‹ Autour de l'histoire: scènes et récitsChapitre 11 sur 43 · L'ETAT DES AMES ET LE BONHEUR · texte numérisé non relu

L'ETAT DES AMES ET LE BONHEUR

En ce moment Properce et Ovide entrent ensemble et saluent TEmpereur. Mécène les reçoit. Auguste et Agrippa s'entretiennent à l'écart entre la statue de César et la louve de Romulus.

MÉCÈNE, s'avançant vers les nouveaux venus.

Vous arrivez à temps, mes amis, pour couper court à des entretiens trop sérieux. En vous voyant cet air de fête qui ne vous quitte pas, je me rappelais le bel Alcibiade arrivant, la couronne de fleurs sur la tête, au milieu des sages du Banquet de Platon (i).

PROPERCE

Ce qui revient à dire, noble chevalier, que vous êtes les sages et nous les fous.

Aux dieux ne plaise! J'ose croire seulement que votre sagesse n'est pas précisément celle de nos stoïciens.

HORACE

C'est celle d'Epicure, et ce n'est pas moi qui leur en ferai reproche.

(i) Platon, Sympos.y in fine : NOv 8e ^ixo) lui t^ xeçoX^ îxtaf Ta; Taiytac, x. t. X.

PROPERCE

C'est-à-dire celle du plaisir.

OVIDE

Donc celle du bonheur.

VIRGILE

Ah ! si c'est le bonheur que vous nous apportez, soyez les bienvenus; car j'en suis altéré. La découverte est nouvelle, et vous ne dédaignerez pas de nous en faire part.

OVIDE, détachant une couronne de fleurs placée sur le

buste d'une Hébé.

Le bonheur, cher ami, voici quel en estremblème : une couronne de roses.

HORACE

Entrelacée de pampres.

PROPERCE

Et qu'il faut garder fraîche tant que dure la vie.

VIRGILE

Mais qu'est-ce donc que la vie?

OVIDE

Une fête.

HORACE

Un banquet.

PROPERCE

Un concert. Le son d'une lyre dont les cordes, je le sens, se brisent une à une, mais qui doit résonner jusqu'à ce que la dernière note expire sur l'instrument.

ou L'APPROCHE DE DIEU. 45

VIRGILE

Et alors?..

OVIDE

Et alors tout finit, et le son et la lyre.

vircile.

Mais que faites-vous donc de Tàme?

PROPERCE

L'hôte d'une journée qu'il faut accueillir avec des- parfums et des chants, et traiter de notre mieux; car le soir elle nous quitte pour ne plus revenir.

VIRGILE

Est-ce là tout le bonheur dont vous me faisiez fête? Mais n'est-ce pas plutôt le sujet d'un inconsolable désespoir?

PROPERCE

Eh! mon cher Virgile, à quoi servirait de se désespérer? Regardez-moi, je suis pâle, je sens que ma vie s'épuise et que le départ n'est pas loin (i). Je voudrais le retarder que je ne le pourrais pas, et le plus sage est de jouir de ce qui me reste encore, sans regarder le terme. Avez-vous entendu parler de cette société des Inséparables dans la mort, qui firent Tétonnement d'Alexandrie parleur joyeuse vie

(i) Properce mourut très jeune, usé par des jouissances précoces.

et leur joyeuse fin (i)? Je voudrais que Rome se donnât ce plaisir et ce courage. J'aime la vieille sagesse qui faisait promener la momie autour de la salle du festin, pour rappeler que le temps passe, que la mort vient, et qu'il faut jouir vite.

VIRGH-E.

Mais oublier, est-ce jouir? Et ce bonheur vulgaire est-il digne de l'homme?

PROPERCE

En connaissez-vous un autre? Et en est-il de plus doux que de livrer sa vie au souffle de chaque jour; de la regarder passer, fleuve, torrent ou ruisseau, entraînant avec elle les fleurs ou les lauriers qui s'en vont à l'abîme; et de se faire de la calme espérance du néant, l'oreiller où s'endorment les remords et les peines?

