LES ESPERANCES PROCHAINES
HORACE et VIRGILE entrent en même temps.
AUGUSTE à HORACE.
Avancez, cher poète, et soyez le bienvenu. Il me tardait de vous remercier de votre hymne séculaire d'une inspiration si romaine. Il vivra bien au delà du siècle qui Ta fait naître. Quant à moi qui Tadmire, je le louerais bien plus à Taise si je n'y étais tant loué par vous, mon cher Horace.
HORACE
César, votre bienveillance en est le meilleur prix. Mais ces strophes, dont vous avez daigné agréer l'hommage, ont grandement perdu de leur mérite à mes yeux depuis qu'une muse amie, mieux inspirée que la mienne, a chanté, elle aussi, les espérances du siècle qui vient de se lever.
Il désigne Virgile.
AUGUSTE
Quoi! votre modeste ami, qui est aussi le nôtre, aurait-il composé quelquechantnouveau
ou L'APPROCHE DE DIEU. Sq
qui fût encore un secret entre sa muse et lui?
HORACE
Ce n'est plus un secret depuis que nous en avons entendu la lecture chez Pollion, qui en a reçu la dédicace (i).
AUGUSTE
Pollion est heureux. Mais depuis quand Virgile porte-t-il si haut le sujet de ses chants?
VIRGILE
César, les vers que vante l'amitié de Flaccus ne sont qu'une poésie champêtre, comme tous les miens d'ailleurs : vous savez bien que je ne suis que le poète des bois.
HORACE
Oui, mais cette fois les bois sont dignes d'un consul (2). Vous êtes, mon cher Virgile, mauvais juge dans votre cause, et, quoi que vous disiez, je ne sais quel souffle puissant a soulevé aujourd'hui le vol de notre cygne (3). Il plane au-dessus des temps et berce l'espérance dans des rêves qui rajeunissent la félicité de l'âge d'or. Hélas! pourquoi faut-il que ce ne soit que des rêves?
( I ) Virgile, Ed. iv, ad PoUionem.
(2) Virgile, Ibid. :
Si canimus sylvas, sylvœ sunt consule dignae.
(3) Horace, Ad Pindarum :
Multa Dircaeum leyat aura cycnum, etc.
VIRGILE
Si VOUS m'aimez, Horace, ne dites pas cela.
Ce que vous nommez des rêves, ce sont mes plus fermes croyances, c'est mon meilleur espoir. Que ne puis-je les exprimer comme je les comprends?
AUGUSTE
Parlez, je vous en prie; car moi aussi, Virgile, je vous tiens un peu pour un homme inspiré. Si vos nobles poésies ne sont que de beaux songes, je ne saurais le dire; mais personne ne souhaite plus ardemment qu'elles soient des oracles.
VIRGILE
Mais, Prince, de tels oracles ne seraient pas les miens. Ce sont les révélations de la sagesse antique, ce sont les appels secrets de toutes les âmes au courant des besoins de leur siècle et des choses passées. N'avez-vous pas remarqué, César, que les grandes âmes, les âmes comme la vôtre, s'en vont de nos jours en deux sens opposés? Les unes, dégoûtées du présent, placent dans le passé l'idéal de tout bien, et vantent les antiques grandeurs de la patrie comme un sommet suprême que Ton n'atteindra plus (i). Mais il y en a d'autres qui tournent
(i) Tite-Live, Prœfat. : Ergo contra hoc quoquc laboris praemium petam, ut me a conspectu malorum, quae nostra
ou L!APPRQCH.E DE DIEU. 41
vers l'avenir le regard inquiet que le pâtre des nuits fixe vers le point dû ciel d'où viendra la lumière. Y a-t-il un Dieu en nous, ou chacun se fait-il un Dieu de ses propres désirs (i)? Je ne sais, mais Je sens que nous touchons de près à Tâge divin qu'ont appelé nos pères. Un nouvel ordre de siècles est près de s'ouvrir devant nous. Un souffle précurseur passe déjà sur nos têtes, il nous vivifiera. Ne voyezvous pas le monde accablé, fléchissant, comme sous le poids de ses maux (2)? Et cette paix, ce silence, croyez-vous que c'est en vain que Dieu l'impose à la terre? C'est que la terre est le théâtre où va se jouer demain un drame immense, dans lequel le Ciel même s'est réservé le premier rôfe. Quel sera-t-il?je l'ignore. Mais parmi ceux qui sont ici, il y en a, j'espère, qui verront le dénoûment de ce drame divin. Ah!
que ne m'est-il donné à moi-même d'entrevoir un jour cette aurore et de marcher à sa clarté! C'est alors qu'en dépit de vos railleries, mon cher Horace, je me sentirais de force à défier
per tôt annos viditaetas, tantisper, certe dum prisca illa tota mente repeto, avertam.
(i) Virgile, ^n., I. ix ;
An sua cuique Deus fit dira cupido?
(2) Virgile, Ed., iv.
Magnus ab integro ssclorum nascitur ordo...
Aspjce convexo nutantem pondère mundum.
Orphée lui-même, car j'aurais à chamer de plus belles choses que lui (i).
MÉCÈNE
Je le crois facilement, et je ne puis vous exprimer quel désir ardent vous me donnez d'entendre ce chant prophétique, dont ce que vous venez de dire est le prélude sans doute?
VIRGILE
Illustre chevalier, vous savez si je puis refuser quoi que ce soit à vos vœux; mais j'ai besoin de revoir ces vers trop imparfaits pour qu'ils soient dignes de vous. Ne vous ai-je pas dit que je les façonne lentement, les repolissant sans cesse, à la manière de l'ours qui lèche ses petits (2)? D'ailleurs, s'il faut tout dire, je n'aurais pas le courage de bégayer cette rêverie timide et hasardée, depuis que j'ai eu le bonheur, ce soir même, d'entendre un hôte de Pollion nous citer les divins oracles de son pays.
(i) Virgile, Ed., iv.
O mihi tam longs maneat pars ultima vite Spiritus et, quantum sat erit tua dicere factal Non me carminibus vincet nec Thracius Orpheus Nec Lin us.
(2) Tib. Claud. Donaii, De P. Virgilii vita : Non absurde Carmen se ursae more parère dicens, et lambendo demum effingere.
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