UNE JUREE AU CONSERVATOIRE
ques lignes de Beaumarchais, et la sonnette retentit de nouveau. Hélas ! plus de doute possible... La petite Regnault a compris : elle ne sera pas admise... Par bonheur, une élève, qui l'a écoutée à travers la porte, la rassure et lui affirme qu'elle sera reçue... Si c'était vrai !... Et devinez quelle est cette bonne Fée qui écoutait dans La coulisse? La gracieuse Blanche Barretla qui, quelques années plus tard, retrouvera la jeune Rosine à la Comédie-Française...
On appelle les noms... La bonne Fée a deviné juste. Reçue '. Mlle Regnault entre dans la classe du grand comédien Régnier : ses camarades la surnomment « la tragédienne », et pourtant « la tragédienne » n'obtient aucune récompense au concours de tragédie, quoiqu'elle ait bien dit une scène d'Iphigénie. Le jury, en revanche, trouve que son interprétation de V Ecole des maris lui vaut un modeste accessit de comédie, et ce sont trois élèves de seconde année, Blanche Barretta, Maria Legault et Anna Blanc, qui se partagent le second prix... Régnier a pris en affection la petite Julia ; il lui prédit le plus brillant avenir : il lui conseille de rester à l'École et d'attendre, Tannée suivante, le premier prix qui lui ouvrira les portes de la Comédie-Française... Mais elle n'est pas riche la petite Julia et il faut vivre ! On lui propose un engagement au Vaudeville et elle est bien obligée de l'accepter...
Et voilà l'histoire très simple, si souvent travestie par la légende, des débuts de Julia Regnault, aujourd'hui Julia Bartet.
{18 novembre 1001).
Pour M. de Féraudij.
M. Alfred Capus, dont la nouvelle comédie, les Deux Hommes, vient de remporter un brillant succès, indiquait l'autre jour devant moi à M. de Féraudy pourquoi il avait préféré un dénouement logique à la conclusion facile qui autrefois l'eut pleinement satisfait... L'interprète de Champlin, en quelques mots d'une précision merveilleuse, expliquait, à son tour, comment, depuis un quart de siècle, une évolution d'autant plus certaine qu'elle a été lente, s'est opérée chez le dramaturge, chez l'exécutant et chez le spectateur : il insistait sur la part que plusieurs comédiens prirent à cette transformation du théâtre et il citait en première ligne trois noms : Got, Worms, Antoine (M. Guitry n'est venu que plus tard).
11 est, en effet, incontestable que ce sont là les trois hommes, les trois acteurs — et vous entendez bien la signification particulière que je donne ici au mot acteur — qui ont le plus largement et le plus directement contribué à cette marche en avant : Got et Worms, par l'extrême souci de vérité qu'ils apportèrent à la composition et au développement de leurs personnages : Antoine, par la perfection qu'il atteignit dans rajustement du costume, dans l'ordonnance du
DY
Photo Studia-Lux
De FERAUDY
décor, dans le groupement des masses naguère inertes, maintenant agissantes, bref dans la complèlc harmonie de la mise en scène d'un ouvrage de théâtre.
Certes ces trois acteurs possèdent des disciples dignes d'eux, mais il n'en faut pas douter : MM. Got, Worms et Antoine ont provoqué ce mouvement ; c'est à eux qu'en revient l'honneur : les autres ont imité, mais ils n'ont rien inventé.
M. de Féraudy, précisément, appartient à cette nouvelle école. Est-ce à dire qu'il soit à la Comédie-Française le seul à poursuivre ces heureuses traditions? Non ! La Comédie, quoique prétendent ceux qui ne la connaissentpas, s'intéresse à ce mouvement : la magnifique interprétation d'une œuvre aussi moderne que les Deux Hommes atteste que notre premier théâtre ne se préoccupe pas uniquement des « batailles de douzièmes ».
Au temps bien éloigné où je faisais mes premiers articles de théâtre, je me souviens qu'on répétait sur tous les tons que Got, Worms, Delaunay, Coquelin, Febvre, Thiron, Mounet-Sully, Barré, qui étaient les grands du jour, ne seraient jamais remplacés. Lorsque nous prononcions les noms alors inconnus, aujourd'hui célèbres, de MM. Silvain, de Féraudy, Le Bargy, Leloir, Albert Lambert, Paul Mounet, Raphaël Duflos, Truffieret celui du débutant Georges Berr, lorsque nous vantions tous ces talents naissants, lorsque nous proclamions que M. Jules Claretie, récemment nommé administrateur général du théâtre, avait raison d'assurer de fortes réserves pour l'avenir, nos irréductibles anciens nous lançaient le sévère : « Ah ! si vous aviez vu Samson, Provost, Régnier et Bressant !... »
Considérez pourtant comme le Temps se charge de tout mettre en place! Les Samson, les Régnier, les Provost, les
Bressant, les Monrose ont été remplacés par les Got, les Delaunay, les Worms, les Febvre, les Thiron, les Barré ; MM. Mounet-Sully et Coquelin (1) sont là fidèles au poste et triomphent, départageant l'ancienne école et la nouvelle, et dans vingt ans, une autre Comédie-Française, qui se forme, sera là toute prête à succéder à celle d'aujourd'hui... Ayons donc le courage de reconnaître qu'à mesure que nous avançons dans la vie, le souvenir et le regret ne font plus qu'un !...
L'exemple de M. de Féraudy est à ce point de vue extrêmement probant. Je lisais ces jours-ci que le rôle des Deux Hommes est le cent trente-neuvième — le 139e ! — joué par M. de Féraudy... 139 rôles classiques et modernes : ce chiffre est stupéfiant : il est exact pourtant : l'artiste luimême m'a communiqué un petit agenda qui contient la liste de ces 139 rôles... Sur chaque page de cet agenda, trois colonnes : la première indiquant le rôle et la pièce, la seconde la date de la représentation, la troisième portant le mot « création » ou bien, s'il s'agit d'une œuvre classique, le nom de l'artiste qui l'a jouée le dernier.
La lecture de cet opuscule comporte du reste bien des enseignements.
193 rôles en vingt-huit ans de théâtre î 139 rôles parmi lesquels les uns, les modernes, joués cent et deux cents fois, et les autres, les classiques, repris suivant les circonstances, soit à l'occasion d'un début ou d'un anniversaire, soit pour rendre service à la Maison ou à un camarade. Quel est le
(1) Constant Coquelin et son frère Coquelin cadet sont morts nu commencement de l'année 1909, alors que cet article parut dans le Figaro du 3 février 1908.
NOS GRANDS COMKDIENS 21
comédien — je pose de nouveau la question ! — appartenant à un théâtre de genre, qui pourrait, comme M. de Féraudy, remplir en une seule semaine jusqu'à huit et dix rôles différents ?
Plus je feuilletais cet instructif agenda, mieux je me rendais compte de la somme vraiment prodigieuse de travail qu'accomplit un artiste de la Comédie-Française dévoué à son théâtre.
On prétend que les grands comédiens de l'heure présente — et M. de Féraudy est de ceux-ci — furent exonérés des « corvées » et eurent des débuts moins durs que leurs devanciers. Il convient pourtant de nous souvenir que M. Leloir, après avoir fait au Troisième Théâtre français de Ballande un long apprentissage, fut, durant de longues années, condamné aux pannes, tandis que M. Le Bargy, hésitant et découragé, se demandait, entre deux consolantes parties de dominos (j'étais un des joueurs constamment rappelés à l'ordre par notre regretté maître et ami Falguière) , s'il n'abandonnerait pas la carrière théâtrale qu'il jugeait pleine de déceptions. M. de Féraudy lui-même ne dut-il pas, à l'exemple de ses camarades, marquer le pas jusqu'au départ de ses chefs d'emploi : Got, Coquelin aîné, Thiron ? Qu'importent les congés et les fugues, si amèrement reprochés aujourd'hui, quand on considère cette liste de rôles joués par M. de Féraudy en ces vingt-huit années de succès ininterrompus?... Qui donc croirait que ce maître comédien attendit sept années le sociétariat et que la fameuse « part entière » ne lui fut octroyée qu'après quinze années de Comédie-Française !... J'ai connu les artistes du Comité d'autrefois et je vous assure que la lutte des douzièmes était plus âpre encore il y a vingt ans qu'à l'heure présente...
