LE MYSTÈRE DB MADAME PELLBRIN
Aurore ne comprit pas. Elle eut un rire muet, vague ; comme si sa mère lui eût annoncé quelque histoire d'adoption , d'enfant re^ cueilli .
Madame Pellerin vit bien qu'elle n'était pas devinée.
— J'ai fait de toi une honnête femme, et une femme courageuse, mon Aurore bien-aimée.
Je t'en supplie, arme-toi de ta raison ; ne va pas me mépriser trop tôt, mais n'aie pas trop de pitié. Je pensais bien qu'un jour, pour mon châtiment, je serais forcée de te faire cette confidence; je ne savais pas comment je m'y prendrais. — Quand je serai grand'mère ! me disais-je. — Mon impatience me trahit. C'est qu'il y a huit ans, ma chérie, que je porte seule mon secret, mon masque. Je me suis crue libre, parce que je n'avais plus à te garder! On n*est Jamais libre!... C'est horrible d'avoir ainsi, trois jours après que je t'ai bénie, à m'incliner pour que ta me pardonnes. Je déflore trop tôt ta pudeur conjugale... J'outrage ton bel amour I Mais je n'ai pas fait ton âme si grande, pour que je craigne de la voir se diminuer. Cette confidence sera pour toi un enseignement, inutile à ton honneur, utile à
ton expérience de la vie; tu n'auras jamais besoin de ma faute pour te retenir à ton devoir ; mais si jamais une amie faiblissait devant toi, dis-lui de se méfier des amitiés d'hommes trop pressants^ à l'heure des mécomptes ou des vagues désappointements... Souviens-toi que ta mère que tu vénérais, que tu croyais une honnête femme, un jour...
Instinctivement Aurore mit la main sur la bouche de sa mère, pour l'empêcher de tout dire. A quoi bon ?
Madame Pellerin baisa la main, l'écarta et continua :
— Ahl mon enfant, je ne cherche pas d'excuses. Je n'en ai qu'une, c'est que je n'ai pas été élevée par ma mère, que j'ai perdue trop tôt, et c'est que mon excellente institutrice m'a peut-être trop souvent parlé de ses mélancolies de vieille fille I J'ai trouvé, dans ton père, la droiture, la confiance, la bonté, l'affection qu'il m'avait promises... J'aurais dû me sentir heureuse, et, après ta naissance, j'aurais dû fermer la porte à mes rêves. Un jour, cette porte s'ouvrit trop grande. Je m'imaginais que je m'ennuyais auprès de ce savant, qui me croyait trop savante, et dédai-
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gnait de m'instruire. Je croj'^ais souffrir d'une tendresse inoccupée que tu exaltais sans l'assouvir. Je livrai ce prétendu secret, qui n'était que l'impatience de plus de dévouement, à un homme que je croyais mon ami, parce qu'il était celui de ton père. C'était un étranger venu en France pour travailler à je ne sais quelle découverte...
Aurore tressaillit. Elle évoquait un prince de fées qui lui faisait de beaux cadeaux, quand elle avait dix ou douze ans, et qui était resté lumineux dans sa nlémoire.
— Ne cherche pas 2t te le rappeler, dit douloureusement sa mère. Sans toi, ma fille, je l'aurais suivi quand il est reparti, non par amour; le lendemain de mon ivresse, je n'avais que le remords et la honte ; mais par expiation volontaire. Tu me retins et ton sourire innocent me révéla toutes les douleurs du repentir...
