LE RAPPEL
administration:
131, rue Montmartre
Chère divine,
Je vous envoie des extraits de deux articles : l'un, où il est dit que vous êtes la perfection ; l'autre, où il est demandé qu'on vous élève des statues... C'est moi qui souscrirais !...
Votre
Auguste Vacquerie.
Voici, d'autre part, le feuilleton qu'à la même époque Reyer consacrait à ce théâtre d'Orange : jamais 1' « entrée »
et la « sortie » de notre « Bayreuth français » n'ont été décrites plus spirituellement. Lisez plutôt :
Toutes les chaises sont occupées : tous les gradins, de bonne heure envahis, sont bondés jusqu'au cintre. Il y a là dix mille spectateurs : un coup d'œil superbe dont nos théâtres parisiens, en certaines soirées d'été, ne peuvent donner aucune idée. Quelle belle recette si tout le monde a payé ! Il y a un peu de houle d'abord et les loustics, — ils sont dans le Midi beaucoup plus gais qu'ailleurs ! — font ouvrir l'œil aux gens de police. Le spectacle est annoncé pour huit heures et il en est neuf quand le Président arrive, au sortir du banquet qui lui est offert à l'hôtel de ville par la municipalité. On a remarqué que, dans le trajet, les dragons de l'escorte serraient de fort près le carrosse présidentiel. La musique de la Lyre orangeaise s'est trop hâtée : elle a entonné la Marseillaise avant que M. Félix Faure n'eût paru et le Président est entré dans sa loge aux accents de l'Hymne russe que tout le monde a écouté debout. Après quoi, la Marseillaise a recommencé. Un compositeur, dont j'ai oublié le nom, a, par un artifice de contre-point, superposé les deux thèmes l'un sur l'autre. Et, à part quelques dissonnances inévitables, l'alliance produit un bon effet. Jouer deux fois la Marseillaise dans la môme soirée, c'est bien ; la jouer trois fois c'est mieux.
Et Reyer, toujours en verve, reprend :
On entre difficilement au théâtre d'Orange par d'étroites issues : on en sort plus difficilement encore. L'art de multiplier les barrières est un art éminemment français. Avec un peu de patience et quelques bousculades, on finit tout de même par sortir, mais non sans avoir reçu sur la tête quelques-uns de ces petits coussinets qui, vendus pour la bagatelle d'un franc aux personnes sensibles, désireuses d'adoucir les rigueurs de la pierre, sur laquelle, trois heures durant, elles doivent s'asseoir, sont ramassés par de joyeux compères qui les lancent à tour de bras sur la foule qui s'écoule lentement, péniblement. Que de coiffures endommagées, que de
fleurs et de plumes avariées, que de feutres déformés ! Il paraît que c'est une tradition de terroir, contre laquelle il n'y a pas plus à regimber qu'autrefois contre les exigences fameuses de messieurs les portefaix avignonnais, race à jamais disparue !
L'immense figuier, dont les hautes branches touffues envahissent un des côtés de la scène, est toujours bien vivace et donne des fruits savoureux. Il faut savoir gré à M. Formigé, le restaurateur discret et intelligent de ces ruines géantes qui sont un des plus beaux vestiges que l'antiquité ait laissés, il faut remercier l'habile architecte d'avoir bien voulu l'épargner. Les figues du Midi, les gourmets le savent bien, sont fort renommées...
Cette page étincelante est une des dernières parues aux Débats sous la signature de Reyer et j'espère bien que M. Henriot, le fils du charmant dessinateur, qui pieusement s'applique à réunir en volumes les feuilletons de l'illustre musicien, ne manquera pas de reproduire, sous sa forme intégrale, le magistral article sur le théâtre d'Orange (1).
Pauvre Reyer ! Un de ses rêves — il nous le confiait l'an dernier — c'était de voir Salammbô chantée à Orange par sa grande interprète, par sa fidèle amie Mme Rose Caron et de revoir, sur la même scène, Mme Bartet jouer Antigone.
— Voilà mes deux divines, à moi ! s'écriait-il.
Reyer lançait ces mots « mes deux divines » en grognant, de sa voix grasseyante. C'était exquis...
{11 mars 1909).