Le reproche qu'on adresse aux grands comédiens à propos du répertoire classique qu'ils négligent est plus juste et sous ce rapport l'agenda de M. de Féraudy n'est pas moins instructif. On y constate d'abord qu'il a joué tout le répertoire : Vadius, Trissotin, Figaro, l'Intimé, Maître Jacques, Bridoison, Sosie, Mercure, Cliton et Gros-René : ensuite qu'il interpréta quatre Sganarelles, celui du Médecin malgré lui, celui du Cocu imaginaire qui, en 1880, lui valut son premier prix de comédie, celui du Médecin volant, celui de VÉcole des maris : on remarque enfin qu'il a été Crispin du Légataire, Orgon des Jeux de l'Amour, ce qui ne l'empêcha pas, lors de ses débuts, quand on remit à la scène l'Impromptu de Versailles, de paraître sous les traits du « quatrième nécessaire » et de figurer en Grippe-Soleil du Mariage de Figaro. Et je passe sous silence l'alcade de Bug Blas et Clément Marot du Roi s'amuse et j'oublie que, pendant une demi-douzained'années, il joua des pannes, aux côtés des sociétaires à part entière d'alors, qui n'étaient pas plus disposés que ceux d'aujourd'hui à céder leur tour...
Enfin ce qui ressort de cette édifiante lecture, c'est que M. de Féraudy a été, jusqu'au jour où la comédie moderne l'a complètement accaparé, un des plus solides soutiens du répertoire classique. J'ajoute que volontiers il reconnaît que s'il « évolue » aussi librement dans la comédie moderne, c'est par la seule raison qu'il a épelé ses lettres et appris ses gammes : il ne nie aucunement les bienfaits de notre École de déclamation, et les succès que lui procurent (je transcris les noms de la première colonne de l'agenda). Dumas, Augier, Sardou, Meilhac, Halévy, Henry Becque, Octave Feuillet, Pailleron, Octave Mirbeau, Alfred Capus, Marcel Prévost, Maurice Donnay, Edmond Rostand, Henri Lavedan, Brieux, Fernand Vandérem, Jean Richepin,
Alexandre Bisson, Paul Ferrier, Francis de Groisset, Gustave Guiches, d'autres encore, ces succès-là ne lui font pas oublier Molière... Il a déjà, là-bas bien loin, joué Harpagon; demain il sera M. Jourdain... Je regrette seulement, et je ne suis pas le seul à exprimer ce regret, qu'il nous prive, quant à présent, de la joie de l'applaudir dans des rôles qu'il semble réserver pour ses voyages. Les personnages du répertoire ne sont pas le privilège de tel ou tel artiste : ils n'appartiennent à personne; nos grands comédiens ont toujours tenu à honneur de s'y essayer et M. de Féraudy est l'artiste qui, par la nature et la souplesse de son talent, abordera les rôles les plus variés et passera le plus aisément du répertoire classique à la comédie moderne.
Classique et moderne ne l'est pas qui veut. Combien d'artistes n'ont pu parvenir, malgré leur talent et leur persévérance, à combiner les deux genres ! Un comédien est tantôt classique, tantôt moderne : il est rarement l'un et l'autre... Delaunay, idéal Perdican et délicieux Vcaste, ne se sentait pas à l'aise, il l'avouait lui-même, sous la redingote ; le parfait professeur de M. de Féraudy, Got, fut, au contraire, avant tout un comédien moderne : les grands valets du répertoire luiconvenaient moins que les types d'Emile Vugier, Poirier, Giboyer, Maître Guérin, et je ne vois guère dans le répertoire que les rôles de Sganarelle du Médecin et de Cliton du Menteur qui permirent à l'illustre doyen de déployer son étourdissante fantaisie... Ni Figaro ni Gros- René n'étaient son affaire, non plus qu'Harpagon et Tartuffe qu'il aborda vers la fin de sa carrière.
Le chemin parcouru depuis septembre 1880 par M. de Féraudy est, en somme, très beau, très uni et les comédiens,
qui possèdent de tels états de services, se fout rares... Septembre 1880... M. de Féraudy jouait Sosie d'Amphitryon et ce fut en 1882, deux années après ce début, que Perrin lui confiait sa première création... La Comédie montait alors les superbes Corbeaux de Becque : l'interprétation était confiée à Mmes Reichenberg, Barretta, Pauline Granger, MM. Febvre, Barré, Thiron, Goquelin cadet : un tout petit rôle n'avait pas de titulaire : on le distribua au jeune de Féraudy... Mais le malheur voulut que la seule scène importante de ce tout petit rôle fût supprimée et vous pensez si le débutant était navré... Becque — Becque autour duquel tant de fausses et misérables légendes se sont bâties ! — devait une revanche à son interprète : il lui donna celui de du Mesnil de la Parisienne : le succès fut complet et Becque de s'écrier :
— Si jamais je reviens à la Comédie, mon cher Féraudy, je vous promets que nous travaillerons de nouveau ensemble...
Le brillant interprète d'Henry Becque ne pouvait manquer d'être celui de M. Octave Mirbeau. Le talent, la manière, la façon de voir de ces deux grands écrivains ont tant de ressemblance !... Il était donc tout naturel que Lechat de M. Mirbeau fût pour M. de Féraudy un rôle décisif...
20 avril 1903... C'est la date de la première représentation des Affaires sont tes affaires à la Comédie-Française. Il faudra que M. de Féraudy réserve, dans la troisième colonne de son petit agenda théâtral, une place spéciale à cette œuvre... C'est bien ce jour-là, en effet, que le pas a été franchi et que M. de Féraudy devint définitivement un grand comédien.
(S février 1908).
Frédéric FEBVRE
A mon ami Frédéric Febvre.
L'ex-vice-doyen de la Comédie-Française, mon ami Frédéric Febvre, nous donne dans le Gaulois d'intéressants souvenirs de théâtre : il raconte, à propos de la célébration annuelle de la naissance de Victor Hugo que, lors de la première reprise de Mario n Delorme, il dut renoncer à interpréter le rôle de Louis XIII, confié par Perrin à Brossant, pour jouer celui de Laffemas ; il rappelle qu'en 1882, quand on remit à la scène le Roi s'amuse, il éprouva un plaisir extrême à composer le personnage de Saltabadil et reçut, le lendemain de la première, une exquise lettre, signée Régnier, aussi flatteuse pour Saltabadil que pour sa galante sœur Maguelone, dessinée d'un trait si fin par la pauvre Jeanne Samary ; il cite enfin la distribution de Buy Blas qui, en 1879, réunissait les noms de Goquelin, de Mounet- Sully, de Mmes Sarah Bernhardt, Blanche Barretta, Jouassain et de Febvre lui-même, magnifique don Salluste...
— Quant à vous, s'écriait Victor Hugo sadressant au marquis Salluste, vous avez eu un engouffrement sublime !...
« L'engouffrement », c'était le jeu de scène, classique aujourd'hui, qu'emploie au cinquième acte don Salluste, au moment où Ruy Blas transperce d'un formidable coup
d'épée la tenture derrière laquelle il va s'abriter. Febvre avait eu là une de ces trouvailles de metteur en scène qui lui étaient familières. N'était-ce pas encore lui qui, quelques années après cette reprise de Buy Blas — M. Jules Claretie a fort joliment narré le fait — inventa le fameux « Eugène ! » de Francillon ? N'était-ce pas lui enfin qui, entre la répétition générale et la première représentation de Mariage blanc, transforma si prestement l'ouvrage que M. Jules Lemaître écrivait le lendemain, en son feuilleton des Débats : « Un metteur en scène aussi fertile en inventions, aussi pittoresque, aussi parfait que M. Febvre, devient le collaborateur de l'écrivain. »
Toutes les anecdotes contées par Febvre ont ceci de particulier qu'elles sont merveilleusement adaptées à l'optique théâtrale. De temps à autre, l'ex-vice- doyen jette un regret attendri vers le passé et célèbre la troupe dont il a été une des gloires... Ici, il murmure mélancoliquement : « Quels exemples pour les débutants d'aujourd'hui ! » ; là, il reprend, plein de résignation : « En ces temps lointains, l'intérêt particulier s'effaçait devant l'intérêt général. »
Permettez-moi, mon cher Febvre, de vous présenter ici quelques remarques... J'ai eu assez souvent l'occasion de vanter la troupe d'autrefois pour vous dire aujourd'hui, en toute franchise, le bien que je pense de celle qui est en train de se préparer à la lutte. A parler net, je crois fermement que cette jeune Comédie n'est nullement inférieure à celle qui l'a précédée. On ne saurait trop le répéter : c'est le grand honneur de M. Jules Claretie de comprendre admirablement le rôle qui incombe à un administrateur. Administrer, ce n'est pas seulement diriger, c'est surtout prévoir et je vous demande si le prédécesseur de M. Jules Claretie prévoyait véritablement lorsqu'il con-
fiait tous les rôles aux mêmes artistes, aux « parts entières » ? Vous nous rappelez vous-même, mon cher Febvre, qu'autrefois, malgré votre désir de jouer Louis XIII, vous avez dû vous incliner devant Bressant, votre chef de file.... L'intérêt particulier, suivant votre fort judicieuse expression, s'effaçait alors devant l'intérêt général et Perrin trouvait ainsi, réunis sur son affiche, les noms aimés de ses parts entières...
