‹ Autour de l'amourChapitre 3 sur 19 · LA QUESTION DE L'ALCOVB · texte numérisé non relu

LA QUESTION DE L'ALCOVB

puissiez souhaiter pour fils ou pour gendre?

Des avachis qui se vautrent, des névrosés qui ont peur de vivre I L*amour, quand on en parle, est devenu une animalité malfaisante.

On inspire l'horreur de la maternité par une description écœurante de la grossesse et de Taccouchement. La pudeur de Virginie est le cauchemar d'une vision monstrueuse de Paul tout nu. On souille le premier berceau de l'Éden; on empuantit l'alcôve. Lisez ce qu'écrivent les héroïnes de ces romans sur leur nuit de noces. La simplicité du mariage est raillée. Ce mystère que la Bible glorifiait de ces mots profonds : ils se connurent, est devenu un passe temps révoltant que Ion ne veut plus connaître. On dirait qu'il y a un projet de grève, dû à des impuissants exaspérés, pour pousser à l'impuissance universelle, pour dépeupler la France. On parle de la revanche !...

— Non, non, on n'en parle plus.

— C'est vrai, on n'en parle plus guère, et

ceux qui font des livres pour prouver que tout

est une comédie, n'en parlent pas. Mais si on

en parlait, savez-vous ce qu'on devrait dire?

C'est que les peuples gaillards sont les peuples

vaillants; c'est que la victoire reste, non pas

38 AUTOTJR DE l'aMOUR

aux plus nombreux canons, mais aux plus nombreuses familles. Je ne m'en tiens pas seulement à ce lieu commun que plus il y a d'hommes, plus il y a de soldats; j'entends que plus il y a de familles, plus il y a d'amour patriotique ; que plus il y a de foyers, plus il y a de courages. Ce n'est pas en stérilisant l'amour dans les Français et les Françaises, qu'on fécondera la France. J'aimais mieux Paul de Kock, Messieurs!... il ne décourageait per-

sonne, et, dans la Pucelle de BellevUle. . .

Je n'ai pas entendu la fin. Je craignis que de BelIevîUe l'orateur n'allât à Orléans. Le voyage eût été long.

J'ignore les conclusions de l'assemblée. A-ton proposé des primes d'encouragement aux ménages qui ont beaucoup d'enfants ? Va-t-on organiser une exposition des produits de l'industrie conjugale? Je n'en sais rien. Mais j'ai appris qu'à la suite de cette séance d'économie politique, chaque membre marié s'était fait un plaisir de raconter le soir à sa femme cette discussion , et de lui faire hommage du vote résolu dans la séance.

Août 1884.

— Est-il vrai, Monsieur, qu'on ne puisse pas obtenir le divorce contre une femme ou un mari absents, uniquement parce qu'ils sont absents ?

— Je crois en effet, Madame, que ce motif seul ne suffit pas. L'absent peut revenir, expliquer son absence...

La femme qui m'adressait cette question secoua doucement la tête et, avec une tristesse profonde :

— Combien d'années faut-il attendre ? Il y a des circonstances où l'attente est presque impossible !

4Ô AUTOUR DE L*AMOUtl

Elle se tut, passa son mouchoir sur sa figure, eut deux ou trois soupirs, et parut aussi gênée de ma réponse que de sa réplique.

Je ne suis pas fort en jurisprudence, et, bien que la question du divorce m'ait beaucoup intéressé, je ne connais pas toutes les façons de s'en servir.

Je crus toutefois, en matière de consolation, devoir faire entendre à ma visiteuse que si l'absence du mari, en se prolongeant ou en se maintenant, par des circonstances absolument volontaires, prenait un caractère d'offense, les magistrats, qui sont en général des hommes, surtout quand ils ont à prononcer sur le sort des femmes, sauraient bien trouver le moj-en de prononcer le divorce.

— Ah ! vous croyez ? me demanda la pauvre femme avec une lueur d'espoir, aussi douloureuse qu'une lueur de martyre.

Avant d'écouter le récit que ma visiteuse se préparait visiblement à commencer, je la regardai avec plus d'attention.

