‹ Autour de la Comédie-FrançaiseChapitre 14 sur 44 · UNE JURÉE AU CONSERVATOIRE · texte numérisé non relu

UNE JURÉE AU CONSERVATOIRE

Vous ai-je raconté comment se passent les examens d'entrée au Conservatoire? Notre très cher maître et ami, M. Gabriel Fauré, accomplit, aimable et souriant, une tâche formidable, surhumaine... Tous les jours que Dieu fait, — et il en fait, le bougre ! ajoutait l'exquis et irrévérencieux Alphonse Allais — le directeur de notre École de musique et de déclamation s'installe à sa table, dès neuf heures du matin, et entend quatre fois par an et durant plusieurs semaines tous les Espoirs, hommes et femmes, de la comédie et du chant, du piano et du solfège, de la flûte et du violon. Il a autour de lui son fidèle lieutenant Fernand Bourgeat et une douzaine de braves gens qui constituent le jury.

J'ai, pour ma part, l'honneur d'appartenir à plusieurs de ces aréopages et je ne sais pas, je l'avoue, d'honneur plus redoutable. Quoi, en effet, de plus difficile, que de décider, par un oui ou par un non, de l'avenir de tel ou tel candidat ? Pensez que la malheureuse jeune fille, qui se présente devant ce grave jury, tremble de peur! Pensez que, depuis de longues années, elle apprend en cachette la terrible scène d'examen !.., Elle va, la pauvre, sur cette seule scène, jouer toute sa vie, et elle espère bien que la réception au Consor-

vatoire, École de l'État, lui vaudra le pardon de toute sa famille !... Si elle est reçue, c'est le salut ; si, au contraire, elle est refusée, que deviendra-t-elle? Quittera-t-elle la maison paternelle ? Passera-t-elle une « audition » dans un théâtre quelconque qui la recueillera et l'aidera à gagner sa vie? Que de déceptions, que de luttes, que de tristesses qu'on ne soupçonne pas ! Et chaque année, le nombre des candidates augmente, et toutes s'imaginent qu'elles ont les plus beaux dons du monde, et toutes veulent être Barlet, Rose Caron, Sarah Bernhardt, Litvinne, Bréval, Réjane, llading ou Granier, et qui les blâmerait de nourrir de pareilles ambitions ?

La conscience des bons jurés est donc soumise à d'assez rudes épreuves, et leur indulgence n'est peut-être pas aussi haïssable qu'on le prétend. Des exemples assez concluants ne sont-ils pas là et n'avons-nous pas des comédiennes de tout premier ordre, Mlles Marie Leconte et Yahne par exemple, auxquelles nos anciens, vraiment trop sévères, refusèrent l'entrée du Conservatoire? Les bons jurés d'aujourd'hui, redoutant de telles erreurs, sont bien forcés, avant de jeter dans l'urne le « non » impitoyable, de procéder à un scrupuleux examen de conscience.

M. Gabriel Fauré, à qui nous devons tant d'heureuses réformes, a voulu que Mme Bartet, comme M. Mounet-Sully, l'illustre doyen de la Comédie-Française, eût sa place au jury. Il rend ainsi à une artiste incomparable, et en même temps à notre premier théâtre, le plus mérité des hommages. Oserai-je aujourd'hui vous parler de la « jurée », ma voisine ?

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M. Georges CJaretie, dans un fort joli article, a montré qu'incarnant toutes les grâces, Mme Bartet reste avant tout une Française à la manière de Racine ou de Musset : il a rappelé qu'il y a quelques années, quand elle se rendit à Londres, elle enchanta tout un public par la sobriété et la simplicité de son jeu. 11 insistait judicieusement sur ce que Mme Bartet n'est pas la femme d'un rôle unique et qu'elle joue tout admirablement, le grand répertoire et la comédie moderne. J'ajouterai qu'elle apporte aux figures de Bérénice, d'Iphigénie, d'Andromaque, d'Armande, de Sylvia, une chasteté et une tendresse, une noblesse et une élégance qui en augmentent encore le charme et qui rehaussent ces immortelles héroïnes de Racine, de Molière et de Marivaux.

J'aimerais pourtant; que « ma voisine» ne passât point pour une impénitente Racinienne; je voudrais qu'on rendît à cette épithète « la divine » sa signification réelle. Ce fut, si j'ai bonne mémoire, le lendemain de la remise à la scène de Bérénice que Sarcey employa ce mot. Il remerciait l'interprète d'idéaliser Racine : après tant de triomphes dans la comédie moderne elle revenait au répertoire classique. Bérénice, grâce à cette exécution vraiment merveilleuse, réalisa alors dix, quinze, vingt fois de suite, le grand maximum et les plus chères théories de l'Oncle se trouvaient ainsi de tous points justifiées.

— Racinienne tant qu'on voudra, Racinienne et divine, d'accord ! s'écriait un soir dans le guignol Dumas, pendant qu'on jouait l'Ami des femmes .... Mais écoutez-la !... Sincère, ardente et surtout humaine, profondément humaine... Nous l'avons prêtée à Molière, à Racine et à Marivaux... Qu'ils nous la rendent!...

Impossible de marquer en termes aussi décisifs les diverses faces de ce talent, tantôt si délicat, tantôt si vibrant, et dont le procédé même est insaisissable. Car on n'imite pas Mme Bartet, on ne la copie pas : son jeu et sa diction sont d'une poésie extrême, sans cesser un instant d'être vrais et personnels, et c'est là encore ce qui la singularise et la grandit. Mais ce qu'on ne saurait trop répéter, c'est que, mieux et plus qu'aucune autre, elle possède ce Style impeccable qu'on n'acquiert qu'à l'École de la rue du Faubourg- Poissonnière et dont il faut bien reconnaître qn'on n'apprécie les bienfaits que lorsqu'on en est sorti.

Mme Bartet revient aujourd'hui au Conservatoire. Elle est maintenant « de l'autre côté de la table », et elle n'en montre que plus d'indulgence et de bonté... La petite salle est toujours la même, basse, incommode, triste : seulement — et c'est bien là son excuse ! — cette salle est pleine de gentils souvenirs... Ma voisine se revoit devant le jury : elle balbutie une scène de Bajazet : Mme Provost-Ponsin lui a donné toutes les « traditions » du rôle, et ce n'est pas sa faute si Atalide, à la seule vue des douze augures qui la lorgnent sévèrement, perd courage... A peine a-t-elle débité, d'une voix jolie mais éteinte, quatre malheureux alexandrins, que la sonnette directoriale l'invite à se retirer... Elle est sur le seuil de la porte... Elle s'imagine qu'elle a déplu au jury.. Elle ne sait plus que devenir et, voulant à tout prix prendre sa revanche, elle balbutie timidement :

— Si vous y consentez, Messieurs, je pourrais encore vous dire une scène de comédie : Le Barbier de Séville /,.. Mlle Regnault — aujourd'hui Julia Bartet — récite quel-

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