LIQUIDATION MANQUÉE
Parmi les passages les plus émouvants du drame et du roman de Jules Claretie, le Prince Zîlah, il faut évidemment mettre au premier rang l'épisode du visiteur importun dévoré par les chiens.
Par malheur, les chiens n'ont pas l'appétit assez féroce. La victime survit, se venge et commet avec plus d'ardeur l'infamie qu'elle projetait.
Les femmes devraient s'en tenir au poison.
Le revolver est bien commun. Mais, depuis la Brinvilliers jusqu'à madame Lafarge, le poison est resté l'arme de précision des rancunes féminines. On n'échappe pas toujours à la jus-
tice, mais, du moins, l'homme qu'on voulait tuer n'a pas échappé à la rancune intime, et je suis sûr que c'est une satisfaction pour une empoisonneuse, même quand elle doit monter à réchafaud, de se dire qu'elle y monte pour une vengeance bien réussie. La femme a des satisfiactions héroïques qui manquent aux hommes.
L'emploi des chiens est donc une précaution inutile.
Je connais une femme de grand esprit, une Italienne, qui, dans un jour d'ennui, a rêvé autrement une liquidation complète de son passé, et qui se croyait bien certaine de réussir.
L'aventure pourrait être le sujet d'un drame, mais d'un drame où le comique aurait sa large part.
La comtesse Yenesta était mariée à un rustre qui ne lui enlevait rien de sa liberté, mais qui, avec ses habitudes de sport, de gymnastique, rimportunait considérablement, aux rares moments qu'il passait près d'elle.
Combien de fois, n'osant penser à le tuer directement, avait-elle rêvé des chutes dans les abîmes, quand il allait à la chasse I Elle priait
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même la sainte Vierge d'une façon cauteleuse, «t, tous les jours, elle lui adressait cette prière :
— Sainte Madone, obtenez de Dieu, pour mon mari, une belle mort, bien chrétienne.
Elle espérait que le bon Dieu serait tenté d'accomplir ce souhait et profiterait de la première occasion pour attirer au ciel ce mari, gênant dans le boudoir de sa femme.
Gênant 1 je l'ai déjà dit, à cause de ses allures, de ses odeurs d'écurie, mais non à cause de sa jalousie. Car il était le mari le plus complaisant qu'on pût imaginer.
La comtesse avait mis sa complaisance à profit. Elle avait eu, pour premier consolateur, un poète de Florence, moins farouche que Dante, mais dont les ritournelles, si poétiques qu'elles fussent, finirent par impatienter la dame autant que les fortes odeurs de son mari.
Elle ne le congédia pas ; elle lui permit de venir, comme autrefois ; les ruptures, en Italie, sont des domestications du sentiment passé de mode. Le héros devient un meuble, qui fait nombre dans le salon, qui peut garder encore un vague espoir, mais qui est classé, inoffensif.
La comtesse essaya d'un professeur d'élo-
quence pour dames, mais il n*éfait éloquent que dans ses leçons, et, bien vite blasée sur ses moyens oratoires, la séduisante Venesta séduisit un oflacier de l'armée dltalie. Le professeur d'éloquence tint compagnie au poète florentin, tandis que le guerrier racontait, comme Othello, ses hauts faits à la belle patricienne.
Cette liaison dura un peu plus longtemps que les autres : elle se dédommageait de la poésie vague et de l'éloquence creuse; mais enfin les soldats ne sont pas inusables. On ne faisait plus la guerre ; le récit des campagnes était terminé, et ce que la charmante comtesse haïssait par-dessus tout, c'était un recommencement. Le soldat fit nombre dans le salon, comme le poète et le professeur, et, comme il était de la cavalerie, il rendit des services au mari, pour le choix, le dressage et l'échange des chevaux.
On assure qu'un homme d'État, un député, subit aussi l'épreuve et compléta le quatuor meublant.
On parla bien aussi de quelques coquetteries sans conséquence, de beaux éclats de rire entendus le soir dans une belle villa du lac de
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Côme, où la comtesse allait souvent, éclats de rire si brusquement interrompus qu'on eût pu croire que la belle rieuse était subitement bâillonnée par un baiser.
Enfin c'était une grande dame sans préjugés, curieuse de tout, mais bien vite lassée de tout et qui, après avoir inutilement rêvé des amours comme au temps de Boccace, en vint à regretter le temps où le crime pimentait quelquefois la passion.
