COQUELIN CADET
COQUEL1N CADET CONFÉRENCIER
Ce Cadet, de date assez récente, n'était ni moins charmant ni moins pittoresque que celui du monologue, et je ne saurais trop remercier notre cher ami Paul Ferrier d'avoir si éloquemment rappelé l'autre jour, sur sa tombe, tout ce qu'il fut pour nos Trente ans de théâtre. Je n'ai pu, hélas ! rendre moi-même à notre pauvre ami Cadet, l'hommage d'affectueuse reconnaissance que je lui devais : j'étais au lit, dans l'impossibilité absolue de quitter la chambre.
Certes, c'était déjà beaucoup de porter la bonne parole dans les faubourgs de Paris et de faire applaudir et aimer Molière par des milliers de spectateurs accoutumés au cirque ou au café-concert : mais ce qui ne valait pas moins, c'était d'entraîner les camarades indécis, c'était de maintenir la réussite de ces spectacles nouveaux en ces quartiers ; c'était de bien montrer que, suivant la juste expression de M. Jules Claretie, de telles représentations devenaient, certains soirs, comme le prolongement de la Comédie-Française.
Cadet fut, durant huit années, l'infatigable avocat d'une Œuvre qui était sienne et où, nous ne le savons que trop, nous ne le remplacerons pas. Ah ! qu'il était heureux, notre ami, d'endosser à Grenelle ou à Montparnasse, à Belleville ou
à Ménilmontant, les costumes d'Harpagon, de Mascarille, de Gros-René, de Scapin, d'Argan, de Figaro, de Grispin, de Pasquin et de Tartuffe ! En chaque théâtre de faubourg, il avait sa loge que son habilleur lui installait le matin de la représentation. Avant que les chandelles fussent allumées, avant que le bureau fût ouvert, Cadet arrivai! : il venait prendre l'air de la maison ; il questionnait le concierge, le régisseur, le contrôleur : il s'assurait que la recette était faite et que les spectateurs du théâtre ne montraient pas moins d'empressement pour V Avare que pour la Closerie des Genêts. Les moindres détails l'intéressaient : il avait fait cette remarque que, les publics variant suivant les quartiers, les effets se déplacent et ne sont pas les mêmes à Belleville auprès des ouvriers qu'à Montparnasse auprès des étudiants...
— Notre Paris, s'écriait-il alors, je commence à m'en apercevoir, est composé d'une foule de petites villes qui n'ont aucune espèce de rapport entre elles. C'est très curieux... Je comprends maintenant pourquoi ceux-ci voient rouge foncé alors que ceux-là voient rouge clair ! Il faudra qu'un soir je m'amuse, avant de jouer la comédie, à parler théâtre à ces braves gens. Oh ! pas une conférence... Non! Une causerie ou, si vous préférez, une causette ! Oui, une causette ! C'est ça...
Il fut convenu que le début aurait lieu aux Gobelins, dans la salle de la mairie, qu'après la causette on donnerait un acte d'opéra, et qu'on finirait par le Malade imaginaire.
Visiblement, Cadet avait longuement médité, dans les Souvenirs d'âge mûr de l'Oncle, le joli chapitre : « Comment on prépare une conférence. » Aussi à peine avait-il accepté notre offre qu'il recula et nous télégraphia qu'il jouerait le Malade, mais ne « causerait » pas. Nous lui répondîmes que
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l'affiche était posée sur tous les murs du treizième arrondissement et qu'une telle défection lui attirerait beaucoup de mécontents en un quartier où son nom était si populaire. Immédiatement, il céda et « causa ».
Ce soir-là, Cadet connut ce mal affreux dont les artistes les plus rompus au métier ont subi les phénomènes et que nous appelons : le trac. Oui, Cadet eut le trac, un trac horrible, un trac comme il n'en eut jamais. Heureusement, dès son entrée en scène, il était rassuré et avait gagné la partie. Très simplement, il contempla la table, la carafe et le verre d'eau : puis, par un de ces clignements d'yeux qui lui étaient familiers, il indiqua au public qu'il ne toucherait ni à la table, ni à la carafe, ni au verre, et aussitôt ce public conquis partit en interminables bravos.
