‹ Autour de l'amourChapitre 8 sur 19 · L*ENFANT DE LA GHANOINESSE · texte numérisé non relu

L*ENFANT DE LA GHANOINESSE

avez fait une provision de vertu dont je profiterai ; rien qu'en Taimant, je deviendrai meilleure... Seulement arrangeons cela pour que vous ne souffriez pas trop, et pour qu'il ne pleure pas.

— C'est impossible I s'écria la chanoinesse dans un sanglot.

— Il faut pourtant que cela soit.

— Après tout, qu'est-ce que tout cela signifie ? reprit Adélaïde durement ; qui me prouve que vous êtes sa mère?

— Il est vrai qu'il vous serait plus facile de prouver que vous ne pouvez être la sienne.

— Nous verrons, baronne, si vous êtes de force à lutter contre mademoiselle des Noes ? Ne craignez-vous pas que la police ?...

— Je ne crains que pour vous, Madame...

— Ah ! j'en ai affronté bien d'autres I

— Oui, je sais que vous avez laissé croire que ce n'était pas un enfant adopté.

— Et c'est quand j'ai fait ce sacrifice!...

D'ailleurs, vous n'êtes pas sa mère morale... Il peut apprendre ce que vous avez été... Si je le lui disais I

— Vous feriez la première mauvaise action

de votre vie. C'est vrai, j'ai derrière moi une réputation mauvaise; mais la femme déshonorée se réhabilitera par lui; c'est un titre que mon repentir.

— Et moi, repartit superbement la chanoinesse, n'est-ce rien que de m'être déshonorée aux yeux du monde pour lui ? La vocation maternelle vous est venue tard ; moi, j'ai tout sacrifié au bonheur, à l'ivresse d'être mëre. Je ne m'étais pas mariée, parce que j'avais trop d'ambition; j'ai rêvé le fardeau d'un enfant sans le fardeau du mari; c'est une folie de vierge, trop dévote à l'Immaculée Conception, n'est-ce pas ? Ce fut mon idée fixe ; ma mère ne put la vaincre ; le monde enfin ne me fit pas peur. J'affrontai tout, et, quand je revins, avec cet enfant dans mes bras, je passai fièrement devant la sainte Vierge, comme si j'avais porté un Dieu !

— C'est mon sauveur que vous emportiez.

Madame.

— Depuis dix ans, je l'ai veillé, je l'ai enfanté à chaque crise de sa vie. Il me doit sa chair que j'ai nourrie et faite si douce ; il me doit la pureté de son cœur, il me doit son intelligence ; il me doit tout, il ne vous doit rien !

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— Non, rien que la vie, et vous, vous me devez votre bonheur.

— Que vous fattt-il, Madame ? Je ne vous ofire pas ma fortune, il deviendrait pauvre et vous êtes riche; mais laissez-le-moi, et vous le verrez, quand vous voudrez,..

— En visite? Non, ce n'est pas assez... Je veux le voir à toute heure, je veux vivre de son lur, de sa vue.

La chanoissesse crispa les poings; si elle avait eu une arme, elle eût tué sa rivale. Mais soudainement, se mettant à genoux devant elle :

— Voyons, soyez juste. Il est impossible que vous Taimiez autant que moi !

— Je veux me rattraper.

— Ahl si vous Taimiezl si vous Va,iï^i^jL^..

— Je vous le laisserais, n*est«ce pas I^Cggaame dans le jugement de Salomon, vous consentiriez à me donner le beau rôle, pourvu qu'en vraie mère je préférasse l'abandonner. Non.

Mais au fait, pourquoi ne pas le partager ?

La chanoinesse se releva et se tint debout.

— Je ne comprends pas.

— Nous sommes riches toutes les deux. Il aura nos deux fortunes ; qu'il ait nos deux

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amours... Si je vous faisais un procès, je gagnerais. Peut-être aussi pourrait-on nous le retirer à toutes les deux, à vous parce qu'il n'est pas votre flls, à moi parce que j'ai de vilains antécédents maternels. Associons-nous ; voyageons avec lui, jusqu'à ce qu'il soit homme et que forcément il nous échappe. Il sera bien facile de trouver une raison pour cette vie mi-^ toyenne. Que je le voie tous les jours ; je ne demande pas davantage. Si je vous fais honte, vous sortirez quand je serai là... Il est encore en âge de ne pas s'étonner d'être doublement aimé... En vérité. Mademoiselle..., je ne voudrais pas vous faire de la peine ; vous avez été si bonne pour lui, que je vous aime, que je vous admire I Je m'arracherai le cœur quand il le faudra, si vous ne pouvez vous faire à mon voiôinage... Ge sera ma façon d'être la bonne mère du jugement de Salomon. Mais essayons, voulez-vous? je serai bien gentille; je sais me faire aimer, quand je le veux.

La malheureuse prenait ingénument ses airs de fille, pour se faire reconnaître ses droits maternels.

Elle pouvait choquer davantage la chanoinesse. Elle la séduisait, au contraire, par Tex-

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pansion de sa nature. Adélaïde des Noes, épouvantée d'une dépossession possible, se débattait intérieurement contre l'implacable et cherchait des branches, au bord du gouffre où son amour maternel allait sombrer.

Ce que lui disait cette femme la frappait.

Après tout, cette enrichie du vice qui voulait se faire une retraite dans la vertu se trompait peut-être, et alors, après un essai assez court, elle serait infidèle à son fils, comme elle avait été infidèle à bien d'autres. Si elle ne se trompait pas, et si, malgré les fossettes de ses joues roses, cette repentie triomphait de sa frivolité et se retrempait dans l'amour maternel, Adélaïde aurait l'orgueil de ce triomphe; une vraie mère la rendrait moins jalouse en étant digne d'elle.

Après un débat dans lequel la baronne de Valrieux finit par arriver à une éloquence persuasive, par coquetterie, par rivalité de femme, et aussi parce que sa vocation maternelle se développait, avec le désir d'avoir raison, le pacte étrange fut conclu, l'épreuve périlleuse tentée ; elle dure encore.