(1) Les principaux feuilletons de Reyer ont été réunis sous le titre de Notes de Musique. Ce sont, on le sait, de véritables chefsd'œuvre : mais M. Henriot, malgré tout son désir, n'a pu nous les donner tous et l'article sur le théâtre d'Orange n'y figure pas.
Eq même temps qu'elle montait la belle œuvre de M. Paul Hervieu , Connais-loi, la Comédie-Française remettait au répertoire une jolie pièce de M. Abraham Dreyfus, les Amis. Cette reprise me donne aujourd'hui l'occasion de conter à la suite de quelles circonstances je fus conquis, dès la première heure, par le théâtre de ce charmant écrivain.
C'était il y a vingt-neuf ans : j'en avais dix-huit et j'accomplissais à Rouen, en compagnie de mon ami Félix Decori, mon service militaire. Les volontaires débarquaient chaque samedi à Paris et immédiatement, contre tout règlement, ils se dépouillaient de la tunique d'ordonnance, ils revêtaient l'élégant veston de pékin et se rendaient au théâtre.
Un soir de mars 1880, le Palais-Royal affichait deux premières représentations : celle du Ménage Popincourl, un vaudeville d'Hippolyte Raymond et de notre regretté camarade Maxime Roucheron, et celle de la Victime, une comédie en un acte de M. Abraham Dreyfus. Le Ménage Popincourl était un vaudeville assez amusant, conçu et fabriqué selon la formule, enlevé à ravir par deux artistes en plein succès : Daubray dont la place, je le redis, était « à l'autre
bout delà galerie», au Théâtre-Français et par la pauvre Alice Lavigne qui possédait une fantaisie éclatante, prodigieuse, extraordinaire... Les interprètes de la Victime avaient noms Geoffroy, le créateur inoubliable des bourgeois solennels de Labiche; Guillemot, alors débutant, aujourd'hui professeur de déclamation et professeur fort apprécié, et Numès, tout jeune lui aussi, qui allait devenir un de nos meilleurs comédiens.
La Victime était bien, ainsi que l'indiquait l'affiche, une comédie, une vraie comédie, et, qu'il me soit permis de l'ajouter, une façon de chef-d'œuvre. Geoffroy, quand il vint, à la chute du rideau, annoncer le nom de Fauteur, fut salué par d'enthousiastes applaudissements. Le lendemain, la critique cria unanimement au triomphe et le surlendemain, nous — les volontaires du 28e de ligne ! — nous cherchions à l'étude du soir, en notre obscure caserne Saint- Vivien, à Rouen, le moyen de nous procurer le manuscrit de cette Victime : nous voulions la mettre en répétitions : La pièce n'était malheureusement pas imprimée, il fallut ajourner notre projet : mais la comédie représentée au Palais-Royal fut remplacée — excusez du peu ! — par les quatre actes du Gendre de M. Poirier. J'avais, quant à moi, l'honneur d'y paraître sous les traits du cuisinier Vatel, les obligations du service militaire ne me permettant pas de jouer un rôle plus important et plus digne de
mon jeune talent ! On n'en monta pas moins la Victime
quelques mois après : elle constitua même, si j'ai bonne mémoire, le clou de la représentation d'adieux à Rouen des volontaires de 1880 ! On l'applaudit furieusement, comme au Palais-Royal; elle résista aune interprétation d'amateurs pleins de bonne volonté ; il n'en fallait pas davantage pour nous bien prouver que l'ouvrage avait sa place marquée
aux côtés des plus jolis actes de notre répertoire moderne. Nous n'avons cependant plus revu cette si jolie comédie qui, de temps à autre, se montre furtivement sur l'affiche d'une matinée de bienfaisance.