Je ne dis pas qu'elle songeât à retrouver la recette du poison des Borgia, qui est d'ailleurs restée inconnue ; elle ne voulait pas non plus armer des sicaîres pour faire poignarder, au choix, un des adorateurs qui l'ennuyaient. Mais elle contemplait souvent d'un œil profond les eaux du lac et songeait qu'il serait beau d'y voir un naufrage, surtout quand les naufragés étaient des êtres insupportables. La nuit, sa rêverie était sublime, et elle voyait les rayons de la lune éclairant un désastre fantastique; le jour, la songerie devenait plus pratique, il faudrait aller assez loin sur le lac pour qu'il fût difficile aux naufragés de gagner le rivage.
Un matin, elle était sur la terrasse dominant
le lac, quand elle aperçut son batelier ordinaire, celui qui portait sa livrée et qui la dirigeait dans ses promenades, tirant à tert:e une barque fort jolie, mais un peu vieille. Elle remarqua que le batelier hochait la t9te d'un air embarrassé, et l'embarras de ce brave homme la fit sourire.
Elle descendit sur la rive :
— Qu'est-ce qui te chagrine, Beppo ?
— Voilà une barque qui ne peut plus servir... longtemps.
— Crois-tu ?
— J'en suis certain. Leurs Excellences m'avaient demandé de la nettoyer, pour une promenade qu'ils veulent faire après midi; mais il y aurait péril. Elle ne peut porter cinq personnes.
— Cinq ! qui donc ?
Le batelier énuméra les quatre hôtes : le poète, le professeur d'éloquence, le guerrier et le parlementaire; puis il ajouta avec un salut : Et Son Excellence Monsieur le comte.
— Ah ! mon mari doit en être aussi ?
Elle eut un délicieux sourire. La fournée serait complète.
— Beppo, tu vas aller chez la marquise
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Buondelmonti, la prier de me prêter son embarcation de promenade pour deux jours, jusqu'à ce que nous ayons fait réparer ou remplacer cette barque.
— J'y cours.
— Tu as le temps ; déjeune d'abord.
— C'est qu'il y a loin I
— Tu rameras plus fort pour revenir.
La comtesse rentra chez elle toute radieuse, fit servir le déjeuner un i)eu plus tôt que d'habitude, et, quand ses- convives parlèrent de la promenade projetée, elle se contenta de dire :
— Est-il prudent de se servir de cette barque ?
— Pourquoi ? répondit son mari. Beppo l'a apprêtée.
— Il y a de la brise sur le lac.
— Raison de plus ; la promenade sera charmante.
— En ce cas, partez vite, i>our ne pas me laisser seule trop longtemps.
Ils partirent tous les cinq; elle les vit des-^
cendre, elle les vit pousser la barque et y mon*-
ter ; elle leur envoya des saints d'adieu de la
main, du mouchoir, du sourire, et, à mesure
qu'ils s'éloignaient de la rive, elle se reculait
dans son appartement pour les voir de plus loin, sans être vue.
Il faut bien avouer qu'elle eut un moment de faiblesse; elle Ta confessé depuis à un abbé qui, ne venant pas chez elle à titre de confesseur, a pu révéler la confidence.
Elle fut obligée de s'asseoir et pensa pendant cinq minutes :
— Tous les cinq, disparus à la fois!... Ces hommes qui me sont odieux!... et veuve pardessus le marché ! Ah I sainte Vierge, c'était bien tentant! Je sais bien que c'est un crime; mais, si Beppo s'est trompé, la barque est solide et ils peuvent revenir... S'ils revenaient!
Elle se leva, avec un mouvement de colère, et courut à la terrasse; ce qu'elle vit la rassura. Au loin, dans le lac, la barque s'était ouverte et, précisément au moment où elle s'approchait pour regarder, les cinq hommes disparaissaient.
On a beau être une grande dame, furieuse d'émotions, on ne reste pas indifférente à la réussite complète d'un projet de cette importance. Elle rentra vivement chez elle, courut s'enfermer dans sa chambre, tira les rideaux et se mit dans une obscurité noire, afin de ne
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pas être tentée de se regarder dans la glace. Elle resta là, blottie pendant des minutes qui lui somblërent des heures, quand elle fut tirée de sa torpeur par un bruit, un tumulte.
— Ah I mon Dieu, pensa-t-elle, déjà I on apporte les cadavres... ici, non, non, je ne veux pas.
Affolée, elle courut à la terrasse, etl à elle fut témoin d'un spectacle bien singulier, qu'elle n'avait pas prévu.
