R. P. MARTIN
Une lettre qui en dit long
Me permettra-t-on de reproduire ici la lettre d’un instituteur, que je trouve dans un journal français, et qu’on dirait écrite pour notre pays ?
‘“ Je suis instituteur à Paris, écrit-il.
J'appartiens à une école située dans un arrondissement excentrique, mais réputé la meilleure du quartier au point de vue de sa population scolaire, composée d’enfants de petits employés ou d'ouvriers aisés.
‘“ Je professe dans un cours élémentaire. Mes élèves sont âgés de huit à dix ans. Aujourd'hui, ayant fait une leçon sur l'alcoolisme, il m’est venu à l’idée de poser cette question à mes petits auditeurs.
‘“__ Avez-vous déjà bu de l’absinthe, mes enfants ?
‘* Et l’un de ceux-ci de répondre :
‘“__ Oui, monsieur ; j’en ai bu chez mon oncle.
‘ Un peu abasourdi, je crus à une exception. Pourtant voulant savoir à quoi m'en tenir, je questionnai de nouveau:
‘‘— Quels sont ceux d’entre vous qui ont bu de l’absinthe ? Levez la main.
‘* Des mains se levèrent. Je comptai:
Fe HP
il y en avait trente /49 élèves étaient présents ).
‘4 Alors je continua :
‘“__Est-ce bon, l’absinthe ?
‘“__Oh ! oui, monsieur.
‘__Comment aimez-vous la boire ?
‘“ Et les réponses se croisèrent.
‘“__ Avec de la grenadine...avec de la gomme...avec du citron...
‘“ Mais un bamb'n dont la voix se fit entendre, quand tous les autres 8e furent tus, parla ainsi de l’air d’un petit homme qui apporte une solution définitive :
‘*__ Papa dit que c’est la mominette au sucre qui est la meilleure !
‘“ Atterré par toutes ces réponses, ajoute l’instituteur, je m'efforçai d’expliquer à ces enfants que ceux qui buvaient de l’absinthe buvaient du poison.
‘“ Et, ma leçon finie, je pensai que si mes élèves faisaient connaître à leurs parents l’objet de cette leçon avec mes appréciations sur l’absinthe, presque tous répondraient :
‘__Ton maître ne sait pas ce qu’il dit.
Est-ce que j’ai l’air d’un homme empoisonné, moi qui bois de l’absinthe tous les jou,s ?
‘ Vivent les leçons sur l’alcoolisme !
Secondés comme nous le sommes par les parents, elles ne doivent pas servir à grand'’chose ! ??
Remplacez, au cours de cette lettre, le mot absinthe par le mot alcool, et, dites, est-ce que bon nombre de nos maîtres d'écoles ne pourraient pas la signer ?
Concluons.
Le père qui veut aider aux instituteurs à faire de ses enfants des hommes tempérants, ennemis de l’alcool et des buvettes, ne doit pas seulement prêcher de paroles. Il faut qu'il conforme ses actions à ses conseils. Pas de visites aux buvettes, pas de libations à son foyer.
En un mot, qu’il prêche d'exemple.
Parmi les premiers chrétiens l’abstinence totale était tellement générale, que ceux qui faisaient usage de vin avaient l’air de faire une chose non pas défendue, mais qui du moins exe-
tait l’étonnement.