LES
Dans un salon, comme il n'y en a plus guère, on parfllait des raisonnements soyeux sur la question d'Orient des femmes, je veux dire l'amour.
Le salon était décent; par conséquent, la conversation pouvait s'élever aux plus grandes hardiesses, sans qu'elle trébuchât jamais, et elle pouvait descendre dans les profondeurs les plus intimes, sans vertige d'aucune sorte.
La maîtresse de la maison a plus de quarante ans: elle a donc tourné le cap des tempêtes; mais si ce n'est pas sans quelques orages, sans quelques tourbillons, c'est, au moins, sans naufrages et sans avaries.
Elle est belle, avec ce relief que l'esprit donne aux traits, avec cette douceur dont l'expérience voile les traits un peu vifs.
Elle est veuve d'un monsieur très riche, qui a été sénateur sous l'Empire, qui l'a été sous la République, et que ses principes n'eussent pas empêché de devenir pair de France, sous une monarchie restaurée, si l'on ne savait pas que
toute restauration est impossible et qu'il y a des bornes à la longévité, même d'un sénateur.
Madame Cambray est une belle et grande bourgeoise, instruite, fine, une de ces femmes parlementaires^ dans le salon desquelles les opinions se classent et s'allient volontiers.
Elle a de beaux dîners ; elle ne donne pas de soirées ; mais on la trouve toujours chez elle, en excellente compagnie, avec des artistes au delà de leur but, des écrivains satisfaits d'écrire et ne médisant d'aucun écrivain, avec des gens du monde qui se reposent là de leur fatuité, avec des diplomates qui n'ont aucune démangeaison de parler, et des fonc* tionnaires qui ont le respect de leurs fonctions.
Bien que le salon n'ait aucune accointance
spéciale avec le parti clérical, on y rencontre parfois un évêque, des plus jeunes et des plus en vue de la France. Quand celui-ci fait le voyage de Paris avec son grand vicaire, il ramène; mais il se défend toujours de présenter son secrétaire, un jeune abbé trop étourdi, avoue Monseigneur en souriant, pour rien comprendre aux belles choses qui se débitent en présence de si belles dames.
Monseigneur est à Paris, en ce moment, et mardi, on l'attendait chez madame Cambray.
Aussi, vers dix heures et demie, comme la conversation s'était fort animée, à propos de l'amour, de son influence sociale, du plus ou moins d'avantages qu'il apporte dans l'intérieur, madame Cambray, entendant sonner^ s'écria gaiement :
--* La suite à demain ! Ne scandalisez pas mon ami !
On s'interrompit, et l'évoque fit son entrée.
Mais, soit que son odorat subtil eût flairé le parfum de la question agitée; soit qu'il fût étonné du brusque silence qu'il n'attribuait pas seulement au respect, il devina la conversation et dit :
— Je vois que j'interromps un débat in-^
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téressant; ces dames ont une animation...
En effet, les dames s'éventaient ayec violence, pour chasser le mauvais air.
— ... Et ces messieurs ont un air superbe, qui me prouve bien que j'arrive au moment où ces dames ont besoin de renfort. De quoi s'agit-il ?
On se regarda; on hésitait à répondre; Tévêque s'étais assis et saluait autour de lui.
— Eh bien, Monseigneur, dit madame Gambray, de sa voix douce, sonore, nous parlions de l'amour.
— Je m'en doutais, c'est un b'eau sujet !
— Mais de l'amour profane. Monseigneur.
— Je le comprends ainsi, bien que, selon moi, il n'y ait pas d'amour profane.
Les éventails s'arrêtèrent; les hommes s'armèrent d'un sourire malin. Madame Cambray eut une coloration douce du visage, qui monta comme un coucher de soleil vers la petite neige, vers le givre de son front.
— A quelle conclusion en étiez-vous arrivés? repartit le prélat, qui se renversa un peu dans son fauteuil et déganta sa main à l'anneau épiscopal, pour manier plus aisément sans doute la discussion.