VIRGILE

Oui, si des fleurs elles-mêmes ne s'exhalait ce je ne sais quoi d'amer qui fait souffrir, et que Lucrèce lui-même a connu (2).

OVIDE

Mais, cher Virgile, ne vivez-vous donc que d'ambroisie? Vous-même, au milieu des fêtes,

(i) V. Rollin, Hist. lom.j t. XVI, p. 98.

(2) medio de fonte leporum

Surgit amari aliquid quod in ipsisfloribus angit

(Lucrèce).

ou L'APPROCHE DE DIEU. 47

des banquets et des rires, parmi les coupes qui se heurtent, les harmonies qui frémissent, les cœurs qui tressaillent, dites, que sentez-vous?

VIRGILE

Des larmes au fond de ces coupes, comme au fond de tout ce qui n'est que mortel (i).

OVIDE

Allons, grave Heraclite, de quel siècle êtesvous donc? Et quand serez-vous donc heureux, si vous ne savez pas l'être dans ce lieu et dans ce temps? Le monde nous est soumis; les parfums de l'Arabie, les vins de Chypre, les tissus de Babylone, les esclaves de la Grèce, les marbres du Pentélique, les lions de la Numidie, les blés de la Sicile, les trésors de Pergame, Rome a tout à ses pieds et Rome nous encense... Amis, l'amphore est pleine et la coupe est large; qu'on y verse...

PROPERCE

A torrents...

HORACE

Goutte à goutte.

OVIDE

Oui, pour que l'ivresse ne tue pas.

HORACE

Et que le breuvage s'épuise moins vite.

(i) Virgile, uEn., Liv. I, v. 463.

Sunt IacryiraErerum,ct mentem mortalia tangunt

VIRGILE

A torrents, goutte à goutte, qu'est-ce que cela fait au cœur, si la lie est au fond et qu'il faille la boire? Horace, voyez- vous bien à quelqu^es pas de nous, dans Tentrecolonnement de l'atrium d^Apollon, ces cinquante statues de Danaïdes avec leurs urnes de marbre qu'elles essayent de remplir et qui s'épuisent à mesure (i)? Voilà, mon cher ami, votre supplice et le mien, Votre âme est comme cette urne : jetez-y le monde entier, il y passera comme une goutte d'eau, et l'e'ternel travail sera à recommencer sans fin.

HORACE

Mais, mon ami, c'est parce que vous vous faites une âme plus grande que le réel. Rétrécissez vos désirs, contenez dans de justes limites ce débordement du cœur. Faites-vous des ambitions à la mesure du possible, et vous serez heureux. Voilà ma petite sagesse. Vous êtes, mon cher Virgile, le poète des rêves infinis; je suis, moi, le philosophe des saines réalités. Je proclame comme vous que le bonheur absolu est une belle chimère; mais, sans le chercher dans une perfection impossible, je le prends comme il vient, évitant les excès,

(i) V. Desobry, Rome au siècle d'Auguste, Le Palatin, Lettre LUI.

ou L'APPROCHE DÉ DIEU. 49

insouciant de Tavenir, savourant à petite dose cette liqueur délicate que Ton nomme le plaisir, et qui iji'est un poison que lorsqu'on en abuse. J'évite les grandes passions comme les grands honneurs : les cimes attirent la foudre. Et pourquoi donc, grands dieux! aller chercher si loin, si haut, comme vous le faites, ce que le sort a placé là sous notre mam.'' Donnez-moi un petit champ de quelques arpents de terre, une source, un verger, un petit bois, des amis comme vous, mon cher Virgile, une table bien servie, des loisirs et des rentes, une maison au soleil, loin des orages du monde et de la politique : ce petit coin de terre serait l'univers pour moi (i). J'en ferais le nid de mon cœur, et je lui défendrais bien d'égarer au delà son vol téméraire et pjérilleux.

