DETTE SEES
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Sur la pente fatale
Je visitais un jour un hôpital cn compagnie d’un chirurgien distingué. Il me montra deux patients qui étaient à la veille d’être opérés pour l’appendicite.
L'un était un colosse bâti pour vivre cent ans. La force et l’endurance semblaient ses caractéristiques. L'autre, fluet, affaibli par la maladie, n’avait que les os et la peau.
—Lequel a le plus de chances d’en réchapper ? me dit le chirurgien en souriant énigmatiquement.
—La réponse n’est pas difficile à donner, dis-je aussitôt. Ce colosse, qui n’a pas même encore perdu ses couleurs, doit avoir cent fois plus de force de résistance que ce squelette vivant.
—Détrompez-vous, reprit le docteur G.
À moins de complications imprévues, l’homme maigre en réchappera. Quant au colosse, IL EST ALCOOLIQUE. La perspective n’est pas gaie pour lui. S'il ne subit pas d'opération, je ne lui donne pas plus de vingt-quatre heures de vie.
En se mettant entre les mains des chirurgiens, son sort n’est guère plus assuré, car 99 fois sur 100 les opérations sont fatales aux alcooliques. Et, ce qui est le plus triste, c’est que cet homme ne 8e
croit pas alcoolique parce qu'il ne s’est jamais enivré.
Combien y en a-t-il, qui, comme ce malade, sont devenus alcooliques sans s’en apercevoir !
Ils ont commencé par prendre un coup ou deux par jour. Le goût de l’alcool est venu petit à petit. Ils en ont pris avant et après les repas, puis avant de se coucher, puis encore en se levant, le matin. Tout le long du jour, encore, ils ont fait des visites répétées dans les buvettes. Peu à peu, sans s’en douter le moins du monde, en se donnant même le témoignage qu'ils étaient beaucoup moins adonnés aux liqueurs fortes que tel ou tel de leurs amis, ils en sont venus à consommer quotidiennement une quantité très appréciable d’alcool.
Or, il est établi que celui qui consomme habituellement de l’alcool, est amené à augmenter sensiblement la dose. Cet accroissement, sans doute, se fait très lentement, d’une manière presque imperceptible, mais il n’en est pas moins indiscutable. ‘‘ L’usage du toxique, dit un médecin célèbre, appelle fatalement sa consommation plus grande, parce que l’excitation passagère qu’il produit semble seule capable de combattre la dépression réelle et durable qu’il entraîne comme conséquence nécessaire.”
Chose étrange, l’alcool chez ces individus est la cause du mal, et c’est à lui
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qu'ils ont recours pour le faire disparaître.
Le buveur, une fois l’esclave de sa triste passion, perd graduellement ses forces physiques et morales, car rien ne résiste à l’action débilitante de l’alcool.
Nous pouvons donc établir comme axiome que tout buveur, quelle que soit la quantité d'alcool ingurgitée, s'expose à devenir alcoolique. Quel est celui, en effet, qui peut se flatter qu’il s’arrêtera au point voul, ‘ur ne pas contracter l’habitude funet e ?
Répétons que le plus sûr moyen d’échapper aux conséquences fatales de l’alcool, c’est de ne pas en prendre.
Hélas! nous le constatons avec alarme et douleur, combien parmi nous concourent à la propagation du vice funeste de l’ivrognerie! On en rencontre les coopérateurs et les esclaves dans tous les rangs de la société, chez les riches et les pauvres, les vieillards et les jeunes gens, et même, il faut bien l’avouer, jusque chez les femmes, qui devraient garder soigneusement la chasteté et la s0 briété. Il ne faut pas nous le dissimuler les progrès alarmants de l’ivrognerie sont devenus une menace pour nos inté.
rêts religieux et nationaux à eaus des ruines terribles qui eu sont la consequence.
Mgr A.-X. BERNARD
Un homme conséquent
Il y a quelques jours, je recevais d’un honnête père de famille le billet suivant:
‘ BB, qui habite dans mon voisinage, et qui a tenu pendant quelques années de la façon que vous savez un débit de boisson, a l’audace de redemander une licence, quand son record est encore tout frais à la mémoire de nos échevins. Vous savez que mon fils se conduit très bien depuis qu’il n’y a plus de débit de boisson à côté de chez lui. S'il faut que le conseil de ville accorde une licence à BB, mon fils va reprendre ses habitudes intempérantes. Il ne pourra résister à une occasion si proche. Je vous en supplie, tapez bien fort sur BB.”?
Voilà ce qu’un père de famille me faisait écrire de la plus belle écriture de sa fille ces jours derniers.
Or, en examinant tantôt les demandes de licences déposées à l’hôtel de ville, j'ai trouvé la signature de ce père de famille éploré sur la requête d’un certain monsieur qui veut tenir un débit de boisson dans un endroit où il n’y en a pas eu l’année dernière.
Il y a là, ou je me trompe fort, un acte d’inconséquence et d’égoïsme vraiment inqualifiable.
Ce père de famille me prie de taper— c’est son mot— sur un être qu’il croit dangereux pour son fils afin de l’empêcher d’avoir sa licence et le soir même peut-être où il me fait écrire il signe gaiement la demande de licence d’un individu pour le moins aussi dangereux que celui qu’il me dénonce.
L'acte d’égoïsme de ce père est si odieux que je ne puis m'empêcher de le dénoncer à mon tour.
Combien y en a-t-il dans L...de pères aussi égoïstes que celui dont je m’occupe ? J’en connais des douzaines qui vendraient leurs propriétés plutôt que d’avoir dans leur voisinage un débitant de liqueurs. Ils ont peur de la contamination pour leurs enfants, mais ils signent avec empressement les blancs de licences d’individus qui perdront les enfants de leurs amis, de leurs parents peut-être.
Ne faites donc pas à autrui ce que vous craignez qu’on vous fasse À vousmêmes. Le débit de boisson où ie magasin licencié qui est dangereux pour votre fils sur la rue X est également une occasion de chute et de perte pour les enfants de vos concitoyens qui habitent sur la rue XX.
Malheur à vous, qui êtes puissants à boire le vin, et vaillants à vous enivrer.