Le lendemain, la chanoinesse quittait Paris

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avec son fils. La baronne la rejoignit en route et fut présentée à Tenfant comme une cousine. Il fut facile de ramener à dire maman à cette Jolie femme, comme il le disait à sa maman, au visage doux et pâle; il fut plus gâté. Adélaïde présidait aux leçons, Adolphine aux récréations...

Le hasard, qui m^a fait confident de cet effort douloureux et sublime, m'a permis de lire une lettre toute récente de la chanoinesse à une amie :

«Machère,— lui dit-elle entre autres choses, — je suis bien malheureuse I Elle l'aime réellement; elle l'aimera de plus en plus. Il est si bon à aimer ! je voudrais la haïr, je ne peux pas; elle commence à le comprendre si bien; elle me ménage avec tant de délicatesse ! Je ne peux pas davantage la mépriser; car elle s'épure, et je la plains. Je sais des choses de sa vie qui remuent la mienne. Je découvre que cette femme a la caresse plus savante. On n'est donc pas mère, quand on est vierge!... Elle a des égards qui, parfois, me font peur. Elle me regarde, comme si elle voulait voir blanchir plus vite mes cheveux, et elle me sourit, avec une pitié qui met en moi une jalousie affreuse...

L^BNFAÎ^T DE LA CllANOINËSSE 147

Elle est plus jeune que moi de quinze ans au moins; elle vivra plus longtemps que moi...

Si elle attendait ma mort pour l'avoir à elle seule!... »

2Z décembre 1884.

LE

Je fas, il y a longtemps, par hasard et sans * qu'il y eût aucune curiosité malsaine de ma part, le confident d'un mari qu'un de mes bons amis voulait tromper, et le confident de cet ami dangereux que le mari voulait évincer sans scandale.

Le mari n'était point ridicule et ne voulait pas le devenir. Il avait de la noblesse dans le cœur, et peu de fatuité. Il ne s'imaginait pas que la cérémonie de la mairie fût le Styx et l'eût rendu invulnérable ; mais il se disait que sa femme était aussi sensible qu'honnête ; qu'elle avait le goût de l'amitié, et qu'il pouvait être dangereux de lui laisser faire trop de confidences à un ami masculin ; il veillait, sans

aucune scène de jalousie, très alerte et très calme en apparence.

Mon autre ami, également très honnête, également très sensible, chevaleresque et loyal, comme on Test au début d'une passion, ne rêvait ni rapt, ni viol, ni corruption; il voulait aimer, voilà tout, et être aimé. C'était bien simple. Si simple que les regards du soupirant disaient son secret à tout le monde, et que le mari vint un jour me trouver :

— Mon cher, me dit-il, Adolphe D... est amoureux de ma femme ; je ne lui en fais pas de reproches. Peut-on la voir sans Taimer? J'ai vu jouer trop de drames et de comédies sur une crise pareille, pour prendre le rôle de sot que Ton réserve toujours au mari. Il n*y aura, de ma part, ni fureur d'Othello, ni complaisance de Georges Dandin. Je ne veux pas arriver à un duel et à un éclat avec Adolphe. Il a besoin de se marier; il accorde sa guitare sur la mienne ; voilà tout, et il veut chanter la séré* nade à ma femme, avant que la fenêtre d'une fiancée s'ouvre pour lui. Il est honnête ; ma femme est honnête; je le suis aussi ; mais il n'y a que les honnêtes gens pour faire naïvement les plus grosses sottises. Je te prends

donc à témoin ; tu rendras ma conscience plus fière et, si j'étais trop maladroit, tu m'avertirais.

— Ta confiance m'honore, répondis*je; mais je suis le camarade de collège d'Adolphe, comme je suis le tien. S'il lui plaît de me prendre pour confident, faut-il me refuser à l'entendre? Et, si je l'entends, puis-jete répéter tout ce qu'il me dira ?

— Non, pas plus que tu ne l'avertiras de mes plans stratégiques. Je souhaite que plus tard, quand nous serons vieux, nous puissions tous rire, à notre aise, de ce grand amour qui menace le mien.

En effet, aucun de nous n'était vieux et n'avait atteint la quarantaine.

— Je te délierai de ton serment de discrétion, de témoin muet, continua le mari, quand nous aurons tous soixante ans. Jusque-là, mon philosophe, observe et agis en toute sécurité. Quoi que te dise ton ami, notre ami, ne le répète pas. Quoi que je fasse, et comme je ne ferai rien de vil, sois-moi fidèle. Au fond, il y a peut être beaucoup d'orgueil dans mon désir de te dire tout. Je veux que tu puisses, soit pour un roman, soit pour une pièce, montrer

un mari spirituel et sage, soupçonnant le danger et voulant doucement récarter.

— C'est égal, murmurai-je, j'aurai le doigt entre l'arbre et Técorce.

— Il n'y a pas d'arbre, s'écria le mari, en se frappant le front, et c'est l'écorce d'une orange que je vais doucement découper... tu verras.

— Prends garde I les écorces d'oranges, quand on les jette, font glisser.

— Personne ne glissera I

Je renouvelai mes objections, mes protestations ; mais, comme le mari insistait ; comme j'étais certain de mes bonnes intentions ; comme je ne doutais que de la nature en général, sans avoir aucune arrière-pensée contre personne en particulier ; comme j'étais curieux de ce spectacle, je finis par accepter.

D'ailleurs, il faut bien le dire, l'amoureux Adolphe m'avait déjà fait ses confidences ; il me paraissait bon, pour mettre tout à fait ma conscience en équilibre, de recevoir également celles du mari.

Si la situation devenait gênante, je me dégagerais, et puis, j'assisterais peut-être à ce phénomène encore inconnu, d'un amoureux

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qui dégonfle le ballon de son amour dans le ciel, pour qu'il n'en redescende rien sur la terre, et d'un mari prévoyant, plein de tact, qui ne tente pas la destinée, en voulant la conjurer.