C'était une femme de quarante ans, douce de visage plutôt que jolie, touchante plus que séduisante, fatiguée, mais non lasse, les yeux creusés par les larmes ou les veilles, mais bril-

lants de courage, la bouche petite, sans malignité, rétrécie par habitude de retenir les mots, le souffle de douleur. Elle était simplement mise; mais de cette simplicité qui est de tous les états, sans trahir une déchéance.

Je lui demandai pourquoi elle s'adressait à moi plutôt qu'à un avocat.

Elle m'avoua, sans en rougir, comme une honnête femme qu'elle semblait être, qu'elle lisait régulièrement mes historiettes, qu'elle avait été frappée d'une sorte de similitude entre sa situation et celle que j'avais décrite dans Un mari de trop; que l'histoire de cette femme remariée, pour s'être crue veuve et voyant revenir le mari qu'elle n'attendait plus, l'avait alarmée, et qu'elle venait causer avec moi, non comme avec un homme de loi, mais comme avec un homme d'expérience, un père de famille, etc. etc.

Je fus obligé d'interrompre les bonnes et flatteuses raisons qu'elle me donnait de sa visite ; elles auraient fini par me sacrer centenaire, tant elles insistaient sur mes cheveux gris et sur le reste.

Après ces politesses, débitées d'ailleurs en excellents termes, la dame me conta son histoire

qui, avant peu, sera répétée devant les juges. « Je me suis mariée. Monsieur, en 1865, à un ingénieur civil. J'avais une dot qui n'était pas une fortune, mais qui pouvait être le point de départ d'une fortune, si elle était employée par mon mari avec prudence et avec tact. J'étais orpheline, ou plutôt. Monsieur, comme je ne veux rien vous cacher, et comme mes souvenirs d'enfance solitaire ont aujourd'hui une influence sérieuse sur ma vie, je vous avouerai qu3 je n'ai jamais eu le droit de nommer ma mère et que je ne sais pas quel nom je pourrais donner à mon père. Je suis née dans un hôtel fort aristocratique du faubourg Saint-Honoré. Ma mère était la femme d'un afflcier supérieur; il était impossible qu'elle pût faire accepter ma naissance par un mari absent depuis plus d'une année. Après une longue maladie feinte par ma mère, et avec la complicité d'un médecin, je fus emportée, la nuit, hors de l'hôtel, sans que personne, hormis la femme de chambre, se doutât de ce qui s'était passé.

Cette femme de chambre m'éleva, passa pour ma tante. Elle avait quitté le service de ma mère ; on lui faisait tenir l'argent nécessaire à mon entretien, plus tard à mon instruction, et>

sur les* économies faites par elle, ou venues peut-être de manière, elle m'amassa la dot qui me permit de trouver un mari. »

La visiteuse avait débité tout cela simplement, sans embarras, sans inflexion destinée à la faire plaindre, comme on donne des explications nécessaires.

« Vous comprenez, Monsieur, qu'ayant passé six ans dans un couvent, sérieuse par caractère et par fatalité, soupçonnant la solitude de ma vie, avant d'en avoir reçu la confidence, apprenant tout à coup, à dix-neuf ans, que ma mère vivait, et, devenue très pieuse, mettait pour condition à une entrevue, sinon à des relations régulières, que je prisse le voile ou que je me mariasse à un mari que le curé de la paroisse me présenterait, je n'hésitai pas longtemps. Je sortais du couvent ; je ne voulais pas y rentrer. J'avais en moi un besoin d'aimer que je pris pour la vocation du mariage ; mais qui était surtout la vocation de la maternité. J'épousai, avec une bonne volonté de tendresse infinie, l'inconnu de bonne façon et de bonne éducation que l'on me présenta. Je le savais ambitieux, j'eus de l'ambition pour lui... Ma mère était tombée malade quelques jours avant

mon mariage. Si j'avais accepté mon mafi, uniquement pour satisfaire un pacte réclamé, j'aurais été déçue; car je ne vis pas ma mère ; je n'eus pas le droit de suivre ses funérailles, et ma première visite fut à son tombeau. »

