ROSALIE DE SAINT-CRACQ
A Madame Rosalie de Saint-Cracq.
Chère enfant, quand vous prendrez définitivement le parti d'enfermer dans un écrin à serrure les bijoux indiscrets qui ont été votre gloire mondaine, confiez-m'en la clef. Je serai le trésorier le plus attentif et le plus respectueux.
Votre lettre me navre et me ravit. Elle me navre, car j'y sens plus de mélancolie que vous n'en laissez voir; elle me ravit, car elle me permet de vous donner des conseils, et je n'y mets aucun prix, méchante, qui me reprochez vos petits cadeaux.
Votre confidence me rappelle les lettres de cette pauvre Desclée. Elle fut la comédienne la plus désillusionnée de ce temps-ci et la plus lasse du monde.
Je n'ai pas la gloire de son confident, et vous ne m'aimez pas assez, pour me dire des choses aussi tendres; mais, du moins, soyez assurée que je ne publierai pas vos épauchements. Continuez donc, sans crainte, à vous répandre en moi, et, s'il le faut, sur moi.
Vous ne voulez plus d'amant? vous avez bien raison ; pour ma part, il y a longtemps que j'ai
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renoncé aux maîtresses. L'amitié, ma chère, qui ne laisse subsister, de la différence des sexes, que le charme d'une attraction sans effort et sans péril sérieux, voilà ce qu'il nous faut à nous deux.
Je puis bien vous avouer, maintenant, que si je m'imposais la réserve de ne plus parler à tout propos de votre esprit et de votre beauté, c'était pour vous amener à ces. reproches qui nous rapprochent.
Et puis je suis dégoûté de cette fatuité, par l'abus qu'en font quelques-uns de mes confrères les plus illustres. Ils ne laissent passer aucune circonstance de la vie de théâtre, de boudoir ou de cuisine, de leur artiste préférée, sans raconter son accident, son infirmité, sa détresse.
L'idée de vivre de vos rentes est assez bonne; mais en vivrez-vous toute seule? Le mariage est un mot très sérieux dont on rit trop au théâtre; mais, puisque vous quittez le théâtre, on peut vous en parler, sans vous faire rire. Pourquoi, belle, jeune, épanouie comme vous êtes, ne pas chercher, dans une union d'estime, la compagnie, l'autorité, le respect qui vous mettraient au niveau de toutes les grandes am-
bitions féminines ? Moi, je n'ai plas d'ambition ; mais je servirais celle d'une jolie femme qui serait la mienne.
Il est bien entendu que ce lien apparent pour le monde s'évanouirait dans l'intimité.
Je n'ai pas à craindre les tristes révélations qui ont suivi le mariage de mademoiselle EU... Je n'ai jamais eu pour maîtresses que des honnêtes femmes qui n'ont rien corrompu en moi. C'est donc un cœur sain, dans la poitrine d'un ami,, que vous sentiriez battre le jour, sous votre tête câline, et, la nuit, ma lampe solitaire éclairerait dans ma chambre, loin de la vôtre, mes veillées chastes et studieuses.
Nous n'irions pas nous marier en Angleterre. On a ainsi les ridicules du mariage, sans les garanties. Ce serait en France, par devant M. le maire et au pied des autels, que notre amitié se ferait consacrer.
Puisqu'il faut ajouter un détail dont je ne vous parlerai plus, je vous dirai que mon travail me nourrit ; que je serais un allié, un collaborateur et non un parasite dans le ménage.
Ce moyen d'introduire une distraction dans
5t^ AÎTTOra SE L^AKOCi
Tozre e^±tez.ce toos soôrit-îl? Je me lirre, chère âme. parce qae je siij bien i^ae tous ae dootez pas de moi. D'alllecrs^le rêiahli^secieat du diTorce e&i une perspecÛTe do:ii nous ii*aarions pas besoin, mais qui solîdine ec g:^ rantit le paysage.
X'écriTez pas ! J'écrirai pour deux. Xe laites pas de rers. Je serai le porte-lyre.
Vous arez bien raison de redouter la politique. Quand une femme est curieuse d'un homme d*£tat ou d'un prétendant, il est bien rare qu'elle s'en tienne à un seul, dans un seul parti. On sait toujours par quel prince on commence, on ne sait jamais par quel député on âoit.
Je vous blâme de ne pas aimer la République.
Elle est meilleure fille et plus fille qu'on ne le croit. Elle ferme quelques petits tripots ; mais elle laisse les jolies femmes prendre toutes les autorisations de loterie. Je ne lui reproche que son peu de dévotion.
Vous le sentez vous-même, mon amie, et votre cri de la fin m'a été au cœur ; la vertu n/a rien qui puisse répugner à un être couragoux et ordonné.