La femme de mon ami, j'entends de mon ami marié, était bonne, douce, assez franche pour répugner à une trahison brutale, assez féminine pourtant pour avoir la curiosité d'une passion qui l'effleurait, assez dévouée à son mari pour lui savoir gré de ses précautions, et pour l'en estimer si elles étaient adroites, assez pure pour n'être pas étourdie d'une déclaration, assez naïve pour s'en émouvoir en y réfléchissant. C'était une vraie femme enfin, jolie, spirituelle, aimant la paix de son âme, aimant son mari, et faite pour aimer ses enfants, s'il lui en survenait.

Il y avait plus de trois ans qu'elle attendait une maternité, dont le retard ne provoquait aucune excuse de la part des époux; ce qui prouvait bien qu'il n'y avait pas de leur faute et que leur conscience ne leur reprochait rien, ce qui ne causait aucune alarme au médecin de la famille, patient par état et enseignant la patience.

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C*est dans ces conditions que je fus le té* moin de ce duel qui n'apparaissait pas, entre mon ami Adolphe D... et mon autre ami Isidore M... Les armes semblaient égales; tous les deux étaient riches; le mari n'était pas laid, le soupirant n'était pas d'unu beauté à éblouir ; l'esprit était pareil, il se laissait mesurer de part et d'autre ; tous les deux du même monde, indépendants, avaient les mêmes res-> sources à offrir à une jeune fille bien élevée.

Mais l'un était le mari et l'autre l'amoureux, et c'est le mari qui allait ouvrir la lice. Il pouvait commencer l'inégalité.

On se voyait dans des maisons tiercés. Le mari, sans affectation, s'arrangea pour interrompre les dîners qu'il donnait d'habitude ; un changement de cuisinier fut le prétexte. Sa femme trouva que l'économie était bonne; Targent que l'on dépensait en truffes lui paraîtrait mieux employé en rubans. Le mari eut, à propos, de petites pertes d'argent qui lui furent très sensibles, comme s'il n'eût pas su les réparer & une liquidation prochaine ; mais il en profita pour demander à sa chère femme si l'on ne pouvait pas aller moins dans le monde.

L*aimable femme consentit ; un peu de solitude entra sans effort et sans malaise dant<i ce ménage heureux.

Mon ami Adolphe, qui ne rencontrait plus la femme convoitée, ni chez elle, dans de grands dîners, ni chez les autres dans les soirées, s*alarma et devint plus expressif dans ses visites.

La jeune femme sourit d'abord à des déclarations prévues, mais non espérées; puis elle devint plus sérieuse ; puis enfin, elle eut cette pitié maternelle qui est consternante : elle signifia doucement, gentiment, à mon ami, qu'il eût à cesser ses visites.

Elle mêla adroitement le nom de son mari à ses exhortations personnelles; si bien que le pauvre garçon congédié put se dire que le mari et la femme étaient parfaitement d'accord pour lui fermer la porte do la maison.

En effet, les époux étaient d'accord ; le mari me l'afiirmait, et je voyais au sourire confiant de sa femme qu'elle était bien aise de faire plaisir à son mari. Ces satisfactions-là ont toujours un peu de mélancolie qui les rend charmantes et qui consolent le désespoir.

Je m*abstenais strictement de conseils. J'écoutais seulement avec avidité ce que Ton me confiait de pai-t et d*autre.

— Puisqu'elle ne veut plus me voir, je lui écrirai, me dit Adolphe.

J'attendais cette façon de retraite en bon ordre, qui parfois procure des avantages précieux. Un amour qui a fait son testament avec éloquence meurt mieux et laisse un deuil, si léger qu'il soit, à ceux mêmes qui ne l'ont pas encouragé.

Mon ami écrivit une lettre ardente. Il l'adressa hardiment k la femme et, après son départ, fourbit ses pistolets, s'attendant à la visite du mari.

Mais le mari ne vint pas. Ce fut la lettre qui revint, intacte, avec une adresse ajoutée à la première. On avait reconnu récriture ; on renvoyait, purement et simplement, ce que l'honnête femme ne pouvait pas plus lire qu'entendre.

Lire ? Pourtant si elle avait lu ! Pendant que, devant moi, le regard fixé sur cette fatale lettre salie deux fois par la familiarité des facteurs, Adolphe s'abîmait dans un chagrin profond, il eut tout à coup un tressaillement, prit l'enve-

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loppe, Texamina de très près et rouvrit délicatement.

Alors, avec un sourire légèrement fat :

— Elle Ta lue, me dit-il triomphant.

— Qui te fait croire?....

— La lettre a été décachetée avec soin, avec un pou de vapeur d'eau, et elle a été recachetée soigneusement; toutefois le bord de l'enveloppe n'atteint pas directement la première trace de gomme, et puis, j'en suis sûr, la lettre a été pliée î^utrement. Elle l'a lue! elle l'a lue! tant mieux! elle en lira d'autres.

Je crus qu'il était de mon devoir de sortir de mon rôle, de faire remarquer que deux choses avaient pu se produire, pour illusionner mon ami.

Ou c'était le mari qui avait intercepté la lettre, et qui, après l'avoir lue, la renvoyait directement; auquel cas, les baisers fous donnés à l'enveloppe salie, bénissaient la trace des doigts du mari.

Ou bien l'honnête femme qui avait lu une fois ne s'exposerait pas à une seconde lecture et remettrait une seconde épître à son mari, qui interviendrait alors.

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Mes présomptions n'étaient ni tout à fait justes ni totalement fausses.