L'année suivante, en 1881, nous avions regagné nos foyers et faisions candidement nos premiers articles de critique théâtrale. L'Odéon donnait la première d'une pièce signée du spirituel auteur de la Victime ; elle comportait quatre actes et avait pour titre : V Institution Sainte-Catherine. L'idée, qui valait par son ingéniosité, c'était d'étudier la classe des jeunes filles, bien élevées, modestes et pauvres, menacées de ne pas trouver de maris et condamnées à coiffer la vénérable sainte : autour de ce sujet évoluaient quelques personnages spirituellement dessinés. Mais la critique, la même critique qui, l'année précédente, avait porté aux nues la Victime, reprochait à l'auteur de délayer inutilement quatre actes et d'alourdir ainsi un sujet fort intéressant. Sarcey, Sarcey lui-même, qui tenait en estime toute particulière le talent si priinesautier et si original d'Abraham Dreyfus, constatait un demi-succès : de son côté, l'éminent critique du Figaro, Auguste Vitu, déclarait que la pièce rappelait, en trop d'endroits, la Poudre aux yeux, de Labiche, les Faux Bonshommes et l'Héritage de M. Plumet, de Barrière, Il était donc décrété que la manière de M. Abraham Dreyfus convenait mieux aux comédies en un acte qu'aux œuvres de longue haleine. La critique l'avait décidé, les directeurs s'étaient inclinés et voilà comment un dramaturge d'un tour d'esprit si particulier et si séduisant, qui, en des chroniques d'une forme impeccable, avait montré le plus rare talent, voyait les portes des théâtres se fermer les unes après les autres... Sans M. Jules Glaretie, qui joua la Rupture et remit à la scène le Klephie, créé supérieure-
ment à l'Odéon par Mlle Sisos et M. Porel; sans M. Antoine, qui nous donna ces Amis que le Théâtre-Français vient de remettre à la scène, M. Abraham Dreyfus était oublié...
N'allez pas croire du reste qu'un tel cas soit exceptionnel!... Combien d'écrivains qui, il y a vingt-cinq ans, rêvaient de faire du théâtre, ont mieux aimé décliner la lutte que de s'astreindre à certaines exigences ! On nous parle de trust et d'accaparement, et on malmène les directeurs qui, s'emparant de plusieurs scènes, compliquent incontestablement la tâche des auteurs et des artistes n'ayant pas le don de leur plaire. Mais les jeunes gens d'aujourd'hui n'ont pas connu les associations d'autrefois ! Elles étaient terribles, elles étaient effroyables, et celui qui ne consentait pas à passer sous les fourches caudines des horribles potentats d'alors voyait sa carrière irrémédiablement brisée. Interrogez les dramaturges et les comédiens qui débutaient à cette époque ! Ils vous répondront que ces exigences, c'étaient les collaborations imposées, les droits d'auteurs rognés, les engagements au rabais ! La bande noire était représentée par une société secrète et louche, formée dimpresarii et de chefs de claque, et cette bande noire s'est heureusement désagrégée... Aujourd'hui, malgré tous les trusts, malgré cette prétendue crise du théâtre qui existe si peu que les droits d'auteurs n'ont jamais été supérieurs à ce qu'ils sont, malgré d'inévitables difficultés survenant fatalement dans l'organisation des grandes sociétés théâtrales, nous sommes, il faut avoir la loyauté de le reconnaître, en plein âge d'or ! Le chef de claque — voilà le véritable signe des temps ! — qui jadis était un des rois du théâtre et exerçait sa toute-puissance
avec une souveraineté féroce, ne joue plus qu'un rôle bien effacé : on ignore jusqu'à son nom, et, de ce côté, il y a un progrès, un immense progrès que ne soupçonne peut-être pas la nouvelle génération d'auteurs et de comédiens.,.
M. Abraham Dreyfus, précisément, s'est refusé à connaître ces courtiers : il lui suffisait d'un mot et il avait sa « commande » ; le collaborateur était prêt, la réussite assurée et il était joué trois cents fois sur une scène du boulevard, à l'exemple de tant de ses confrères qui n'ont ni ses états de services, ni son talent. Mais M. Abraham Dreyfus a dédaigné ces marchandages : il préfère rester l'écrivain des ravissantes Scènes de la vie de théâtre et de l'inénarrable Incendie des Folies-Plastiques... Un jour que je lui demandais pourquoi il s'éloignait du théâtre, il me répondit avec un indulgent sourire :
— Ce n'est pas ma faute !... Ma montre retarde et je ne sais pas la mettre à l'heure ! Il n'est plus temps d'ailleurs ...
Ce joli mot, tout plein de mélancolie, qui indique si bien ce que vaut l'homme, me revenait l'autre jour à la mémoire, tandis que j'applaudissais les Amis à la Comédie-Française. Et je constatai que, quoi qu'en pensât M. Abraham Dreyfus, sa montre est parfaitement à l'heure...
(Il avril 1909).