La République, en laïcisant à outrance, en
KOUYBLLI^S LBTTRE3 ÉDIFIANTES 97
faisaut disparaître des écoles, des hôpitaui, les objets qui invitaient à la piété, à la douceur, a desséché, pour ainsi dire, les murs et leur a enlevé la tendresse que nous baisions du regard et dont nous enivrions nos esprits.
Quand vous le voudrez, mon amie, nous irons entendre un de ces prédicateurs si rares qui savent encore parler de l'amour. Il n'y a plus qu'en chaire que ce sentiment puisse briller de son éclat. Le monde l'a obscurci et profané. Voilà pourquoi, malgré ma sincérité, malgré le foyer que je garde, je ne vous offre que de l'amitié ; mais fiez-vous à la mienne.
Chaude et circulant autour de vous, sans vous brûler, sans vous alanguir, elle vous fera une atmosphère de bonheur paisible, dans laquelle vous laisserez gazouiller librement votre esprit, et vous permettrez au mien de balbutier. Voulez-vous î
Je ne vous recommande pas d'avoir un rosaire dans la poche et d'y recourir, quand vous bâillez trop. Je ne vous propose pas l'acquisition d'un cercueil capitonné, qui va se trouver mis en vente.
Je n'ai qv' ' ii vous donner, bon,
pressant, èi le refrain d'un can-
tique et le refrain de Béranger : « Sauvez-vous par la charité 1 »
Soyez bonne au moins pour quelqu'un I Votre confesseur ou votre pénitent,
TARTRUFFE.
A Monsieur Tartruffe^ Paris.
Mon bon. Si j'ai tardé près de. quinze jours avant de vous répliquer, c'est que je voulais vous confier le résultat d'une expérience. Votre lettre m'a fait du bien, oh I un bien !
J'avais ri un peu, je vous l'avoue, à votre idée de mariage. Ce n'est pas que, physiquement, moralement et même pécuniairement, je ne trouve rien en vous qui me déplaise. Si j'en étais réduite à cette nécessité, je vous donnerais la préférence. Je conçois tout comme une autre l'avantage d'avoir quelqu'un de sûr, pour aller à la cave, pour faii\^ les courses; mais je vous connais : votre amitié qui veut s'ouvrir l'appétit, en se souvenant de son sexe, aurait des sursauts goulus. Vous me proposiez trop de précautions, et, s'il fallait m'exposer, j'aimerais mieux coui'ir le risque, avec un
amant au-dessous de sa tâche, qu'avec un mari qui aurait des envolées si brusques. Je suis très nerveuse; je n'aime pas les surprises ; ou bien, je suis si nerveuse que je finirais par les aimer et que je ne veux plus rien aimer.
Donc, mon bon, n'achetez pas de gants blancs et gardez le souvenir des honnêtes femmes qui vous ont conservé pur.
Je ne veux pas plus clarifier qu'agiter mon impureté.
J'ai voulu tâter de la religion. Au fond, mon ami, je suis trop poltronne pour ne pas penser que, quand le tonnerre gronde, c'est que le propriétaire d'en haut fait du bruit, afin d'avertir et de faire taire les locataires du dessous, s'ils rient trop fort.
Faut-il vous avouer que j'ai été me confesser?
Ah ! comme c'est agréable ! Pouvoir raconter sans embarras, sans être interrompue, toute sa vie à un homme qui ne tirera pas parti de votre confidence pour vous exploiter! Révéler à un être qui palpite, peut-être, toute sorte de turpitudes qu'on ne comprenait pas soi-même, et qu'on découvre au premier regard! S'entendre appeler ma sœur, ma fille, et, en
échange de toutes ces ordures, recevoir des bénédictions.
J*ai sans doute bien scandalisé le bon prêtre à qui j'ai tout raconté.
Il a pensé comme vous que la charité était le seul moyen de me racheter et de m'occuper.
« Ma fille, m'a-t-il dit, vous avez gravement offensé Dieu. Les pénitences, les prières habituelles seraient insuffisantes. Il faut payer vos fautes par votre luxe ! »
J'ai cru qu'il allait me proposer de tout vendre, pour entrer ensuite dans un couvent.
Mais il m'a rassurée en ajoutant :
« Donnez-moi votre adresse et je vous enverrai des malheureux I »
J'étais attendrie, je pleurais. Il me demandait mon adresse pour les malheureux. Je songeais à tous les gens qui s'étaient crus heureux de la recevoir. Ah ! c'était empoignant, comme la mort de Froufrou! J'aurais pu perdre la tête. Pourtant un éclair de raison m'empêcha de faire une sottise, et, voulant me réserver le temps de la réflexion, sans désobliger ce bon prêtre, je lui ai donné une fausse adresse.
