LA LIBERTÉ D^AIMER
Il paraît qu'au Texas il n'est pas permis à un blanc d'aimer une noire, autrement que pour en faire sa maîtresse ; s'il a le malheur de l'estimer et de vouloir en faire sa femme, il encourt les peines les plus rigoureuses.
Un blanc peut valoir plusieurs noires; mais le gouvernement du Texas s'en tient aux prescriptions musicales : une noire ne vaut pas une blanche.
Un Français, établi au Texas depuis plusieurs années, vient d'être la victime de son goût et de son cœur.
Il s'éprit d'une femme de couleur; on assure
qu'elle n'était même pas tout à fait noire ; que c'était une mulâtresse de premier choix. Il trouva plus simple de Tépouser que d'en faire un joujou.
La justice criminelle de cette intéressante portion des États-Unis, qui admet l'union des partis de toute nuance en politique, mais qui veut trancher des goûts et des couleurs en matière de sentiment, cita notre compatriote, M. François, à sa barre, et le condamna à cinq ans de travaux forcés ,
Il y a près de cinq ans que cette abominable sentence a été rendue. Le malheureux mari souffre en conscience pour l'amour de sa femme; il n'a pas eu, un quart d'heure, la pensée d'obtenir sa grâce, en demandant le divorce, en offrant de sacrifier celle qui noircissait à ce point son existence.
Quel exemple proposé aux maris d'Europe, beaucoup moins disposés, en général, à affronter les galères pour la gloire d une femme blanche, et trouvant souvent les travaux forcés dans le simple et libre exercice de leurs droits matrimoniaux !
Dans la dernière période de la peine, le mari martyr a eu recours à la justice fédérale, qui
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considère la loi du Texas comme une atteinte à la constitution des États-Unis, et il est probable que le gouverneur du Texas sera fortement tancé. Quant à M. François, qui n'a appris que trop tard comment il pouvait protester, il a refusé une grâce qu'on lui offrait par peur du gouvernement central, et il entend ne sortir que réhabilité comme mari.
Ne serait-il pas vraiment dommage que ce mari héroïque finît comme tant d'autres, par se lasser de son héroïsme, par revenir aux femmes blanches, par vouloir la crème sans' mélange de café, par réclamer le divorce ?
Non, ce héros restera conséquent avec luimême. Si je pouvais en être entendu, je lui conseillerais seulement de ne pas rester au Texas, de revenir dans sa patrie. La France a besoin de modèles semblables, et il ne serait pas plus mauvais, au point de vue moral, d'exciter l'émulation des femmes blanches les plus vertueuses, par un hommage si éclatant rendu aux vertus d une femme noire, qu'il ne serait mauvais de pousser au croisement, à la greffe des mariages, devemrs'beaucoùp trop improductifs, entre blancs et blanches.
L'iniquité du Texas et la question anthropo-
logique spéciale qu'elle soulève, devraient inspirer à Alexandre Dumas une brochure éloquente. Il justifierait ainsi le génie paternel et acquitterait la dette de son propre talent.
Napoléon P' avait l'habitude de dire :
— Avec le haut de Kléber et le bas de Dumas on obtiendrait l'idéal de l'homme.
Le haut de Kléber était lapanage fourni par la race blanche; le bas du général Dumas n'était-il pas réclamé par la race noire. Si le haut est estimable, le bas est-il à dédaigner ? Une société qui vise à se maintenir au premier rang, par le havi, ne doit-elle pas chercher à rester fortement implantée dans le sol, par le hasf
Cette liberté d'aimer, proscrite dans un pays où l'on a la liberté de penser, prouve bien que les citoyens du Texas réduisent le mariage à un appareillement physique, sans tenir compte de l'appareillement des âmes. Chez eux, l'amour n'a pas un bandeau. Mais ce vieil appareil symbolique du dieu qui présidait autrefois aux illusions des nuits, ne convient pas davantage aux mœurs amoureuses et conjugales de la société moderne.
Il faut voir clair dans son choix; seulement
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il faut avoir plus d'indépendance qu'au Texas,
pour choisir.
Le refrain de la romance du beau Dunois, qui a été notre chant national, doit rester une devise. Il faut honorer la plus belle, quelle qu'elle soit, et s'incliner devant le plus vaillant, quel que soit son objectif.
