‹ Autour de la Comédie-FrançaiseChapitre 18 sur 44 · LA REPRÉSENTATION DE RETRAITE DE MLLE ADEL1NE DUDLAY · texte numérisé non relu

LA REPRÉSENTATION DE RETRAITE DE MLLE ADEL1NE DUDLAY

Mlle Adeline Dudlay va donner sa représentation d'adieu : le programme, on le sait, en est fort beau : pour la première fois, nous applaudirons sur la même scène, l'une à côté de l'autre, Mmes Sarah Bernhardtet JuliaBartet; elles diront la Nuit de mai. A ce régal il convient d'en ajouter d'autres : nous entendrons l'illustre Kubelik ; puis, suivant l'usage, la bénéficiaire, entourée des chefs d'emploi, interprétera deux de ses meilleurs rôles : Camille des Iloraces et la Reine Juana; enfin, nous reverrons la comédienne incomparable qui idéalisa tant d'héroïnes classiques et modernes et qui trop tôt quitta le théâtre, Mme Blanche Barretta. Nous la retrouverons sous les traits de cette délicieuse Victorine qu'elle joua une dernière fois le jour où elle fît ses adieux au public et qui était son rôle de prédilection. Elle n'éprouvait du reste aucun embarras à l'avouer, et quand, il n'y a pas bien longtemps, je lui demandai si vraiment elle le préférait à Rosine du Barbier de Séuille, à Angélique du Malade imaginaire et à Henriette des Femmes savantes, elle me répondit :

— Oui, j'aime le rôle de Victorine un peu plus que les autres ! Il m'a porté bonheur et évoque chez moi les plus

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Photo Nadar

Adeline DUDLAY

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doux souvenirs. Si vous saviez ce que fut pour moi Mme Sand ! Elle voulut bien croire en mon avenir au moment où, sortant du Conservatoire, j'avais tant besoin de ne pas perdre courage ! J'étais à l'Odéon : je jouais un acte de François Coppée, le Petit Marquis : mon rôle ne comportait qu'une scène, mais une scène très jolie que m'avait merveilleusement indiquée Berton père, l'inoubliable duc d'Aleria du Marquis de Villemer.Je remontais dans ma loge, contente du succès, lorsqu'une femme toute ronde, dont le visage respirait la bonté, vint à moi, me complimenta et m'embrassa... C'était Mme Sand ... J'étais si confuse, si émue, si pleinement heureuse que je fondis en larmes. Ce fut ainsi que, sans m'y attendre et pour le bonheur de ma vie, je devins la filleule d'adoption de cette admirable femme. Ce fut ainsi également que mon directeur M. Félix Duquesnel et mon professeur M. Régnier aidant, je créai et repris beaucoup de beaux rôles, m'acheminant pleine de confiance vers la Comédie-Française et regrettant tout de môme un peu cet Odéon où j'avais de si bons camarades, qui s'appelaient Porel, Masset, Marais, Baillet, Truffier, Clerh... Mme Sand demeurait rue Gay-Lussac, dans la maison qu'habite aujourd'hui mon cher ami Mounet-Sully... Elle me parla alors de Diane de Xaintrailles du Marquis de Villemer, d'Edmée de Maupratque je devais jouer à l'Odéon, et aussi du Mariage de Victorine que la Comédie-Française allait annexer à son répertoire. M. Perrin était décidé à monter la pièce, à la condition qu'elle succéderait au Philosophe sans le savoir de Sedaine, qui en est la préface. Le malheur voulut que Mme Sand tombât malade et fût privée de la joie de voir son nom inscrit sur l'affiche de la Comédie- Française... Vous comprenez maintenant toutes les raisons pour lesquelles j'aime tant ce rôle de Victorine !

Mme Barretta poursuivait son récit, l'agrémentant d'anecdotes plus jolies les unes que les autres, remerciant la Destinée de ne l'avoir pas abandonnée, ayant pour chacun un mot cordial et continuant à juger les gens de théâtre à travers le plus indulgent des sourires. Il me semblait que j'avais devant moi un de ces personnages de tendre mélancolie, tels que les rêvait précisément George Sand. Ah ! la femme exquise et rare que celle qui porte le nom de notre grand ami Gustave Worms et, qui tout naturellement et par ce qu'elle aime à obliger, répond à l'appel de sa camarade Mlle Dudlay et reprend le chemin de la Comédie !