Après un petit silence, la narratrice continua :

« Je vous ai dit que nous avions de l'ambition. Je voulais que mon mari devînt célèbre. J'avais l'orgueil d'un ménage glorieux, pour que son éclatante pureté rachetât de toute façon l'adultère de ma mère. En deux ans, j'eus deux enfants, deux filles. Ce fut toute la richesse conquise. Mon mari, trop aventureux, compromit, perdit ma dot, s'engagea même au delà de ses ressources et de ses forces ; si bien qu'un jour, il m'avoua notre ruine absolue, et, pis que cela, sa déconsidération comme ingénieur. Il n'avait rien fait contre la délicatesse et l'honneur ; mais, en se lançant dans des inventions mal étudiées, en se hasardant follement dans des entreprises chimériques, il s'était acquis un renom ridicule. Paris, la France, lui étaient devenus impossibles. Il parla d'aller en Amérique ; un de nos amis qui avait fait fortune à New-York l'exhorta à

partir... Je consentis à cette séparation. Pourquoi aî-je consenti ?... »

La visiteuse passa la main sur ses yeux, moins pour essuyer des larmes que pour leur barrer le passage, et reprit fermement :

« Je voulais partir, Monsieur, avec mon mari. Mais je nourrissais ma seconde fille. Il me fit observer que le voyage, dans ces conditions-là, était une imprudence. Tout au plus, ma fille aînée pouvait-elle affronter la fatigue de la traversée. Dès qu'il serait installé, dès qu'il aurait, avec les références qu'il emportait d'Europe, trouvé une occupation, il m'appellerait et j'irais le rejoindre. Ce qu'il disait là était raisonnable ; mais ce que je fis précisément pour fortifier et récompenser sa raison, ne rétait pas. J'avais une secrète terreur de le laisser partir seul... J'imaginais avec trop de présomption que ma conscience veillait sur la sienne. Hélas ! j'avais bien prouvé mon inutilité. Je demandai à celle que j'appelais ma tante, qui m'était absolument dévouée, de partir à ma place. Mais la société de cette vieille fille eût été sans prétexte... elle me dit qu'elle consentait, à condition qu'elle emmènerait ma fille aînée; je pouvais la lui

confier, si je pouvais m'en séparer. Le croiriez-vous, Monsieur? je n'hésitai guère. Je prévoyais une séparation de quelques mois.

Ma tante s'occupait déjà de ma fille... Je crus que les petits yeux bleus de mon enfant emporteraient avec eux le regard constant de ma tendresse; qu'ils veilleraient mon mari; qu'ils le conseilleraient, qu'ils le défendraient. Ah I si vous saviez quelles recommandations mes baisers déposaient, avec mes larmes, sur le front, sur les yeux, sur la bouche de mon enfant I... Je m'exaltai par l'idée de ce sacrifice... Ils partirent tous les trois I... En attendant l'heure de les rejoindre, je voulus travailler. Je donnai des leçons de musique dans le couvent où j'avais été élevée ; j'organisai des cours chez moi... Je pensais bien que tout cela était provisoire; mais les premières lettres que je reçus de mon mari et de ma tante m'engagèrent à fortifier et à augmenter ces ressources. Ma tante avait une petite rente que je croyais intacte. J'appris trop tard qu'elle l'avait engagée en secret pour mon mari, lors des dernières entreprises àe celui-ci, et pour m'épargner.

Elle en dépensait le reste à New-York. Elle fut forcée de m'avouer cela; alors. Monsieur,

je redoublai de travail, d'eflorts, et tous les mois je prélevais, sur le produit de mes leçons, les trois quarts de la somme pour les envoyer à mes chers exilés... Cela dura près de deux ans... Un jour, je reçus une lettre de mon mari qui m'annonçait la mort de ma tante. Il ne lui restait plus rien à donner; elle s'était sentie vaincue et s'était couchée pour toujours... Mon premier mouvement fut de partir. Ma fille I elle me tendait les bras ! Que ferait mon mari avec une enfant de quatre ans et demi? Mais comment partir? Précisément, à cette heure fatale, la guerre était dans toute son horreur, mes leçons avaient diminué. Il fallait attendre encore. Mon mari me donnait de bonnes assurances; il allait commencer une grande affaire... Je ne partis pas... Je continuai à envoyer tout ce que je pouvais... jusqu'au jour où le cher argent que j'avais adressé là-bas me fut renvoyé, avec l'avis que le destinataire était parti, sans savoir où il allait. »

— Et votre enfçint ? m'écriai- je, en interrogeant la visiteuse.