Les cinq naufragés étaient debout, vivants, sur la rive. Le poëte était un peu vert ; le professeur d'éloquence avait du limon dans les favoris ; l'homme parlementaire avait des petits coquillages à son habit, comme s'il eût voulu ramasser au fond du lac les cailloux de Démosthènes ; le guerrier avait l'aspect d'un caniche ; le mari seul avait bonne contenance.
La comtesse eut un cri naïf :
— Vous saviez donc nager ?
— Non I répétèrent en chœur les quatre parasites, c'est le comte qui est un nageur de première force ; il nous a sauvés tous les quatre.
Un rire implacable frissonna sur les lèvres de la comtesse. Mais elle le cacha sous sa main. Quoi, c'était son mari qui lui ramenait ces
quatre importuns ! Décidément, il n'était bon à rien.
Quand les naufragés furent dans des habits secs, la comtesse les gronda :
— Je vous avais prévenus que la barque n'était pas sûre, et, si vous aviez retardé de quelques heures votre promenade, vous l'auriez faite sans danger; j'avais envoyé chercher une barque toute neuve chez mon amie la marquise Buondelmonti.
Personne n'osa faire remarquer à la comtesse qu'elle avait oublié de mentionner ce dernier détail dans son avertissement.
Mais elle était si distraite !
La liquidation, qui n'avait pu se faire en gros, se fit en détail. Chaque naufragé s'entendant reprocher sa fausse noyade, humilié d'avoir été sauvé par le mari, se retira à son tour.
Quant au mari, il est mort subitement six mois après. Le monde n'a jamais su de quelle maladie, ni les médecins non plus.
15 mars.
UN
Marie de VîUenauve à son amie Claire de X...
€ Paris, le... février.
» Tu vas être bien heureuse, ma chère petite Claire; d'abord, parce que je vais te faire la confidence de mon bonheur ; ensuite, parce que je vais fixer ton opinion sur un sujet qui nous occupait beaucoup au couvent.
» Mon bonheur, le voici : je suis fiancée à un jeune homme charmant, qui s'appelle Roger, qui m'aime, que j'aime, et qui me demande en mariage, uniquement parce que je lui plais; comme je consens, uniquement parce qu'il est beau, gentil, spirituel, simple, délicat, désintéressé...
» Te voilà donc rassurée I
» Nous a-t-on assez répété, au couvent, que la dot était la raison suprême de tous les mariages; que, sans dot, une fille n'est pas mariable; qu'avec une dot, fût-elle bossue comme mademoiselle Z..., grêlée comme notre amie Y..., une fille trouve toujours un mari I
» Tu te souviens qu'un jour, dépitée de ce refrain, je répondis à sœur Sainte-Aldegonde :
» — Mais alors pourquoi, ma sœur, prend-on tant de soin de nous instruire, de nous donner des talents, de nous former le cœur, l'esprit et la taille, si l'argent seul doit sufllre ?
» Sœur Sainte- Aldegonde, qui n'est pas bête et qui a été jolie autant qu'elle est savante, répliqua en souriant un peu tristement :
» — C'est pour le cas où Dieu vous choisirait comme une de ses épouses.
» Ainsi, l'on croyait nous rendre trop parfaites pour le monde I Eh bien I c'était un faux calcul. On n'en sait jamais assez pour reconnaître la vérité, et plus on est sûre de mériter un ange, plus on a de chances de rencontrer un homme honnête, brave, bon, un être enfin comme Roger.
» C'est dans un bal que je l'ai vu. Tout de suite, je Tai regardé avec confiance, et, tout de suite, j'ai senti que son regard cherchait le mien. Il est orphelin de père, comme je suis orpheline; son père était un industriel distingué; lui est ingénieur, et fabrique des eaux bleues, vertes, rouges ou jaunes; sans doute, ces belles eaux qu'on met dans les vitrines des pharmaciens et qui brillent tant le soir I
» La vieille madame de Souvalne, chez qui nous dansions, s'est aperçue tout de suite du manège, et en a parlé à la maman de Roger, ainsi qu*à maman ; si bien que, sans nous en douter, sans nous être dit plus de quelques mots, après une seule petite pression de main, au bal, nous étions fiancés.
» Il faut que les parents se mêlent de tout et n'attendent pas' les confidences I
» Mais cette fois, je n'en veux pas. à maman, et je bénis madame de Souvaine. Je ne me moquerai plus de ses moustaches I Si je savais où il y a, au ciel, une poudre épilatoire pour faire tomber les vilains poils que tant de bonnes femmes angéliques adoptent en vieillissant, j'irais la chercher !