Vous professez une vénération — cela est bien naturel ! — pour le directeur éminent à qui vous devez tant de beaux succès, mais vous êtes trop avisé pour ne pas reconnaître que son administration présentait de sérieux dangers... Relisez les articles hebdomadaires de Sarcey qui fut jusqu'à son dernier jour le plus éloquent et le plus utile avocat de votre théâtre ! relisez les étincelantes chroniques que signa Fouquier, tantôt sous son nom, tantôt sous celui de Nestor, parfois sous celui de Colombine ! Relisez cette retentissante préface que plaça en 1881 le même Henry Fouquier en tête du septième volume des si intéressantes Annales du Théâtre et de la Musique! Le réquisitoire est implacable : « La Comédie de 1881, écrivait Fouquier, et c'est le grand reproche qu'on doit lui adresser, ne forme plus guère de comédiens. Elle est imprudente en cela et manque à son but. Car, en vérité, si la loi donne à la Comédie le droit, sanctionné par la justice, d'appeler à elle les élèves primés du Conservatoire, ce n'est pas pour que, pourvus d'une maigre pension, ils errent inutiles, comme des ombres plaintives et désolées, dans les coulisses et le foyer ! Beaucoup d'employés, travaillant peu et mal rétribués, est, dit-on, une formule administrative ; peu d'employés, travaillant beaucoup et bien payés, est la formule du commerce et de l'industrie. C'est la bonne. »
Nous avons oublié toutes ces querelles et nous ne nous souvenons plus que du merveilleux metteur en scène qu'était Perrin... La remarque que M. Henri Rochefort présentait récemment en une charmante chronique est d'une infinie justesse : il semble que la vie, à mesure qu'elle avance, soit coupée en deux parties et que la première soit placée sous une autre planète !...
Plus ça va, avouons-le, plus c'est la même chose... J'indiquais l'autre jour, preuves c'est-à-dire rôles à l'appui, que, quoi qu'on pût raconter, les Féraudy, les Silvain, les Le Bargy, les Leloir, les Lambert, les Berr, jouèrent d'abord, comme vous et vos camarades, nombre de pannes, et ce n'est pas vous — vous qui avez vu naître, grandir et avez élu sociétaires tous ces comédiens ! — qui prétendrez le contraire ! Vous ne nierez pas que M. Leloir, par exemple, dut, pendant de très longues années, marquer le pas et eut beaucoup de mal à vaincre les résistances du redoutable feuilletoniste du Temps, historiographe de la Maison... Et je me souviens, moi, qu'en 1885, tandis que Got, Worms, Delaunay, Goquelin, Mounet -Sully, ïhiron, Barré, — le cher Barré à qui vous refusiez la part entière ! — formaient avec vous, mon cher ami, la tête de troupe, on ne cessait de nous répéter : « Quel dommage que vous n'ayez pas applaudi Samson, Bressant, Régnier, Provost, Favart, Emilie Dubois !... Samson jouant le marquis de La Seiglière aux côtés de Régnier jouant Destournelles !... Provost jouant Van Buck d'il ne faut jurer de rien ! Régnier et Emilie Dubois, la Joie fait peur ! Favart, Paul Forestier d'Augier et les Faux Ménages de Pailleron !... Bressant, le marquis de Presles et Almaviva ! » On nous vantait également à cette époque les exploits de Leroux, Leroux qui interpréta le Joueur comme pas un, paraît-il. Et je suis convaincu que, le
jour où vous-même avez abordé le rôle de Tartuffe, on vous rappela, à vous aussi, Leroux, le grand, l'inimitable Leroux!... La vérité est que le temps aidant (le temps améliore extraordinairement les choses et les gens de théâtre ! I ce bon comédien a fini par passer pour un maître...
Faut-il vous dire que moi aussi aujourd'hui, je reprends la formule et m'écrie : « Vous n'avez pas vu Got, Worms, Delaunay, Thiron, Barré, Febvre, Madeleine Brohan, Dinah Félix, Suzanne Reichenberg, Blanche Barretta, Jeanne Samary ! » Et ce sera ainsi tant que la Comédie-Française existera, autrement dit toujours. Car je suis, ici encore, de l'avis de nos anciens, traditionnalistes impénitents : la Comédie est un théâtre unique au monde, et c'est parce qu'elle est ce théâtre unique au monde, que nous devons la défendre constamment, pied à pied, sans cesse, contre les injustes attaques des éternels mécontents. Elle est, en dépit d'inévitables secousses, tellement au-dessus de tous les autres théâtres !...
Voulez-vous alors que nous dressions le bilan de cette jeune Comédie-Française? Je revoyais, l'autre soir, le Jeu de Vamour et du hasard : M. Dessonnes jouait Dorante, M. André Brunot Pasquin et Mlle Dussane Lisette. Trois jeunes, trois tout jeunes comme vous voyez. Est-ce parce que la représentation du chef-d'œuvre de Marivaux se donnait devant un public enthousiaste ? Je ne sais... Mais j'ai été ravi... M. Brunot a l'œil vif, la voix éclatante, la diction juste, le jeu large, toutes ces qualités qui font le grand comique du répertoire ; il a été aussi exquis dans Pasquin qu'il l'est dans Figaro du Barbier, dans Crispin du Légataire et des Folies amoureuses, dans Trissotin des Femmes savantes, dans tous les rôles qu'il joue constamment en été, et rarement en hiver. C'est un délicieux comédien... Jeune
pimpante et pleine de verve comme son partenaire, Mlle Dussane progresse chaque jour. Songez qu'elle gagnait son premier prix de comédie au Conservatoire il y a quatre ans et qu'elle en avait alors seize...! Et M. Dessonnes, qui nous avait beaucoup plu en Clitandre des Femmes savantes et qui ici nous campe un Dorante aimable, élégant, souriant ! Et M. Dehellv, excellent Mario, qui est le très digne héritier de son prédécesseur M. Boucher ! Et M. Siblot, cordial Orgon, qui, sans faiblir, prend la lourde succession laissée vacante par la mort de Pierre Laugier !...
Regardons d'un autre côté... M. Ravetn'a-t-il pas montré dans Paraître et les Deux Hommes, un très savoureux modernisme? M. Croué et M. Numa n'ont-ils pas repris et créé avec un succès mérité les personnages les plus variés ? Le début récent du jeune Féraudy ne promet-il pas ? Et Mlle Lifraud, ingénue déjà impeccable, qui s'apprête à succéder à la charmante Mlle Muller ! Et la spirituelle Mlle Bovy, et Tétincelante Mlle Provost, et la rayonnante Mlle Robinne, qui nous présentait hier un si séduisant Zanetto ! Et parmi les comédiennes qui touchent au sociétariat, Mlle Cerny et Mlle Géniat (1).