— Ah I Monsieur, vous me comprenez I Ce fut mon premier cri. J'eus pendant quelque temps l'illusion que mon mari était en route

pour revenir... Tout en suppliant pour qu'on fît des recherches, pour qu'on m'envoyât des renseignements, je l'attendais. — Ce.seralamisère, pensais-je. Mais, du moins, nous serons réunis. — Je ne l'attendis pas longtemps. J'appris, par la légation des États-Unis, que mon mari était parti avec une femme, sa maîtresse ; qu'on ne savait pas ce qu'était devenue sa petite fille, qu'il était bien certain qu'elle n'avait pas été vue au départ du couple, et que celui-ci n'avait pas laissé de traces... Je ne devins ni folle, ni malade. Monsieur, parce qu'il y a dans le cœur des mères un lien qui ne se rompt qu'à la mort, et que, le sentant vibrer, je me dis: Ma fille n'est pas morte! je la retrouverai I...

— L'avez-vous retrouvée? dis-je vivement à la pauvre mère.

— Mais oui, Monsieur, me répondit-elle avec un sourire, puisque je vous ai annoncé que j'avais deux enfants.

» En effet, j'avais oublié ce détail des renseignements préliminaires.

» Fallait-il partir? Le pouvais-je ? Que ferais-je là-bas, misérable, sans appui, sans argent ? Je me mis en quête de toutes les familles américaines à Paris; j'allai les voir, les sup-

plier. Je sentais que ma fille vivait; mais où était-elle ? Il y eut des annonces dans tous les journaux américains. Ah ! Monsieur, quel supplice I On l'entretenait par de fausses joies, par des traces incertaines; mais, ce que je ne demandais pas, ce que je ne demandais plus, c'étaient des nouvelles de mon mari, et on m'adressait, non pas sur sa résidence actuelle, mais sur sa conduite passée , des renseignements effroyables. Ma tante avait dû mourir de chagrin devant tant de honte. Son activité et son ambition étaient devenues la fureur du jeu. Il avait voulu mener la grande vie américaine, sans ressources, jusqu'au jour où une aventurière l'avait prise dans son filet ; et l'avait entraîné? où?... Que m'importait sa destinée, pourvu que j'eusse ma fille I Cet homme qui m'avait épousée pour ma petite dot, en feignant un sacrifice de fierté, à cause de ma naissance, cet homme qui m'avait menti, qui m'avait trompée, qui n'avait pas eu pitié de sa petite fille, qui n'avait pas eu de remords devant le pur miroir que je lui avais confié, pour qu'il pût y mirer son cœur, cet homme, je l'ai retranché de ma vie; il n'y rentrera plus. Mais ma fille!... Le croiriez-vous.

50 AUTOUR DB l'amour

Monsieur, les recherches durèrent cinq ans.

Au bout de cinq ans, j'appris que la chère petite avait été recueillie dans un couvent de religieuses françaises assez loin de New- York. On ne lisait pas les journaux dans le couvent, on n'avait rien su des réclamations. Presque en même temps, je recevais une lettre au bas de laquelle ma petite fille de dix ans avait écrit une ligne et signé de son nom : une religieuse qui devait revenir en France me l'amènerait au Havre. C'est là que j'allai la recevoir, la chercher, l'embrasser. Vous la verrez. Monsieur. On dirait que ce vent de malheur et que ces souffles de la mer l'ont fortifiée... Son innocence m'a révélé bien des choses... Elle se croyait perdue à jamais. Elle ne se souvenait de moi que comme d'un rêve; il y avait si longtemps I elle était si petite quand on l'avait emportée de France I Depuis son retour, Monsieur, j'ai travaillé avec courage, avec succès, heureuse par mes enfants. Mon aînée a dix-huit ans. Jusqu'à cette année, je redoutais le retour de mon mari. Je voudrais n'avoir plus à le redouter. Je voudrais que la loi du divorce, qui a été faite pour les mères, me protégeât, et, si jamais