— Nous ne concluons jamais sur un sujet sans fin, reprit madame Cambray ; seulement, ces messieurs prétendaient établir des catégories nombreuses...
— Ils avaient tort, interrompit Tévêque. Il n'y a qu'un amour, comme il n'y a qu'un Dieu !
— Sans doute. Monseigneur, insinua un journaliste, critique fort subtil; mais le Lieu unique se compose d'une trinité. Accordeznous, au moins, en amour, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Le prélat eut une ombre de gravité ; il était plus attristé que choqué.
— Je n'aime pas, dit-il, qu'on emprunte des comparaisons à ce qui est au-dessus de tout bavardage humain. Mais je vous pardonne, Monsieur; j'ai été le premier imprudent. J'ai pourtant dit vrai, ah I si j'osais I...
Il sourit avec un attendrissement secret, baissa la tête, regarda son anneau avec une attention singulière.
— Pourquoi n'oseriez-vous pas ? demanda une belle dame blonde, joignant les mains en suppliante.
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— Sans doute, osez I osez, Monseigneur, répétèrent d'autres porteuses d'éventails.
L'évêque regarda cette fois avec malice son vicaire général, qui était devenu cramoisi, un peu scandalisé sans doute de ce qu'on osait réclamer de Monseigneur, plus scandalisé de ce que Monseigneur paraissait vouloir raconter, bien qu'il ignorât absolument ce que révêque pouvait avoir à confesser.
— Si madame me le permet? demanda le prélat avec un respect profond, en.se tournant vers madame Cambray...
— Pourquoi ne le permettrais-je pas. Monseigneur î répondit la maîtresse du logis, avec un ton tout à la fois doux et très fier.
Elle était toujours fort rouge ; elle prit son éventail, qu'elle déploya comme une aile de cygne pour voiler son visage.
— Eh bien I dit l'évêque, je voudrais peri^uader à tout le monde que, si Dieu est l'amour infini, l'amour est ce qu'il y a de plus divin dans l'humanité. Ce n'est pas une thèse que j'aborderais facilement en chaire et que je recommanderais à mon clergé... bien que la glose ne lui fût pas inutile, et bien qu'il soit
urgent de sermonner les parents, les enfants, les jeunes, les vieux, sur ce qui est la condition du mariage, de la famille, de la patrie.
Le prélat s'interrompit, et, avec un rire char* mant :
— Excusez -moi, j'allais faire un prône, quand je veux, au contraire, vous conter une histoire tout humaine. . . Monsieur Tabbé (ajouta^ t-il en se tournant gaiement vers son grand vicaire), vous ne ' me dénoncerez pas à mes ouailles de là-bas I En province, on n'a pas la pharité de Paris... Ne vous scandalisez pas, Mesdames et Messieurs. Je connais une vocation ecclésiastique satisfaite, qui n'a jamais dévié du devoir ; qui, à toute heure de l'apos-' tolat, a pensé, agi sous le regard de Dieu, et qui pourtant n'a dû son avancement qu'à Von mour humain...
— Partagé ? demanda impertinemment un auditeur.
Le prélat ne rougit pas ; il prévoyait peutêtre la question.
— Vous en jugerez I répondit-il habilement.
L'annonce du récit avait causé un remous silencieux, poli, dans l'auditoire. Les dames
s'avancèrent sur leurs sièges, avec une petite soif aux lèvres.
Madame Cambray se tint immobile, ne regardant pas révêque, de peur de l'intimider sans doute.