VIRGILE

Sans doute, mon cher Horace, mais en lui coupant les ailes. Ce que vous dépeignez là, ne vous y trompez point, ce n'est pas le nid de

votre cœur, c'est sa cage. Est-ce que vous pensez que quelques arpents de terre soient la mesure d'une âme? Cette âme, l'empêcheriez-

(i) Horace, Sai., I. II, 6 :

Hoc erat in voti», modus agri non ita magnus Hortus ubi, et tecto vicinus jugis aquîc fons, Et paulum sylTœ super his foret, etc.

5o UNE SOIREE CHEZ AUGUSTE

VOUS d'aspirer au-delà de votre futaie d'o meaux et de ce riant Tibur dont vous av fait le cadre de votre parfait bonheur?. Qu que vous disiez, Horace, vous n'êtes pas ft pour coucher votre vie dans ce lit de Procust et vous aviez de Thomme une meilleure id quand vous lui défendiez d'éteindre dans boue Tétincelle divine (i). « Qui est content < son sort? demandiez-vous dans ce temps-1 Qui ne s'agite sans cesse comme en route ve quelque chose qu'il ne saurait atteindre (2)1 Où est le but? Je ne sais; mais ce dont j' conscience, c'est que ce bien suprême n'e pas le bien médiocre qui vous fascine, ce 1 peut être qu'un bien immense et éternel. Oi Platon a dit vrai : notre âme ne peut mouri Elle porte en elle-même une flamme qui vie du ciel et qui y remonte. Elle ne fait que tr verser le temps; et, y laissant le corps q l'emprisonnait, elle s'envole, libre enfin, vers i- destinée finale... (3). Ah! qui me transporte

(i) Horace :

Non affligat hutni divinae particulam aurae.

[2) Id., Sat. 1. I, I :

Qui fit, Maecenas, ut nemo quam sibi sorte Seu ratio dederit, seu fors objecerit illa Contentus vivat? etc.

(3) Virgile, jEn., 1. VI :

Igneus est ollis vigor et caelestis origo Seminibus, quantum non noxia corpora tardant

ou L'APPROCHE DE DIEU. 5i

dans ces champs que baigne la lumière élyséenne, où brille un nouveau soleil avec des astres nouveaux (i)î Qui fera jaillir une fontaine d'amour où le cœur se plonge et boive Toubli de tous les maux? Où est le bien suprême, le bien qui seul ne connaît ni déclin ni limites? Où est l'être unique qui soit bonté, beauté, sagesse, grandeur, puissance, amour; et qui, étant tout cela, daigne me regarder, m'aimer et se donner à moi? A-t-il un nom, un. visage, une demeure dans les demeures des hommes?

HORACE

Assez, cher Virgile ! Vous êtes sur le trépied. Descendez de ces hauteurs : ce vol aérien me fait peur! Certes, ce n'est pas moi, pauvre petite abeille de Matinée dont Taile pourra vous suivre dans les espaces éthérés où se perd votre essor (2).

Terrenique hebetant artus moribundaque membra. ... Donec longa dies, perfecto temporis orbe, Concretam ezemit labem, purumque reliquit iltthereum scnsum, atque aurai simplicis ignem.

■1) Id., Jbid.:

Largior hic campos eether et lumine vestit Purpureo : solei;nque suum, sua sidéra norunt.

2) Horace, Carm, i, 1. iv....

Ego apis Matins

Moro modoque Grata carpentis thyma per laborem...

Carmina fingo.

AGRIPPA, qui s'est approché de ce groupe :

Mais c'est à l'Olympe même que vous aspirez, ambitieux Virgile! Car si les perfections que vous venez de nonmier se trouvent réunies dans un être vivant, cet être souverainement aimable, infini, éternel, mais ce n'est plus un honmie, ce ne peut être qu'un dieu.

