‹ Autour de l'amourChapitre 7 sur 19 · DE LA CHANOINESSE · texte numérisé non relu

DE LA CHANOINESSE

Il y a douze ans^ à peu près, mademoiselle Adélaïde des Noes, une des dernières parmi ces belles filles majeures de l'aristocratie du faubourg Saint -Germain que la vanité faisait nommer chanoinesses en Allemagne, pour voiler d'un voile coquet la fatalité d'un célibat incroyable, après quelques mois de maladie, de langueur au moins, partait pour aller prendre des eaux quelconques.

Le canonicat est une hypothèse qui fait attribuer le nom de dames aux demoiselles résolues, ou résignées, à n*être jamais dameSj et

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il donne une certaine liberté, dont madame Adélaïde profitait.

Fière, silencieuse et belle, on ne savait pourquoi cette vestale ne s'était jamais échaufiéeau feu sacré. Quel dommage 1 disait-on. A-t-elle été trop difficile ? Quel mystère se cache sous ce célibat, désormais consacré par un vœu?

Quand, après une absence de deux mois, madame Adélaïde, toujours aussi fière, aussi belle, aussi parée de sa pâleur et de sa dignité silencieuse, revint de voyage, avec une nourrice et un bébé, annonçant qu'elle avait recueilli un enfant abandonné, il y eut un éclat de rire, parmi les mauvais sujets du noble faubourg; il y eut une stupeur profonde parmi les gens sages, pour qui les fautes de l'aristocratie ont une teinte particulière, moins dégradante et plus affligeante que les fautes des bourgeois.

Quant à la vieille comtesse des Noes, la mère de la chanoinesse, dont la piété était comme une délégation de toutes les dévotions du noble faubourg, cette présidente de toutes les œuvres charitables, cette vertu qui garantissait toutes les vertus, elle ne parut que très émue de ce retour, sans on paraître étonnée, ni scandalisée, et, quand on parlait devant elle de sa

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fille, avec ou sans allusion, elle répondait, comme par le passé, aveic la même conviction attendrie :

— Adélaïde est un ange I

Cet ange-là prouvait au moins qu'il avait un sexe, et bientôt on se rappela qu*un prince étranger, chevalier de Malte, avait traversé Paris, à peu près neuf mois avant le voyage de la chanoinesse.

La rencontre de ces deux virginités asser^ mentées avait-*elle provoqué, dans un duo d'amour, une seule protestation contre le célibat? N'avaient* ils pu se marier, ces deux forçats du vœu, de peur de paraître félons envers l'orgueil, quand ils devenaient fidèles à la nature ?

Ce qui fut certain, c'est que, si Ton conjectura que l'amour du chevalier de Malte avait passé comme une ombre sur cette belle statue, personne n'avait remarqué la moindre assiduité, ni même la moindre visite, et c'est que, depuis qu'elle avait les titres apparents d'une mère, la chanoinesse ne revit pas, ne parut pas regretter le chevalier de Malte légendaire.

Après quelques jours, quelques semaines d'embarras, elle sembla prendre son parti de rétonnement des uns, des sourires des autres. Elle retourna bravement partout où elle allait

auparavant; elle fléchit tout le monde par sa fierté simple. Si Tange avait une fois replié ses ailes, c'était, sans doute, pour consoler un enfant de la terre, digne du ciel, et elle était remontée dans les nues.

Le monde est toujours désarmé par ceux qui, sans le braver dans ses préjugés, l'affrontent dans sa justice.

Adélaïde resta si bonne, si simple, si fiëre, et elle se cacha si peu d'élever, de soigner, d'adorer Tenfant rapporté de voyage que, sans y rien comprendre, on s'attendrit et on trouva la chose toute simple.

Cette charmante mère était un otage pour des coquetteries vacillantes ; cette vieille fille, correcte dans sa vie, dont on ne savait comment déchiffrer le roman, plaisait aux femmes qui ont besoin d'être romanesques; les pures l'aimaient en toute pureté; et voilà comment, ainsi que pour beaucoup d'autres raisons, le cas de madame la chanoinesse Adélaïde des Noes fit relativement peu de scandale, et pa* rut, au bout de deux ans, une chose si simple, qu'on eût cru à un miracle, plutôt que d'attaquer une femme si considérée.

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Adélaïde, de son côté, n'avait pas de remords. Elle parut même, au début, avoir l'embarras d'une vierge devant le mystère de l'enfance, plutôt que la confusion d'une fille-mëre.

Elle regardait le poupon, avec l'émerveillement peureux d'une dévote devant la crèche.