cet homme passe devant ma porte, lui interdît d'en franchir le seuil. Est-il mortî Je n'en sais rien. Je suis sûr qu'il est dégradé, avili. J'en aurai pitié, si je le rencontre jamais, quand il n'aura plus de droit sur moi. Mais, je vous le demande, le divorce, tel qu'on l'a voté, ne seraiWl pas une mystification cruelle, s'il refusait de me rendre libre sous le prétexte que mon mari n'est qu'absent ? Ah l l'absence de l'amour, de l'honneur, du devoir, ce n'est donc rien ? Je veux ma liberté. Pour marier ma fille à d'honnêtes gens, il faut qu'on n'ait plus à craindre le retour de ce père prodigue.

Après une courte interruption, ma visiteuse reprit :

« Ce n'est pas pour moi que je plaiderais; cette liberté que je réclame, je pourrais, je vous l'avoue, l'aliéner sans le moindre péril. Ces longues années d'abandon et de travail ont eu des témoins, et un vieil ami, qui voudrait un prétexte pour doter mes filles, me demanderait ma main, j'en suis certaine, le jour où je ne serais plus mariée à ce fantôme errant. Mais je suis résolue à refuser. C'est le vœu, le sacrifice que je fais à Dieu, s'il me délivre. Je me suis mariée par vocation maternelle, je

resterai seule par fidélité maternelle. On ne pourra effleurer d'un reproche d'égoïsme ou d'intérêt la requête que j'adresserai à la justice. Dites-moi, Monsieur, si j'ai des chances d'obtenir mon divorce ?

— Certainement I m'écriai-je. L'abandon de votre fille est un attentat qui suffira.

— Vous croyez ?

— J'en suis sûr.

Elle partit rassurée ; mais, au fond, je n'étais pas aussi certain du résultat que je feignais de l'être. Il y a tant de façons do faire servir la loi à commettre des injustices?

25 avril 1884.

J'ai reçu encore une confidence bien douloureuse à propos d'une menace de divorce qui grossit et noircit à l'horizon. Cette fois, le sort d'une famille honorable dépend de la vénalité ou de la générosité d'un concierge.

On supprime dans les maisons neuves l'avis charitable qui exhortait autrefois tous les visiteurs à parler au concierge. Ce n'était pas seulement une formule vague, pour que les nouveaux venus fussent renseignés sur la présence ou l'absence des locataires, sur l'étage où le visiteur devait sonner; c'était le conseil de la prudence, le Cave canem des anciens. Prenez

garde à la loge! disait récriteau. Parlez pour séduire ou pour n'être pas mordu.

Maintenant cette précaution n'est plus indiquée, et les parloirs élégants que la vanité moderne a établis à l'entrée des maisons neuves, en invitant à une visite, la rendent plus difficile. On pouvait dire un mot par le vasistas du concierge, tailleur, cordonnier, occupé de son état; mais c'est maintenant toute une conversation qu'il faut entamer avec le fonctionnaire installé dans un salon, qui vous offre volontiers un fauteuil. On redoute cette première visite; on passe devant le parloir, et l'on ne sait pas qu'en devenant plus mondaine, la loge transformée est devenue plus curieuse, plus railleuse, plus médisante.

Jeunes femmes qui allez à un rendez-vous ou qui en attendez, jeunes gens qui recevez des visites mystérieuses ou des correspondances parfumées, célibataires qui croyez avoir désarmé Cerbère, en lui confiant le soin de faire votre ménage, prenez garde I Parlez au concierge 1 Parlez à sa femme ; parlez à sa petite fille qui sera peut-être un jour une grande dame ; parlez à son fils qui sera peut-être un grand homme; parlez au chat qui fera son

PARLBZ AU CONCIBRGB 55

rapport ; parlez aux murs qui ont peut-être un écho,et apprenez la situation épouvantable dans laquelle se trouve aujourd'hui une jolie femme, une femme charmante, dont le correspondant habituel négligeait de parler au concierge.