Passons-nous à la troupe tragique? Nous constatons que tous les emplois, grands et petits, y sont tenus en double, en triple et que cette troupe est la plus parfaite que la Comédie ait eue depuis bien des années. Après les chefs d'emploi, après les sociétaires, après Mme Weber, voici Mme Louise Silvain, Mlle Delvair (1), Mlle Roch qui font preuve d'un talent indiscutable. Et je ne parle pas des tout
(1) Mlles Cerny et Géniat ont été nommées sociétaires, la première en 1908, la seconde en 1909. Mmes Silvain et Delvair Tannée suivante.
jeunes gens, M. Granval, M. Lafon, Mlle Maille (1) qui, soutenus par leurs anciens, prennent le ton de la Comédie- Française. Et je passe sous silence (il ne s'agit aujourd'hui que de la jeune Comédie-Française) ! — ceux et celles qui comptent vingt ou trente ans de services et qui, n'ayant pu obtenir le sociétariat, n'en restent pas moins profondément attachés à leur théâtre. On les raille ces « grandes utilités » et on se refuse à reconnaître que ces artistes-là jouent huit et dix rôles en une seule semaine et que chacun d'eux contribue au persistant succès du théâtre... Remarquez aussi qu'en cette liste déjà longue, vous ne trouvez pas (j'excepte M. Dehelly) un seul nom de sociétaire, puisqu'il est convenu que les sociétaires sont des artistes « arrivés »...
Que de choses j'aurais encore à vous conter, mon cher Febvre, et combien je serais heureux si, par tant d'exemples, j'étais arrivé à vous prouver que la jeune Comédie n'a pas du tout démérité de celle dont vous restez l'une des gloires...
(5 mars 1908).
(1) D'autres artistes ont, depuis le jour de la publication de cet article, débuté avec succès.
A Polin.
Vous devez, mon cher Polin, faire vos débuts sur les augustes planches de la Maison de Molière : vous allez être Tinterprète de Ma Générale de M. Jules Claretie, un de vos premiers parrains, et moi qui vous connais depuis bien des années, j'ai idée que vous serez très ému, aussi ému qu'au bon temps de l'Eden-Concert !
Ah ! vous n'étiez pas rassuré, avouez le, le jour où, endossant la tunique du marin russe, vous chantiez vos patriotiques couplets de revue, à l'Éden-Concert du boulevard Sébastopol sous l'œil vigilant de Mme Castellano, votre directrice! Suivant l'usage, un censeur assistait, impassible, à la dernière répétition de la pièce : vos camarades se nommaient Yvette Guilbert, Limât et Ville, celui-ci considéré par Sarcey comme un maître diseur... Le censeur c'était moi, et vous voudrez bien me rendre cette justice que, quoique représentant officiel de la Bonne Anastasie, je n'hésitai pas à vous adresser force compliments. Modestement, vous les refusiez ; doucement, vous alléguiez que la chanson était de peu d'importance ; vous vous risquiez même à me faire vos confidences, et tout bas, bien bas, loin des regards de votre directrice, vous murmuriez :
Photo Nadar
Georges BAILLET
— Ah ! monsieur, si vous pouviez savoir ce que je voudrais réussir !...
Rien qu'à votre ton, je devinai que vous étiez un très brave homme... Deux ou trois ans après cette rencontre, je vous retrouvai à l'Alcazar d'Été ; vous sortiez des Nouveautés : vous y aviez joué, et fort bien, un des principaux rôles de Champignol. Le marin russe de cet Éden où on acclamait les vieilles chansons de Béranger, de Dupont et de Darcier, était devenu à l'Alcazar d'Été le pioupiou de France : il savait dire, chanter, nuancer, et toujours il gardait la note juste. Mais ces succès ne vous suffisaient pas, et ceux qui, comme moi, vous ont applaudi dans le Misanthrope et V Auvergnat, se demandent si, tout bien pesé, le comédien, tant il a de franche cordialité et de gaieté communicative, n'est pas, chez vous, supérieur au créateur de la succulente Manizellc Rose.
Vous concevez maintenant pourquoi, il y a tantôt sept ans, quand je soumis à quelques amis un projet de caisse de secours immédiats, je vous priai d'être des nôtres. J'avais l'absolue certitude qu'un homme, qui s'était vu aux prises avec tant de difficultés, comprendrait mieux qu'un autre les infortunes d'autrui... Je ne me suis pas trompé. Grâce à votre initiative, les pauvres du café-concert ont sinon du bonheur, du moins un peu moins de misère... Et c'est encore parce que vous êtes un très brave homme, mon cher Polin, que votre auteur, M. Jules Glaretie (j'ai gardé sa lettre datée de 1897 et je m'engage à vous la remettre demain soir à la Comédie-Française), exprimait le vœu qu'un ministre, ami des arts, fît une exception en faveur de Marsalès — c'est votre nom ! — et accordât les palmes à l'homme qui représente si dignement nos concerts de Paris. De 1897 à 1908, ces exceptions, vous ne l'ignorez pas,
se sont multipliées : beaucoup de nos gracieuses commères de revues portent à leur joli corsage le petit ruban violet, et il est bien probable que J.-J. Weiss, s'il était encore de ce monde, réclamerait le ruban rouge pour ïhérésa, qu'il tenait pour la première artiste de Paris.
Vous allez donc jouer la comédie entre notre admirable Julia Bartet et notre exquise Marie Leconte, et, par la même occasion, vous offrirez un témoignage de particulière amitié à un artiste aimé entre tous qui, trop tôt, vous le savez, prend sa retraite : Georges Baillet.
Il y a quelques jours, devant moi, mon cher Polin, le bénéficiaire de demain vous contait sa vie depuis sa sortie du Conservatoire où, élève de Bressant, il partageait le premier accessit de comédie avec Joliet. Il citait quelques-uns de ses rôles : à TOdéon, sous la belle direction de Félix Duquesnel, Rodolphe de la Vie de Bohème, Georges de V Honneur et V Argent, Urbain du Marquis de Villemer ; à la Comédie, le Mariage de Victorine, Daniel Rochat, Léandre des Fourberies et de l'Étourdi, Valère de Tartuffe et du Dépit amoureux, Philinte et Oronte du Misanthrope, Almaviva du Barbier et du Mariage, Clitandre des Femmes savantes, Dorante du Jeu de l'amour et du Bourgeois gentilhomme, Olivon et Talmay de Philiberte, La Brive de Mercadet, V Ami Fritz et les Rantzau, Vernouillet des Effrontés, Hector et le marquis de Presles du Gendre de M. Poirier, le Monde oh Von s'ennuie, Emeric à' Une Chaîne, Don César de Buy Blas (il y fut de premier ordre), et Denise et la Princesse Georges et Francillon. Songez que Baillet a créé ou repris cent cinquante rôles à la Comédie-française,
Vous considériez stupéfait, mon cher Polin, cette grande liste, et plein d'admiration pour notre ami, vous cherchiez comment il lui avait été possible d'interpréter des rôles si variés dans le répertoire classique et la comédie contemporaine. C'est que le public, et vous êtes public, vous, Polin, ne se rend pas assez compte du travail que fournit un artiste de la Comédie-Française.
Voilà vingt-sept ans que je connais Baillet et que je le vois à l'œuvre. Eh bien ! je vous affirme qu'il n'est pas beaucoup de comédiens qui aient mieux servi leur art.
Lorsqu'en 1881, délégué par Léonce Détroyat, directeur de l'Estafette, j'allai trouver M. Verteuil, secrétaire général de la Comédie-Française, j'avais mission d'esquisser les silhouettes (quel est le débutant qui n'a pas esquissé des silhouettes ?) des futurs sociétaires. Tout naturellement je m'adressai à Silvain, à Prud'hon, à Baillet, à ïruffier, à Mlles Gabrielle Tholer et Adeline Dudlay qui formaient la tête de la jeune troupe. Charles Prudhon et Georges Baillet furent, avec Madeleine Brohan et Worms, mes parrains chez Molière, et vous pensez si j'étais heureux de franchir le seuil de la grande Maison. Ces parrains devinrent vite mes amis ; j'avais seulement le tort de ne pas suivre leurs prudents conseils ; j'écrivais toutes les bêtises qui me passaient par la tête; je m'ingéniais à distribuer des réprimandes aux auteurs, aux directeurs, aux comédiens : nul devant moi ne trouvait grâce. J'avais vingt ans !...
Les silhouettes d'artistes, ma présentation à Verteuil, ma visite à Gabrielle Tholer, la fondation de notre Société les « Chevreuillets » dont Madeleine Brohan — Madame Madeleine ! — était la Présidente, et, plus tard, notre répétition au vieil Éden démoli, ce sont là de bons souvenirs de jeunesse. Le directeur du journal qui consentait à insérer ma
première copie, le secrétaire général Verteuil, notre Présidente des Chevreuillets, l'exquise comédienne Gabrielle Tholer, votre directrice Mme Gastellano, autant de disparus!... A mesure que les rangs s'éclaircissent, les vieilles amitiés se resserrent, et je ne vous cache pas, mon cher Polin, que demain, lorsque vous et vos camarades vous vous grouperez autour de notre ami Baillet, le cœur me battra fort.