D'autres douleurs m'attendaient. Quand, le bras autour de ton cou, je te suppliais à ton insu, mon Aurore, de me rendre toute ma vertu et toute ma fierté, j'éprouvai une terreur effroyable à sentir tout à coup que j'étais mère. Ah ! comme tu m'as châtiée bien des fois, en
m'appelaut maman I Je fus malade, pendant des
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mois, tu t'en souvieiu î Le médecin fut encore mon complice; il me conseilla les eaux, un voyage; Je partis seule, mourante; Je revins guérie en apparence, mais avec une âèvre qui ne m'a pas quittée. J'avais laissé à l'étranger, en Belgique, pris de la ùvjntiàre, un pauvre petit être sans nom, qui n'aurait Jamais tua tendresse, et que je ne pouvais haïr. Ta m'aidais à l'aimer. Je pensais à cette allé déshéritée, en te voyant grandir; tes jouffii roses me Cuisaient me demander si ses joues étaient pâles. Une fois, il y a trois ans, je pus, dans un voyage, aller l'embrasser... Elle est jolie, je n'ose dire qu'elle te ressemble ; ce serait peutêtre t'offeoserl Mais enân, c'est mon enfant, mon fardeau. Comprends tout ce que j'ai souffert à la savoir élevée, instruite par d'autres. Gomment lui fait-on l'esprit, le cœur, la conscieucef Sielleme désire, me maudit-elle t Ah I tu me rendras cette justice que je n'ai point hftté ton mariage, notre séparation I Mais, quand j'ai entrevu que ma tâche finirait avec toi, je me suis dit que ma tâche commencerait avec elle. Ce que j'ai fait pour toi, je dois le faire avec plus de vigilance pour elle,quiaurabesotn, plus que toi encore, de courage et de vertu 1 N'en sois
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pas jalouse. Je déchire mon cœur pour vous le partager; mais comprends que ma seule réhabilitation, c*est de Taimer, de relever. Elle a été malade, bien malade. Toi, tu étais rose^âeurie, à ce moment-là; Je ne pouvais te quitter pour aller la soigner; je recevais des dépêches qui me trouaient la poitrine,.. Tu chantais, et je n^osaîs t'interrompre pour te dire de prier, de pleurer avec moi... Pauvre petite, elle s'est guérie. C'est moi qui l'ai guérie de loin.
D'abord, j'ai été patiente... Puis, à mesure que tu devenais une jeune fille, j'ai senti l'impatience me venir... Je n'en puis plus... Il me faut maintenant son bonheur, après le tien. Pourquoi serait-elle déshéritée de tout ? Il lui faut une mère... Il en faut à tous les enfants; c'est la loi de la nature; tant pis pour celles qui s'expor sent 2t se déshonorer, pour satisfaire cette loi sacrée! Les heures me brûlent ici ; je me sens attirée, appelée; voilà pourquoi je veux fuir. Voilà pourquoi j'ai tant pleuré à ton mariage. Je te remerciais, dans mon cœur, de me rendre libre. Je bénissais ton mari; je priais pour elle; je conjurais Dieu de me pardonner cette enfantlà, au nom de celle qu'il bénissait. Mais je pleurais son absence, mon abandon. Je m'y suis
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prise maladroitement, sans doute, pour me rendre libre. Je suis lasse de dissimuler; il s'en est fallu de bien peu que je n'avouasse tout â ton père! Voilà mon secret. Je croyais en avoir souffert ; je sens que je vais en souffrir davantage, maintenant que jeté l'ai confié. Tu vois bien qu'il faut queje parte et que je parte seule! Aurore, étourdie de ce récit, était devenue rêveuse.
— Une sœur! murmura-t-elle.
— Ce n'est pas ta sœur, répliqua vivement madame Pellerin ; elle n'a pas de famille,
— Pauvre maman I
Aurore, qui n'avait pas encore pleuré, fondit en larmes; elle soulageait ainsi sa douleur, le froissement involontaire de sa pudeur filiale et féminine.
Madame Pellerin, emportée par le besoin de se confesser, n'avait pas songé à réclamer de sa fille le secret envers Georges. D'ailleurs eût-elle osé le demander à cette âme ingénue î C'était désormais un grand risque à courir dont elle eut conscience quand sa fllle la quitta. Avait-elle mis en jeu le bonheur d'Aurore î Le gendre qu'elle estimait, qu'elle avait accepté