Quand je rencontrai mon ami Isidore, il me dit avec une émotion profonde :

— Ah! comme je suis fier de ma femme I Adolphe lui a écrit, elle m'a apporté la lettre, sans l'avoir ouverte. J'ai voulu être digne de cette confiance, et ne pas m'exposer à trouver des choses qui m'eussent fâché contre Adolphe. « C'est bon, dis-je à ma femme en baisant son front pur ; renvoie toi-même cette lettre, ainsi que d'autres, s'il s'obstinait à t'en écrire. Je ne veux pas les voir, je me fie à toi pour notre honiieur. »

J'eus, pour ma part, un léger frémissement qui n'était pas absolument l'émoi de ma cha-rite, en entendant cette confidence du mari.

Devais-je lui apprendre que la lettre avait été lue? N'était-ce pas le troubler? lui donner des soupçons contre une femme honnête ? N'étaitce pas augmenter une crise qui le désespérait, sans doute ? Quel mal avait fait cette curieuse en voulant mesurer le désespoir de l'ami éconduit?

Adolphe envoya une seconde lettre, plus brûlante que la première.. Elle lui revint, avec la

même exactitude, recollée avec le même soin.

Toutefois, la main, en recollant les bords, avait été encore plus maladroite et plus agitée que la première fois; il y avait le sillon Juste d'un baiser entre la pointe de l'enveloppe et la limite de la gomme.

--*- Elle m'aime I s*écria mon fougueux Adolphe.

— Où vois-tu cela 1

— Je te dis qu'elle m'aime, ou qu'elle va m'aimer ! Qui sait même si cette façon maladroite de mettre un nouveau scellement à ma correspondance n'est pas une réponse indirecte, un aveu !

Je ris de cette interprétation; mais je ne ris plus, quand le mari, toujours aussi confiant, me dit en se frottant les mains d'une façon agaçante :

— Il écrit toujours, et il écrira encore. Cela ennuie bien ma femme. La chère petite en est triste. Mais je l'ai conjurée de n'en rien laisser paraître ; il se fatiguera d'écrire, pour n'avoir pas de réponse.

Il ne se fatigua pas facilement. Les lettres partaient, véritablement superbes d'un amour que rien ne contraignait. Je me disais que

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mon ami écrivait aussi pour la gloire; cette correspondance est un chef-d'œuvre.

Le mari était toujours tr4omphant, Adolphe toujours espérant, la femme toujours ennuyée.

Un beau jour, comme je revenais d'un petit voyage, je trouvai chez moi mon aini. Isidore M... qui, recueilli comme un savant, très ému de son infaillibilité scientifique, me dit en me tendant la main :

— Eh bien! qu'avais-je dit? Il n'écrit plus; c'est fini.

Je ne pus m'empêcher de soupirer :

— Le pauvre garçon I

— Je te pardonne cette exclamation de la pitié, reprit le mari. Je le plains, moi aussi; je voudrais le revoir; mais il faut laisser cicatriser la plaie.

Je courus chez Adolphe D... Je frémissais à ridée de son désespoir ; j'étais prêt à partir avec lui, pour un long voyage de convalescence.

Je le trouvai radieux. Il me sauta au cou.

J'étais suffoqué.

— Eh bien, quoi? lui demandai-jo.

Il me souffla dans l'oreille, en m'étreignant avec force, le secret de son bonheur.

Un soir, par hasard, ils s'étaient rencontrés tous les deux au bal, chez la comtesse de V... Le mari était au whist, quand Adolphe entra et la vit. Elle pâlit si étrangement en Tapercevant, qu'il faillit s'évanouir de stupeur et de joie. Elle voulut s'éloigner, se remettre ; il la suivit du regard et la rejoignit bientôt dans le jardin d'hiver, à l'extrémité des salons. Ils y furent seul3, une minute ; il n'en fallut pas plus à Roméo.

Elle ne jeta pas un cri ; elle ne fit aucune menace ; elle n'eut aucune coquetterie ; tout le feu des lettres qu'elle portait, qu'elle couvait dans son cœur, l'enveloppa d'une flamme rapide. Il lui tendit les bras, elle s'y jeta et ce fut tout.

Cette passion était-elle fatale? le mari s'y était-il mal pris pour la prévenir? Je ne touche pas à ce problème. Ce que je sais, c'est que cet amour unit un homme d'une grande valeur à une femme charmante, et que cette liaison, connue de moi seul, fut touchante par sa bonne foi, sublime par sa constance.

Le mari, qui se félicitait de son système, crut en recevoir le brevet, quand il fut père, dans l'année même. Il attribua cette paternité à l'influence de son intervention directe.

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Peut-être avait-il raison ! Il ne cessa, pendant plusieurs années, de me parler de son bonheur. Il n'était troublé que par une chose : sa femme avait des airs de mélancolie qu'il ne savait à quoi attribuer. Était-ce la préoccupation maternelle? Une vague pitié pour le monde où tant de coquettes provoquaient impudemment tant d'hommes, qui n'avaient pas besoin d'être provoqués? Cette femme pure aspirait-oUe à plus de pureté ?

Je fus convaincu que la tristesse douce, traversée par des éclairs, que le mari ne comprenait pas, était le remords de Tamour.

Ce remords pesa sur cette âme délicate et, au bout de quelques années, la brisa.

Madame M... est morte. Elle eut auparavant la satisfaction de voir Adolphe, malgré son talent et grâce aux démarches qu'elle fit ostensiblement pour lui, entrera l'Académie.

— Comme tu es généreuse ! lui dit son mari, le jour de l'élection de leur ami.

Adolphe,. depuis la mort de madame M..., est sorti de l'Académie, comme on sort de l'immortalité humaine, par la mort.

Isidore l'a bien regretté, et c'est naïvement qu'il dit, dans sa douleur raffinée et mystique :

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— Peut-être s'aiment- ils là-haut! Ah I je ne leur en veux pas I Mon bonheur terrestre, qui a affligé mon meilleur ami, me suffit.

Seulement, sa douleur ne va pas jusqu'au remords ; voilà pourquoi il vivra très vieux.

Avis aux femmes honnêtes qui veulent congédier un adorateur trop pressant ! Puissentelles trouver un secret invisible, celui de l'ancien cabinet noir, pour recacheter les lettres qu'elles ne veulent pas avoir lues I

5 janvier 1885.