S84 AUTOUR DE l'amour
» Oui, oui, comprends-tu cela? un mariage, naïf comme un conte, pur comme un souffle du ciel, un mariage sans trafic !
» Je ne sais pas sî Roger est plus riche que moi. Je ne sais même pas si je suis riche. J'ai entendu parler autrefois de certaines créances difficiles... mais va, nous serons millionnaires, puisqu'il a vingt-quatre ans, que j'en ai vingt, puisqu'il a les yeux pleins d'azur, comme les grottes où les génies cachent les trésors, — et puisque je l'aime !
» Quoi ! C'est si facile que cela d'aimer et d'être aimée? Il suffit d'avoir la vocation, de n'avoir pas de préjugés I
> Je te jure que Roger n'est pas une exception. Je l'admire trop, pour lui donner le ridicule d'être un phénomène. C'est un cœur pur, voilà tout, et il y en a d'autres ; je t'en trouverai un; ou plutôt, non, ne te laisse influencer, marier par personne; marie-toi toi-même.
» Ah I que je suis heureuse I Le suis-je trop ? et vas-tu être jalouse? Eh bien, oui, sois jalouse de mon bonheur ; je le veux, pour qu'il t'en arrive autant, et nous ferons un quadrille sous les étoiles. Nous forcerons sœur Sainte-Aide-
gonde à tenir le piano ou l'orgue pour nous faire danser. » A bientôt, je t'embrasse.
» Marie. »
On ne m'a pas confié la réponse qui fut faite à cette lettre. L'amie de mademoiselle deVillenauve ne fut-elle pas persuadée du coup, et répondit-elle par des malices, par des objections ?
Ce qui est certain, c'est que le mariage projeté, dont nous avons surpris la confidence, approchait du terme, sans que le bonheur des deux enfants s'augmentât. On eût dit que l'extase palpitante de la jeune fille se troublait et que le recueillement amoureux du jeune homme fléchissait sous un secret ennui.
Elle le regardait avec soupçon, moins que cela, avec l'inquiétude d'une menace mystérieuse, et lui, toujours aussi aimant, semblait maintenant usurper son bonheur.
La face radieuse des premiers jours était-elle obscurcie ? N'est-il pas possible à deux cœurs humains de porter leur enthousiasme découvert, sans qu'il s'aigrisse aux parois mêmes de la chair humaine?
La correspondance du fiancé ya nous renseigner sur la cause de cette amertume commençante.
Roger Prunier à son camarade Xavier P...
« Paris, mars.
» Mon cher ami,
» J'étais bien heureux, trop heureux I Me faut-il tomber du haut de mon bonheur dans un abîme? Je t'ai dit comment j'ai vu Marie; comment je l'ai aimée ; comment, aux premiers mots, il nous a semblé, à l'un et à l'autre, que nous reprenions un entretien, un duo, un balbutiement de nos âmes ?
» Je n'avais pas besoin de cette preuve pour croire à Shakespeare. Le Dieu a tout prévu, tout noté, et je me suis trouvé en face d'elle, comme Roméo en face de Juliette. Seulement nous n'avons pas fait d'esprit, et c'est du bout des doigts que nous nous sommes unis pour la vie.
> Il dépend de moi, mon ami, que cette union se rompe. Faut-il faire taire ma conscience en qui s'est élevé un formidable scru-
pule? Je suis si absolument consacré à mon amour, que je puis me charger d'un mensonge pour ne rien troubler de la croyance de Marie; mais il me semble que j'ai surpris un secret tel, qu'en le gardant je perds la vertu de mon amour. Vaut-il mieux déchirer nos deux cœurs, en nous séparant daijs l'admiration de nous-mêmes, que de nous unir avec la confession d'une sorte d'indélicatesse que Marie, plus tard, pourrait ne pas me pardonner aisément.
» Tu sais comment notre rencontre, nos fiançailles, eurent lieu chez madame de Souvaine, où j'allais pour la première fois.
» Je l'ai bien bénie, depuis, cette bonne vieille ; et ses moustaches, que j'aurais voulu friser, quand je les regardais autrefois dans le monde, me paraissaient devenues si touchantes, si respectables, avec leur ombre molle, que je me demandais si la nature, à la fin de certaines existences bienfaisantes, ne doublait pas leur sexe pour leur donner, comme récompense, des joies paternelles en même temps que des joies maternelles.