Il reprit :
— J'ai eu pour ami, au séminaire, un jeune homme pauvre, chétif de santé, à l'imagination ardente, à l'âme candide, qui ne rêvait que mission évangéliqùe, martyre. Il ne désobéissait à la règle que sur un point. Dans ses heures d'exaltation solitaire, il se croyait poète et il composait des vers, des vers médiocres, et je vous dirai en passant que, si le ciel veut bien parfois accorder au prêtre le don de l'éloquence et du style, il ne peut lui donner le don de la poésie. Que chanterionsnous en vers 1 Nous sommes au delà de ce que les poètes cherchent et rêvent. Mon ami adressait ses vers à la sainte Vierge, des vers du Cantique des Cantiques, beaucoup plus que des cantiques du rituel. Il eut la bonhomie de les montrer à un vieux professeur, un homme rigide, mais perspicace, qui déchira le recueil et lui dit :
» — Monami, vousaimeztrop la saintQ Vierge.
> 11 ajouta sans doute une paraphrase, car le poète se jura de ne plus faire de vers, se mortifia de son élan poétique et tendre, comme s'il eût commis un péché, et n'eut plus tant de préférence pour la dévotion à la Vierge. J'ai dit que c'était une âme candide ; mais c'était une âme forte dans sa candeur, et virile dans sa faiblesse. Ordonné prêtre, il fut envoyé comme curé dans un village où les pauvres étaient nombreux, ce qui lui donna une occupation et ce qui satisfit le besoin d*aimer que sa foi agrandissait... Les aumônes qu'il distribuait lui venaient du château voisin, et le château était habité par une famille, composée du père, de la mère, de la jeune fille. Le père s'occupait de ses propriétés; la mère était une femme intelligente, bonne, supérieure aux passions humaines, fille d'un savant qui avait mis un fond solide dans sa raison, mais qui n'avait jamais troublé sa foi; la fille était jolie, élevée près de sa mère avec attention, mais sans prétention et sans tyrannie. Elle avait la liberté que les cœurs libres accordent aux cœurs purs. Elle venait ingénument tous les jours trouver le curé pour lui signaler du bien
à faire; elle lui faisait la surprise de fleurs pour son église; elle chantait à l'orgue le di-> manche, elle causait avec lui simplement, nullement intimidée par les tête-à-tête du confessionnal qui consacraient leurs confidences. Il allait au château, s'y trouvait seul souvent, dans le parc ou au salon, avec la jeune ûUe... Il la trouvait si douce, si pieuse, si belle, qu'il en rêvait et qu'il fut tenté de se remattre & la poésie pour lui dire, mondainement, ce qu'il n'osait lui dire, ecclésiastiquement,,. Yous n'attendez pas. Messieurs, que je vous décrive le roman, l'idylle. Il y a un piège perpétuel dans l'extase. Mon pauvre curé y tomba. Je n'ose dire que son ardente estime attira la jeune fille près du bord... mais il est certain qu'elle avait eu pour lui une confiance fraternelle ; que le sachant orphelin,' elle le plaignait; que le sachant plein de foi, elle eut pour lui trop d'enthousiasme; que le voyant s'épanouir et venir à la santé, elle était ravie de l'humaniser. Il est certain enfin qu'un jour, dans je ne sais quel mouvement de confiance et de sympathie, leurs deux mains s'unirent, et qu'étant restées un peu trop longtemps jointes, elles se séparèrent en communiquant
xin double émoi h ces êtres honnêtes et vrais. La jeune fille troublée alla 's'enfermer dans sa chambre ; le curé resta en prières et s'interrogea. Il aimait trop la sainte Vierge ! Je voua Tai dit, il était martyr par vocation. Il se demanda comment il expierait, comment il se guérirait. Tout d'abord, il songea à aller trouver son évêque, à se confesser, à demander son changement. Mais l'évêque, vieux, infirme, le cûmprendrait^iU II aurait Tair de fuir le péril trop tôt; il ne Toolait pourtant pas y rester, et puis Técho palpitant qu'il avait entendu vibrer dans le cœur de la jeune fille, lui donnait un remords. Il ne pouvait pas chercher la paix sans la laisser. Alors, ce pauvre jeune homme eut une idée singulière qui fit sa fortune. Il alla trouver la mère, qu'il savait si divinement maternelle, et, humblement, lui avo«ia son trouble en l'avertissant du trouble de sa fille. Cela fut fait avec droiture, et cela fut reçu avec reconnaissance. La mère lui tendit la main.