Cette question considérable aurait besoin d'être mûrie par une exposition sincère de la beauté européenne. On parle d'un concours de ce genre; mais j'ignore son programme. Les engins de la coquetterie courante entrent-ils en lice ? Sera- t-il permis à une exposante de parer sa marchandise? La poudre, le blanc, le rouge, les teintures pour les cheveux apporteront-ils leur contingent de tricherie ? Quel sera le critérium du jury? Les noirs, les mulâtres en feront-ils partie, et les négresses, les mulâtresses seront-elles admises au concours?
Dans les expositions horticoles, en même temps que les fleurs épanouies sur les tiges travaillées, on montre les pépinières où la grefie peut être appliquée. L'amour contemporain s'étiole un peu sur les vieilles tiges: il a besoin d'être greôé à nouveau.
On parle à profusion des arts décoratifs, des
expositions que cet art du mobilier provoque dans le monde entier. Mais quel objet au monde est plus décoratif que la femme ? Quand on a besoin d'un ornement quelconque au plafond, sur la cheminée, sur des chenets, comme sur une pendule, c'est à la femme que l'on a recours. Elle dit tout. On n'a jamais eu l'idée de donner à la République une tête d'homme, et, jusque sur les billets de banque, on a crayonné des jolies femmes.
Cherchons donc des modèles; multiplions-les, comparons-les, et, puisque tout progrès se fait par des expositions, ayons des expositions de belles femmes. Ce sera un excitant pour la vie, universel, plus actif que l'exposition annuelle ou permanente des tableaux inertes ou des arts décoratifs.
En remuant, ces jours-ci, de vieux feuilletons, des courriers adressés il y a vingt ans, au moins, à V Indépendance belge, j'ai retrouvé le prospectus d'un ouvrage qui se publiait par livraisons, passage Choiseul, dû à la plume d'une demoiselle qui s'intitulait : Une Parisienne philosophe. L'auteur, qui était sans doute dans sa majorité, et peut-être dans sa maturité, quand elle exposait ses théories sur
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le meilleur moyen de perfectionner les deux sexes, est peut-être revenue de ses théories, aujourd'hui, mariée, mère de famille; ou bien elle a peut-être quitté cette sphère mesquine. Dans tous les cas, je ne la nommerai pas, pour me moquer mieux de son système.
Cette Parisienne philosophe voulait arriver à la solution par le rétrécissement ; à l'opposé de ceux qui la rêvent par l'élargissement et l'épanouissement.
Cette fille d'Eve voulait ramener simplement l'homme et la femme au Paradis perdu. Je copie textuellement un passage du prospectus.
« Mademoiselle*** a découvert et peut prou-
» ver par des arguments irréfutables, basés sur
» des sciences positives, que l'espèce humaine
» doit être peu nombreuse et ne vivre que dans
» des climats où elle n'ait à souffrir ni du froid,
» ni de l'humidité, ni de privations d'aucune
» sorte, sans être exposée à aucun danger, dont
» elle ne puisse se garantir naturellement :
» que l'homme ne doit point se vêtir^ car le
» plus léger vêtement ou ornement lui est
» préjudiciable; qu'il ne doit jamais boire, et
» ne so nourrir que de fruits non cultivés ;
( •I^VI • f 1 f
» que rhomme est fait pour mener une vie com-
> templative, sans se livrer à aucun travail,
> par la raison que la moindre occupation for-
> cée et constante déforme son corps, altère » son organisation, développe des forces et des » facultés surhumaines qui ne sont plus en » harmonie avec toute sa personne ; que Tétat » social, provenant de la trop grande propa-^ » gatiofiy est un état contre nature^ qui excite » les besoins inutiles, qui inspire des senti- » ments et des passions contraires à la dignité » humaine, etc... »
L'auteur oubliait de préciser comment elle avait vérifié par Texpérience tous les points qu'elle se proposait de nous prouver. Il eût été fort intéressant de savoir pourquoi cette demoiselle préférait, dans le monde, un homme non vêtu, sans le moindre ornement, à un homme richement habillé.
Musset a vanté la nudité, mais pour les coussins d'un sérail. Il n'eût pas ratifié l'autre proposition de la Parisienne philosophe, celle qui défend de jamais boire.
Je crois, que, quant aux fruits non cultivés, pi^éférables aux excellents fruits qui nous sufiîsent, il y aurait eu des grincements de dents.
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La muse du nihilisme ne voulait pas de l'état de société ; elle le trouvait contre nature. Il est vrai qu'en supprimant la lutte pour l'existence , et en nous ramenant aux pâturages primitifs, elle rendait inutile la solidarité, l'antagonisme, la guerre, la paix, tout ce qui est nécessaire, par réchange des coups de poing d'ahord, à l'échange du pain et des idées.