HORACE

Quelque dieu inconnu, comme celui des Athéniens.

MÉCÈNE

Et peut-être le seul vrai. Et moi aussi, Virgile, je pense que l'homme est trop grand pour que la médiocrité puisse le satisfaire. Je ne sache guère qu'une chose qui soit capable de remplir un grand cœur. Ce n*est pas la richesse, ce n'est pas le plaisir; c'est peut-être le rang suprême. Commander au monde, l'animer de son souffle, lui infuser son âme, le mouvoir d'un signe de tête, être la pensée du présent et l'entretien de l'avenir, ne sortir de la vie que pour entrer dans la gloire... Les dieux eux-mêmes ont-ils une autre destinée?

AGRIPPA

Vous vous taisez, César?..

AUGUSTE

Et si je parle, qui donc croira que je dis vrai? Qui croira que cette grandeur ne laisse

ou L'APPROCHE DE DIEU. 53

que dégoût, et que plus on s'élève au-dessus du genre humain, plus on se sent seul et triste sur ce faîte désert d'où les hommes apparaissent trop bas pour qu'ils nous touchent, trop vils pour qu'on les aime, a A dix-neuf ans, j'ai levé une armée à mes frais; et sans autre conseil que moi-même, j'ai délivré l'État du joug des factions. Je fus préteur, consul et enfin triumvir, chargé de constituer la république sur terre et sur mer. A Philippes et à Actium, j'ai combattu les ennemis de l'Etat.

Vainqueur, j'ai pardonné; et ma clémence a atteint sur la terre étrangère ceux qui avaient d'eux-mêmes quitté le sol de la patrie. Cinq cent mille citoyens romains ont été enrôlés sous mes drapeaux. On m'a décerné deux fois l'ovation, trois fois le triomphe; vingt fois j'ai été proclamé imper^ator... L'Egypte a été comprise dans l'empire. J'ai donné un roi à l'Arménie. L'Afrique, la Sicile, les Espagnes, TAchaïe, l'Asie, la Syrie, la Gaule, la Pisidie ont reçu des colonies militaires. Les étendards perdus naguère par nos chefs d'armée ont été repris par moi ; et les Parthcs, en nous rendant les aigles de Crassus, ont imploré la clémence du peuple romain. Pour prix de mes services, le Sénat m'a décerné le nom d'Auguste, et a suspendu au-dessus de ma porte une couronne de

chêne (i). » O mes amis, être tout, et sentir que tout n'est rien, n'est-ce pas à dégoûter de Tempire et même de la vie? Et serez-vous étonné si je vous donne l'assurance que j'ai été souvent tenté d'abdiquer l'un pour aller cacher l'autre dans le silence et dans l'oubli (2) ?

Agrippa approuve par signes. Mécène donne quelques marques de dissentiment.

On entend, non loin d« là, chanter cette strophe du Carmen sœculare en l'honneur d'Auguste :

Que le sang des taureaux en votre honneur ruisselle,

Que le fils glorieux d*Anchise et de Vénus

Fasse voir sa puissance à Tennemi rebelle

Et montre sa clémence aux ennemis vaincus (3).

(i) Testament d* Auguste reproduitsur les murs du temple élevé à la divinité de ce prince dans la ville d'Ancyre (aujourd'hui Angora) en Galatie, où on le voit encore. V. sur le monument d*Ancyre, M. G. Pcrrot, Exploration archéologique de la Galatie, etc., en 1861. M. Egger, j^jcâmen critique des historiens du règne d'Auguste^ Paris, 1864. M. Hamilton, Researches in Asia minor, hondorij 1842. — Le texte fac-similé et la traduction du testament dans V. Duruy, Hist, des Romains, t. IV, p. i53,etc.

(2) Suétone, Oct, Aug., xxix : De reddenda republica bis cogitavit.

(3) Horace, Carm sœc, trad. de Daru.

ou L'APPROCHE DE DIEU. 55

Page 1