Le général X..., quand je Tai connu, était vieux, à la retraitei et vivait seul, dans un entresol élégant du boulevard de la Madeleine*

Il avait eu son temps de grande gloire, à cause de sa bravoure dans les guerres de Crimée et dltalie, et aufesi à cause de la beauté, de rélégance, de Tesprit de sa femme, une des étrangères qui étoilèrent la cour impériale.

Le général ôtait veuf, avec un fils qui, sorti un des premiers de Saint-Cyr, était fort aimé, fort estimé dans l'armée. S'il n'était pas mort aujourd'hui, je ne raconterais pas l'histoire du serin paternel.

Le général avait, en effet, un serin, non pas

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aussi vieux que lui, car je ne crois pas que les serins vivent aussi longtemps que les hommes ; mais d'une apparence aussi vieille que la sienne, quand je Tai connu il y a quinze ans ; ou plutôt, quand je les ai connus tous les deux.

Dans un boudoir où il aimait à fumer, à sommeiller, bercé par ses souvenirs, à la place du lustre, était suspendue une cage en bambou, fort élégante, ornée de tout ce qui peut plaire à un oiseau des Canaries. Le seul ornement qui ne parût pas destiné à l'oiseau était une écharpe de dentelle noire entortillée autour du cordon qui soutenait la cage et tombait sur les barreaux supérieurs, arrondis en forme d^ dôme.

C'était une façon de mettre en deuil la cage du vieux serin, seul confident, seul ami, seul vis-à-vis du vieux général.

Le général avait, si j'ose dire ainsi, Técharpe noire autour du cœur.

Ce n'était pas sa mise à la retraite qui lui donnait sa mélancolie ; ce n'était pas l'absence de son flis ; car les nouvelles qu'il en recevait étaient faites pour lui donner du courage.

Mais le général ne se consolait pas d'être

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Yeuf. Peut-être, était-ce moins la femme pour elle-même, que le bruit, le tintamarre victorieux qui avait accompagné la séduisante créature à travers les cotillons de l'Empire, qu'il regrettait; il lui arrivait de murmurer parfois, dans ses moments de plus grande expansion :

— Ah 1 si elle vivait I je ne serais pas aux Invalides I

Il s'imaginait que cette séduisante Pallas aurait empêché ses cheveux de tomber, ses jarrets de se raidir, sa moustache de grisonner, les rhumatismes de l'empoigner, et l'eût conduit à la victoire des décorations et des hauts emplois.

Elle était morte, en deux jours, pour un re-^ froidissement attrapé au Cercle des patineurs. Le générai était absent; mais son aide de camp, un ami bien dévoué, avait reçu pour lui le dernier soupir de la générale, et, sur l'expresse volonté de celle-ci, avait transporté de sa chambre dans la chambre du mari, la cage du serin préféré.

Est-ce qu^un souvenir particulier s'attachait à cet oiseau surmonté d'un drapeau funéraire ? J'eus une occasion de voir chez le général son

ancien aide de camp, devenu le colonel jde P..., et le colonel ne regardait pas la cage et le vieux serin pensif perché sur son bâton, sans avoir quelque chose de la tristesse du général. C'était à peu près la même, avec un faible sourire pourtant, qui perçait le deuil.

Quant au général, il m*arrivait souvent de le trouver assis dans son grand fauteuil, devant la cage, ses deux yeux gris attachés sur Toiseau jaune qui le regardait avec la même fixité, nez à bec. Lequel des deux magnétisait l'autre ? Ils se comprenaient. Le serin avait-il la même pensée ? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils penchaient la tête avec le même accablement. Le petit crâne d'oiseau était déplumé comme le crâne du général. Lui aussi blanchissait; l'or de son uniforme avait bien pâli, et, la dernière fois qu'il mé fut donné de surprendre le tête-à-tête, je remarquai que le serin était devenu bien bouffi, que le général était devenu bien apoplectique. Lequel des deux partirait le premier ? Ce fut le serin.

La douleur du général fut grande, sombre, au début, puis vaillante, quand l'empailleur lui eut rapporté son ami, bourré d'étoupe, ga-

ranti par Tarsenic contre les mites» ferme sur ses pattes, les ailes bien posées comme des épaulettes et non plus pendantes, tout le corps maintenu dans une attitude héroïque. Le serin avait pris un petit air d*aigle atteint dé la jaunisse; son bec, habilement entr'ouvert, semblait crier : « En ayant I »

Je profitai d'un jour de contemplation sereine du général devant le monument de son ami, pour hasarder quelques questions. Le général ne fit pas de résistance. Son serin lui manquait; mon amitié pouvait tenir le vide de l'oiseau.

Il me dit :

— Vous .voulez savoir pourquoi j'ai tant aimé le cher petit être : pourquoi le colonel ne pouvait, comme moi, le regarder sans une profonde émotion? Ce n'est pas seulement parce qu'il est un legs de ma chère femme ; parce qu'il a été rapporté par son oncle, l'amiral portugais Coëlhio, d'une île où la race la plus pure se conserve; ce n'est pas seulement parce qu'il était le joujou, le confident de ma pauvre chère moitié... et que, s'il avait pu parler, quand il ne pouvait plus chanter, il eût raconté les monologues charmants de cette âme

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d'élite. Non, c'est qu'il nous rappelle, au colonel et à moi, une circonstance où j'ai failli être bien ridicule, où je pouvais à jamais perdre la confiance de ma femme et l'estime de mon aide de camp, si je ne m'étais tiré d'affaire par ma présence d'esprit.