Voilà où j'en suis de ma conversion.
KOSALIE DE CRACQ.
A Madame Rosalie Farceuse !
TARTRUFFE.
A Monsieur Tartruffe Farceur !
ROSALIE DE CRACQ.
3 novembre 1884.
Il y a quelques jours, un jeune homme, un étudiant, et, pour préciser, un enfant du département de Tarn-et-Garonne, né à Montauban, ayant la belle mine et l'accent du terroir, montait dans Tomnibus de la Madeleine à la Bastille.
A la station du passage de l'Opéra, un voyageur, haut en couleur, en tenue soignée, gêné dans de beaux habits qu'il mettait pour la première fois, compléta la voiture et s'assit à côté de l'étudiant.
Il avait des breloques qui étincelaient sur son ventre, et il tenait sous le bras une belle
et grave jeune fille qu'il installa devant lui, sur le dernier siège resté vide, afln de la contempler, de la savourer à son aise.
Ce voyageur, si battant neuf, qui se promenait en omnibus avec une enfant de dix-neuf ans, ne semblait pas se préoccuper du voyage, mais s'appliquait uniquement à dévisager les voyageurs, cherchant à les connaître ou à les reconnaître.
Après un examen répété de toutes les personnes de Tomnibus, il se retourna tout à coup vers son voisin et, lui frappant d'une main large et solide sur le genou :
— C'est étonnant. comme vous m'allez !
On a beau être de Montauban et avoir apporté de sa province une opinion sur Paris qui empêche de s'étonner, on ne se sent pas frappé sur le genou et on n'est pas interpellé de cette façon sans se laisser surpi'endre par un sursaut.
— Je ne comprends pas, dit l'étudiant, en aiguisant sa réponse sur son accent.
— Dis donc, fillette, reprit le bonhomme aux breloques, en s'adressant à sa fille, dis-lui donc qu'il me va ; il comprendra peut-être mieux.
La jeune fille rougit, baissa la tête, confuse,
suppliante, et rétudiant s'aperçut alors qu'elle était fort jolie.
— A quoi puis-je vous être bon 1 demandat-il d'une voix adoucie à son voisin.
— A la bonne heure ? Voilà l'aff aire, reparti l'homme aux habits neufs ; j'ai demain soir une pendaison de crémaillère; je me suis dit tout de suite, en vous voyant, que vous en seriez. Oh! pas de façons avec moi ! Vous ne viendrez pas tout seul, si vous avez peur. Un jeune homme, si comme il fautj ne peut avoir que des amis convenables. Choisissez une demidouzaine de gaillards et amenez-les avec vous. C'est entendu, n'est-ce pas ? Voici ma carte.
Le jeune homme était fort embarrassé ; tous les regards étaient braqués sur lui. On riait, on chuchotait dans l'omnibus. Le seul moyen de sortir d'embarras, c'était d'accepter la carte et de descendre. Les omnibus ont cela de commode qu'on peur, toujours paraître arrivé et fausser ainsi brusquement compagnie à qui vous déplaît.
Notre héros de Montauban n'attendit pas que la voiture s'arrêtât, et se précipita hors de l'omnibus, en manquant de se casser le cou.
Le soir, à la table d'hôte, au quartier Latin,
le jeune étudiant raconta son aventure et montra la carte qu'il avait reçue.
— Il faut y aller ! il ne le faut pas ! — On se chamailla pendant une heure sur la stupidité de se rendre à l'invitation d'un inconnu rencontré en omnibus. Mais, quand on discute une folie, il est bien rare qu'on ne la fasse pas.
On conclut que, le lendemain, on se rendrait, au nombre de sept, en costume de soirée, à l'adresse donnée. Ce n'était pas dans une vilaine rue, ni au numéro d'un bouge. Je ne précise pas l'endroit, mais on le devinera, en se rappelant le quartier célèbre par des guet-apens.
La maison avait l'apparence d^un château.
Les ogres modernes sont, des parvenus qui se donnent leurs aises. Une grille magnifique laissait apercevoir une pelouse, des allées sablées.
Nos jeunes gens croyaient se tromper et entrèrent timidement.
Un laquais en grande livrée leur confirma que c'était bien là la maison indiquée, et, après leur avoir fait gravir un perron de marbre blanc, les introduisit dans un salon éblouissant de lumières, embaumé de fleurs rares.