Je regrette de ne pas savoir si la Parisienne philosophe s'est mariée. Quel intérieur serait résulté de cette union I Un mari autorise à prendre ou à ne pas prendre toute espèce de costumes , la femme se mettant dans le même état, par harmonie ou par systèmer quel tableau I II ne manquerait que le concierge de la maison regardant par le trou de la serrure.
L'ouvrage dont j'ai cité le prospectus a-t-il été publié ? Le portrait de l'auteur, dans l'état primitif, en ornait-il la première page ? Voilà ce que j'ignore. Quel succès un pareil livre aurait-il eu au Texas? J'aime mieux, en tout cas, les Parisiennes moins philosophes et plus vêtues.
20 octobre 1884.
Je me promenais, ces jours-ci, au bord de la mer. Ma discrétion consistera à ne pas dire si c'était au bord de la mer du Nord, ou de rOcéan proprement dit, à Ostende, à Schlevingue ou à Dieppe.
La journée était belle ; les feinmes étaient tout émoustillées par le bain qui fit naître Vénus; les hommes se croyaient amoureux, parce qu'ils étaient en appétit de jeunesse, de médisance, de convoitise ; aussi la conversation était- elle entremêlée d'exclamations enthousiastes sur les petits nuages qui filaient dans un infini bleu, sur les petites voiles qui
glissaient dans un infini mouvant et de couleur indécise, sur les femmes qui marchaient au bord de Teau, comme des curieuses attendant les dieux marins, prêts à enlever Galatée, sur les maris absents, sur les amis présents, sur tout, enfin.
Une bande de pêcheuses de crevettes interrompit le dialogue des promeneurs.
— Combien de pêcheuses qui no sont pas des pécheresses ? demanda un sceptique.
— Je parie pour la vertu, dit un autre.
— Moi, je parie pour la salaison^ ajouta un éroisième.
— Qu'entendez-vous par là? Vouler-vous dire que la vertu de ces braves femmes est plus solide, plus facile à conserver, parce que le sel marin lui fait un épidermeplus ferme? ou bien voulez-vous dire que la vertu n'empêche pas les allusions hardies, provocantes, salées f
— Je veux dire l'une et l'autre chose. Il est bien certain que, la mer étant le miroir universel de toutes les nudités humaines, la conscience reste difficilement habillée, voilée. Elle aussi- est tentée dé se débrailler jusqu'au caleçon, inclusivement ou exclusivement. D'ailleurs, il faut bien le dire, la vertu de ces
pauvres femmes de pêcheurs ne peut pas être du même calibre que la vertu de l'ouvrière, de la paysanne, ayant son mari, tous les soirs, du soir au matin, recevant de son mari le subside entier du ménage... Mais celles-ci, qui ne savent pas quand le marin reviendra, s'il reviendra même, et qui ne reçoivent que ce que le cabaret laissera de libre à la probité conjugale du mari, sont bien forcées, pour nourrir l'enfant, de dévirginiser quelquefois leur fidélité au mari. Je me souviens...
Le parleur s'arrêta ; une sorte de mélancolie rapide traversa ses yeux, comme une mouette qui fend l'air bleu.
— Est-ce que ce souvenir est si pénible que nous soyons indiscrets, en vous demandant de nous le confier?
— Oh I mon Dieu, fit le narrateur avec un geste, comme s'il secouait dans l'air des nuées dont sa tête était embarrassée, il n'y a rien de pénible pour moi dans cette histoire ; mais la jolie femme dont je veux vous parler ne rira plus comme elle riait, et c'est son rire qui me revient, avec un écho dans le cœur.
— Nous écoutons, lui dis-je.
— Il y a quatre ans, j'étais ici, seul, désœu-
vré, arrivé plus tôt que de coutume. Aucune Parisienne, aucune étrangère. Je regardais beaucoup les pêcheuses de crevettes. Il y en avait une... Ah! Messieurs, celle-là a été oubliée par les peintres ! Elle n'était ni grande ni rêveuse, comme les femmes de Feven- Perrin. Elle avait plutôt l'air d'une cueilleuse de pommes que d'une chercheuse de mollusques. Une figure ronde, rose, avec des fossettes aux joues, au menton; une bouche ouverte comme un fruit rouge écrasé sur des gouttes de lait; une taille pleine, des bras ronds et des jambes qu'on voyait presque jusqu'au genou, aussi rondes que les bras, des cheveux emmêlés, assez pour n'avoir à faire redouter aucune odeur rance de pommade, mais assez légers pour ne donner aucune idée de tignasse ; telle était cette femme piquante et savoureuse !