Le général, ragaillardi par révocation d'un événement où son esprit s'était montré^ passa la main sur sa tête chauve, ramena ses cheveux qui se cachaient, en déserteurs, du côté des oreilles, et reprit avec un soupir :

— Nous étions jeunes tous. Vous savez ce qu'a été ma femme; sou portrait se trouve dans bien des albums. Je puis dire qu'elle était la plus belle femme de la cour, où les belles femmes étaient en honneur, fiëre avec des principes; je ne craignais rien. Un seul de ses sourires suffisait pour appuyer mes titres auîprës du ministre, et elle n'eut jamais besoin de se faire baiser les mains par l'Empereur, pour obtenir un avancement qui m'était dû. Aussi, je n'avais pas de soupçon ; je suis incapable d'en avoir; je me serais cru sacrilège d'en concevoir un seul, si petit qu'il fût... Pourtant, tin jour!...

Le général se leva de son fauteuil brusque-

ment, fit deux tours dans son petit salon, s'arrêta devant le serin empaillé, qu*on ne mettait plus dans la cage, mais qui était posé sur une étagère, entre le buste en biscuit de Napoléon III, et une photographie coloriée de rimpératrice, sembla demander la force d*un aveu à son cher petit ami, revint à moi, s'excusa en prétextant une crampe, et reprit :

« — Je revenais du ministère de la guerre, où, dans le bureau d'un de mes camarades, on avait, en fumant, débité pas mal de polissonneries... On avait médit des femmes, nié leur fidélité... Je revenais mécontent et agacé... un peu plus tôt que d'habitude. Ce n'était pas l'heure du dîner et je manquais mon absinthe au cercle impériale Je ne sais pourquoi j'allai droit à la chambre de ma femme. J'avais besoin de la voir, de lui donner un baiser pour dissiper les folles idées qui, malgré moi, me tournaient dans la tête... Dans le couloir, je rencontrai la femme de chambre, qui parut troublée à ma vue. Vous savez, quand on a des diables bleus dans la cervelle, ils vous font voir tout en bleu.

» ^ Est-ce qu'il y a quelqu'un chez madame ?

demandai-je assez brutalement.

» — Mais je ne sais pas, je né crois pas, général, balbutia la pauvrette, assez épouvantée.

» Il faut vous dire que, quand j'étais de mauvaise humeur, dans ce temps-là, j'avais un air , assez naturellement terrible I L'habitude du commandement... Je suis rude. L'émotion de la soubrette, au lieu de m'avertir de ma grossièreté, fortifia mes soupçons. En trois pas, je fus à la porte de la chambre; elle était fermée en dedans. Je frappe... Silence absolu... Je frappe encore. J'entends un bruit de chaises, de fauteuils, un pas pesant comme celui d'un homme qui saute. Sacrebleu ! Je fais de mes poings deux marteaux, et je frappe à tout briser. Je menace d'enfoncer la porte.

J'entends alors une petite voix, la voix flûtée de ma femme, qui me dit :

» — Est-ce vous, général ?

> — Oui, pourquoi n'ouvrez-vous pas ?

» — C'est que je suis avec le colonel ; attendez, quand nous aurons fini...

» — Fini!...

» Il paraît que je donnai à ce mot une expression si terrible que la porte s'entrebâilla.

» — Entrez, entrez vitel me dit ma femme, en riant aux éclats.

> Je me glisse, j'entre, je ferme la porte derrière moi et je vois alors de quoi il s'agissait. Ma femme avait, au milieu de sa chambre, dans une jardinière, une cage où s'ébattait d'ordinaire ce serin alors merveilleux. Elle y tenait, je vous l'ai dit, à cause de son oncle l'amiral Coëlhio. En voulant lui donner à boire, elle avait tenu la cage ouverte ; le serin s'était échappé. Il n'était pas apprivoisé dans ce tem^là; il le fut depuis. Prise de peur en le voyant voltiger, ma chère femme avait crié au secours, mon aide de camp était accouru le premier.... Ils couraient, sautaient, montaient sur les fauteuils; rien n'y faisait, l'oiseau ne voulait pas se laisser attraper. Quand je suis ei^tré, ils étaient si rouges, si essoufflés, que vraiment ils me donnèrent envie de rire... Les maladroits ! Il me suffit de poursuivre Koiseau dans les rideaux de l'alcôve, de l'y ehveloppar, pour le prendre. Je me moquai d'eux. Mai», ^h^uite', en dînant, ils se moquèrent de moi.

» — Je ne vous mènerai plus voir le Mariage de Fi(jaro,me dit ma femmes Vous étiez furieux et jaloux comme Almaviva.

» Je rougis; j'étais vexé.

» — Jaloux, moi! et de qui? Puis, me sauvant

par un peu d'esprit : après tout, Almaviva a trouvé Chérubin dans la chambre de Rosine.

» — Oui, mais mon Chérubin à moi, c'était mon oiseau.

» Depuis ce jour-là, le serin reçut le surnom de Chérubin. Je fis adroitement des excuses à ma femme, le soir, quand je la rejoignis dans sa chambre ; elle me reçut sérieusement, me reprocha avec émotion cette colère de mauvais goût. La pauvre chérie, elle avait souflfert de ce. soupçon absurde. J'obtins, pourtant, mon pardon le soir même, et le ciel bénit cette réconciliation... Vous connaissez mon fils? N'estce pas qu'il n'a pas l'air d'un serin? Quant à Toiseaui dont la cage fermait mal, je pris mes précautions ; j'achetai cette cage de bambou, plus solide et plus belle... Ce fut notre oiseau sacré... Pauvre Chérubin! une idée triste me vient souvent. Je n'ai plus longtemps à vivre, à qui léguerai- je mon serin ?... Mon fils est à l'armée... il se mariera et n'oserait apporter en dot, parmi les bibelots, cet oiseau empaillé ; à qui le léguer?

— Mais au colonel de P... I

Le vieux général eut un rayonnement subit :

— Vous avez raison I Comment une idée si

simple ne m'est-elle pas venue ? Il aura le serin ; ce sera un souvenir de moi.

Le général est mort, le colonel va devenir général. A-t-il gardé le serin ? Garde-t-il son sérieux en le regardant? Je l'ignore.