— Complet ! s'écria l'amphitryon en aper-
cevant sa connaissance de l'omnibus, et ses six compagnons. Je savais bien que vous viendriez; la jeunesse, ça n'a pas de méfiance I Vous y êtes, vous n'en sortirez pas facilement. Voici ma mère, une bonne vieille qui a eu son heure : voilà ma femme, une luronne qui l'a encore ; voilà ma fille qui l'aura. Une belle famille n'est-ce pas ? et qui ne boude pas au plaisir.
La famille, en effet, paraissait jouir d'une de ces santés merveilleuses que Rubens a rendues aristocratiques. Là femme avait un arc-en-ciel sur son bonnet, la mère un potager, et la fille, sur ses beaux cheveux, un soupçon de parterre qui adoucissait la vivacité de son printemps.
— C'est drôle, dit le maître du logis, j'ai envoyé au moins trois cents invitations, et vous êtes les premiers arrivés. Il n'est encore que neuf heures. On viendra ! on viendra I En attendant, voulez-vous vous rafraîchir un peu?
On s'échauffa légèrement à se rafraîchir. Les jeunes gens trouvaient la maison bonne, les rafraîchissements du meilleur goût. Pendant qu'ils essayaient le punch, quelques personnes arrivèrent; des gens à mine respectable et des femmes qui ne pouvaient être que respectées.
11 fallut bien, quand on songea à dauser, inviter
108 AVTOLR DE l'aMOUU
ces sorcières; les sept jeunes gens étaient les seuls danseurs possibles, ils trouvaient l'obligation terrible, menaçante; ces fées étaient venues pour compléter le sortilège.
Il n'y avait qu'une figure jeune et fraîche, celle de la fille de la maison. Elle souriait avec une sorte do tristesse qui s'augmentait de minute en minute.
— Pauvres jeunes gens, semblait-elle dire, ils sont tombés dans le piège. D'autres ne s'y sont pas laissé prendre I
On sauta jusqu'à minuit. Les trois cents invitations n'avaient produit que cinquante invités. Le punch était fort ; les danseuses étaient fortes; il fallait de l'énergie, les étudiants et le héros de la fête en montrèrent.
A minuit toutefois, ils voulurent se retirer. On leur barra le passage.
— Pas de ça, Lisette! leur dit le maître de ce repaire élégant, voilà le souper, il faut que vous soupiez !
On a vu des ogres engraisser leurs victimes, le procédé est classique. Le souper avait bonne mine ; la dame de la maison ne ressemblait pas à Lucrèce Borgia; sa fille n'avait rien de la princesse Negroni.
HISTOIRE A FAIRB PEUR 109
— Soupons-nous? demanda Tappétit de Montauban.
— Soupons, répondirent les estomacs affamés du quartier Latin.
Le souper était pour trois cents bouches.
L'idée héroïque de l'affronter à petit nombre exalta bientôt le courage de nos jeunes gens.
Ils avaient bu le punch de l'homme mystérieux.
Pourquoi bouderaient-ils son souper ?
La logique a ses entraînements, surtout quand le point de départ est rimi)rudence. Par amour de la logique et par appétit, nos étudiants offrirent leurs bras aux dames, qui leur souriaient des dents ; l'enfant de Montauban eut le bonheur de donner le bras à la fille du logis. Les sept compagnons prirent leur place dans la salle du festin : les truffes furent exquises, les dames qui purent en manger, dangereuses. On but, on rit.
Pourtant, à une heure où les omnibus ne circulent plus, les convives songèrent à se retirer, ,0n laissa partir les vieux et les vieilles; mais les bras de l'amphitryon firent une nouvelle barricade devant les jeunes gens.
— On ne s'en va pas! leur disait-il d*une voix plus haute, on vous dévaliserait en route. Vous êtes fatigués, moi aussi, allons nous coucher. On a fait préparer vos lits.
Pour le coup et malgré les apparences, nos jeunes gens se regardèrent avec un certain effroi, c'est-à-dire avec un eflOroi de plus en plus certain. Le guet-apens était indéniable. Comment faire? Se déshabiller? Rester sans défense, se coucher? Qui viendrait pendant le sommeil ? Les ogresses de la soirée n'avaient feint de partir que pour revenir plus âpres à la curée de la chair fraîche.
Nos étourdis se concertèrent, acceptèrent de bonne grâce, réclamèrent seulement, avant de monter dans leur chambre, la permission de faire un tour dans le jardin, et de fumer un cigare pour mieux s'endormir.
Cette faveur leur fut accordée; le geôlier poussa même Tironie jusqu'à leur offrir d'excellents cigares de la Havane, qu'ils allumèrent avec une reconnaissance hypocrite et qu'ils fumèrent avec une apparente béatitude.
Une fois dans le jardin, débarrassés de leur hôte qui leur avait dit au revoir, en bâillant, ils coururent à la grille; elle était fermée.