» Hélas ! mon ami, Shakespeare a eu raison de donner des barbes hideuses aux sorcières de
Macbeth, et j*ai oublié mon anglais devant cette vieille un peu trop barbue !
> Il y a quelques jours, j'entrais dans la chaml)re de ma mère; madame de Souvaine était en visite ; la porte était restée entr'ouverte ; la portière, qui s'ouvre avec elle, cachait l'ouverture et me permettait d'entendre ce qui se disait.
> Le nom de Marie m'avait arrêté sur place.
On parlait d'abord d'elle ; n'étais-je pas excusable d'écouter? Ce que Ton disait était bien moins dit que ce que j'aurais voulu dire, mais c'était toujours l'éloge de sa grâce, de sa beauté.
» Tout à coup, maman dit, d'une voix gaie, mais un peu moqueuse :
> — Avouez, chère madame, que la besogne n'a pas été bien difficile, et que vous me prenez unpeu cher y pour avoir travaillé à \in bonheur si aisé?
» — Déjà ingrate ! répliqua la vieille.
» — Ingrate! non, mais raisonnable, prévoyante. La fortune de madame de Villenauve a des petites difficultés de réalisation. Je sais bien que Roger, comme ingénieur, puisqu'il s'agit de mines, peut aider à tout arranger ; c'était une raison pour que le mariage n'eût
pas besoin d'une intervention... et pour que la somme dont nous avons parlé...
» Il me sembla que madame de Souvaine léchait ses moustaches, ne pouvant guère lécher ses dents.
» — Il fallait me dire cela avant toute démarche, glapit-elle.
» — C'est vrai, reprit maman. Vous m'avez parlé de cette jeune fille; de l'avenir qui pouvait se trouver pour Roger dans l'exploitation des mines maladroitement acquises par M. de Villenauve ; j'ai vu Marie ; j'ai été tentée. Ahl s'il y avait des marchés où les mères pussent acheter le bonheur, l'amour, la fortune pour leurs enfants, on y ferait queue !..• Maintenant, est-ce présomption maternelle? sentiment plus juste de la valeur de mon fils? Est-ce plutôt la honte de gâter cette idylle par un trafic, je voudrais n'avoir pas fait avec vous cet arrangement. Il est inutile et odieux. Quand
j'embrasserai ma fille, je songerai que je l'ai un peu achetée I
» — Je puis trouver un prétexte de rupture, dit la vieille.
» — Oh non ! mais voyons, soyez généreuse...
Est-ce que?...
» Maman baissa la voix, stipula un chiffre que j'entendis, qui m'entra dans Toreille comme un plomb fondu...
» Comprends-tu cela! mon ami. Quand je croyais faire un mariage d'honneur et d'amour, quand je m'abandonnais ingénument à ma joie ; quand madame de Souvaine plaidait pour moi, elle gagnait mon affaire et son courtage i
» Et ma mëre a consenti à celât Pauvre maman ! Elle a dit naïvement ce qui est vrai : c'est que, pour le bonheur des enfents, il n*y a pas de trafic qui répugne aux parents ; et ces courtages se payaient aux époques les plus itères ; Thistoire des grands mariages, au temps du grand roi, en est pleine.
» Imagines-tu ma chère Marie soupçonnant la chose ? Elle s'étonne depuis quelques jours de ma tristesse ; elle la reflète, elle s'en imprègne. Non, non, je ne veux pas qu'elle redoute une diminution de ma tendresse, ni qu*elle pui$se jamais me soupçonner d'avoir profité d'une vilenie.
» Je te demande conseil, et pourtant je suis
bien décidé. Je vais aller trouver madame de
► Villenauve. Elle est bonne ; elle pardonnera à
ma mère ; elle trouvera un moyen de différer
ce mariage, jusqu'à ce qu'il soit rompu ! Ah I maman, qu'as-tu £sLit? Plains-moi, mon ami; mais sois persuadé que je resterai digne de ton estime.
» A toi.
» ROOER. »
Le même jour, minuit.
Du même au même.
« Mon ami, je t'apporte le [dénouement ainsi que je te l'avais annoncé ; je me suis rendu, ma lettre partie, auprès de madame de Villepauve.
» Je savais qu'elle était seule, que Marie était avec une amie du couvent.
T> Elle était dans son salon, lisant prës du feu. Elle m'accueillit avec sa bonté habituelle ; il était neuf heures du soir.