11 janvier 1885.

Il y a quelques mois, deux femmes du meilleur monde et de la plus grande élégance, c'est-à-dire de l'élégance de l'esprit autant que de celle de la toilette, étaient réunies dans le boudoir de l'une d'elles.

L'une, la visiteuse, était blonde, de ce blond si rare que la mode ne permet plus guère, et que les teintures des coiffeurs ne permettent plus. Elle était blanche, comme elle était blonde. Son visage doux fondait ses contours dans la bordure des cheveux, et, si le peintre en beautés angéliques, Àry Scheffer, avait vu cette jolie femme, il l'eût sans doute enrégimentée dans la légion des âmes qu'il a peinte, aspirant au ciel.

L'autre était brune, avec des sourcils épais, des cheveux noirs, une bouche contractée par le sourire provocant qui encourage toutes les audaces et qui promet tous les pardons.

Tout le inonde, à première vue, eût déclaré que la femme brune était la femme passionnée, curieuse dans ses fantaisies, ardente dans' ses volontés, et que l'autre était la rêveuse mystique. Mais les physiologistes^ qui auraient jugé ainsi auraient oublié que la femme type, Eve ou Vénus, est blonde de par le décret éternel des poètes, et que la femme par excellence doit avoir toutes les passions féminines.

La conversation des deux amies était d'ailleurs décisive.

-* Ainsi, tu as un amant Y demandait la femme aux sourcils épais, à la blonde facile & l'extase.

— Ohl comme tu es brutale I... Tu dis les choses... Eh bien oui..., puisque aussi bien, je viens pour te consulter à ce sujet. J'ai un amant... que veux-tu I ce n'est pas ma faute... Mon mari se fiait trop à ma placidité apparente. Je lui entendais dire vingt fois par jour

PEUX AMIES FIDÈIiBS 179

que les femmes blanches comme moi ne savent pas aimer. Cela m'a dépitée; j'ai voulu le contredire... en secret... et puis celui que j'aime est si persuasif! il m'a juré que je suis son unique amour. Oh! va, il me le prouve bien!...

La brune, un peu scandalisée, eut un sourire légèrement méprisant et dit :

— Enfin, que viens-tu me demander?

— Oh ! une chose, sans doute, difficile ! Mais si tu voulais 1 Si tu pouvais I

— Quoi?

— Mon mari, tout indifférent qu'il paraît, est au fond assez jaloux. Il ne me laisse pas facilement sortir seule. Encore moins m'attarder le soir. 11 est impatientant ! Je voudrais...

— Quoi ?

-^ Puisque tu es si sûre de toi, si résolue, si fidèle à ton mari, qui te suffit, no pourrais-tu pas me rendre le petit service d'être un peu coquette avec mon cher époux, de te faire faire la cour par lui î S'il s'occupait un peu de toi, il s'occuperait encore moins de moi. J'aurais toute ma liberté, et, je te le jure, j'en ai besoin avec un être comme celui que j'aime, si exi-

géant, si embrasé ! Il me faut bien des soirées libres... Est-ce trop demander à ton amitié, ma chère Madeleine ?

Celle qu'on appelait Madeleine eut un sourire long qui Tempêcha de parler pendant une minute ou deux; puis elle répondit d'une voix veloutée :

— C'est singulier ! Ce que tu me demandes, j'allais te le demander.

— Ah ! toi aussi ?

— Oh I ne t'y trompe pas, ma chère Elisabeth, reprit la brune avec une sorte de sévérité, il ne s'agit pas pour moi d'une liberté propice à un amour profane. Celui qui m'aime et qui me supplie de l'aimer, reste dans les termes d'une adoration respectueuse, et il y restera, je te le jure... Mais, si assurée que l'on soit de sa vertu, tu conviendras qu'avec un mari comme le mien, un magistrat silencieux, correct, exerçant le mariage comme il exerce son emploi, il est difficile de trouver le loisir de se rendre à ces rendez-vous... chastes, je te le jure. C'est de l'harmonie que je vais savourer, et dont je voudrais m'enivrer. Notre attachement est un duo dans l'inflni.

La blonde souriait :

DBUX AMIBS FIDÈLES 181

— Bah I VOUS finirez bien par descendre à terre I

— Jamais I reprit la brune en voilant ses beaux yeux. Seulement, même pour ce plaisir, plus innocent que le tien, j'ai besoin d'être libre... J'essaierai d'être coquette avec ton mari, si cela peut te rendre service, bien que je blâme absolument, entends-tu, Elisabeth, cet abandon de toi-même; je me ferai faire la cour par celui qui te dédaigne, et j'ai quelque raison de croire que ce no sera pas trop difficile. En revanche, je te demande de séduire mon méthodique époux. Cet homme grave doit avoir la nostalgie des blondes. Tu es une enchanteresse ; enchante-le I mais ne va pas trop loin !

— Ah ! ma chère Madeleine, pour qui me prends-tu ?

— Ainsi, c'est convenu !

— Oui, si tu fais toft rôle en conscience.

— Ah çà ! tu ne me demandes pas d'accorder ce que je te prie de refuser à mon mari ?

— Je ne te trace aucune limite, et j'accepte la tienne.

— Alors, le pacte est conclu I Nous dînons ce

soir ensemble, n'est-ce pas? je vais m'habiller.

Tu me forces à être coquette.

1B2 AUTOUR DB l'amour

— Et toi tu me forces à redoubler mes airs blancs. Je te parie qu'au dessert ton mari m'aura déjà fait une déclaration.

— Moi, )e ne t'en promets pas autant.

— Essaye.

-^ J'essayerai.

Le t3oir même, au dîner, qui devait être un dîner intime, presque de famille, où les maris n'étaient prévenus d^aucune attaque et ne soupçonnaient aucun guet-apens, la double manœuvre commença.

