur, qui n'avait pas plus de soixante ans, avec une tête encore belle, et son esprit d'autrefois, se retrouva dans le même salon, à la même place, près de sa jeune amie.

— J'ai bien réfléchi à notre dernière conversation, dit-il à la jeune veuve. Êtes-vous curieuse ?

— Curieuse, de quoi?

— Mais, comme Psyché, par exemple I

— Vous savez où l'amour dort ?

— Oui.

— Comme ce n'est probablement pas chez lui, ma visite serait indiscrète.

— C'est chez lui ; il a trente-deux ans, il a l'allure d'un Dieu, le bon sens d'un homme et je vous ferai juger de son âme.

La veuve eut un frémissement des yeux et

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un gonflement de la poitrine qui la trahissaient.

— C'est donc un étranger, un inconnu ? d'où vient-il ?

— De chez moi ; c'est mon neveu Gaston.

— Votre neveu î Mais je le connais, vous me l'avez présenté.

— Oui, je vous l'ai présenté, mais vous l'avez mal regardé.

— Pourtant, je me souviens... il n'est pas mal de figure.

— Je crois bien !

— Qu'est-ce qu'il fait ?

— Il est ingénieur.

— L'amour ingénieur, construisant des chemins de fer, des ponts ! oh I non, mon mari avait étudié aussi les mathématiques.

— Eh ! Madame, les ingénieurs sont les poètes du jour ; puisque l'industrie est la poésie.

— Alors je suis atrocement positive, car je n'aime que les poètes qui fassent réellement des vers bien construits, ainsi...

— Mais il fait des vers.

— Des vers d'ingénieur, faits à la toise ! Oh I mon pauvre ami, je ne serai pas votre nièce.

Votre neveu est toisé.

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— Qui sait? Il écrit même en prose !..• Voulez-vous le voir ?

— Certainement.

— Je vous l'amènerai.

La présentation fut favorable à Tingénieur.

Il était très beau, peu causeur ; mais ses yeux aux longs cils, avec leur flamme douce, révélaient un horizon profond. Sa timidité retenait sur sa bouche les séduisantes paroles qu'il ne pouvait manquer d'imaginer. Il laissa voir un amour timide, suppliant.

La jeune femme fut émue, plus qu'elle ne voulait le laisser paraître, et elle aussi, après sa visite, elle répéta le mot de son vieil ami : -* Qui sait !

L'ingénieur était attaché à une grande en* treprise dans le Midi de la France. Il ne pouvait rester longtemps à Paris ; il prolongea galamment son séjour, autant qu'il le put:

mais enfin, quand, timidement, il laissa entendre que son devoir le rappelait, la veuve lui dit gracieusement et presque vivement, qu'il faisait bien de partir, mais qu'elle espérait recevoir de ses lettres auxquelles volontiers elle répondrait.

L'ingénieur partit et écrivit.

Ce n'était plus le même homme, la plume à la main. Sa timidité s*était évanouie dans l'absence ; ses lettres furent d'abord très belles ; puis l'accent augmenta, et tout ce qu'il avait dans le cœur, il le dit à distance, avec éloquence, avec passion. C'était bien l'amour tout entier qui s'exhalait, l'amour délicat et ardent.

A la première lettre, la veuve répondit discrètement, se retenant de trop applaudir ce beau langage ; à la seconde missive, son cœur, emporté sur les ailes de son esprit, s'envola, et dès lors ce fut, par la poste, un duo sublime, touchant ; l'amour le plus intense, le plus vrai, s'échangeait par une électricité admirable.

La veuve finit par trouver le temps long, et, si elle ne parla pas la première du mariage inévitable, nécessaire, elle mit, du moins, son correspondant sur la voie. Bref, Psyché avait trouvé l'Amour, le trouvait beau, et, sans comprendre comment son rêve allait devenir réel, s'y abandonnait tout à fait.

L'oncle la voyait de temps en temps, curieux d'abord de l'impression produite, puis ravi de cet échange de lettres dont on lui communiquait les demandes et les réponses ; il triomphait ; il avait amené la jeune femme aie remercier, à

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lui confesser que son désir imprudent prenait corps et qu'elle aspirait maintenant à réaliser ce mariage idéal.

L'ingénieur avait fixé l'époque de son retour; mais, au jour et à l'heure où il était attendu, * ce ne fut pas lui qui se présenta, ce fut le vieil ami.

Celui-ci était pâle, un peu décontenancé, et, quand la jeune veuve, alarmée, lui demanda pourquoi il était si triste, et s'il apportait une mauvaise nouvelle, il se troubla davantage, parut accablé, tomba dans un fauteuil et porta la main à ses yeux

— Qu'avez- vous donc? Que se passe-t-il?

demanda la veuve.