Madame G... a le malheur d'avoir pour mari un homme, fort estimable sans douté, mais qui passe pour être un peu rassasié des charmes et des vertus de sa femme.

Des vertus? passe encore; on se résigne à avoir Tâme immolée ; mais, quand on a trente ans, quand on est dans la fleur épanouie de sa jeunesse et quand on se rappelle avec quelle fatuité satisfaite le mari savourait cette fleur, on ne se console pas d'un oubli, d'un délaissement injurieux, pour la dernière ressource qui reste à une honnête femme, pour la dernière amorce en faveur du ménage : sa beauté.

Madame G... n'est pas coquette. Elle pourrait remplacer son cœur par un écrin ; se faire un cortège de soupirants sans conséquence, dont sa réputation ne serait jamais alarmée et qui remplacerait par l'encens d'une adoration vague, universelle, les parfums subtils et pénétrants, aujourd'hui évaporés, du bonheur domestique.

Mais, trop flère de son intelligence et de son

coeur pour se suicider d'une façon quelconque pour entrer dans la circulation mondaine, madame G.., eut la téméraire pensée de se choisir un ami véritable, de s'en faire aimer et de mépriser le reste.

C'était là une imprudence. Toutefois la femme délaissée ne songea pas une minute à prendre pour confident un homme ou un jeune homme de son monde. Le hasard, un de ces pièges de la Providence qui sont la ressource des romanciers, pour rendre possible l'invraisemblable, lui fit découvrir un esprit, digne d'une meilleure fortune, dans un jeune homme que sa position subalterne, comme serviteur de son mari, semblait tenir éloigné d'elle.

Hélas ! mieux vaut descendre pour parler au concierge, que se baisser pour parler au secrétaire.

Lui l'avait vue si souvent soupirer, quand elle passait par le bureau de son mari, sans y être arrêtée, retenue par une caresse; il savait si bien que son patron la délaissait pour une haridelle de la galanterie, fortement ensellée et légèrement fourbue, qu'il eut bientôt le secret de ces soupirs.

Elle, qui le savait pauvre, honnête, assidu à

PARLEZ AU COI^CIERGE h^

l'ouvrage, exploité par la vanité de son patron, eUe avait; bientôt découvert que ce jeune homme préparait maintenant Tesprit de son mari qu'elle inspirait et électrisait autrefois.

M. G... est un grand industriel, un homme politique, un beau parleur, un grand séducteur. C'est son secrétaire qui lui. suggère des mots fins, des élans d'éloquence, et des prouesses d'imagination. Ce bon jeune homme est une sorte de coiffeur de l'intelligence qui met tous les jours ses papillotes à l'érudition, à la sagacité de M. G... On découvre fréquemment des intrigues entre des belles dames du monde et d'autres coiffeurs plus réels que celui-là.

Bref, nos deux isolés se rencontrèrent et se comprirent. Le roman va vite, quand il se sent la conscience pure. Il n'y a pas d'entremetteuse plus corruptrice que la vertu.

Jusqu'où s'éleva cette amitié ? Se hasardat-ello involontairement dans les régions orageuses et enthousiastes d'où l'on ne peut plus redescendre à terre? C'est ce que j'ignore. Je garantis l'honneur du jeune homme, sa discrétion. C'est beaucoup; c'est peut-être l'essentiel en pareil cas. Je garantis les aimables vertus de la jeune femme, et la compassion qui les

58 AUTOtJR DE L*AMOUR

aurait attendries, en les enveloppant de pitié caressante, ne les aurait pas diminuées, pour avoir ajouté un peu de remords à leurs épreuves.