Impossible de réveiller le concierge : il était sans doute complice du crime préparé*
Quel crime? Nos jeunes étourdis, si peu propres à délibérer sagement quand ils étaient à jeun, n'avaient plus le sang^froid nécessaire à une résolution grave •
Le héros de Montauban prétendait seul, par amour-propre, qu'il n'y avait pas de danger et que la flUe de la maison viendrait à coup sûr les délivrer. Il fallait l'attendre. Les autres répondaient que la séquestration était flagrante; qu'en aucun pays civilisé ou barbare, on ne renferme des gens dans leur intérêt. Ils étaient exposés assurément à un péril inconnu. Le quartier était désert. Un des étudiants raconta qu'une vieille qui demeurait aux BatignoUes lui avait dit, pendant une contredanse, qu'il était imprudent d'être venu; qu'il ferait bien de partir avec elle et de la reconduire. — L'argument fit rire, mais il porta. Dans la nuit, avec des gens à moitié gris, tous les arguments sont gris, c'est-à-dire grisants.
On conclut qu'il fallait s'évader, avec la même unanimité qu'on avait conclu la veille qu'il fallait se rendre au rendez-vous.
On cherfclia donc dans le jardin un arbre qui
pût servira l'escalade; on le trouva; il était planté là, exprès, contre le mur, avec des l)ranches qui s'étendaient au dehors.
Ils grimpèrent un à un et se laissèrent ensuite glisser, au dehors, le long du mur.
Mais, par malheur, trois sergents de ville qui ne se promenaient pas dans cet endroit pour composer une ballade à la lune, et qui faisaient, depuis certaines attaques nocturnes, bonne garde dans ces parages, reçurent ces maraudeurs à bras ouverts, ne voulurent rien croire des billevesées qu'ils balbutiaient, les fouillèrent, leur trouvèrent trop peu d'or, n'en restèrent pas moins très méfiants et conduisirent les sept étourdis au poste.
Quand on a tant dansé au piano, on peut bien dormir au violon.
Lorsque, le matin venu, on conduisit nos sept étudiants devant le commissaire de police, ils furent surpris de reconnaître, dans ce magistrat, un des commensaux du souper, le mari d'une des dames vénérables.
— Parbleu I c'est vous. Messieurs, s'écria le commissaire en riant, comment se fait-il qu'on vous ait mis au poste ?
Il ftiUut bien alors confesser le soupçon, les
terreurs qui avaient présidé à Tescalade. Ce fut le dernier et peut-être le plus grand acte de la soirée. Il fut récompensé par un rire olympien.
Au âiilieu des étouffements et des hoquets d une gaieté épique, M. le commissaire renseigna les jeunes gens.
Le brave homme, qui les avait invités à une soirée de pendaison de crémaillère, était un honnête conducteur d'omnibus, venant d'hériter de deux millions, qu'un oncle, un ancien commissionnaire, avait gagnés à la Bourse.
— Il n'est pas étonnant, ajouta le commissaire en s'adressant au jeune homme qui avait été l'introducteur des autres,* il n'est pas étonnant qu'il fasse ses invitations en omnibus !
■ — Ah ! si sa fille n'avait pas été si jolie ! répondit le mystifié de Montauban.
— Parbleu I il songe à la marier.
— Croyez-vous qu'il nous garde rancune ?
— Il rira avec vous.
— Si nous allions lui demander à déjeuner ?
Je ne sais pas si cette histoire de bal, de
souper, d'escalade se terminera par un mariage. C'est possible; mais le jeune homme de Montauban se souvient maintenant que son
père était un ancien chef de la préfecture de Tarn-ei-Oaronne... chef de la cuislnOi et qu'il y a dans cette circonstance de quoi faire accepter, comme beau-përe, un conducteur, deux fois millionnaire, qui vous a introduit chez lui de force.
8 décembre 1884.
Il y a six ans, dans les environs de la place Saint-Sulpice, je rencontrai un ami dont le costume, légèrement apprêté, et l'affairement
solennel me révélèrent ou semblèrent me révéler l'invité à une corvée, Thomme qui a l'ennui d'un enterrement, le supplice d'un baptême, ou la curiosité d'un mariage.
En m'apercevant, il poussa un cri de joie, un de ces cris auxquels on ne peut se méprendre, qui sont, moins l'explosion de l'amitié, que le soulagement d'une délivrance.
Je pensais que je le tirais d'embarras ; que je lui donnais sans doute un prétexte de ne pas
116 AUTOUR DK l'amour
continuer son chemin; jamais il ne m'avait tant aimé !
Mais non, après m'avoir serré la main, il m^entraîna.