{3 avril 1908).
Photo Otto
A Guslave Worms.
On a, mon cher ami, beaucoup parlé de vous, à propos de la nouvelle interprétation du Misanthrope à la Comédie- Française (deux de vos élèves favoris, Mlle Cerny et M. Leitner, jouaient Alceste et Célimène) et je suis sûr qu'on parlera de vous toutes les fois qu'on représentera le chefd'œuvre de Molière. L'occasion m'est donc bonne pour causer avec vous d'un art au développement duquel vous avez si largement contribué et d'un rôle que vous avez marqué d'une ineffaçable empreinte. Que voulez-vous ? C'est ainsi. Vous avez atteint ici la perfection absolue, idéale : sans pousser le rôle au tragique ou au langoureux, vous avez trouvé le moyen de combler de joie l'Idéaliste, le Révolté que nous portons caché au fond de nous-mêmes : vous avez réussi à nous laisser deviner d'abord la tendresse sous la misanthropie, puis la misanthropie sous la tendresse : vous nous avez rendu sensible l'unité de ce caractère complexe que deux siècles de commentaires et d'interprétations obscurcissent encore : bref, vous nous avez donné FAlceste tel que nous le concevons, le rêvons et l'aimons. Remarquez d'ailleurs que je résume ici les observations que vous présentait, il y a vingt-deux ans, un grand
écrivain dont vous avez créé, aux côtés de Mmes Worms et Julia Bartet, une œuvre magistrale : le Pardon.
On ne jouera doncpas, cela est certain, le Misanthrope mieux que vous, et moi qui depuis longtemps suis votre ami, je crois bien que de tous vos succès, de tous vos triomphes, c'est celui qui vous tient le plus au cœur. Le Marquis de Villemer, Jean Baudrij, Denise, Francillon, l'Ami des Femmes, Hernani, et si je remonte plus haut, au Gymnase de Montigny et au théâtre Michel de Saint-Pétersbourg, Ferréol de Victorien Sardou, la Comtesse Romani, la Dame aux Camélias, voilà bien des œuvres qui vous sont chères, mais ne vous semble-t-il pas que le rôle d'Alceste fut, en quelque sorte, le couronnement de votre admirable carrière?
J'entends encore Dumas, le soir de la magnifique et inoubliable première de Denise, murmurer derrière un portant :
— Jamais on n'a lancé « je vous aime » comme ce bougre-là !
Le bougre, c'était vous, mon cher Worms, et c'est le même Dumas qui, sur le même « plateau » de la Comédie, racontait, quelques années plus tard, qu'en écrivant le fameux récit du troisième acte de Francillon (« toi aussi tu es comique, moi aussi je suis comique ! ») il avait, contrairement
à toutes ses habitudes, songé à l'interprète Enfin,
n'est-ce pas M. Le Bargy lui-même qui, le jour où il reprenait votre rôle de Stanislas, nous disait avec beaucoup de modestie :
— Ici, on ne doit chercher ni à imiter, ni à égaler Worms. Il ne s'est pas contenté de détailler supérieurement ces trente lignes. Il a voulu qu'à ce moment précis, au troisième acte de Francillon, tout le personnage de Stanislas se découvrît. N'y a-t-il pas du reste dans toute œuvre de théâtre une scène, un coin de scène, où le rôle s'éclaire et où le comé-
dien arrive à se trouver en parfaite communion avec Fauteur?
L'observation est d'une infinie justesse, mais elle s'applique surtout aux œuvres et aux rôles modernes. Ces rôles-là, il faut bien le constater, ont l'inappréciable avantage d'être indiqués par l'auteur ; l'écrivain est là, présidant aux répétitions de son ouvrage, expliquant comment il l'a compris et dans quel mouvement il veut que chaque scène soit jouée : il surveille jusqu'aux moindres intonations de ses interprètes. Il n'en va pas de même de ces grands rôles du répertoire sans cesse commentés : ici le point d'interrogation reste là, redoutable, et c'est peut-être — je n'affirme rien ! — parce qu'un doute subsiste toujours que tous, tant que vous êtes, vous gardez une prédilection pour ces immenses personnages, pour ces colosses que vous avez fouillés et creusés dans tous les sens...
Que de fois, mon cher ami, vous avez devant nous, au Conservatoire, développé ces principes de théâtre qui étaient aussi ceux de vos collègues Got et Delaunay, et qui sont ceux de tous les parfaits interprètes de notre répertoire classique ! Vous, le grand jeune premier de Dumas et d'Augier, de Pailleron et de Sardou, vous répétiez sur tous les tons à vos élèves qu'un comédien ne peut aborder la comédie moderne qu'à la condition d'avoir épelé ses lettres en lisant Molière. C'est ce que vous appeliez les gammes du comédien.
Souvent, bien souvent, je me retrouve en cette petite classe étroite du Conservatoire toute pleine de jolis souvenirs.. Je vous revois monter sur la scène et indiquer tour à tour le Scapin des Fourberies, le Burrhus de Britannicus, la Dorine de Tartuffe et la Cécile de II ne faut jurer de rien. Je débutais alors dans la vie théâtrale : j'esquissais de
vagues articles sur les professeurs de notre École de déclamation et j'allais, tous les jours, en compagnie du futur directeur du protocole, aujourd'hui ambassadeur à Vienne, notre ami Philippe Grozier, chercher auprès de vous, de Delaunay, de Got, et de Maubant, mes premières leçons de théâtre. Vos élè\es nous demandaient si nous étions des auditeurs libres ou bien si nous nous préparions au théâtre et M. Emile Réty, secrétaire général de l'École, qui nous avait autorisés à suivre vos classes, nous racontait que quelques aimées auparavant, deux tout jeunes gens, hésitant entre le théâtre et la diplomatie, avaient eux aussi tâté du Conservatoire. Ces jeunes gens étaient M. Gabriel Hanotaux et M. Henry Marcel : le premier avait reçu les leçons de Régnier; le second, qui se destinait au chant, celles du bon AVarot. L'un et l'autre renoncèrent au théâtre et se retrouvèrent quai d'Orsay, au ministère des affaires étrangères : l'élève de Régnier devint directeur du cabinet du ministre, puis ministre, puis académicien : rélève de Warot, directeur-adjoint du même cabinet. Vous connaissez la suite et vous avouerez que notre Conservatoire n'a porté malheur ni au très éminent historien ni au très distingué administrateur de notre Bibliothèque nationale.
Mais je reviens à Alceste et le mieux, mon cher Worms, est encore de vous laisser la parole. Permettez-moi donc de reproduire ici quelques lignes extraites d'une charmante lettre que vous m'adressiez en 1891... Vous veniez de prendre définitivement possession de ce rôle que vous aviez joué quelquefois en 1886, et vous m'écriviez :
J'ai conçu et essayé de rendre un homme profondément épris, avec ses faiblesses, avec ses luttes, un homme en chair et en os, au lieu d'un mannequin conventionnel. Ceux qui connaissent à fond la pensée du grand homme oui le champ libre. Je suis tout disposé à me tenir convaincu, mais par V exemple seul. La théorie est trop facile vraiment...
Ah! combien vous aviez raison, mon cher Worms! Est-ce que — m'avez-vous assez souvent présenté cette juste objection ! — tous les critiques, anciens et nouveaux, n'ont pas toujours différé d'avis sur ces terribles rôles et sur la manière de les jouer ? Est-ce que Paul de Saint-Victor ne tenait pas Alceste pour un bourru grossier, se fâchant sans aucune raison, exaspérant le monde par sa maussaderie sotte, inutile, excessive, pour un original qui ne valait pas la peine d'être peint (sic) ? Est-ce qu'au moment où le critique du Moniteur lançait ces flèches à Molière, Jules Janin ne déclarait pas qu' Alceste est le personnage le plus logique, le plus droit, le plus vivant, qui ait jamais paru au théâtre ?... Après Saint- Victor, après Janin, arrivaient Sarcey, J.-J. Weiss, Jules Lemaître, Auguste Vitu qui — j'ai relu leurs feuilletons ! — n'étaient pas beaucoup plus d'accord que leurs devanciers. Sarcey proclamait qu'Alceste est l'immortel patron deces natures fortes qui n'accordent rien aux préjugés et vont droit leur chemin sans se soucier du qu'en dira-t-on; J.-J. Weiss, au contraire, (à qui se fier, mon Dieu ! ) affirmait qu'un tel homme n'a pas le sens commun, et son successeur aux Débats lui reprochait malicieusement de mettre sous les veux de Gélimène une lettre qu'il n'a peut-être pas le droit de lire, et il ajoutait que, tout compte fait, le héros de Molière n'a pas beaucoup plus d'égards pour son « amie » que
l'Olivier de Jalin de Dumas n'en a pour Suzanne d'Ange.
