DEDICACE XIX
tant d'exquises comédies au milieu desquelles se dresse un des plus rayonnants chefs-d'œuvre du théâtre contemporain. Aujourd'hui j'avais à cœur de lui rendre l'hommage que nous lui devons, nous ses amis de toujours.
Hélas ! je ne le sens que trop : c'est beaucoup de mon bonheur qui s'en est allé avec Léon Gandillot...
Adrien Bernheim.
Paris, octobre 1912.
Madi
Photo Nadar
Madeleine BROHAN
(( MADAME MADELEINE
Voici un de nos plus anciens camarades de théâtre, un de nos compagnons de début, un des Chevreuillets du bon temps, Georges Baillet, qui quitte la Comédie-Française, et vous me permettrez à ce propos de vous conter ce que fut, il y a vingt et quelques années, cette Société « Les Chevreuillets » dont je vous parlerai bien souvent
Cette Association, toute platonique, n'aspira jamais au redoutable honneur d'être reconnue d'utilité publique : sa présidente était Madeleine Brohan, et « Madame Madeleine » représente pour les hommes de notre génération la Comédie-Française d'autrefois, cette Comédie où, insouciants et pleins d'illusions, nous avons passé notre jeunesse. Nous vivions chez Molière : nous y étions le soir, nous y étions l'après-midi, et notre ami Frédéric Febvre, rigide semainier, de s'écrier :
— Ils n'ont donc pas de domicile, ces gens-là !...
Notre excuse, mon cher Febvre, c'était notre amour du théâtre. . . Nous l'aimions passionnément, de tout cœur, comme on l'aime à vingt ans et nous ne pensions pas qu'on pût, sur cette terre, faire autre chose que du théâtre. Auteur ou acteur, directeur ou décorateur, machiniste ou
souffleur, il fallait opter entre la cour et le jardin. N'avezvous pas vous-même passé par là ?
Nous chérissions notre présidente « Madame Madeleine » non pas seulement parce qu'elle était une femme d'une intelligence supérieure, mais aussi parce qu'elle était exceptionnellement bonne. Bonne dans le plus haut sens du mot, bonne sans manière, sans ostentation, répandant discrètement le bien autour d'elle...
Elle avait alors une cinquantaine d'années : elle vieillissait avec gaîté, aimant mieux, répétait-elle, être la plus jeune des vieilles que la plus vieille des jeunes et prétendant que pour une femme le plus bel âge c'est la cinquantaine. Elle avait débuté très brillamment à la Comédie dans les Contes de la reine de Navarre, une pièce de Scribe aujourd'hui oubliée ; elle avait été une charmante « jeune première » et une superbe « grande coquette » : elle avait, à Pétersbourg, remporté tous les triomphes de comédienne et de femme... Elle n'en gardait pas moins des goûts très simples : elle se sentait plus à l'aise dans son modeste cinquième de la rue de Rivoli que dans un somptueux hôtel, et elle préférait le fiacre à l'équipage. Cette science de vieillir lui procura tout naturellement celle de bien mourir. Elle parlait souvent de la mort et sans effroi : elle ne croyait pas, mais elle espérait, ce qui est une façon de croire et ce qui l'aida à supporter bien des tristesses. Elle en eut sa large part... J'ai publié un certain nombre des lettres qu'elle m'adressa ; à travers les lignes on devinait cette tristesse. C'étaient des chefs-d'œuvre de grâce souriante et d'esprit délicieux que ces billets tracés à la hâte. Elle avait d'ailleurs de qui tenir, étant fille de Suzanne Brohan et sœur d'Augustin e. Les habitués de la Comédie disaient « la bonne Madeleine » et laissaient ainsi entendre
« MADAME MADELEINE
qu'elle se distinguait par une extrême bonté. La vérité est qu'elle était aussi spirituelle que bonne, mais qu'elle avait quelque plaisir à faire passer la bonté avant l'esprit.
— Tout le monde, disait notre présidente Madame Madeleine, a de l'esprit aujourd'hui !... L'esprit, c'est de la monnaie courante, c'est l'éventail dont nous donnons de petits coups sur les doigts des sots... Et nous savons toutes, nous autres comédiennes, manier plus ou moins bien cet éventail... Pensez que j'ai dit des centaines de fois Célimène, Elmire, Sylvia, Araminte, Hélène de la Seiglière, la marquise de Prie et Marianne des Caprices avant de devenir une duègne!.. Une duègne vous fait peur ? Mettons une mère et n'en parlons plus... Et je vous demande à quoi servirait de piocher tous ces rôles, si, une fois sorties de scène, nous ne gardions pas un peu de leur âme... Mais ce qui constitue le charme de la vie, ce n'est pas l'esprit, mes enfants... Ce qui nous console des misères quotidiennes, c'est l'amitié que nous réservons à quelques êtres choisis par nous et que nous recevons, à notre tour, de ces êtres-là.... Que voulez-vous donc de plus et de mieux ? Au règlement de comptes, on part tranquille et on n'est pas trop mécontent de soi. Il est possible que ma montre retarde... Je suis trop vieille pour la donner à réparer !...