— Ah! mon amie! mepardonnerez-vous?

— Quoi donc ? Votre neveu serait-il donc in digne de mon estime ?

Le mot estime est le plus considérable que puisse prononcer une honnête femme qui ne veut plus prononcer le mot amour, de peur de dénuder quelque chose de sa conscience.

— Non, répliqua le vieux confident, mon neveu est toujours l'homme intelligent, honnête que je vous avais présenté; seulement...

— Il en aime une autre ?

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— Non. C'est impossible; mais le pauvre garçon, si amoureux qu'il soit, n'a pas l'expérience, l'habitude de la langue que le cœur doit parler, et je vous avouerai que c'est moi...

La jeune femme se dressa, frémissante, in-* dignée I

— Vous, c'est vous qui lui dictiez ces lettres?

— Pas tout à fait... mais...

— Ainsi, continua la veuve avec une sorte de sanglot, quand je croyais Taimer, quand je l'aimais, c'était vous I...

Elle eut un éclat de rire terrible.

— Ah I c'est honteux, ce que vous avez fait I Vous m'avez menti tous les deux.

— Non, personne ne vous a menti. Quand je vous ai vue si belle, si enthousiaste de l'amour, j'ai senti une profonde pitié et un sentiment indéfinissable s'éveiller en moi. J'ai songé à vous faire aimer de mon neveu ; il m'a suffi de vous le présenter ; puis je l'ai prévenu du langage qu'il devait vous tenir ; je l'ai aidé ; j'ai corrigé ses premières lettres. Enfin, il est arrivé un moment où son âme a été débordée par la vôtre, alors j'ai suggéré ce qu'à sa place j'aurais dit. Je me suis souvenu; je me suis senti rajeunir, j'ai voulu vou9 aimer, à travers

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lui, puisque moi, vieux, ridicule, je n'ai conservé déjeune que mon cœur. Ah I nous nous sommes bien entendus I Comme je vous comprenais ! Comme vous me compreniez I La joie immense que j'ai rencontrée m'a donné des remords. Mon neveu s'est débattu souvent sous mon influence. Il n'ose pas venir ; il est confus. Moi, j'ai compris enfin la responsabilité que j'ai prise et je viens m'incliner devant vous.

— Que voulez-vous que je fasse ? repartit la jeune femme, avec une tristesse poignante, si ce n'est pas vous que j'ai aimé? Est-ce vous? Vous!

Elle le regardait avec une sorte d'intention de rire, de pitié, de sarcasme et de compassion.

Lui se voilait le visage. Alors elle évoqua le jeune homme beau comme l'amour; mais où serait maintenant l'éloquence amoureuse?

— Ah ! mon ami, dit-elle émue, découragée mais désarmée, vous m'avez donné une grande joie. J'ai vu l'amour, cela me suffit. Laissezmoi dans le souvenir de cette apparition. Partez, vous et lui, et ne revenez jamais I

— Pauvre garçon I vous le désespérez.

— Et à moi, quel espoir reste-t-il ?

Elle souffrit ; le vieillard est mort de chagrin ; mais elle a fini par épouser l'ingénieur. Il était si beau, et puis il avait son éloquence. Elle est aujourd'hui mère de famille, et sa lampe de travail n'a plus rien de la lampe de Psyché.

2 mars 1885.

J'ai reçu, à propos de mon dernier conte, V Amour et Psyché^ une réclamation fort piquante, dont je me hâte de faire profiter mes lecteurs.

La lettre est d'une jeune femme que je connais, que j'estime.

Faut-il dire qu'elle est étrangère, et qu'une Parisienne ayant à se prononcer entre l'amour jeune et l'amour vieux, ne choisirait sans doute pas l'amour de soixante ans, à moins qu'elle ne prît indifféremment l'un ou l'autre, trouvant qu'aujourd'hui les jeunes gens sont aussi calmés et plus blasés que les vieux ?

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Il est bien entendu qu'il s'agit d'amour, et que les mariages d'orgueil, d'argent, où la spéculation germe sous la fleur d'oranger, n'ont rien à voir dans ce débat :

« Paris, 2 mars.

» Cher Monsieur,

> Il faut absolument que je vous écrive. J'ai ressenti, à la lecture de votre article d'aujourd'hui, un dépit, une douleur, une colère que je ne puis pas garder.

» Il n'y a rien contre vous dans cette révolte de ma conscience. Mon dépit s'adresse aux femmes qui se croient sûres d'aimer toujours, de tout leur esprit, et qui risquent leur joie d'être comprises éternellement, sur le hasard d'une parité de jeunesse, de santé et de beauté.

