‹ Autour de la Comédie-FrançaiseChapitre 13 sur 44 · MARIE LECONTE · texte numérisé non relu

MARIE LECONTE

Il n'a pas suffi à MM. G. -A. de Caillavet et Robert de Fiers de nous donner, avec ï Amour veille (1), une charmante comédie que Pailleron n'eût pas désavouée : ils ont fait mieux et, suivant jusqu'au bout l'exemple de leur illustre devancier, ils ont ajusté leurs personnages à la manière de chaque interprète. Jamais M. Georges Berr, qui est un si parfait comédien de répertoire, ne trouva un rôle moderne s'adaptant aussi complètement à son talent ; jamais M. Goquelin cadet ne modernisa avec plus de malicieuse finesse l'abbé de 77 ne faut jurer de rien ; jamais Mme Pierson ne nous sembla plus avenante que dans ce personnage de la marquise de Juvigny, très proche parente de celui de la duchesse de Reville du Monde où Von s'ennuie.

Gomme Pailleron également, MM. G. -A. de Caillavet et Robert de Fiers ont réservé à leur principale interprète un rôle unique, incomparable, dont tous les effets sont certains, un rôle de pièce, grâce auquel « la petite Leconte » est maintenant une comédienne de premier plan, une étoile, une de ces artistes qui, au Gymnase, au Vaudeville ou aux

(1) Mlle Marie Leconte vient, on le sait, de remporter un nouveau succès dans Primerose des mêmes auteurs.

Variétés, se chargent d'assurer chaque soir le maximum et que nos directeurs couvrent d'or. Avec elle heureusement, aucune crainte à avoir : elle aime bien trop la Comédie- Française pour jamais la quitter et puisque MM. G. -A. de Caillavet et Robert de Fiers nous en donnent aujourd'hui l'occasion, voyons comment la petite Leconte est devenue grande...

Je vous ai autrefois conté ses débuts à Contre\éville. Sous la direction avisée de M. et Mme Aurèle, elle passa en revue tous les emplois : les ingénues, les amoureuses, les jeunes premières, les soubrettes ; elle alla de Denise au Flibustier et du Flibustier à François le Champi. Nous l'avions entrevue à Paris, à la Porte-Saint-Martin et au Château-d'Eau : elle y avait joué avec un vif succès les Deux Orphelines. Malheureusement, elle attendait les créations et les créations ne venaient pas; elle se lamentait et perdait courage lorsque Mme Weber lui proposa de partir en tournée : elle accepta, et aux côtés de sa grande camarade elle joua Aricie de Phèdre et Julie des Horaces. En débitant chaque soir du Corneille et du Racine, elle se consolait d'avoir été refusée au Conservatoire.

En réalité, cette tournée était le plus utile des Conservatoires. Daubray, notre bon Daubray qui n'eut pas été déplacé chez Molière — quel marquis de la Seiglière et quel baron de On ne badine pas avec V amour il eut été ! — ne manquait pas de rappelerqu'il avait, lors de ses débuts, interprété Narcisse de Britannicus et il avait bien soin d'ajouter que tout comédien devrait d'abord « tâter du répertoire »... Beaucoup d'autres artistes en ont tâté : les Febvre et

MARIE LEGONTE

les Delmas ont fait leur apprentissage sur les scènes de faubourgs, à Batignolles et à Montmartre, et il est fort probable que la « petite Leconte », elle aussi, garde un doux souvenir de ses essais de tragédienne. En jouant Aricie et Julie elle apprit, merveilleusement guidée par Mme Weber, ce que c'est que l'art de dire et elle se rendit compte de ce que l'on entend par le style...

Cet apprentissage terminé, la « petite Leconte » revint à Paris. En même temps qu'Alfred Capus présentait au Vaudeville son premier ouvrage dramatique, l'exquis Brignol et sa fille, elle abordait son premier grand rôle de comédie : celui de Mlle Brignol. Elle fut ensuite, au Gymnase et au Vaudeville, de toutes les pièces : on la trouvait adroite, charmante, originale, on lui prédisait les plus hautes destinées... Seulement, le « rôle de pièce » n'arrivait toujours pas... Ce fut alors que M. Jules Claretiela distingua et l'engagea.

