‹ Autour de la buvette [microforme]Chapitre 30 sur 53 · NANSEN · texte numérisé non relu

NANSEN

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Preuve à rebours

Nous étions, il y a une dizaine d’années, un certain nombre d’amis à la porte d’une maison mortuaire, attendant, pour le conduire à sa dernière demeure, le cadavre d’un vieillard de soixantequinze ans. On sait qu’en ces occasions, lorsque le croque-mort retarde à mettre le convoi funèbre en marche, on s'entretient volontiers de celui qui vient de disparaître. Ses qualités et ses défauts sont passés en revue. En général, l’appréciation est plutôt sympathique. On voit la mort à travers un prisme qui diminue considérablement les défauts.

—Eh bien ! me dit tout-à-coup un ami, qui m'avait plusieurs fois entendu gloser sur les désastres causés dans l’organisme du buveur par l’alcool, le père X donne un démenti pas mal violent à vos théories anti-alcooliques. Vous n’ignorez pas que depuis plus d’un demisièele eet aimable vieillard a pris huit, dix, peut-être douze coups par jour. Et cependant il meurt à soixante-quinze ans, plutôt des suites d’un accident que de maladie. L'alcool n'est done pas aussi dangereux que vous nous le disiez.

J'avoue que cette saillie à laquelle je ne m'attendais pas me désarconna com-

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plètement. Les sourires railleurs de ceux ui nous entouraient me donnèrent l’efet d’une douche d’eau glacée sur les épaules.

Le lendemain, je rencontrais le docteur B., médecin du père X, et qui avait assisté à ce colloque avec mon ami.

—Si le devoir professionnel ne m'’en avait empêché, me dit-il, j'aurais eu un argument joliment fort pour répondre à ton ami. Ne te rappelles-tu pas que les deux fils du père X sont morts alcooliques, l’un à quarante ans, l’autre à trente ans tout au plus ? Ne vois-tu pas tous les jours passer ses petits-fils allant de buvette en buvette satisfaire leur passion insatiable pour l'alcool ? Il n’est pas besoin d’être devin ni même médecin pour se convaincre que le père X qui, apparemment, n’a pas souffert dans sa constitution de l’abus de l’alcool, a transmis la tare alcoolique à ses enfants qui, eux, à leur tour, l’ont passée à leurs rejetons.

Et le docteur B. m’amenant chez lui, me mit sous les yeux les ouvrages d’une vingtaine de médecins français, anglais et allemands traitant de l’hérédité alcoolique.

Ces auteurs en venaient tous à la conclusion suivante :

‘* Un père qui fait abus d’alcool peut parfaitement rester rebelle aux accidents cérébraux et même parvenir à un âge

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avancé, sans présenter aucun phénomène d’alcoolisme, parce qu’il a une très forte constitution et que ses ascendants étaient normaux, exempts de toute tare névrosique. Mais les enfants et les petits-enfants de ce buveur, quatre-vingt-dix fois sur cent, seront ivrognes, alcooliques, infirmes, ete., etc. ’”

Donc, un buveur peut mourir apparemment indemne à soixante-dix ou soixante-quinze ans, mais il a transmis aux siens un sang vicié et il fait souche d’alcooliques.

S'il y a des hommes au cimetière qui devraient être encore vivants et travailler au bien du pays, c’est la faute à l’alcool : s’il y a tant de pauvres, c’est la faute de l’alcool. L'alcool, voilà le grand ennemi de notre race, de nos paroisses, de nos sociétés.

Mgr PAUL BRUCHESI

Comme diminueraient les causes et les occasions d’intempérance si disparaissaient les comptoirs où l’on vend au verre ! Et comme la société serait plus heureuse, et la morale domestique et publique mieux sauvegardée si un jour nous assistions à la grève générale et pacifique des hôteliers !

L'abbé CAMILLE ROY

Joie inespérée

On cite comme des exceptions ceux qui ont bu...et qui ne boivent plus. Le populaire, toujours porté à généraliser, n’admet pas même d’exception : Qui a bu boira, dit-il dans son énergique concision.

Oui, il y a des exceptions. Elles ne sont pas nombreuses, mais elles donnent quelquefois aux amis de la tempérance de bien douces consolations.

Feu le grand vicaire Mailloux, cet apôtre si dévoué de la tempérance, aimait à raconter une touchante histoire au sujet de la conversion d’un ivrogne.

Une bonne et sainte femme avait pour mari un de ces ivrognes comme on en voit tant aujourd’hui dans nos villes.

Ce sans coeur buvait tout ce qu’il gagnait. Non content de priver sa femme et ses enfants de nourriture et de vêtements, il les battait quelquefois jusqu’à leur faire porter des marques. Ces petits martyrs en étaient venus à craindre tellement leur père qu'ils regardaient sans cesse aux fenêtres, pour se cacher dès qu'ils le verraient arriver.

Une grande retraite de tempérance fut annoncée dans la paroisse. La mère et les enfants se mirent en prière pour demander au ciel de faire un miracle en

faveur du chef de la famille. La pauvre femme espérait que si son mari suivait la retraite, les sermons auraient peut-être pour effet de le toucher et de l’amender.

Mais le diable travaillait de son côté.

L'ivrogne, en apprenant qu'on allait distribuer des croix de tempérance dans la paroisse, entra dans une fureur indescriptible. Il maudit et blasphéma la croix, le curé et le prédicateur.

Les deux premiers jours de la retraite, il passa son temps à l’auberge. Il revint les deux soirs chez lui, ivre, furieux, et battit cruellement sa femme et ses enfants.

Le troisième jour, lorsque les enfants virent revenir leur père plus enragé que jamais, apeurés, affolés, ils se réfugièrent au grenier.

Ce jour-là, la brute avait remplacé l’homme dans notre ivrogne. Il entra en proférant d’horribles blasphèmes. Son premier cri fut pour ses victimes : Où sont-ils ? Il les chercha sous les lits, dans les garde-robes. Enfin, ne les trouvant pas, il se décida à monter au grenier. Les pauvres petits, en l’entendant venir, s'étaient blottis dans un coin.

L’aîné, âgé d’un peu plus de dix ans, par une inspiration de son ange gardien sans doute, tenait à la main une petite croix noire qu'il s'était fabriquée lui-même.

L’ivrogne, à la vue de son enfant qui semblait protéger ses petits frères à l’a-

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bri de cette croix, qu'il avait maudite et juré de ne jamais laisser entrer dans sa maison, resta interdit, comme épouvanté.

Après quelques instants d’hésitation, il redescendit et s’éloigna de la maison en courant.

La mère, témoin de ce manège, ne sachant trop ce qui allait se passer, se jeta à genoux en s’écriant : ‘* O mon Dieu, ayez pitié de moi ! Miséricorde pour mes enfants! *”’ Dans son angoisse,elle croyait que son mari rentrerait avec une hache pour les exterminer tous.

Un quart d’heure plus tard, la porte s’ouvrait. Le butor de tantôt revenait non plus de l’auberge, mais de l’église.

Il portait fièrement une eranis de tempérance !

La malheureuse femme n’en pouvait croire ses yeux ! Le mari et le père coupable se jeta alors à genoux et, en versant des larmes abondantes, dernanda pardon à ceux qu'il avait mart; risés. Il jura sur sa croix de te npérance que Jamais plus il ne prendrait d’alcool.

Cet homme tint parole l'a paix, l’aisance et le bonheur devinrent le par.

tage de cette famille si longtemps éprouvée par l’intempéranse de seu chef.

L’ivrognerie est l’arsenal de toutes les passions.

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