Le mari de la blonde, de cette Elisabeth sur fond d^or, eut un sursaut subit quand il remarqua que la femme de son ami, dont il admirait sans se ravouer les yeux noirs et les cheveux bruns, soulignait, pour ainsi dire, de ses longs cils, chacun des regards parlants de ses grands yeux. C'était un avocat, et l'idée de pénétrer le secret de la femme de son ami le magistrat, lui parut une entreprise exigée pour rhonneur du barreau. Il fut facilement ce qu'il voulait être, séduisant. La femme brune lui parla du sermon du prédicateur à la mode; il jura d'aller l'entendre à Notre-Dame, puisqu'elle ne manquait aucun sermon; c'était précisément l'heure que la dame blonde vou-

DBtJX AMIES FIDÈLES 183

lait avoir à elle seule pour se rendre à ses rendez-vous. ^

De son côté, le magistrat, sans défiance de la blonde, en subit le charme, quand, après le café, elle lui versa, comme elle savait verser les philtres, un verre de chartreuse. La liqueur était blonde et vermeille. Il ne se dit pas intérieurement, comme la Galatée de l'Opéra- Comique : son parfum est plue doux encore^ parce que c'eût été un vers saugrenu et qui n*e6t tolérable qu'en musique; mais il pensa que si Ton pouvait pressurer les blondes, le vin du pressoir serait d'or comme leur beauté, et il crut déguster un petit verre de Tessence même de la femme de son ami, en sirotant sa chartreuse. Jamais la blonde n'avait été si aimable; le magistrat eut un coup de soleil subit, et, quand les deux amies échangeront leurs adieux dans l'antichambre, elles se dirent tout bas réciproquement :

— Cela Ta bien !

En efiet, cela allait fort bien. Il n'y a rien de rapide comme la trahison de deux ménages intimes qui veulent mutuellement faire un échange. La complaisance des femmes vient en aide à l'appétit des maris. Au bout d'une quin-

184 AUfOUR DE L*AMÔUR

zaine, le mari de la blonde ramenait la brune du sermon et commentait le prône du prédicateur, les mains dans les mains de la dévote I

Je crois même que le mysticisme qui la satisfaisait ailleurs, la défendait moins dans ce tête-à-tête et que la brune inclinait à satisfaire le préjugé, en se montrant plus inflammable qu'elle l'était, mais autant que la tradition banale l'exigeait.

Quant à la blonde, elle eût redouté de paraître bégueule à un ami magistrat, qui se départait pour elle de sa gravité d'audience. Elle riait doucement des témérités, s'en défendait mal, n'ayant pas de sourcils assez épais pour les froncer et risquer de devenir laide, en affectant des airs farouches.

Tout allait très bien; chaque femme eut de son mari la liberté nécessaire; il est vrai qu'elles donnaient ou qu'elles prêtaient chacune au mari de l'autre ce qu'elles retranchaient à leur mari; mais elles avaient des facilités d'accorder, selon leurs convenances, ce que leurs adorateurs réclamaient, tandis que leurs maris ne leur réclamaient plus rien.

Les rendez-vous étaient libres. Ce fut une

période d'enivrement, dont les maris échangés eurent la récompense.

Un jour, le prédicateur de Notre-Dame fut enrhumé ; la brune, qui avait été prévenue d'avance par la Semaine religieuse^ n'alla pas aTu sermon où son adorateur marié se rendit, et elle eut l'idée d'aller surprendre son amant mystique. Cet amour était resté à peu près si pur qu'il valait bien un sermon.

Elle prit la clef du petit hôtel, près du Parc Monceau, où elle pénétrait à ses jours et à ses heures, sans passer par le perron et sans se faire annoncer; elle se glissa dans l'escalier discret qu'on eût dit fait pour elle, arriva à la porte de la chambre à coucher qui ne lui était jamais fermée, qui lui servait d'oratoire, entra, et vit ce qu'elle eût été désolée de montrer à son amie la blonde; c'est-à-dire, cette amie mêm0, dans toute sa blancheur, transfigurée tout à coup en déesse, dans la toilette de Vénus, et l'amant mystique mystifiant de la façon la plus odieuse, la plus naturaliste, son amante brune, avec la complicité de son amante

blonde.

Ce don Juan avait deux lyres, l'une qui ne résonnait que pour les chants platoniques et

186 AUTOUR DB l'amour

Tautre qui vibrait de la passioa la plus fougueuse.

Je renonoe à décrire la scène qui suivit. Il y eut des pleurs, des cris, des attaques de nerfs de la part de la brune, et aussi des éclats de rire de la part de la blonde. Le héros, assez àè-* contenance, n'était pas dans la toilette décente qui lui valait Tamour de Tune et, à son embarras subit, perdait des chances avec l'autre.

Après des explications qui n'expliquèrent rien, après une sorte de dè& qui semblait le prélude d'un duel de femmes, les deux amies se mirent d'accord pour une indignation com-* mune, et, l'une et l'autre» dans un transport de colère légitime, se dirent que c'était pour un être à double jeu, qui les trompait indigne* ment, qu'elles avaient trompé leur mari. Elles ne lui pardonneraient pas; chacune lui jeta le passe-partout qu'elle avait reçu, et, elles partirent ensemble.

Que faire maintenant? Allaient-elles reprendre leur mari ?

— Attendons un peu, dit la blonde avec un sourire ineffable.

-- Ah l pour moi, j'en ai assez, dès amants platoniques I s'écria la brune avec dégoût.

Cela ne voulait pas dire qu'elle retournerait à son mari, le magistrat pudique.

Elles sont toujours amies; chacune est toujours très gâtée par le mari de l'autre; la blonde a d'autres heures de liberté, et l'on remarque que la brune, impatientée de son air un peu sévère, se blondit légèrement de jour en jour, et rivalise d'amabilité engageante avec son amie.

Seulement, cette fois, elles ont bien juré de prendre leurs précautions, et, si elles sont forcées de se prêter réciproquement leurs maris, de ne pas se prêter du moins le même amant.

Ce serait infâme I

19 janvier 1885.

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