» Ma douleur est de voir que des êtres restés jeunes par leurs études, par leur foi, par l'amour même, dont ils ont gardé la flamme épurée, passent pour ridicules, s'ils écoutent chanter au fond de leurs ruines, la jeunesse fidèle, et ont peur de leurs soixante ans d'intelligence, de force, devant une femme intelligente et flère !

PSYOHé RAISONNABLE 2G3

» Ma colère, c'est de voir qu'on assimilé toutes les unions disproportionnées d'âges à des spéculations, à des résignations doulou-< reuses, à des désespoirs même.

» Votre veuve, Monsieur, si elle a l'esprit que vous lui supposez, en découvrant qu'elle avait aimé l'âme de ce vieillard, à travers la vision empruntée d'un beau jeune homme, aurait dû repousser la vision d'emprunt et s'incliner devant l'amour immortel,

» Que lui restera-t-il, quand elle aura bu cette coupe terrestre, si elle a encore la soif idéale? Les jeunes de nos jours sont si vite vidés, quand ils ne sont pas vides d'avance I

» Je ne suis pas assez prude, ni assez peu fé« minine pour nier que l'amour ait des appétits solides et qu'il faille une hostie sensible à la communion des âmea; maïs les fruits mûrs ne valent-ils pas les fruits verts? et la mouche moderne qui pique et qui gâte les générations en espaliers, ne devrait-elle pas mettre toutes les femmes en défiance des récoltes hâtives ?

> N'êtes-vous pas frappé, tous les jours, par le choix singulier que font les jeunes filles du meilleur monde, de la plus droite nature, de la plus saine éducation, qui s'éprennent d'un

homme âgé, qui le choisissent à travers tout ? N*y a-t-il pas un instinct précieux à observer dans ce choix ? Cette innocence préfère la neige à des fleurs capiteuses. Les jeunes filles entendent trop parler du monde présent. Quand elles sont flëres et chastes, elles répugnent à ces mariages sans amour avec des camarades de leur âge, qu'elles ont \u la veille au Bois, se cachant dans la voiture d'une donzelle.

» Elles préfèrent l'expérience douce, fortifiante, d'un homme qui a traversé la vie sans s'y flétrir, à ces fanfarons de l'existence, qui ne sont encore qu'au tremplin, qui ont des mœurs d'écuyers et de la littérature de cabinet particulier, quand ils perdent leur temps à lire.

» Remarquez bien que je ne veux pas retourner le monde, ni prétendre qu'une jeune fille de vingt ans n'épouse jamais qu'un homme de soixante ans.

» J'ai, la première, toute l'horreur qu'il faut avoir des vieilles coquettes s'éprenant des jouvenceaux, et des vieillards corrompus qui ne regardent les jeunes filles que comme ces contemplateurs de Suzanne, l'espionnant dans son bain. Je ne veux pas des unions lugubres, des

noces macabres; mais je voudrais qu'un homme de grand esprit ne consultât pas son miroir plus que son cœur, et ne se crût pas trop vieux pour enseigner l'amour honnête, parce que l'enveloppe de sa jeunesse intérieure a un peu souflTert des saisons.

» Il ne m'appartient pas de faire de la physiologie, et vous comprenez qu'il y a des points spéciaux que j'abandonne aux médecins.

» Mais, si je le voulais, si je l'osais, je comparerais des familles; je vous nommerais de beaux enfants issus de ces mariages qu'on trouve disproportionnés et qui, greflTant la jeunesse sur l'automne, mettent un épiderme vivace de printemps aux fruits de l'arrière-saison.

» Vantez-moi donc les produits de vos mariages régulièrement assortis I Quand ils rompent une sorte de vœu de stérilité que l'anémie leur impose, nos pâles jeunes gens et nos pâles jeunes filles n'osent se flatter des rejetons maigres qui consacrent l'union de leur indifférence!...

» Voilà tout ce que je veux dire sur cette partie de ma thèse. Cette discussion m'entraînerait trop loin.

» Les vieillards robustes n'ont rien à envier

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aux effëminés qui les dédaignent; mais quelle supériorité de douceur, de bonté, d'indulgence, de protection intellectuelle ceux qui se croient vieux parce qu'ils ont souffert et aimé , n*ont-ils pas sur ceux qui se croient jeunes, parce qu*ils ne savent rien de la vie et de l'amour ?

> Encore une fois, je n'établis pas un système absolu; j'indique peut-être une préférence qui m'est personnelle et dont je suis fière; mais je veux surtout démontrer qu'en amour, il n'y a d'obstacle qu'entre la diflerence d'aimer, et non dans la différence de compter les années, et que la veuve dont vous parliez, il y a deux jours, malgré son esprit, était une sotte, quand elle ne s'est plus souvenue des belles lettres qui l'avaient attendrie, devant la jolie bouche qui ne lui promettait que de beaux baisers.