C'est sur ce mot que Madame Madeleine quitta le théâtre comme elle l'avait servi ; simplement, sans réclame, sans soirée d'adieu. Elle ne se sentait pas le courage d'assister à ses propres obsèques ; elle se refusait, — le mot lui appartient encore ! — à tenir elle-même, au milieu de la scène, les cordons du poêle. Elle partageait, à cette époque, sa vie, entre
sa vieille mère qui habitait Fontenay-aux-Roses et son fils malade, installé au Havre. Elle sortait d'un train pour en prendre un autre. Le soir, nous montions dans sa loge, nous courions aux nouvelles et, la voix étranglée par l'émotion, elle murmurait :
— Ça ne va plus, ni elle, ni lui, ni moi ! Mais il faut que moi, ça aille tout de même. Quel triste métier pourtant que le nôtre ! Rire et faire rire, quand on voudrait tant se taire et pleurer !...
Et « ça allait»... Ni les spectateurs ni les camarades ne se doutaient de ce que cette admirable femme dépensait d'énergie pour entrer en scène et y achever son rôle... C'était un véritable supplice...
Le jour où Madame Madeleine disparut, notre Société des Chevreuillets n'avait plus aucune raison d'être et nous ne songeâmes même pas à remplacer notre présidente. Les cinq chevreuillets se dispersèrent : c'étaient Georges Baillet, dont je vous parlerai tout à l'heure ; le distingué avocat Léo de Leymarie, en compagnie duquel j'écrivis une petite brochure, fort heureusement introuvable aujourd'hui, sur l'Enseignement dramatique au Conservatoire ; le bon et regretté Gosselin, sténographe à la Chambre des députés, Paul Gaulot, l'aimable Paul Gaulot, l'auteur de tant de jolis romans, l'historien si averti... Et le cinquième chevreuillet, le plus jeune s'il vous plaît de notre Association, c'était moi. Je débutais alors au ministère des Beaux-Arts sous la bienveillante direction de mon cher Gustave Ollendorff qui venait de quitter le secrétariat de Jules Ferry qu'il partageait avec notre ami Henry Roujon. Notre bureau était installé rue de Valois, : et nous en profitions pour- passer le meilleur de notre temps chez nos voisins, à la Comédie-Française, au désespoir, je vous l'ai dit, du
« MADAME MADELEINE
semainier, notre charmant confrère du Gaulois, mon ami Frédéric Febvre.
Quant aux chevreuilletles, elles étaient deux jugées dignes de ce titre : Suzanne Reichenberg et Mary Kalb. La première, filleule de la mère de Madame Madeleine, l'ingénue idéale, poursuivit sa triomphale carrière : la seconde, soubrette excellente, digne émule de Jeanne Samary, fut malheureusement, par raison de santé, obligée de quitter le théâtre avant l'heure...
Et c'est également avant l'heure que Georges Baillet abandonne la place. Combien de rôles, classiques et modernes, il fit défiler devant nous, depuis le jour où, sortant du brillant Odéon de notre ami Félix Duquesnel, il entrait à la Comédie, réclamé par Perrin, et débutait, sur la demande même de George Sand, dans Fulgence du Mariage de Victorine! Blanche Barretta incomparable Yictorine, Barré admirable Antoine, Maubant impeccable Vanderk. Comme c'est loin! .. Le répertoire de Molière, de Marivaux et de Beaumarchais n'avait pas de plus solide soutien que Baillet élève favori de Bressant. Il était Valère de Tartuffe, Clitandre des Femmes savantes, Philinte du Misanthrope, Dorante du Jeu de V amour et du hasard ; il était aussi Almaviva du Barbier (ce fut son rôle de prédilection) ; il était même don Sanche du Cid.
Comédien adroit, cavalier élégant, gardant toujours la note juste, possédant au plus haut point cette tradition que nos jeunes débutants ont le grand tort de confondre avec la routine, il était constamment sur la brèche et ses succès dans le répertoire ne lui interdisaient pas de fort heureuses
incursions dans la comédie moderne. Dumas lui avait confié le rôle le plus difficile de Denise ; Augier lui avait distribué Vernouillet lors de la reprise des Effrontés ; Victorien Sardou l'avait réclamé pour Daniel Bochat, Pailleron pour le Monde où Von s'ennuie où il succéda à Delaunay, Gondinet pour le Parisien et, Coquelin parti, il reprit don César de Buy Blas et la Mégère apprivoisée, s'acquittant excellemment de toutes ces tâches.
Le titre de sociétaire avait été depuis longtemps accordé à Baillet qui, Tan dernier encore, affirmait la souplesse de son talent en interprétant, aux applaudissements de tous, le rôle du marquis d'Auberive du Fils de Giboyer. Et voici qu'au moment même où il montrait qu'il pouvait changer d'emploi et s'acheminer vers les « pères nobles » et les « raisonneurs », nous apprenons sa retraite...
Je me garderai bien déjuger le fait, mais j'avais à cœur de rendre hommage à un artiste charmant, à un camarade fidèle, au plus aimable de nos chevreuillets.
(i2 août 1907.)
Photo Rentlinger
Marie LECONTE