— Ah I mon cher, que je suis heureux de te rencontrer I Tu viens avec moi? Tu vas voir la €hose la plus singulière I
Je m'étais trompé : c'était, non pas un libérateur, mais un témoin qu'il regrettait et qu'il guettait. De combien de ctoses ne s'accommode -t-on pas dans la vie, quand on a quelqu'un pour vous voir vous en accommoder?
Je ne veux pas médire de l'héroïsme ; mais il est bien certain que les spectateurs nuisent moins que la solitude absolue à l'héroïsme; une femme d'esprit a dit qu'il n'y aurait pas de martyrs, s'il n'y avait pas de foules pour les voir monter au bûcher, et je suis persuadé que, quand la guillotine sera dressée à huis clos, tous les condamnés à mort, qui ne sont pas en général très fiers, deviendront lâches.
Mon ami, que je calomnie un peu, n'était pas en chemin pour l'héroïsme, pour le martyre et encore moins pour la guillotine. Il m'avoua qu'il allait assister à un mariage, d'abord à la
cérémonie civile, puis à la cérémonie religieuse.
Je le questionnai ; il me donna des explications qui ne faisaient pas pressentir l'intérêt prodigieux de la double cérémonie.
Un jeune teneur de livres épousait une jeune ouvrière. Ils étaient de famille honnête, de conduite sage, lui assez bien, elle assez gentille. Il n'y avait rien là d'extraordinaire.
— Tu verras I tu verras! me disait mon ami en se frottant les mains, tu n*as jamais rien vu de pareil.
.J'avoue, en eflTet, que je n'avais rien vu de semblable ; que c'était probablement la seule fois qu'un tel spectacle était donné aux Parisiens et que mon ami avait bien fait de m'arrêter au passage, pour me donner une émotion qui dure encore; de même que j'avais bien fait d'aller avec lui, pour l'aider à s'épanouir dans la joie d'un pareil spectacle.
Quel était-il ? Je ne veux pas anticiper sur les faits, selon le précepte des romanciers d'autrefois qui, ayant quelque, chose à découvrir au lecteur, ménageaient leurs effets et ne révélaient le mystère qu'à la dernière
page.
118 AUTOUR DB L'AMOUB
Nous arrivâmes à la mairie, et, dans la salle des mariages, mon ami me désigna la noce qui devait nous émouvoir.
Au premier aspect, il n'apparaissait rien de pittoresque, d'imposant ou de ridicule. La ma* riée, simplement vêtue de blanc^ un peu pftle seulement, non de malaise, ni de poudre de riz, mais de recueillement, avait de grands yeux bien ouverts dont elle se servait pour nous regarder, modestement d'ailleurs, nous, la salle, les assii^tants auxquels elle souriait, et le buste de la République qu'elle semblait in« terroger, lui demandant un oracle que l'objet en plâtre lui refusait.
Quant au futur, il était d'agréable et placide physionomie, pâle aussi, avec des yeux très ouverts également, auxquels il faisait faire la même manœuvre que sa fiancée.
— Comme ce couplera regarde 1 dis-je à mon ami.
— A la façon de leurs invités ; vois plutôt I En effet, je constatai ce phénomène étrange :
tous les gens qui étaient là, silencieux et immobiles, avaient des regards qui étincelaiént,
— Est-ce que ce sont des magnétiseurs?
demandai-je.
l'amour silencieux 119
Mon ami eut un rire aux éclats qu'il ne modéra pas, mais qui ne fit pas faire un seul mouvement à la famille, aux invités et au couple lui-même.
Seul, le garçon de la mairie parut scandalisé. Il ne se contenta pas d'un geste de réprimande ; il ajouta & haute voix :
— Ah I Messieurs I ce n'est pas bien.
On aurait dit que ma question et le rire qui lui avait répondu étaient une double offense, dont les intéressés, d'ailleurs, ne s'offensaient pas.
— M. le Maire !
Le magistrat qui fait les unions et dont la conscience, sinon la besogne, est si allégée depuis le divorce, fit son entrée, majestueux, traversé de son écharpe, On dépêcha les formalités. Je remarquai que M. le Maire mit une certaine lenteur, une précision particulière à lire, d'une voix forte, les articles injurieux du Code civil qui asservissent la femme et qui mettent en doute la sincérité, la bonne volonté, la délicatesse de l'homme.
Les époux, aux questions posées, répondirent, chacun à leur tour, d'une voix qui m'étonna beaucoup, qui était fort distincte, sans sono-
rite ; ils dirent oi«, à peu près comme une poupée dit : papa, maman.
Le mystère commençait avec ces accents de bois. Je m'adressai à une dame, qui était à côté de moi à droite, et poliment, gracieusement, je lui demandai :
— De quel pays est donc le mari ?