Et voici qu'encore aujourd'hui on disserte àperte de vue sur Célimène, Alceste, Philinte, Arsinoé, Éliante. L'un nous dit : « le Misanthrope est plus et mieux qa'Andromaque et personne, si ce n'est Pyrrhus, ne ressemhle à Alceste » ; l'autre estime que toutes les héroïnes de Molière sont construites sur le même modèle, qu'Arsinoé est une Célimène vieillie et qu'Elmire est une Henriette mariée à un bourgeois sur le retour.
Que d'affirmations, que de déclarations, que de contradictions et comme en votre jolie et reposante petite patrie de Nemours — celle de Geffroy, de Bressant et d'Adolphe Dupuis ! — vous devez sourire à la lecture de ces articles qui ne diffèrent guère de ceux d'autrefois !
N'empêche qu'elle s'allonge la liste des AJcestes que j'ai applaudis, depuis le jour où mes parents me conduisaient au Théâtre-Français les veilles de fêtes ! A cette lointaine époque, le rôle était tenu tantôt par Leroux, un comédien de second ordre, supérieur cependant dans Tartuffe, dans le Joueur, dans Almaviva du Mariage et dans Hoche du Lion amoureux, tantôt par l'honnête Maubant, tout plein de conscience et de science, mais peut-être trop tragique et insuffisamment amoureux... Je n'aurai garde d'oublier Bressant, l'irrésistible Bressant du Barbier, de Mademoiselle deBelle- Isle et du Gendre de M. Poirier qui, à l'inverse de Maubant, était un misanthrope trop souriant. Ce fut, après Maubant, le tour de Lafontaine, l'acteur romantique par excellence, puis celui de notre cher Delaunay qui, en dépit de son magnifique talent, n'était pas lui non plus l'homme du rôle. (Peuton donc idéaliser à la fois Fortunio et Alceste?) Vous eûtes, vous, pour successeur M. Silvain qui est, à mon sens, un Alceste de tous points excellent : suivant votre méthode, il
s'ingénie à vivre le personnage et cette manière-là est aussi celle de votre brillant élève M. Leitner.
Donner à l'auditeur l'illusion de la vie, n'est-ce pas l'éternelle, l'irréfutable maxime, qu'il s'agisse de Molière ou de Dumas, de Racine, de Corneille ou de Victor Hugo, de la tragédie ou de la comédie, du répertoire classique ou du théâtre moderne? Vous l'avez, vous, rigoureusement appliquée, mon cher Worms, et voilà pourquoi vous avez été, en même temps qu'un grand artiste, le plus admirable des maîtres, et un maître qui fait école...
(99 juin 1908).
A Mme Blanche Pierson.
Mme Blanche Pierson, la souriante duchesse de Réville du Monde où l'on s ennuie, sera demain l'âpre Mlle Rambert du Foyer de MM. Octave Mirbeau et Thadée Natanson ; aux côtés de Julia Bartet, entre MM. de Féraudy et Huguenet, cette grande comédienne remportera un succès qui comptera parmi ses plus beaux.
Grande comédienne, parce qu'à l'exemple des Favart et des Madeleine Brohan, Mme Pierson possède l'art de renouveler sans cesse son talent et de le transformer. C'était ce que nous appelions autrefois en notre argot théâtral : changer d'emploi. Aujourd'hui, ces comédiennes-là se font rares, le passage d'un emploi à un autre étant — excusez le mot ! — une opération fort délicate. Il est d'abord essentiel que le physique de l'artiste se prête à cette transformation : la comédienne qui personnifie Agnès de V Ecole des femmes ne sera jamais qu'une ingénue : celle qui joue Henriette des Femmes savantes sera toujours une amoureuse et rien qu'une amoureuse ; les ingénues et les amoureuses voisineront entre elles : celles-ci tiendront les rôles de celles-là, mais ce sera tout ; la carrière des unes et des autres se trouve forcément limitée.
Phoio Bert
Blanche PIERSON
Il n'en est pas de même des coquettes ou des jeunes premières. Rien n'empêchera Gélimène et Armande de devenir Arsinoé et Philaminte.
Je revois encore Madeleine Brohan, — notre chère « Madame Madeleine », — installée sous la fameuse pendule, aujourd'hui disparue, du foyer des artistes; tous les habitués du théâtre, tous les « chevreuillets » étaient rangés autour d'elle et, de sa voix exquise (une belle voix de contralto, s'il vous plaît !) elle nous disait :
— Mais nous vivons deux fois, mais nous ressuscitons, nous autres qui commençons par les coquettes et finissons par les mères ! C'est notre privilège à Favart, à Edile Riquer et à moi. Songez que j'ai créé Hélène de Mademoiselle de la Seiglière et que vingt ans après, dans la même pièce, je joue la vénérable baronne de Vaubert ! Songez que, dans les Caprices de Marianne, je personnifie maintenant Faustère Hermia, alors qu'entre Bressant qui jouait Octave et Delaunay qui jouait Cœlio j'apparaissais sous les traits de la jeune et capricieuse Marianne ! Vous n'avez pas connu cette Madeleine-là, vous autres, et je vous affirme qu'elle était tout de même fort convenable. Aujourd'hui, c'est la fin d'une Madeleine qu'on vous présente ! Je me console à l'idée que si j'ai, moi, vingt ans de plus, mes camarades sont toutes logées à la même enseigne. Vous connaissez ma devise : être la plus jeune des vieilles et non la plus vieille des jeunes. Vous ne vous doutez pas combien cette théorie, qui paraît la plus simple du monde, est difficile à mettre en pratique !
La cordialité, la franchise, la sagesse, l'indulgence, et pardessus tout l'infinie bonté de Madeleine Brohan faisaient notre admiration... Nous sentions que non seulement la comédienne n'avait pas l'ombre d'un regret, mais qu'elle
éprouvait une joie particulière à incarner des nouveaux personnages, à renouveler son talent et à vivre ainsi une seconde fois sur la scène.
La carrière de Mme Blanche Pierson n'est pas moins intéressante que celle de sa devancière Madeleine Brohan. Vous allez en juger.
Vous vous rappelez les succès que remporta Mme Pierson, d'abord au Gymnase sous la direction Montigny, ensuite au Vaudeville sous celle de Raymond Deslandes. Aux matinées dominicales du Gymnase, instituées par Montigny, elle jouait le Mariage de raison et la Somnambule ; d'une voix délicieusement tremblotante, elle fredonnait les gentils refrains de Scribe, de Bayard, de Dumanoir, comprenant fort bien que l'essentiel est de « dire le couplet ». Ses partenaires, c'était Landrol, le brave Landrol, régisseur parfait, comédien irréprochable ; c'était Pujol, le long Pujol, droit comme un i, le créateur de Montaiglin dans Monsieur Alphonse; l'amoureux, c'était Frédéric Achard ; l'ingénue, la pauvre Maria Legault ; le jeune premier, l'élégant Andrieux, un des premiers comédiens du théâtre Michel de Pétersbourg; le financier, c'était Malard, qui enlevait joyeusement le Père de la Débulante et s'apprêtait à prendre la succession de l'excellent Lesueur; le grime, c'était Blaisot, à la face rubiconde, aux yeux écarquillés, Blaisot qui eut l'insigne honneur de partager au Conservatoire le second prix de comédie avec Delaunay, l'illustre amoureux de Molière et de Musset ! Les rôles déjeunes premiers avaient pour interprète un admirable artiste qui arrivait de Russie et allait faire une triomphale rentrée à la Comédie-Française, d'où il était parti à la suite
d'une retentissante querelle administrative... Cet artiste avait nom Gustave Worms... Les rôles de duègnes revenaient à Mme Prioleau, qui, si elle ne valait pas sa grande camarade du Vaudeville Mme Alexis, n'était pourtant pas indigne de figurer en une telle compagnie.