Comment un si petit être pouvait-il devenir un homme ? Elle contemplait la nourrice dans ses fonctions, rougissait quand elle voyait l'enfant mordre le sein, portait la main à sa propre poitrine, comme pour y comprimer une douleur, et souriait.

On remarqua que son sourire, grave depuis l'âge de vingt ans, reprit la grâce d'un sourire de dix-huit ans, plein d'espérance. On l'entendit qui chantait des airs de nourrice pour bercer l'enfant, et qui chantait des airs de fanfare maternelle, quand l'enfant n'avait pas envie de dormir.

La vieille comtesse mourut, en bénissant sa fille et son petit-enfant. Adélaïde parut montrer ou laisser voir sa maternité avec moins de retenue encore, quand elle fut seule.

Dans les commencements, elle disait : l'enfant; plus tard elle dit Valentin ; car l'enfant,

dont elle ne raconta jamais le baptême, avait ce

nom-là. Mais, au bout de cinq ans, lorsque Yalentin allait courant, jouant, renversant tout dans le salon, la chanoinesse affolée se jetait à genoux deyant lui, pour le saisir au passage, pour l'embrasser avec passion et criait tout haut : mon fils ! mon fils !

Un jour, une dame, attendrie de cette adoration et voulant plaire à la mère, lui dit :

— Comme il devient beau, votre Valentin I

— Je crois bien, un enfant de Tamour I

Le mot parut vif à la dame ; mais Adélaïde n'y songea pas ; c'était son cœur qui avait tressauté librement*

Elle avait plus de trente ans, à la date du voyage au pays des choux. Elle répandit les derniers éclats de sa jeunesse, les feux de sa première maturité sur cet enfant qu'elle faisait fleurir de ses baisers, qu'elle mûrissait du regard; elle eut des cheveux blancs qu'elle lissait avec soin, quand il eut des cheveux blonds flottants sur les épaules, et lorsque Valentin eut dix ans, elle le regarda avec cette mélancolie des cœurs effleurés par l'automne.

Il ne l'avait jamais quittée. Elle lui avait appris à lire, et elle apprit le latin pour assister

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à ses leçons. Elle eût voulu lui donner du génie ; elle lui faisait cultiver tous les talents.

Il y avait dix ans que la chanoinesse était mëre, quand elle reçut un Jour la visite d'une très belle dame, qui lui était inconnue, qui se fit annoncer sous le nom de la baronne de Yalrieux.

De quel Val était*elle ? Mais elle était à coup sûr d'un pays Rietuc. Les petites fossettes que les années, encore cotonneuses pour elle, avaient laissées dans ses joues, sur son menton, aux coins de sa bouche, annonçaient des nids d'éclats de rire, des nids vides peut-être, mais non attristants ; les yeux étaient plus mélancoliques que le visage ; c'était une femme jolie.

La chanoinesse l'avait reçue, croyant à une visite de quêteuse. Mais, dès le premier regard, au maquillage trop habile, elle reconnut une mondaine, et, à la fttçon dont celleci prit un siège, avec trop de grâce, rendue maladroite dans ce salon décent, elle soupçonna une demi-mondaine.

Adélaïde travaillait à une broderie et son fils lisait près d'elle. Ils se ressemblaient. Elle avait

un charme de jeune femme, malgré ses cheveux blancs; il avait un charme de dignité grave, malgré ses dix ans.

— C'est votre fils ? demanda assez étrangement la belle visiteuse !

— Oui, Madame, répondit, avec une douceur très fière Adélaïde des Noes.

— Il est joli, reprit en baissant la voix, d'un air de mystère, la dame aux fossettes.

Cette fois, le compliment venu de cette femme, qui avait tant ri, ât rougir la chanoinesse ; elle dit à son âls :

— Valentin , va dans ta chambre , mon enfant.

La visiteuse ne protesta pas ; mais elle suivit d'un regard qui s'attendrissait le bel adolescent dans sa retraite.

Quand les deux femmes furent seules, la chanoinesse, de son grand air poli, demanda :

— Puis-je savoir. Madame, ce qui me vaut l'honneur de votre visite ?

— Hélas! Madame... ou plutôt, Mademoiselle, dit la visiteuse en se reprenant, ma visite n'est ^ ni un honneur, ni un bonheur.

Adélaïde des Noes avait eu un tressaillement à ce titre de demoiselle que personne ne lui

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donnait plus, et qui constituait une injure.

Elle regarda fixement la visiteuse, et, d'uije bouche qui devenait pâle comme ses joues :

— Quel malheur m'apportez-vous donc, Madame?...

Elle eut la tentation méchante de dire : Mademoiselle.