— Vous êtes un honnête homme; je vous aiderai à être un bon prêtre, lui dit-elle. — Huit jours après une démarche de la châtelaine, il était appelé à Tévêché, installé comme
secrétaire de Tévêque. Il travailla, ne perdit pas la vision qu'il avait emportée, mais la plaça si haut qu'il pouvait la regarder dans le ciel. Il fît de grands efforts pour rester digne de la belle tentation qu'il avait eue et qu'il avait conjurée... La mère, qui l'avait recommandé à l'évêque, ne l'abandonna pas; elle le poussait de loin, d'un geste, d'un regard, d'une bénédiction. Il devint vicaire, et le jour où il disait sa première messe, comme curé d'une des principales paroisses de Paris, il apprit que la jeune fille se mariait. Il pria pour elle avec une effusion touchante. Il ne chercha pas à la revoir : mais le hasard les remit en présence. Il était pâle, peut-être le devint-elle un peu. Mais ils se parlèrent sans peur. Un sentiment fort, celui qu'on ne peut rompre, les unissait toujours; cela s'appelle amitié, estime, je le veux bien ; mais c'était une amitié glorieuse et une estime parée d'honneur. Ils n'essayèrent pas de se voir plus que le hasard ne le permettait; mais ils se rencontrèrent dans le monde avec une reconnaissance réciproque. La sérénité de l'un savait gré à la sérénité de l'autre du ciel' infini qu'elle répandait autour d'elle. La jeune fille perdit sa
mère et accepta comme un héritage de veiller à l'avancement de son ami. Après bien des années, l'un et l'autre, au sommet d'où Ton regarde la vie, ayant de la neige au front, sûrs de ne rien trouver dans leurs souvenirs qui ne soit chaste et dont ils n'aient le droit d'être fiers, ils s'écrivent et ils se voient pour du bien à faire. Il est certain que, si cet amour, que vous appelez profane, n'avait pas soufflé à un moment donné dans l'amour divin du jeune séminariste, jamais celui-ci, malgré sa dévotion, ne serait devenu ce qu'il est aujourd'hui.
— Qu'est-il donc ? demanda le curieux dont j'ai parlé.
Le prélat se leva avec un sourire rayonnant, une effusion touchante et une dignité suprême.
— Il est évêque, dit-il simplement.
Madame Cambray, entraînée par le mouvement de révêque, s'était levée aussi. Ce fut un spectacle sublime, d'une minute, que ces deux êtres se regardant avec une fierté tendre et une confiance sereine. Ils* échangèrent un long regard , et ce fut tout*.
310 kvroVK DB Vjluovu,
Madame Cambray reprit son éyentail.
L'évêque se tourna plus particulièrement ^
vers l'interrupteur perpétuel.
— Vous voyez bien, lui dit-il en souriant qu'il ne faut jamais médire de l'amour 1
Un silence se fit. On n'osait commenter l'anecdote, ni mettre la conversation sur un autre sujet.
Ce fut madame Cambray qui, d'une voix claire et ferme, dit à l'évêque :
— Restez-vous encore quelques jours & Paris, Monseigneur?
— Non, Madame, je viens vous faire mes adieux; on nous oblige à la résidence, quand nous né sommes pas députés ou sénateurs*
— Reviendrez-vous bientôt?
— Je ne crois pas; j'ai beaucoup à faire dans mon diocèse.
Quelques instants après, il se retirait, suivi de son grand vicaire.
Une vieille dame, qui parlait franc avec madame Cambray, lui murmura à l'oreille, au moment où l'on passait dans la salle à manger, pour prendre le thé :
— Dites donc, chère amie, est-ce que nous
ne demanderons pas quelque jour le chapeau... pour notre évêque de Cambray?
— Ne vous moquez pas, méchante! j'y ai songé.
30 mars 1885.