Si j'en avais le temps, j'ouvrirais ici une grande parenthèse pour discuter sur les limites de l'adultère. Accaparer Tâme d'une femme mariée, n'est-ce pas aussi grave \que de tendre des pièges à ses sens? Lui prendre le cœur, n'est-ce pas aussi dangereux pour elje que de lui prendre le corps? Un mari n'a-t-il pas autant de raisons d'être jaloux d'un confesseur que d'un amant, et la dénudation de la conscience, qui amène quelquefois l'autre, n'est-elle pas déjà un adultère quand elle se pratique au détriment du mari ?

Cette question de psychologie conjugale nous entraînerait trop loin; d'ailleurs, elle sera peut-être traitée dans les plaidoiries, si le procès s'engage. J'en reviens à ces moutons qui s'enrubannaient eux-mêmes.

N'osant se voir très souvent, affectant de ne pas se parler de peur de l'espionnage immédiat des valets, ils commirent l'imprudence fatale de s'écrire. Que pouvaient-ils s'écrire? Tout et rien. Ils griffonnaient ces mille choses

PARLEZ AU OONCIBROE 59

ridicules et sublimes qui sont le langage des amoureux; et, si chaste qu'elle soit, Tamitié d'une jeune femme et d'un jeune homme a toujours un ferment d'amour. On se racontait réciproquement les songes, les extases, les premiers secrets, et, plus hardis que de vive voix, ils osaient peut-être hasarder, par correspondance, ces serrements de main, et peut-être aussi ces doux et chastes baisers qu'on n'aurait jamais osé se permettre en réalité.

Depuis un an, cette affection honnête et qui se croyait modérée, soutenait madame G...

dans son veuvage moral, quand une circonstance bizarre vint tout à coup dramatiser r élégie.

Le jeune homme, commensal du patron, vivant chez lui, dans un élégant hôtel du quartier Malesherbes, avait pour son service personnel le concierge. C'était ce bonhomme qui brossait ses habits, cirait ses bottes, rangeait ses deux chaises et faisait le nécessaire.

Par malheur, ce concierge avait la malice d'un espion, avec la haine naturelle que ce serviteur d'un serviteur devait concevoir en bonne logique pour ce concierge de l'esprit du patron.

Le secrétaire, depuis surtout qu'il était le confident de madame G..., était muet et paraissait plus fier. Il scellait ses lèvres pour y retenir les baisers platoniques que la correspondance quotidienne y déposait. Si bien qu'en voulant trop garder son secret, il le fit pressentir.

Le concierge se douta de quelque chose.

Les billets écrits par madame G... portaient invariablement cette formule en post-scriptum : — Brûlez ma lettre I — Recommandation saugrenue. Pour brûler, il faut une fiamme. Le secrétaire ne faisait jamais de feu dans sa chambre. Livrer à la bougie ces lignes adorées, c'était laisser une trace de cendres. Fallait-il donc enfouir cette précieuse correspondance dans l'abîme infect où la justice repêche quelquefois des cadavres en morceaux? Horreur!

Certainement madame G... eût mieux fait d'écrire : — Mangez ma lettre! — Le papier n'est pas une chose désagréable à avaler, en principe, surtout quand il est embaumé par récriture d'une femme aimée; l'estomac est un sanctuaire que l'émétiquo seul peut violer. Je sais bien que le bristol est plus coriace que

P/LÎLLZZ AU GON(JIBRGE 6l

le papier pelure, et qu'une femme, même pour y pleurer, choisit plutôt le papier bristol que le papier pelure d'oignon. Mais, avec un peu plus de temps et en mâchant un peu plus, on arrive toujours à avaler la prose de celle qu'on aime.

Ces deux êtres purs et naïfs n'avaient pas songé à ce moyen préservateur. Peut-être que, si la jeune femme y eût songé, elle n'eût pas oser demander que son confident mît sur ses lèvres, entre ses dents, dans sa bouche, ce papier palpitant de tendresse. Lui, de son côté, se iût peut-être refusé, comme à un délicieux sacrilège que sa pudeur lui défendait, à cet engloutissement de la bien-aimée.