Nous écoutions Cadet : nous l'observions par la fente des paravents qui, selon les instructions de Monsieur le Maire des Gobelins, servaient de décor. Tout à coup, après deux minutes de causette, il se retourna vers nous et, sans que personne pût s'apercevoir de son jeu de scène, il nous lança intelligiblement ces simples mots : « Ils y sont ! » Quand ils y étaient, notre Cadet éprouvait autant de plaisir à jouer la comédie, à débiter un monologue ou à faire une causette qu'ils en avaient, eux, à l'applaudir. C'est qu'il possédait, comme son frère Constant, un don essentiel : la foi, une foi absolue, admirable ; c'est qu'il s'imaginait que « c'était toujours arrivé ». Ce soir-là, qui fut vraiment un des plus beaux de sa vie d'artiste, Cadet, encouragé par le succès, parla de tous et de tout, sauta d'un sujet à un autre et se laissa même aller à commenter, en termes charmants, la fameuse opinion de Weiss sur le Malade et sur Molière. Ce fut encore le 3 novembre 1904 que le bon Cadet dit à ses auditeurs :
— Eh dame, mes amis ! c'est une chose qui n'est pas très gaie, la mort !...
Il jeta cette boutade de façon à la fois si grave et si comique que les spectateurs furent secoués d'un énorme éclat de rire et que lui-même suivit l'exemple et s'esclaffa. Il sortit de scène content de son essai, joyeux de son succès; il salua quatre, cinq, six fois le public, puis il regagna sa loge qui n'était autre, en la circonstance, que le bureau du chef de la mairie. Tandis que les artistes de l'Opéra chantaient un acte de Samson, Cadet se préparait à jouer Argan et nous contait ses impressions de « causeur ».
— Nous recommencerons, s'écriait-il. Vous verrez fjue ce sera mieux la prochaine fois ! Jamais de ma vie, je n'ai eu une telle peur ! Ah ! l'âge arrive, et avec l'âge, toutes les petites infirmités que nous n'avons pas le courage de confesser et qui existent bel et bien...
Et le bon Cadet ajoutait ingénument :
— Voilà pourquoi je ne passerai pas la mer et ne risquerai pas la grande tournée d'Amérique !
Cadet était habillé... On frappa les trois coups et on commença le Malade. Non ! Il est impossible d'imaginer par quelles acclamations il fut accueilli lorsque, les paravents ouverts, il reparut, installé dans le traditionnel fauteuil, sous les traits d' Argan. On sentait que ces six cents auditeurs, qui se pressaient les uns sur les autres, savaient un gré infini à l'artiste d'avoir fait au milieu d'eux ses débuts de conférencier. Jamais, d'ailleurs, il ne tint avec plus de verve ce rôled'Argan, dont il s'était emparé, et qui comptait parmi ses meilleurs. J'ajouterai que depuis bien des années
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ce rôle n'avait eu un meilleur interprète : c'est que notre bon Cadet avait vu ce personnage tenu par Provost d'abord, puis par Thiron, ensuite par Barré : il en connaissait merveilleusement toutes les traditions classiques et nul mieux que lui ne savait qu'à ces indispensables traditions le comédien doit toujours s'ingénier à joindre une note moderne et personnelle.
Les grands comédiens classiques n'ont jamais procédé autrement et Cadet, malgré une tendance à la charge — tendance, il faut le dire, encouragée par le public ! — appartenait à cette belle école. N'est-ce pas du reste M. Jules Lemaître qui a écrit : « M. Coquelin cadet est un comédien de premier ordre et il faut d'autant plus l'en féliciter qu'il lui était plus difficile de se faire, au théâtre, une place qui fût bien à lui, et cela à cause de son nom même et du talent merveilleux de son aîné. S'il avait eu le malheur de l'imiter, il était perdu et n'eût été toute sa vie qu'un reflet... » Et M. Jules Lemaître, avec non moins de justesse concluait : « M. Coquelin cadet a le don de colorer les personnages qu'il joue : il en fait des silhouettes imprévues qui restent dans l'œil... Il résume souvent à nos yeux, par l'intensité de son expression, des milliers de bourgeois, de préfets, de fonctionnaires du gouvernement de Juillet, souriant dans le cadre des portraits de famille ». Jamais, à mon sens, le talent et la manière de Cadet ne furent mieux compris, analysés, précisés...