La dame, sans répondre, resta fixe, immobile. Il était impossible de paraître me mépriser davantage. Je me tournai à gauche, vers un monsieur qui portait un mouchoir à ses yeux, et je lui adressai, au sujet de la mariée, la même question.
Il me répondit lui, mais d'une voix qui était du même terroir, ou plutôt du même sapin :
— Oui, le temps est très beau !
Je trouvai inutile d'insister.
La cérémonie s'acheva sans paroles inutiles, mais aussi sans rien qui justifiât le prodigieux désir qu'avait manifesté mon ami de me prendre pour témoin de son plaisir. Car il s'intéressait à ce que je n'avais pas compris ; lui aussi était attendri. Il s'était éloigné de moi, pour se rapprocher de l'estrade, pour voir les mariés en face.
Le lâche se déroba à mes questions.
l'amour silencieux 121
Je le rejoignis, quand le cortège se remit en marche, toujours dans le même silence.
— £h bien ! lui dis-je à voix basse, qu'est-ce que cela signifie ?
— Hein I C'est curieux, n'est-ce pas ?
Il criait sa réponse.
— Parle plus bas, lui dis-je.
— A quoi bon I
— Mais la convenance.
— Comment, tu n'as donc rien compris?
reprit-il du même ton,— qui, je dois le dire, ne scandalisait que moi, — tu n'as pas deviné que le marié et la mariée sont sourds-muets tous les deux et que tous les invités sont des sourds* muets ?
— Ah bah! mais ils ont entendu ce que disait le maire ?
— Oui, parce qu'il a bien prononcé ce qu'ils ont lu sur ses lèvres.
— Mais ils ont répondu ?
-^ Ah çà ! tu ne sais pas que les muets ne sont muets que parce qu'ils sont sourds et que, quand on leur a enseigné Tart d'émettre des sons, ils parlent et répondent aux questions qùHls voient.
Je le savais ; j'avais assisté à des banquets
de sourds-muotfl. J'avais entendu des discours prononcés par des sourds-muets, avec cette voix particulière, sans inflexion, obtenue par une sorte d'imitation. J'avais oublié tout cela à la mairie, en attendant quelque chose de plus extraordinaire, de plus mystérieux.
Et pourtant n'était-ce pas un spectacle extraordinaire, en y réfléchissant, un fait inouï, que ce mariage de deux malheureux sourds^muets ?
— Est-ce que tous leurs invités ont la même infirmité f
— Mais oui. Le Jeune marié, qui est un gar-* çon d'esprit, qui fait même des calembours, a tenu à ne convoquer que des sourds-muets pour leur donner un bon exemple. Il est dans la maison de banque où je travaille, et il a fallu toute l'intimité qui nous unit pour obtenir qu'un témoin bavard fût admis. Je te ferai faire sa connaissance et il m'excusera.
Pendant que nous traversions la place Saint- Sulpice, pour aller de la mairie à l'église, nous méditions, en confondant nos réflexions, mon ami et moi.
Quel intérieur que ce ménage silencieux, où la parole ne s'échangerait qu'avec l'aide toute-
L*AHOUR SILBNCIBUX 123
puissante des yeux! Nous ne songions pas & la moindre épigramme sur cette femme qui ne pourrait pas faire de cancans dans le voisinage, ni sur cet homme qui ne pourrait conter fleurette à personne.
Nous songions au duo d'amour qui avait été le prélude du mariage. Le regard de Juliette avaif*il été prompt à mettre sa lumière ardente sur les lèvres dé Roméo et & le faire parler f Et lui, comment avait-il gagné la confiance de Juliette f Leur attitude était si confiante, leur joie si intime, qu'ils s'étaient, sans doute, confessés l'un à l'autre, sincèrement et bien des fois, avant de se mettre la main dans la main et d'aller à la mairie.
Mon ami me jura que rien n'avait gâté le poème délicat de ces deux amants qui voyaient leur voix et qui ne l'entendaient pas. Lui était un peu poète et avait fait des vers à sa fiancée, qui n'avaient rien de choquant pour les oreilles ouvertes. Elle avait répondu en prose, et ils invoquaient, elle et lui, dans leurs épanchements, les serments échangés les yeux dans les yeux.
Après tout, l'amour qui vient ainsi par l'approfondissement des regards n'est-il pas le
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vrai, rinaltérable amour? Comment pourraient-ils ne plus l'entendre, eux qui s'entendent si particulièrement bien, sans le charme, la câlinerie, l'hypocrisie de la voix?