— L'avez-vous savourée ?
— N'allez pas si vite. J'ai dû faire un stage. La charmante petite femme se promenait souvent avec sa petite fille, et, me trouvant tout à coup aussi timide devant cette créature qui me tentait, que j'étais désireux de ne plus l'être, je fis la cour à l'enfant, avant de la faire à sa maman.
— Oh ! quelle horreur !
— Messieurs, c'est le moyen stratégique des pays civilisés; je ne suis pas assez naturaliste pour commencer par la fin. J'avais acheté des bonbons, pour en donner aux belles dames de Paris; je les distribuai à cette gamine. J'en étais à mon troisième sacj quand, un beau jour, la mère m'arrêta d'un geste charmant et me dit :
» — En v'ià assez ! je vois où vous voulez en venir.
» — Ah!
» — Oui, vous voulez rire.
» Elle riait, et, quand elle riait, son cœur et tout semblait s'ouvrir en elle.
» — C'est vrai, lui dis-je, je veux rire I
» — Eh bien, répartit l'aimable rieuse, je veux bien; mais à une condition... c'est que vous donnerez une paire de bottes à mon mari. - » Je vous avoue que cette condition me suggéra un léger frisson.
» — Des bottes ! murmurai-je, quelle singulière idée !
» — Ah! le cher homme, c'est le moins que vous le chaussiez !
» Elle riait, sans cynisme, presque ingénument, trouvant la chose toute naturelle.
82 AUTOUR DB l'amour
» A Paris, les femmes pensent que, dans certains cas, elles coiffent leur mari ; au bord de la mer, elles se disent qu'elles les chaussent.
» Je m'informai de la prétention de la charmante femme. Elle m'expliqua qu'elle voulait, non pas des simples bottes, des bottes de ville, de flânerie, de cabaret ; mais de grosses et solides bottes, des bottes de cent lieues, des bottes pour afironter la mer, des bottes qui brisent la vague ", des bottes hautes d'un mètre, épaisses de vingt centimètres au talon, de cinq centimètres à la semelle : des bottes où la jambe se sale et se durcisse.
» Dans toutes les latitudes, ces bottes ont un prix sérieux ; au bord de la mer, elles coûtent encore plus cher, car on n'en vend pas souvent, et il faut bien que le bottier se rattrape de la petite quantité d'acheteurs sur la quotité de l'achat.
» Je promis les bottes. J'aurais mieux aimé promettre des bottes de roses ; mais enfin ces bottes étaient peut-être, pour la pêcheuse fleurie, un vase où s'épanouiraient ses rêves de ménagère éclos. Les bottes valaient un prix que n'atteignent pas toujours les bouquets de violette offerts aux plus pimpantes Parisiennes.
SUR LBS GALETS 83
— La pécheresse valait-elle les bottes du pêcheur? demanda un des auditeurs.
— Oui, réprit un peu fatuitement notre ami, elle valait même des bottes hongroises.
— Mais le mari, que dit-il de cette paire de chaussures imprévues ?
^ C*est la question quej'adressaiàlafemme.
» — Ah I me répondit-elle, ne Vinquiëte pas de cela I (Elle me tutoyait, depuis que j'avais pris la mesure des pieds de son mari) ne Vinquiète pas I Nos maris, quand ils vont en mer, se soucient peu de ce qu'ils nous laissent pour vivre, en leur absence, et ne se soucient pas davantage de nous rapporter de quoi vivre, pendant une nouvelle pêche. Mon mari dira :
Oh ! les belles bottes ! — et ne s'en préoccupera pas davantage. »
> La belle riait ; je ris aussi, et je ris longtemps.
> Huit jours après, la paire de bottes mirobolante luisait vaguement dans un coin de la chambre & coucher où mes souliers de chasseur ne brillaient pas. J'eus la satisfaction, avant de quitter la plage, de voir le mari chaussé de ma façon. Il n'en était pas trop lier, ni moi non plus.
84 AUTOUR DE I/aMOUR
— Êtes -VOUS revenu Tannée suivante?