— Voici, Madame, reprit la visiteuse avec un léger tremblement dans la voix. Je ne suis la baronne de Valrieux que pour le curé du village où j'ai mes propriétés ; à Paris, je me nomme Adolphine Pétrel. Vous avez peut-être vu mon nom sur les affiches des petits théâtres... mais peut-être l'avez-vous vu aussi ailleurs ?

Il n'y avait ni ironie, ni provocation dans ces paroles ; mais la chanoinesse eut un tremblement qu'elle fit cesser, en serrant avec force les deux poignées de son fauteuil.

— Je ne crois pas avoir jamais vu votre nom... Mademoiselle.

— C'est possible, car la sage-femme qui a mis mon enfant aux Enfants-Trouvés ne le savait peut-être pas, et vous no vous en êtes pas inquiétée, quand vous avez été vous faire donner le petit.

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La chanoinesse se leva droite, frémissante ; un éclair brilla dans ses yeux.

— Valentin est mon flls, dit-elle avec énergie.

Adolphine Pétrel la regarda avec compassion.

— Vous I mais vous n'avez jamais eu ni mari ni amant... vous êtes vierge !

Adélaïde faillit crier un démenti. Un spasme la tenait à la gorge ; ses yeux se remplirent de larmes ; une lueur, une sorte d'auréole fugitive passa sur son front ; elle eut un sourire qui rachetait tous les affronts. Elle retomba dans son fauteuil en murmurant :

— Qui vous a dit?...

— Oh! cela n'a pas été facile. Il y a douze ans, je ne valais pas mieux, ou je n'étais pas pire qu'aujourd'hui... J'étais une jolie flUe à qui ses parents n'avaient pas donné d'autre état. Je montai sur les* planches ; j'eus un amant, en même temps qu'un rôle : je jouai mal et, quand je fus enceinte, je fus quittée par mon amant... Mes parents furent d'une vertu cruelle, quand ils me surent sans emploi, nulle part... La misère vint vite; j'accouchai chez une sage-femme, et, quand je fus mère.

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en baptisant mon ôls de larmes bien sincères, je vous le jure, je dis à celle qui m'avait accueillie : -^ Madame, je n'aurais pas de pain à donner à ce pauvre petit malheureux, et je n'ai pas, en attendant, le loisir de lui donner mon lait; faites les démarches pour que cet in* nocent soit placé aux Enfants-Trouvés. Mais, je vous en conjure, ne le perdez pas de vue; mettez-lui une marque qui me permette de le reconnaître, et plus tard, je le reprendrai, je rélèverai... C'est venir bien tard, n'est-ce pas î Mats si vous croyez que c'est facile! je fus souffi'ante et je traversai des mois de misère noire... puis, le hasard me lança; je devins à la mode ; je m'enivrai de l'espoir d'être riche ; je m'appliquai à le devenir. J'eus des revers ; enfin, quand je me sentis bien riche, bien solide, j'achetai un château, je me fis baronne, dame de charité, comme vous, et, bien avec mon curé, honorée, respectée, j'ai cherché mon fils pour le rendre heureux, sans qu'il sût rien du passé de sa mère... Oh ! ce n'est pas au théâtre que cette Idée-là m'est venue ; les faiseurs de pièces rencontrent quelquefois la vérité... Je vous jure que j'ai l'immense désir d'être mère, tout à mon aise ; je n*ai jamais fait

semblant d'aimer que pour me réserver à cet amour. Je savais bien qu'il serait beau, mon âls... Maintenant je l'adore, je le veux et je l'emmène.

— Cette histoire est touchante, balbutia la chanoinesse en essayant de reprendre son sang-froid; mais qui me prouve?...

— Que ce beau. Valen tin soit mon flls? C'est bien simple; la sage-femme est morte, mais elle a fait sa déclaration en termes tels qu'il n'y a pas à s'y tromper. Je lui avais donné une bague à elle que généreusement elle a attachée aux langes de l'enfant. Oh I sans doute, on ne croyait pas que je reviendrais, et quand, dix jours après la naissance, vous qui avez la vocation des enfants, vous êtes venue en choisir un; on vous a dit : « Tenez, voilà l'enfant d'une fille qui ne le réclamera jamais I > Vous avez fait un riche cadeau : payé en plusieurs dons le prix de mon fils. Votre nom est resté comme celui d'une bienfaitrice, on ne voulait pas me le donner... mais j'y ai mis de l'acharnement... Maintenant, je viens vous dire: — C'est mon fils; rendez-le-moL J'ai été une femme légère ; mais je sens que vous me donnerez une conscience, en me rendant mon enfant. Vous lui

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