Oui, ils étaient pâles de la mélancolie dé leur amour, de leur effort pour amincir de leurs lèvres et de leurs yeux la muraille qui resterait entre eux. Sans doute ils s'aimeraient jusqu'à la fin ; sans doute ils auraient continuellement ce beau spectacle dont parle la Bruyère, de leurs visages réciproques ; mais ils n'auraient jamais, jamais, l'harmonie douce dont parle aussi le moraliste, là voix de l'être qu'on aime.
La méthode moderne, la vie avait poussé le miracle aussi loin que possible; ils s'aimaient, ils se comprenaient, ils ne ^'entendraient jamais se dii^ qu'ils s'aimaient.
Est-ce un mal ? Le baiser des yeux et de la bouche ne suffit-il pas à tous ? Mais, quand ils vieilliraient, quand leurs yeux s'affaibliraient, comment pourraient-ils causer ? Si l'un d'eux devenait aveugle, quelle épouvantable solitude pour celui-là qui pourrait encore interroger sans recevoir jamais de réponse ? Mais peut-être que le souffle de leurs lèvres rap-
prochées aurait encore un langage, et au lieu de le boire par les yeux, ils le boiraient par la bouche.
Nous nous disions tout cela, et bien d'autres choses encore, en montant les marches de réglise.
Il n'y eut pas d'orgue. Ce langage-là n'a pas de mimique pour se faire percevoir; il n'y eut pas de sermon, parce que le prêtre pensa sans doute que ce seraient des paroles perdues. On les bénit, et je n'eus jamais tant de foi qu'en souhaitant qu'ils fussent réellement bénis.
Dans la sacristie, on déâla silencieusement.
Quelques-uns cependant parlèrent distinctement, en se faisant regarder, de leur voix singulière, et moi je m'arrêtai pour prononcer, avec une accentuation spéciale, quelques mots qui furent compris et auxquels on répondit.
J'étais fier et j'étais bien ému.
Ce mariage m'était resté dans l'esprit; plus d'une fois, je fus tenté d'en faire un roman; il méritait un poème.
Quelques mois après, mon ami, qui me parlait souvent de ce joli mariage silencieux, m'annonça la grossesse de la femme, ce qui prouvait bien que, même dans l'obscurité, sans
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lire dans leurs yeux, les sourds-muets savent s'entendre. Mais, à l'approche de Taccouchement, la mëre fut prise d'une angoisse terrible, dont son mari fit la confidence à mon ami.
Ils ne redoutaient guère que leur enfant fût muet, mais ils s'étaient miis tout à coup à s'imaginer que non seulement il serait sourdmuet comme ses père et mère, mais qu'encore il serait aveugle.
Aveugle I alors ils auraient dans leurs bras un malheureux être auquel ils ne pourraient rien communiquer de cette tendresse qui s'était élargie entre eux et qui devait déborder sur les autres; ils n'en recevraient rien. Cette chose vivante ne vivrait pas de l'âme, et ne saurait jamais pourquoi on la baiserait en pleurant, pourquoi on la nourrirait, pourquoi on la ferait vivre I
Je connais pourtant un cas pareil qui a défié la science; on est parvenu à donner de vagues perceptions à un malheureux qui n'entendait pas, qui ne parlait pas, qui ne voyait pas.
Mais allez donc parler de cette consolation hypothétique et vague à une mère I
Elle eut un fils qui voit, qui entend, qui
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parle. II n'est pas encore entendu, il n'a que cinq ans ! Son cher et doux regard n'est pas encore parlant ; mais il se fera entendre.
Il était dans son berceau, quand je l'ai vu, frais, rose et les yeux grands ouverts; il tenait cela de ses parents.
La mère me racontait sa joie, ne parlait plus de sa vilaine peur. Elle m'expliquait comment elle essayait de lui faire dire papa, maman.
— Je sais bien que c'est trop tôt, me disaitelle; mais je veux épier ses premiers mots, parce que ce sera plus difficile de lui enseigner à parler distinctement ; ces petites bouches qui font la moue à tout propos, qui rient à tort et à travers, dérangeront notre alphabet à nous autres; mais c'est égal. Je veux qu'il parle de bonne heure, et je veux rendre des mères jalouses de nos entretiens... Je m'imagine que je l'entends déjà... Seulement, quand le jour baisse, je ne le vois plus parler, et, si vous saviez combien de fois, la nuit, ne pouvant l'interroger, puisque je ne le verrais pas répondre, je frôle doucement sa bouche avec mon doigt, pour m'assurer que je n'y sens pas le passage d'un cri ou d'un soupir.
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Quand on est mère, on trouve bien facilement le moyen d'être heureuse ! Je souhaite que cette histoire véridique donne à quelques femmes le regret de n'être pas muettes.
15 décembre 1884,