Mme Pierson était l'étoile de cette troupe, et bien qu'étoile principale, elle ne touchait guère plus de quinze mille francs d'appointements par an; elle répétait tous les jours et tous les soirs, à neuf heures, elle jouait la grande pièce et parfois même, à huit, celle qui la précédait... L'École de Montigny !... «Une conscience absolue, a écrit Dumas dans une de ses étincelantes préfaces, une probité au-dessus de tout éloge, l'amour de son art, le respect du public, telles sont les qualités de la véritable grande comédienne et je n'en connais pas une seule qui les possède aussi complètement que Blanche Pierson. »
Du Gymnase de Montigny, Mme Pierson passa — seconde étape! — au Vaudeville de Raymond Deslandes. Très habilement Deslandes, profitant de la malchance qui s'attachait au Gymnase (c'était la fin de la direction de Montigny) s'ingéniait et parvenait à ramener au Vaudeville les auteurs, les artistes et par cela même le public. Adolphe Dupuis, Parade, Saint-Germain, Delannoy, Dieudonné, Pierre Berton, Boisselot, Train, Mmes Bartet, Réjane, Kalb, Céline Montaland, Alexis, — j'en passe ! — formaient une troupe de tout premier ordre. Vous n'avez pas oublié les rayonnantes interprétations de Fromont jeune et Risler aîné, des Bois en exil et du Nabab d'Alphonse Daudet, non plus que celles d'Odette, de Dora, des Bourgeois de Pont-Arcy, charmantes comédies de Victorien Sardou... Mme Pierson était la créatrice applaudie de toutes ces pièces, poursuivant ainsi sa route victorieuse dans le triple emploi des jeunes premières, des grandes coquettes et des premiers rôles,
Mais c'est incontestablement la troisième étape qui est la plus glorieuse de la carrière de Mme Pierson : c'est à la Comédie-Française qu'elle s'est affirmée comédienne supérieure.
Sa tâche ne fut pas d'abord des plus commodes. Nombreux étaient ceux et celles qui répétaient, non sans quelque raison du reste, que la comédie de genre n'a aucun rapport avec le grand répertoire classique et moderne du Théâtre- Français. Les éternels mécontents d'un côté, les solennels pontifes de l'autre, veillaient, guettaient, mais la transfuge du Vaudeville était, elle, bien trop avisée pour ne pas être exactement renseignée sur ce très particulier état d'esprit. Le jour même où Mme Madeleine Brohan quittait la Comédie-Française et laissait sans titulaire les rôles de mères, Mme Pierson, avec infiniment d'à propos, créait Mme de Thauzette de Denise et Dumas lui préparait une fois encore un de ses plus éclatants succès... Elle faisait mieux: à la même heure, elle s'essayaitdans le grand répertoire classique : elle jouait Elmire de Tartuffe, et elle le jouait si joliment qu'elle gagnait d'emblée son sociétariat.
Depuis que les artistes du comité lui ont offert la récompense à laquelle elle avait tous les droits, Mme Pierson a interprété les personnages les plus variés, et je me garderai bien d'en dresser la longue liste. Je sais seulement qu'après avoir tenu des premiers rôles de drame comme la dona Clorinde de l'Aventurière, des coquettes de comédie comme la princesse de Bouillon d'Adrienne Lecouvreur, elle est devenue la duchesse de Réville du Monde où l'en s'ennuie, la baronne de Yaubert de Mademoiselle de la Seiglière, la mar-
qui se de Villemer, Mme Desaubiers de la Joie fait peur, Madeleine Blanchet de François le Champi et Mme Vanderk du Philosophe sans le savoir : je sais aussi qu'elle contribua largement à la réussite des œuvres qui, en ces vingt dernières années furent créées à la Comédie-Française, depuis Denise jusqu'au Foyer. Je sais enfin qu'en s'attaquant aux personnages particulièrement difficiles de Philaminte des Femmes savantes, d'Arsinoé du Misanthrope, de Mme Jourdain du Bourgeois Gentilhomme, elle a encore fortifié son talent.
Ceux qui connaissent Mme Pierson vous diront que, comme son illustre devancière Madeleine Brohan, elle a l'intelligence la plus saine, la plus droite et la plus pénétrante ; qu'elle ignore la tapageuse réclame ; qu'elle ne veut être ni dramaturge, ni conférencière, ni poète ; qu'elle est très modestement et très loyalement une grande comédienne qui connaît son bonheur et qui l'apprécie.
{6 décembre 1908).
De Saint-Étienne à la Comédie-Française... Cette histoirelà est celle de l'admirable artiste qui, dans le Foyer de MM. Octave Mirbeau et Thadée Natanson, vient de faire une entrée triomphale à la Comédie-Française : M . Félix Huguenet. Que nos jeunes comédiens veuillent bien méditer cette histoire : ils remarqueront qu'à l'inverse de beaucoup d'autres, M. Huguenet a longtemps attendu l'heure de chance que prédit à tout être humain un des plus spirituels personnages de théâtre de M. Alfred Capus. Si M. Huguenet est venu à bout d'innombrables difficultés, c'est à son énergie qu'il le doit. Cela, on l'ignore, et c'est précisément ce que je voudrais expliquer aujourd'hui.
M. Huguenet compte actuellement trente-deux ans de théâtre : il en avait dix-huit lorsqu'il parut pour la première fois sur la modeste scène de Saint-Étienne. Son directeur, à Saint-Étienne, fut notre confrère Louis Besson. Imprésario et pensionnaire se retrouvèrent plus tard à Paris: le comédien attendait désespérément son tour ; le directeur, devenu critique, s'acquittait de sa sacerdotale fonction avec autant de talent que de sévérité. Le premier rôle que Besson confia à Félix Huguenet fut Stéphane de Gabrielle d'Emile Augier : Stéphane, vous entendez bien, l'amoureux extrême-
ET
Photo Nadar
HUGUENE'
ment ingrat, et non Julien, que créa Régnier et reprit M. Coquelin entre Sarah Bernhardt qui jouait Gabrielle,
(0 père de famille ! 0 poète ! Je t'aime !)
et Madeleine Brohan qui, abandonnant Célimène, Elmire et la capricieuse Marianne, s'acheminait vers les rôles de mères. En même temps que Gabrielle, le jeune comédien interprétait le Naufrage de la Méduse, ce qui ne l'empêchait pas, le lendemain, de chanter à sept heures, le vieillard de Faust et de terminer le spectacle par le classique Garçon de chez Vérij.
De Saint-Étienne, Huguenet gagne l'Italie et, sur des scènes en planches démontables, il s'essaye à cet incomparable répertoire de Meilhac, Halévy et Offenbach, dont son grand camarade José Dupuis était alors à Paris l'interprète acclamé.
D'Italie il revient en France : il a la chance — la première de sa vie! — de tirer un bon numéro; il accomplit son année de service militaire, puis il entre à Ba-Ta-Clan, le berceau de Lucien Fugère. Chaque soir, il fait d'abord ses deux « tours de chant » ; il joue ensuite un gros acte de l'ancien répertoire : Une femme qui se jette par la fenêtre ou bien le Piano de Berthe, ou bien encore l'Homme n'est pas parfait, le petit chef-d'œuvre de Barrière et Lambert- Thiboust. Huguenet est bon comédien : il possède une jolie voix, il la manie fort agréablement, son directeur Paris le tient en particulière estime, les habitués de Ba-Ta-Clan l'aiment beaucoup, mais l'Horloge de la Veine ne sonne toujours pas et l'apprentissage lui semble terriblement long. Un soir pourtant, — un soir d'espérance ! — le directeur du Vaudeville, notre aimable ami Raymond Deslandes, vient à Ba-Ta-Clan. Le bon Huguenet, plein d'il-
lusions, se croit déjà engagé au Vaudeville... Mais c'est un rêve, un joli rêve ! la chanson ne dit que trop vrai...
— Vous avez beaucoup de talent, fait Deslandes... Seulement, nous répétons en ce moment un drame de Sardou, Fédora, qui ne comporte que deux rôles importants et nous ne saurions où vous placer. Je vais donc vous remettre une lettre à l'adresse de mon collègue Candeilh : je suis certain que l'affaire s'arrangera. '
Candeilh était, à cette époque, un de nos bons directeurs, et son théâtre, celui du Parc à Bruxelles, jouissait déjà d'une prospérité légitime : il convoque Huguenet à l'hôtel : il l'entend débiter deux monologues et, séance tenante, il l'engage.