Donc, Cadet fut, le 3 novembre 1904, aux Gobelins, un incomparable Argan. La représentation terminée, les spectateurs étaient massés aux portes de la mairie et attendaient le comédien-conférencier. « Cadet ! Cadet ! bravo Cadet ! » criaient-ils de toutes parts. Et il escaladait sa voiture, et il souriait et il riait, et il distribuait à ceux-ci des poignées de
main et à celles-là des baisers. Il était vraiment heureux... On recommença souvent, très souvent, et toujours le triomphe fut le même jusqu'au jour où Cadet murmura, plein de tristesse :
— Je jouerai une pièce... Ça suffira !... Je ne vous lâcherai jamais... J'aime nos Trente ans de théâtre... Mais pas de causerie... Je n'en peux plus !
Pour que Cadet abandonnât la moitié de ses succès, il fallait qu'il se sentît bien malade. Il l'était, en effet. Au théâtre, on le plaisantait doucement, et on prétendait qu'il jouait Argan à la ville. Mais ses amis, ceux qui, comme nous, avaient eu ses confidences, ne doutaient plus de l'extrême gravité de son état. Son camarade Leloir, qu'il chérissait d'une affection particulière, me dit, désolé, au retour des vacances de 1907 : « Notre pauvre Cadet est bien mal ! », et quelques jours après, c'était le parfait régisseur général de la Comédie-Française, M. Morière — si dévoué lui aussi au cher Cadet ! — qui nous confirmait la désolante nouvelle.
Nous comprîmes alors que c'était fini et que Cadet était irrémédiablement perdu. Il nous adressa encore plusieurs lettres et nous l'entrevîmes — une dernière fois ! — à un banquet organisé par son frère, en l'honneur de l'Association des artistes. Cadet vint à nous, pâle, triste, les yeux baignés de larmes et nous eûmes tous le pressentiment que nous ne le reverrions plus.
Et j'ai senti, l'autre jour, au chagrin que j'éprouvais à ne pouvoir aller lui dire adieu sur sa tombe, combien je chérissais cet ami de vingt-sept années !...
(25 février 1909).
Mme Bartet a reparu dans Anîigone: elle y est admirable: sa voix, qu'elle sait si merveilleusement conduire, n'a jamais été plus douce et plus enveloppante, plus profonde et plus vibrante. Il semble — c'était le mot de Gautier sur Rachel ! — que ses attitudes et ses gestes s'arrangent naturellement, d'une façon sculpturale et se décomposent en une suite de bas-reliefs. Les draperies se plissent sur son corps élégant et souple ; aucun mouvement ne vient troubler la simplicité et l'harmonie de sa démarche. Un Tanagra, cela est vrai, et peut-être n'est-ce pas encore assez. Il y a là une chose unique, une chose exceptionnelle, une communion parfaite, absolue, entre le personnage tel qu'il a été conçu par le poète et l'interprète qui le façonne, le développe et lui donne la vie.
Pensez aussi que demain les jolies mains d'Antigone, à peine assez grandes pour brandir le poignard tragique, manieront à ravir l'élégant éventail de Sylvia ou d'Armande ! Pensez que le diadème de la reine de tragédie se transformera alors en une ravissante coiffure et que l'exquise figure de Bérénice s'éclairera du plus spirituel des sourires, à moins encore que la classique Andromaque ne devienne la frémissante et vivante héroïne de Dumas ou de Paul Hervieu. Lors-
qu'une artiste nous procure ainsi la sensation de l'idéal, lorsqu'elle affirme une telle souplesse de talent, elle est sans rivale.