Donc, au lieu de brûler ou de manger la correspondance quotidienne, le secrétaire se contentait de jeter les billets froissés, réduits en pelotes minuscules, dans le seau destiné à recevoir son eau de savon, et jamais le naïf amoureux ne s'était si complaisamment savonné les mains pour épaissir l'eau floconneuse qui recevait le précieux dépôt.

Le concierge dragua le seau de toilette dès

qu'il s'aperçut de la présence d'un papier.

Tous les jours, il retirait délicatement de l'eau

les billets jetés ; il les faisait sécher soigneusement et en composait une liasse, un volume d'autographes qui est parvenu aujourd'hui à une belle dimension.

Quand l'album fut assez gros, notre concierge se présenta un jour à la porte du boudoir de madame G... et lui exposa la situation.

Il végétait dans une loge, tandis qu'il était fait pour briller au premier étage d'une maison confortable. Il avait un flls dont l'avenir l'inquiétait, une femme dont la santé exigeait des précautions: madame G... serait bien bonne de lui louer un bel appartement, de payer la pension de son fils et de faire entrer sa femme dans une excellente maison de plaisance, pour qu'elle s'y guérît. Si Madame hésitait, en concierge fidèle, il remettrait à Monsieur les lettres de Madame, lettres d'ailleurs déposées en lieu sûr.

Que Ton juge de la douleur, de Teffroi de madame G... Elle essaya de s'en tirer par la fierté ; elle voulut attendrir le misérable ; mais, après quelques tentatives, il lui fallut retomber sous la main ignoble et pesante du goujat qui la tenait par les ailes.

Voilà la situation d'une honnête femme im-

prudente qui n'a pas songé à faire faire du feu, même en été, dans la chambre de celui qui recevait ses confidences !

Comment sortir de cette étreinte î Tout d'abord, la victime cessa d'écrire, désarma par ses libéralités les premières menaces du concierge ; mais les concessions faites augmentèrent les appétits. Voilà deux mois que la situation dure, et la charmante madame G...

fait pitié. Pâle, inquiète, dans le monde, où elle veut aller plus que jamais, comme pour le prendre à témoin de ce qu'elle souffre, comme pour le gagner d'avance à sa cause, elle semble devenir coquette, parce que son désespoir lui fait quêter des sympathies.

Le secrétaire ne sait rien, s'étonne et se résigne.

Il serait caj)able d'étrangler ou de poignarder le concierge ; ce qui serait excessif. Le concierge, de son côté, redouble de prévenances et continue à filtrer ses eaux de savon.

Je n'insiste pas sur les détails. Il faudrait écrire un roman. Cette jeune femme, jolie, riche, adulée, prise au piège de son concierge ; cette fleur délicate dans ce pot ignoble ! Elle baisse la tête, quand elle passe devant la loge.

Les jours où elle ne rend pas un salut aimable à son bourreau, celui-ci va causer dans le voisinage et -exprime quelques doutes sur la durée du ménage G...

L'écho rapporte, par la cuisine, par l'antichambre, ces médisances préliminaires à madame G..., qui tremble do plus belle, et qui rachète par un sourire gracieux son oubli précédent. On a offert une fortune à ce concierge, pour ravoir les lettres. Il accepte des acomptes, il ne veut pas accepter un gros lot définitif. Quelle est son ambition ?

Madame G... a fini par consulter un avocat, et celui-ci lui a donné, je crois, un bon conseil. Il faut mettre le pied sur ce serpent, l'étouffer dans sa vase , avouer tout au mari, le premier coupable, protester de son innocence, se faire un droit de la franchise même de son aveu et attendre.

Ou le mari, honnête, galant et estimant la femme qu'il néglige, la vengera et reviendra à elle, ce qui sera double triomphe ; ou bien, s'il est assez entraîné par son inconstance pour ne plus croire à l'innocence de sa femme, il sera mis en demeure d'accepter le duel d'une séparation et de divorcer.

C'est la liberté obtenue par une déchirure effroyable, ou la réconciliation dans Tamour.

Et le secrétaire ?

Il reste à son poste, ne se doutant pas du rôle délicat, ridicule ou sublime qu'il peut être appelé à jouer.

15 septembre 1884.

Page 1