‹ Autour de l'amourChapitre 5 sur 19 · NOUVELLES · texte numérisé non relu

NOUVELLES

A Monsieur Tartruffe.

JParis, le 1884.

Mon bon, voulez-vous me sauver et me servir d'avocat contre le diable? Je m'ennuie, à devenir laide. Je ne vous dirai pas que je maigris; ce serait m'approcher de l'idéal. Mais j'engraisse, à épouvanter Sarah. Je n'ai pas d'amant, je n'ai pas d'engagement.

Trouvez-moi un moyen de me passer de l'un et de l'autre. C'est vous qui m'aviez fait connaître ce pauvre Z... Je n'ai rien à lui reprocher. Il était complaisant, peu exigeant et peu embarrassant, et ce n'est pas par économie que

je rai laissé. Je ne vous en demande pas un autre.

Quant au théâtre, je n'y tiens pas. Il me coûterait plus maintenant qu'il ne me rapporterait. Il y a des directeurs si rapaces ! Que faire ? On ne parle plus de moi... Vous-même, mon bon, vpus qui, dans vos spirituelles chroniques, ne manquiez Jamais une occasion de citer mes jambes ou mes bibelots, vous me respectez trop jusqu'à la ceinture, ou vous m'oubliez. Ingrat ! la jolie petite statue en bronze que j'ai pris la liberté de vous offrir, au jour de l'an dernier, ne me rappelle donc plus à votre souvenir ? Je vois bien qu'elle vous a été moins chère qu'à moi. Faut-il renouveler la consommation ?

Ah I mon petit, prenez-moi en pitié, et commettez à mon égard une de ces bonnes indiscrétions que vous commettez si bien et qui me remettent... j'allais dire en circulation, mais à cheval.

Vous me direz que je puis vivre de mes rentes, sans ri^ dépenser pour l'art ou l'amour, et que c'est une ressource qui manque à beaucoup d'artistes et de jolies femmes. Vous direz que j'ai de l'ordre. Ah ! mon bon, l'ordre, c'est bien ennuyeux I

VOUVBLLSS LETTRES ÉDIFIANTES 91

Vous m'avez conseillé un jour d'écrire mes mémoires ou ceux d'une autre. Mais c'est un tracas pour les faire complets ; il faut inventer trop de choses ; et puis, ce sont des scandales qui ne profitent qu'à l'écrivain dont on a bien été obligée de tailler la plume.

Je connais un petit poète qui ne demande qu'à Ine fabriquer un volume, et l'éditeur qui met un petit homme tout nu sur ses livres, ne me prendrait sans doute pas trop cher, pour éditer mon essai poétique.

Mais ces virginités-là ne me tentent pas. Je m'ennuie ! je m'ennuie I Ah I comme je regrette l'Empire ! je sais bien qu'il n'y avait de chance alors que pour les blondes ; mais on se teignait à propos. Ces grigous de la République ne veulent pas qu'on s'amuse. Ils ferment les petits salons où l'on joue au loto ; ils empêîchent de commanditer des petits fonds de librairie^ de parfumerie, de vin de Champagne, qui procuraient de la distraction aux capi»

taux.

J'aurais bien essayé de chercher une case parmi les prétendants politiques. Si je voulais un salon, je saurais tout comme une autre avoir des livres d'histoire dans ma biblio-

thèque, et crier vive le Roi, ou vive l'Empereur, à la fin d'un souper.

Mais, pour se compromettre, il faudrait savoir le parti qui a le plus de chance, et ils s'équilibrent maladroitement.

D'ailleurs, je me souviens du mot d'une vieille garde, morte au champ du déshonneur, après s'être rendue, aussi souvent qu'on l'attaquait, et qui avait tous les drapeaux possibles dans son boudoir.

— La politique, me disait-elle, c'est la bouteille à l'encre. Tant qu'on en verse sur les autres, cela va bien. Mais quand il faut y boire, c'est écœurant.

Que faire? Vous saurez, mon ami, que la vertu ne me répugne pas. J'ai lu qu'elle avait été la dernière coquetterie de madame de Maintenon. Mais elle est la dernière, quand on a renoncé aux autres.

Vous qui savez tout, qui pratiquez tout, conseillez-moi. Faut-il faire une vente de mes bijoux discrets ? Quant aux bijoux indiscrets ^}q voudrais les mettre sous clef, une fois pour toutes.

Répondez-moi bien vite.

Page 1