L'autre soir, tandis que j'écoutais Antigone, je songeais à la magnifique représentation donnée à Orange en 1894. Cette année-là, les organisateurs avaient annoncé et mis debout deux spectacles : le premier se composait d'Œdipe-roi, précédé d'une ode de M. Camille Saint-Saëns, superbement chantée par Mlle Bréval ; le second, à' Antigone et de la Revanche d'Iris, le joli acte de Paul Ferrier, qui appartint si longtemps au répertoire du Théâtre-Français. La Comédie-Française faisait à elle seule les frais des deux soirées : elle avait délégué « en Avignon » une partie de sa troupe, quinze artistes environ, dont M. Mounet-Sully, Mmes Bartet et Barretta. Elle accomplissait ainsi un vrai tour de force, et ceux qui acclamaient les merveilleux interprètes à' Œdipe et d' Antigone se demandaient s'il était possible qu'au mois d'août, à l'époque des congés, la Comédie pût ouvrir ses portes à Orange sans les fermer à Paris. Il ne s'agissait pas, en effet, des deux seules représentations : il fallait aussi considérer que le trajet de Paris à Orange est long et que des répétitions étaient judicieusement réclamées par les artistes qui n'avaient pas encore affronté la fameuse scène de la colline. Ajoutez que, si l'orchestre pouvait être alimenté par les théâtres de Lyon, de Marseille et de Nîmes, il n'en était pas de même des personnels de la figuration et des chœurs. Dans Œdipe, la figuration est considérable; dans Antigone, c'est le rôle des chœurs qui est capital. J'insiste à dessein sur ces détails qui montrent que l'organisation d'une représentation, quelle qu'elle soit, est toujours fort compliquée. Le public ne juge que les résultats : il ignore les innombrables difficultés de préparation et d'exécution.
On joua donc à Orange, en 1894, Œdipe etAntigone. La soirée d'OEdipe fut belle, moins brillante cependant que celle de 1888; le terrible mistral s'était malencontreusement mis de la partie et ne s'était calmé qu'au dernier acte. Et puis, nous étions bien forcés d'en convenir, nous avions tous le souvenir, et l'ineffaçable souvenir, de la première d'QEdipe à Orange, six années auparavant ! Ce soir-là, un frisson d'épouvante s'était emparé des dix mille spectateurs massés sur les gradins, lorsque M. Mounet-Sully, les yeux crevés, serrant ses deux enfants contre sa poitrine, entonna, de sa voix magnifique, la célèbre imprécation « Enfants du vieux Cadmus! » Nous étions tous haletants d'émotion, nous avions tous la gorge serrée et nous savions bien que jamais nous ne retrouverions plus cette impression de résurrection tragique... Malgré ces souvenirs et malgré le mistral, la soirée s'acheva au milieu des acclamations, et ces acclamations allaient surtout au doyen de la Comédie-Française.
La soirée d'Antigone, le lendemain, dépassa toute attente.
Certains, et Sarcey le premier, craignaient que l'adaptation d'Auguste Vacquerie et Paul Meurice ne parût un peu maigre pour la scène d'Orange : ils furent vite rassurés. L'apparition de Mme Bartet débitant, sous le ciel clair de la Provence tout parsemé d'étoiles, les strophes d'Antigone, fut un tableau d'une incomparable grandeur; quant à la disparition de l'artiste s'en allant à pas lents et se dirigeant, l'urne sur l'épaule, vers le joli figuier vert, c'était une scène d'une poésie infinie. J'entends encore Mme Bartet, après cette représentation qui lui valut un de ses plus éclatants triomphes, nous dire avec sa bonne grâce exquise et sa modestie coutumière :
— Je puis bien vous l'avouer maintenant : j'ai eu peur, affreusement peur ! J'avais eu beau répéter à droite, à gauche, sur tous les coins de la scène et m'inquiéter de tous les détails. Je m'imaginais qu'on m'entendrait mal et qu'il me faudrait faire de grands efforts pour retenir le public. Je me suis vite aperçue qu'un peu de volonté et beaucoup d'articulation suffiraient...
Visiblement, le triomphe de l'œuvre d'Auguste Vacquerie et Paul Meurice sur la scène d'Orange était particulièrement doux à la grande artiste. Comme elle n'est pas de celles qui oublient, elle se souvenait que, lors de ses débuts à la Comédie-Française, Auguste Vacquerie l'avait réclamée pour jouer Jean Baudry entre Got, Worms et Mme Jouassain et qu'à la même époque elle avait eu la joie de personnifier Blanche du Roi s amuse. Je suis d'ailleurs bien certain qu'elle me pardonnera si — contre toute habitude ! — je cite aujourd'hui ces trois ligues, qu'Auguste Vacquerie lui adressait après la reprise à'Antigone et dont j'ai prudemment gardé la copie :