A l'exemple de Mme Barretta, la bénéficiaire de mercredi, Mlle Dudlay, rencontra au début de sa carrière le poète qui crut en elle et n'hésita pas à lui confier un des principaux rôles de son œuvre nouvelle. Ce poète était Alexandre Parodi et l'ouvrage Borne vaincue. Tous les rôles de la pièce étaient distribués, sauf un; Mme Sarah Bernhardt, alors sociétaire de notre premier théâtre, se préparait à remporter en l'aveugle Posthumia, une de ses plus retentissantes victoires ; Mlle Reichenberg, l'impeccable ingénue, encouragée par le succès que lui avait valu Joas à'Athalie, avait consenti à faire une incursion dans la tragédie et s'était chargée d'un bout de rôle ; MM. Mounet-Sully, Maubant, Chéry, Dupont- Vernon, Martel, interprètes de Corneille et de Racine, étaient ceux d'Alexandre Parodi. Seul, le personnage d'Opimia n'avait pas de titulaire; on Pavait d'abord distribué à l'une des plus charmantes comédiennes de la Maison, Mlle Tholer. Mais Mlle Tholer, désolée d'attendre son tour, avait préféré le théâtre Michel à la Comédie- Française et,

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sans en aviser l'administrateur général Perrin, elle avait pris le train de Pétersbourg et renoncé à Opimia. La Comédie-Française était à cette époque assez pauvre en artistes de tragédie; Mme Favart, quelque peu dépitée de voir Perrin lui préférer de nouvelles venues, quittait la place et Mme Sarah Bernhardt (elle n'avait pas encore joué Phèdre) était une « amoureuse de tragédie » (Junie, Andromaque ou Aricie) bien plutôt qu'un « premier rôle ».

Ajouterai-je que Perrin lui-même s'inquiétait fort peu de cette pénurie d'interprètes tragiques et qu'il se contentait d'afficher une seule fois par an Corneille avec Pot y eue le et huit fois Racine ? Au total (mon ami Edmond Stoullig, le plus averti des historiographes de théâtre, l'attestera), neuf représentations de tragédie !... On \enait pourtant de monter la Fille de Roland et la belle œuvre d'Henri de Bornier avait valu un triomphe à Mme Sarah Bernhardt et à M. Mounet-Sully, entourés de Maubant, superbe Charlemagne et de Laroche, magnifique Ragenhardt... Perrin, excellemment soutenu par son comité, n'en tenait pas moins en fort médiocre estime Corneille et Racine, et quand un grand maître de l'Université, quelque peu surpris de voir les classiques ainsi abandonnés, lui demandait pourquoi le Cid et Andromaque avaient disparu du répertoire, il répondait sans se troubler le moins du monde :

— Je n'y peux rien, monsieur le ministre ! Une tragédie fait deux mille et une comédie en fait sept ! . . . Du jour où la tragédie remontera à sept mille et où la comédie tombera à deux, je donnerai le Cid et Andromaque et, je serai le premier, soyezen certain, à célébrer Corneille, Racine et même Voltaire et Rotrou... Je suis du reste persuadé que vous me désapprouveriez de procéder autrement et de ne pas me conformer aux indications du public qui est, en somme, le souverain juge...

L'admonestation ministérielle n'en avait pas moins fort impressionné ce parfait diplomate et, le lendemain même de la visite rue de Grenelle, la jeune tragédienne, réclamée pour jouer Opimia de Rome vaincue, était découverte. Perrin s'était souvenu que quelque temps auparavant, sur la double recommandation d'Alexandre Parodi et de Mlle Tordeus, ancienne pensionnaire du Théâtre-Français et professeur de déclamation à Bruxelles, il avait entendu une toute jeune personne, presque une enfant, extraordinairement douée, qui n'avait pour jouer la tragédie, que le défaut d'être trop « blonde ». Séance tenante, on télégraphia à Bruxelles et on embarqua l'enfant prodige qui répondait au nom d'Adeline Dudlay ; trois semaines après, la brillante élève de Mlle Tordeus débutait dans Rome vaincue et la critique était unanime à déclarer qu'une véritable tragédienne était découverte.

Je n'ai pas à citer ici les rôles que Mlle Dudlay joua : chacun sait qu'elle a été l'interprète très justement applaudie de Corneille et de Racine et qu'elle a tenu, avec un talent indiscutable, les rôles les plus lourds et les plus difficiles du grand répertoire : Ghimène, Pauline, Emilie, Camille, Hermione, Roxane, Eriphile, Athalie, Agrippine... J'en passe sans doute... Ce qu'on sait aussi, c'est qu'en dépit de certaines résistances (rappelez-vous la démission de Got, de Delaunay et de Coquelin !) elle a grandement aidé l'administration actuelle à rendre au répertoire tragique la place qu'il n'avait plus... Car nous sommes heureusement loin du temps où Corneille et Racine avaient l'aumône de neuf représentations dans le cours d'une année : si la tragédie a peu à peu reconquis la faveur du public, si le Cid, Andromaque et Rérénice font recettes tout comme les plus modernes des comédies, ce n'est pas seulement à l'initiative

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de M. Jules Claretie qu'un tel résultat est dû, c'est aussi aux interprètes qui, par tous les moyens en leur pouvoir, ont ramené et propagé le goût des belles œuvres. La Semaine de Corneille fut superbe et reste une manifestation artistique véritablement unique dont la Comédie-Française a le droit de s'enorgueillir.

Mlle Dudlay a été, pendant trente années, la fidèle et vaillante collaboratrice de cette belle troupe tragique : son nom figurera en bonne place dans l'histoire de notre premierthéâtre...

{3 mai 1909).

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