» — Je ne vous attendais pas, moii enfant, me dit-elle en me tendant la main que je baisai. C'est donc pour moi que vous venez, et non pour Marie ?
> -*• C'est pour vous.
» — Resterex-vous aussi aimable, quand vous serez ofâciellement mon gendre ?
2d2 AUÏOUR bE L*AMQUR
» Je m'assis près d'elle, et, après des balbutiements, car c'était bien difficile à raconter, je lui confiai la conversation que j'avais surprise. Sans rien changer à la réalité des faits, j'arrangeai cependant mon récit de maiiière que la vieille madame de Souvaine parût bien plus coupable, sinon la seule coupable.
» Aux premiers mots qui la mirent au courant du marché, madame de Villenauve eut ua brusque tressaillement; puis elle écouta, grave, les sourcils froncés. Quand j'eus fini elle se pencha vers moi et, posant ses deux mains sur les miennes :
» — Voyons, mon enfant, dites-moi tout.
Combien madame de Souvaine a-t-èlle exigé de votre mère, pour ménager le mariage ?
» J'avouai la somme.
» Madame de Villenauve se redressa, et, avec un sourire indulgent :
» — Allons I je vois que ma vieille amie de Souvaine ne m'a pas pris trop cher.
» Je ne comprenais pas; je la regardais.
» — Eh bien oui I reprit-elle en riant. Ce que votre mère donnera pour que vous épousiez Marie, j'ai promis de le donner, moi, pour avoir le bonheur de vous appeler mon gendre.
» J'étais abasourdi.
> — Mon enfant, continua madame de Villenauve avec mélancolie, les choses sont ainsi. Il n'y a plus d'idylles pour les mères, que quand elles deviennent grand'mères. Si nous nous étions connus d'avance, peut-être nous serions-nous méconnus I Ma vieille voisine de Souvaine savait mon souci de trouver un gendre comme vous. Vos études spéciales vous mettront à même de réparer quelques brèches. Je sais que la pauvre vieille, qui n'a pas de fortune, accepte volontiers des cadeaux ; je lui en ai promis un ; votre mère de son côté en a fait autant. C'est une prime que nous acquitterons, mais qui ne vous regarde pas. Marie, je l'espère, ignorera toujours ce que le hasard vous a appris. C'est pour cela que vous êtes triste? Je vous ordonne d'être gai. Nous avons, votre mère et moi, fait la même spéculation pour le bonheur de nos enfants. Nous n'avons trompé personne ; nous avons voulu seulement tromper l'ambition ; et, en spéculant pour votre bonheur, décevoir la spéculation des autres... Estce immoral? Je ne le crois pas! Soyez fiers, malgré cela, mes chers enfants, de votre amour pur. Nous avons mis un peu de terreau
2d4 AIJTOUa DB L*AM017R
SOUS la fleur de votre teadresse» pour qu'elle s*épanouît sans entrave. Je ne vous ai pas acheté, mon gendre, et on ne vous a pas vendu ma ÛUe! Au fond» c'est parce qu'elle vous trouvait charmants, nobles et bons tous les deux et bien dignes Tun de l'autre, que la vieille Souvaine a cru la petite négociation possible et Ta rendue profitable. Ne lui en voulez pas. J'aurais été fâchée qu'elle m'eût pris plus cher qu'à votre maman. Mais, puisque ce sera le même prix I... J'entends Marie : plus un motl
» Marie fut surprise et touchée particulièrement de me trouver auprès de sa mère.
» — Un fiancé selon la mode, dit madame de Villenauve, eût trouvé moyen de te rejoindre. Roger a mieux aimé faire son apprentissage de fils, pendant que ma fille m'abandonnait.
Embrassez-vous, mes enfants, et asseyez-vous là. J'ai à vous soumettre ma liste d'invités.
» Nous parlâmes de la noce. Marie, me voyant heureux, n'avait plus d'ombre sur le front. Je suis sûr qu'elle ne m'adressera pas même une question sur ma mélancolie passée.
J'étais triste ; elle l'était. Je ne le suis plus ; elle ne le sera plus.
» Ah I comme je suis heureux I Cette bonne madame de Souvaine! elle a fait son profit d'une bonne action. Combien d'âmes charitables ne sont pas plus méticuleuses dans leur désintéressement? Je lui ferai un petit cadeau. C'est égal, à quoi tient parfois le triomphe de l'amour pur? A une petite combinaison financière.
» Ton ami, » Roger. »
23 mars 1885.