» On calomnie les femmes, en ne paraissant les aimer que pour leurs grâces extérieures, et en ne voulant les rendre sensibles, qu'aux arômes physiques. On méconnaît ce besoin de respect, de protection, de sincérité pour leur conscience, d'admiration pour les hauteurs de la pensée, qui les attire, qui les exalte.

» J'ai connu, Monsieur, de ces intérieurs ex* qilis où la femme blonde contemplait avec une religieuse reconnaissance l'homme aux cheveux blancs, donnant les premières .leçons à son fils, et s'extasiant, avec une mélancolie contenue, des joies que la vie lui réservait. Il y avait, dans ce couple, une reconnaissance égale et partagée; même quand l'idée de la mort répandait de la mélancolie sur le front du vieux mari, la femme lui souriait, comme pour lui dire : — Tu m'attendras, comme tu m'as attendue déjà! On se rejoint toujours, et les âmes ne se quittent pas !

» Je ne suis pas une mystique; mais, si j'ai l'appétit de la vie réelle, tout ce que )'y trouve d'amer, d'écœurant, me donne la conviction que le plus réel de la vie c'est encore ce qu'elle a d'idéal, et que les passions inconstantes, violentes, furieuses de la jeunesse, laissent plus de mécomptes que l'amour recueilli de l'âge mûr ne laisse d'impatience.

» Cette nécessité du divorce, qui a fini par s'imposer à la France, comme ailleurs, ne prouve-t-elle pas que les erreurs, dans le mariage moderne, sont loin de diminuer ? Et au nom de qui l'invoque-t-on ? Au nom des jeunes

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gens qui se marient à l'étourdie, ou par calcul, qui maudissent la jeunesse après avoir voulu l'exploiter.

> Assurément, quand ils vont à la mairie et à l'église, rien n'est beau comme l'accouplement de deux enfants ensoleillés par la joie de leur triomphe. Le cœur des vieux se dilate; il y a un spectacle qui fait rire les pères et tendrement pleurer les mères.

» Faites la statistique de ces mariages printaniers et dites- moi combien d'entre eux tiennent à célébrer leurs noces d'argent, après les noces de fleurs ?

» J'ai peur de me laisser entrsuner, de paraître soutenir un paradoxe, quand je veux au contraire proclamer la vérité large, universelle. Je ne dis pas qu'il faille attendre que Philémon ait soixante ans pour qu'une jeune Baucis de vingt ans lui donne sa main. Je ne hais pas la jeunesse, que je trouve aussi sainte que la vieillesse; je ne prétends pas que les vieux soient jeunes, ni que les jeunes soient vieux; je dis seulement qu'il n'y a pas de condition mathématique pour fixer, pour seulement affronter l'amour. On aime quand on aime.

» Mais, quand vous racontez qu'une femme

d'esprit, de cœur, jalouse de Psyché, a voulu connaître le yéritable amour, Ta réveillé dans un cœur de soixante ans, Ta entendu chanter la chanson immortelle, et Ta repoussé parce qu'il s'est incarné dans un vieillard, préférant le bois de la flûte à la musique de la flûte, je dis que cette femme a été sacrilège; qu'elle a renié le Dieu ; qu'elle devait s'agenouiller devant ce vieillard, l'admirer, l'adorer, et lui faire le sacrifice de ce petit condiment humain qu'elle acceptait comme un accessoire d'abord, et qu'elle a lâchement pris ensuite comme le plat principal de la vie.

» J'ai connu une femme qui, pour des raisons trop délicates à expliquer, dans toute la sève de la jeunesse, avait été subitement contrainte au platonisme dans le ménage. C'était la faute du mari. Combien de fois, dans les confidences audacieuses que les femmes se font entre elles,

ne me dit-elle pas tout bas :

» — J'enrage un peu, de temps en temps ! Mais je l'aime quand même, et je lui suis plus invinciblement fidèle. Ah! ma chère, quelle joie d'avoir un sacrifice à lui faire et de le lui cacher I

» Quel est le plus beau livre d'amour dans

rhistoire française ? les lettres d'Héloïse, quand elle était religieuse et quand Abeilard était moine. Peut-être eût-elle eu moins d'éloquence auparavant,..

» Mais je m'arrête; car j'ai peur de ce que je suis tentée de dire encore, et j'ai peur déjà de ce que j'ai dit.

» Faut-il vous dire de brûler ma lettre? Que m'importe ! pourvu que vous brûliez ma signature. »

9 mars 1885.

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