Si les appointements, au Parc, sont assez modestes, les rôles, en revanche, sont nombreux et valent à Huguenet ses premières grandes victoires. Il joue à la fois la comédie et le vaudeville et devient le favori du public bruxellois... Un jour, Mme Céline Chaumont arrive au Parc ; elle y donne une série de représentations de la Cigale, de la Petite Marquise et des Sonnettes ; Huguenet, qui est son partenaire, se surpasse et elle en est à ce point émerveillée qu'aussitôt rentrée à Paris elle rend visite à Bertrand, directeur des Variétés, et lui dit :
— Eh bien! je l'ai trouvé l'oiseau rare, notre grand jeune premier ! C'est Huguenet. Télégraphiez-lui bien vite et prenez-le !
L'engagement est conclu par dépêche et le début d'Huguenet est annoncé aux Variétés. Par malheur, directeur et comédien ont compté sans la fameuse troupe de ce glorieux théâtre. Les artistes qui ont l'honneur d'y appartenir se serrent les coudes, et sous aucun prétexte, n'admettent lentrée d'un jeune. « A bas les bleus! » murmure de sa
voix d'or Lassouche et toute la Compagnie, Christian et Léonce en tête, d'approuver un pareil langage. Le « bleu » Huguenet parvient bien à débuter dans le Tour du Cadran que joue la séduisante Alice Hurnberta, puis à créer la Noce à Nini, mais c'est tout ou à peu près... Sa besogne consiste à hériter des rôles que ses anciens refusent ou à doubler ceux-ci au pied levé : il a en outre le terrible défaut — n'est-ce pas, au contraire, une qualité essentielle? — de ressembler étonnamment à José Dupuis : il en a le jeu, il en a la diction, il en a le physique, il en a la démarche, et la Compagnie des Variétés proteste contre cette contrefaçon (sic). De guerre lasse, Huguenet demande à Bertrand sa résiliation et entre au Palais-Royal, très habilement dirigé par MM. Paul Mussay et Léopold Boyer.
Hélas ! la légende, l'affreuse légende suit Huguenet partout où il va : la critique — Sarcey excepté ! — a décrété qu'il imite Dupuis, qu'il manque de personnalité, que jamais il ne se déprovincialisera et les auteurs eux-mêmes se refusent à lui confier des rôles. Pensez que ce fut sur les instances de Gabrielle Réjane que Meilhac — ceci est de l'histoire ! — consentit à lui laisser reprendre Ma Camarade ! Pensez — Victorien Sardou m'a lui-même raconté le fait — qu'Huguenet n'interpréta Adhémar, lors de la remise à la scène de Divorçons! que parce que Raimond jouait Ma Cousine aux Variétés !
Suivait-on au Palais-Royal le fâcheux exemple des artistes du théâtre du boulevard Montmartre ? Point du tout ! Assurément Calvin et Pellerin respectaient les mémorables traditions des Geoffroy, des Lhéritier, des Brasseur, des
Gil Pérès et des Hyacinthe ; assurément Dailly n'avait rien d'un ange, mais René Luguet était un fort digne homme ; quant à notre cher Daubray et à Milher, ils étaient d'excellents camarades : le malheur était qu'Huguenet, sans qu'on sût pourquoi, ne plaisait qu'à demi au public qui adoptait des comédiens ayant infiniment moins de talent que lui.
Mais Huguenet ne se laissa pas décourager et bien lui en prit. Il avait quitté le Palais-Royal et navigué sur le bateau d'Amérique, en compagnie de Coquelin aîné et d'Anna Judic : il rentrait d'une longue tournée lorsqu'il s'arrêta à Nice. Il y chanta Miss Helyett : son succès y fut énorme et — admirez ici la toute-puissance du capricieux Hasard ! — les auteurs, le musicien Audran et le librettiste Boucheron, se trouvant en promenade sur la côte d'Azur, eurent, un soir, la bonne idée de manquer le train de Paris.
— Restons à Nice, dit Audran... Après dîner, nous irons au café-concert !
— Pas du tout ! reprit Boucheron. Nous irons voir comment Huguenet joue et chante notre Miss Helyett !
Avec une joie mêlée de stupéfaction, Boucheron et Audran constatèrent que d'une simple silhouette Huguenet avait fait un vrai rôle et qu'interprétée et chantée par lui, la pièce prenait une tout autre allure... Nos auteurs ne quittèrent plus leur interprète et on décida que, dès sa rentrée à Paris, Huguenet tiendrait le rôle aux Bouffes. Il le tint, en effet, quatre cent quatre-vingts fois et voilà comment le brave Huguenet, qui avait joué tant et tant de rôles de comédie, devenait, du jour au lendemain, une « étoile d'opérette » et une étoile de première grandeur.
« Avez-vous vu Huguenet aux Bouffes ? Il est inouï, il est extraordinaire dans Miss Helyett. Quel comédien ! Quel
chanteur ! Quel artiste ! » répétait-on de tous côtés à Paris et le succès de la pièce rebondissait et ne s'arrêtait plus.
Des Bouffes il passa à la Renaissance, rendue à l'opérette : il y créait — Louise Théo y fut ravissante ! — le Brillant Achille, une jolie pièce de Varney, puis la si amusante Femme à Narcisse du même Varney, que Mme Simon-Girard menait allègrement à la centième. La bonne Fée, attendue depuis des années, arrivait alors, représentée par cette artiste exquise doublée d'une femme rare, et elle apportait le Bonheur qui ne quittait plus la maison. L'Horloge de la Veine avait enfin sonné pour Huguenet...
La même critique qui, autrefois, criait à la contrefaçon de José Dupuis, déclare que le créateur de Mamzelle Carabin est tout simplement un grand artiste.... Albert Carré, qui a vu Huguenet à l'œuvre à Àix-les-Bains, l'appelle au Vaudeville et au Gymnase. C'est alors, dans tous les théâtres de Paris, une suite ininterrompue de créations plus brillantes les unes que les autres : tous les directeurs, tous les auteurs réclament Huguenet, et il joue avec une maîtrise que personne ne lui conteste plus : la Carrière, la Robe Rouge, Villa Gaby, la Bascule, le Dindon, Georgelle Lemeunier, les Passagères, le Secret de Polichinelle, le Voleur, Marraine, V Enfant chérie, le Chant du cygne. Et combien j'en oublie de ces pièces auxquelles le nom d'IIuguenet est désormais attaché !
Enfin, un soir de février 1908, Huguenet dit au théâtre Femina un à-propos en vers, un bijou, la Nuit de Février :
l'auteur, M. Paul Ferrier, lui a confié le personnage de Brichanteau : le public — le Tout-Paris des grands soirs ! — l'acclame, lui et sa partenaire, une de nos meilleures comédiennes, Mlle Jeanne Rolly. Au milieu de l'acte, Brichanteau, en des vers d'une infinie délicatesse, interroge le public et lui demande si, le cas échéant, il l'accepterait chez Molière. Le public saisit l'allusion... Des bravos frénétiques partent de tous les coins de la salle ; c'est le suffrage uni versel qui a parlé ! L'exquis écrivain de la Vie à Paris, M. Jules Glaretie, assiste à cette petite scène qui a vraiment de l'allure, et, le lendemain, nous apprenons que la Comédie-Française compte dans ses rangs un grand comédien de plus.
Telle est, ô jeunes Espoirs, l'histoire de Félix Huguenet. Le pensionnaire du théâtre de Saint-Étienne a, vous le voyez, beaucoup et longtemps lutté. Bien d'autres auraient perdu confiance et se seraient arrêté en route : mais Félix Huguenet, lui, a tenu bon et résisté... Victorien Sardou, qui s'y connaissait, nous disait, il n'y a pas bien longtemps :
— J'en ai vu pas mal de grands comédiens, mais pas beaucoup de la trempe d'Huguenet, je vous l'assure !
Et voilà, je pense, de tous les bulletins de victoires, celui qui fait le plus d'honneur au sociétaire de demain (1).
(7 janvier 1909).
(1) On sait qu'après avoir été, sur la proposition de l'Administrateur général de la Comédie-Française, nommé par le Comité sociétaire à part entière, M. Huguenet ne signa pas l'acte de Société et reprit sa liberté.
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Photo Gerschel aîné