— Sans doute. Hélas ! la petite fille était en noir ; la mère qui riait tant, ne riait plus. On me raconta je ne sais quel accident arrivé dans la santé de la pauvre petite femme, accident dont j'aurais pu être responsable, - si j'avais voulu faire un calcul exact du temps où j'avais ri avec la jolie pêcheuse. Je rencontrai le mari se promenant dans mes bottes ; il me connaissait, mais ne parut pas particulièrement reconnaissant de mon cadeau. Il me tendit sa grosse main rpde et me dit avec énaotion :
» — Ah ! Monsieur, nous avons perdu ma femme !
» Il était candide dans sa formule. Je regardais les bottes, quand il parlait. Elles étaient de nature à durer dix ans. Il pouvait attendre un nouveau cadeau par un nouveau mariage.
— Ainsi, dit un auditeur, voilà toute votre idylle au bord de la mer! L'amour avec des bottes, comme en ont nos égoutiers.
— Raillez, tant que vous voudrez! Ma jolie rencontre valait bien la plupart de celles auxquelles vous donnez rendez -vous ici, de peur de manquer d'occasions, et je suis bien sûr que si, avant de mourir, elle s'est con-
fesséGj le bon curé de ce pays- ci lui aura donne Tabsolution. Il lui aura été beaucoup pardonne, pour avoir aimé son mari, son enfant, son ménage.
— A propos de curé, venez-vous voir baptiser un bateau de pêcheurs qui prend demain matin la mer ?
— Je ne suis pas fâché, repartit le sceptique, après avoir appris comment l'amour est compris sur les galets, d'apprendre ce qu'il y a de sincère dans la piété des pêcheurs.
— Oh! pour cela, rassurez-vous, la foi est entière.
Nous nous réunîmes quelques heures après, à peu de distance de la plage fréquentée, dans une petite anse, devant un bateau orné de fleurs qui portait une petite vierge en plâtre à l'avant. Le parrain et la marraine, endimanchés et avec des gants de coton blanc, attendaient le curé.
Le bateau appartenait à la veuve d'un pécheur. Son mari était mort par un gros temps et le bateau qui le portait avait été englouti, après avoir été brisé.
La veuve, en gardant le deuil de son mari, avait fait reconstruire sur le modèle du bateau
86 AUTOUR DB l'amour
disparu, un bateau nouveau qu'un de ses neveux monterait. Elle était relativement riche, et elle était la plus dévote du pays. En conséquence, elle avait commandé un beau baptême, et elle attendait une belle bénédiction.
Vêtue de noir, les yeux humides, elle se tenait près du parrain et de la marraine, un chapelet entre les doigts.
On vit bientôt arriver le curé du village en simple surplis, avec le sacristain qui portait sous son bras l'étole, à la main un seau, jadis argenté et fortement vertdegrisé. Le goupillon trempait, comme un battant invalide dans cette sorte de cloche renversée.
Le curé avait une figure douce et blanche ; le sacristain, une face rouge et rauque ; le ciel était bleu, la mer était verte ; le tableau était charmant.
Dès qu'elle aperçut le curé, la dévote mit son chapelet dans sa poche, et d'un pas vif alla audevant du bénisseur.
Il ne sembla pas qu'elle le bénît, et, à quelques mots qui vinrent jusqu'à nous, il parut qu'elle reprochait au curé de ne s'être pas habillé assez cossument pour un baptême si bien payé.
SUR LBS 6ALBTS 87
Le bon curé s'excusait ; il montrait que sa soutane était neuve, que son surplis était frais.
La veuve grogna, haussa les épaules, et vint reprendre sa place.
Le curé prit Tétole sous le bras du sacristain, s'arma du goupillon et procéda à la bénédiction du bateau.
Cela n'avait pas duré cinq minutes. Quand ce fut fini, comme il retirait son étole, le prêtre fut arrêté net par une exclamation de la veuve :
— Pas assez I
Le curé étonné la regarda.
— J'en veux, dit-elle, pour mon argent I
Le curé soupira, remit l'étole, reprit le goupillon, aspergea le bateau à tour de bras et après une nouvelle oraison :
— J'espère, murmura-t-il, que, cette fois, en voilà assez... En voulez-vous encore?
La veuve, sans paraître satisfaite, poussa un soupir résigné. Le curé reprit le chemin du village, et la propriétaire du bateau, toute songeuse, s'en. alla avec le parrain et la marraine, se demandant, sans doute, si elle avait eu assez de prières, en définitive, et obtenu assez de garanties du bon Dieu pour son argent.
Tout est bien cher au ciel comme sur la terre !
Voilà comment on ne fait pas plus la dévotion que l'amour, pour rien, sur la plage, qu'elle soit sablonneuse, ou qu'elle soit remplie de galets.
25 octobre 1884.