Pensionnaire de la Comédie-Française ! Il s'agissait de réduire au silence les mécontents qui insinuaient que « la petite Leconte » ne serait jamais qu'une comédienne de genre. Il s'agissait surtout de se souvenir qu'on avait été Julie d'Horace et Aricie de Phèdre, et de prouver qu'on possédait tous les secrets du répertoire. Ici encore, que de luttes jusqu'au sociétariat, jusqu'au modeste « quart de part ! »

« La petite Leconte » joua tour à tour Henriette des Femmes Savantes, Chérubin du Mariage de Figaro, Rosine du Barbier et y fit preuve du talent le plus fin : même après l'incomparable Blanche Barretta, elle nous donna une adorable Rosine : mignonne, éveillée, douce, tendre, accorte, agaçant l'appétit, elle était bien l'héroïne de Beaumarchais. Enhardie par ces succès, elle joua les Précieuses, les Trois Sultanes, les Folies amoureuses, le Jeu de l'amour et du hasard. Incontestablement, elle était « de la Maison », ce

qui constitue le titre suprême et lui valut le sociétariat. Entre temps, on lui avait confié le rôle de Mimi de la Vie de Bohème, et on eût juré, rien qu'à lavoir, qu'elle sortait delà petite chambrette et se préparait à courir les bois et à fredonner la jolie chanson de sa camarade Musette. Hélas ! la Vie de Bohème disparut du répertoire et n'y rentra plus... Marie Leconte avait créé supérieurement un des principaux rôles du Dédale, le superbe drame de M. Paul Hervieu ; elle s'était dans Paraître, la jolie comédie de M. Maurice Donnay, fort bien tirée d'une tâche délicate : enfin — j'oubliais de vous le dire ! — elle avait été exquise sous les traits de la sous-préfète du Monde où l'on s'ennuie, et Tan dernier — comme si elle se doutait qu'elle allait créer i Amour veille ! — elle avait interprété Suzanne de Villiers... Elle s'y montra ravissante d'entrain et de gaminerie, apportant au personnage de Pailleron cette petite note d'attendrissement discret qui plaît tant au public et qui donne au plus ingénieux vaudeville l'apparence d'une comédie de caractères.

Elle avait donc, comme vous voyez, remporté toutes les victoires : ici dans le répertoire classique, là dans la comédie moderne... Et pourtant, malgré tant de succès, elle attendait encore le rôle décisif, celui qu'elle espérait depuis son entrée à la Comédie. Elle se disait qu'elle était toujours la « petite Leconte » et qu'elle resterait la « petite Leconte... » Elle allait, il y a deux ans, toucher au but : elle le croyait du moins. Il était question d'annexer au répertoire la Petite Marquise, et M. Ludovic Halévy l'avait choisie pour interprète...

La Petite Marquise à la Comédie-Française ! On se heurta immédiatement à des difficultés d'interprétation. Les figures de José Dupuis, de Baron et de Mme Céline Chaumont étaient là, redoutables. Les personnages de ce théâtre

MAKIE LECONTE 11

tout en se moquant d'eux-mêmes, sont si humains et sous leur ironie capricieuse et leur fantaisie étincelante, ils cachent tant de tendresse et de sensibilité ! M. Halévy connaissait à peine « la petite Leconte » : il fut émerveillé de découvrir chez elle une intelligence aussi prompte et une telle compréhension du mouvement scénique. On répéta quelques jours, puis on abandonna sans raison le projet et « la petite Leconte » dut renoncer à ce joli rêve...

Voyez tout de même comme l'indolent Julien Bréard de la Veine d'Alfred Capus a raison d'affirmer que tout être, homme ou femme, a dans la vie une heure de chance, une heure où les autres travaillent à sa place et où les fruits viennent se mettre à la portée de sa main!... Cette heure de chance, pour notre « petite Leconte », sonna juste au moment où elle s'y attendait le moins. Un soir de tournée buissonnière, elle jouait la gracieuse Miquette, la Miquettc et sa mère de nos amis Robert de Fiers et G. de Caillavet, et elle la joua si bien que les auteurs, enchantés, lui jurèrent de lui faire un rôle, un grand rôle, un rôle de pièce. Le serment fut tenu, et Miquette rendra cette justice à ses auteurs qu'elle n'a pas perdu pour attendre...

Puisse l'histoire de cette délicieuse artiste, une des premières d'aujourd'hui, être méditée par nos jeunes comédiennes ! La triomphante Jacqueline de l'Amour veille est arrivée, à force d'énergie et d'intelligence, à conquérir auprès du public la place que nous lui assignions, nous, depuis quelques années... Mais il n'en faut pas douter : si elle joue de façon supérieure les rôles modernes précités, c'est parce qu'elle est, certains soirs, l'interprète parfaite de

Molière, de Marivaux, de Regnard et de Beaumarchais, c'est parce quelle s'est rompue aux exigences du répertoire classique. Quand on le voudra, Mlle Marie Leconte sera Froufrou . . . Est-il, en effet, une comédienne, qui soit, mieux qu'elle, capable de faire vivre à la scène cette créature fragile et mystérieuse, attirante et vraie?... Marie Leconte — je n'ose plus dire la petite Leconte ! — sera tout cela. C'est une « amoureuse » : c'est également une « soubrette » : elle sera aussi une « jeune première ». Les rôles de Blanche Barretta et ceux de Jeanne Samary lui appartiennent.

(7 octobre 4901),

Photo Boissonnas et Taponicr

Julia BARTET

Page 1