‹ Autour de la Comédie-FrançaiseChapitre 20 sur 44 · A M. PIERRE BERTON · texte numérisé non relu

A M. PIERRE BERTON

faite Adrienne. Vous l'avouerai-je ? Je n'ai jamais bien compris le « J'en ai trop mis ! » dit par une « grande coquette » ; j'en ai, au contraire, goûté l'extrême saveur lorsque T « amoureuse », Mme Blanche Barretta, au lieu de le lancer à pleine voix, le murmurait doucement.

Mais vous vous êtes bien gardé de porter un jugement sur celui-ci ou sur celle-là et vous vous êtes appliqué à rester un historiographe infiniment indulgent... Pour chacun vous avez un mot aimable et vous continuez à voir les choses et les gens à travers une lunette toute rose qui — laissez-les sourire, mon cher Berton ! — a bien son charme... Vos Mémoires auraient donc notre complète approbation si vous nous aviez plus exactement renseignés sur les rôles que vous avez interprétés et sur ceux que vous avez faits, bref sur votre double existence de comédien et de dramaturge. Vous passez ici au second plan et c'est encore la faute à votre modestie...

Que dis-je ? au second plan ! En toutes ces histoires de « derrière la toile » que vous avez l'ingéniosité de renouveler, vous tenez un rôle épisodique. Le « moi » vous semble insupportable, alors qu'il est si particulièrement doux à tant de ceux qui nous entourent... Car sous ce rapport, confessons-le, la « lunette » ne bouge pas : qu'elle soit rose ou noire, elle est toujours au même cran, et notre grand Sardou avait bien raison de répéter que, de tous les maux qui nous accablent, le seul vraiment inguérissable est l'hypertrophie du moi...

Le plus subtil, le plus délicieux de nos critiques, M. Jules Lemaître, reprenant la thèse de son illustre confrère, a écrit sur la vie de l'artiste dramatique quelques pages d'une adorable ironie. Suivant lui, l'âme de Delobelle (je n'oublie pas le brave Delannoy qui, à vos côtés, campait de si

belle façon le magnifique héros d'Alphonse Daudet !) est partout : aucune joie n'est comparable à celle de l'homme qui joue la comédie. Cet homme-là a ce que n'ont ni le peintre ni le sculpteur, ni les autres artistes : l'applaudissement direct et immédiat ; il jouit de se sentir regardé, sous un éclairage spécial, par des milliers d'yeux : son portrait est partout, à toutes les vitrines : son nom voltige sur toutes les lèvres : il est heureux, pleinement, absolument, irrémédiablement... Chaque soir, durant quatre longues heures, il est beau, il est fort, il est intelligent, il est spirituel, il possède toutes les vertus ; il a des passions, il a des vices, il a des aventures extraordinaires ; il est Auguste, il est Borgia, il est don Juan, il est Hamlet, et, vivant d'une vie factice, il se trouve être le plus fortuné des mortels.

C'est justement, mon cher Berton, cette double existence, cette dualité de sensations et de sentiments que vous pouviez et deviez nous décrire. Vous avez préféré être d'abord un maître-comédien, ensuite un de nos plus ingénieux dramaturges ; vous avez commencé par suivre les exemples qui étaient devant vous: vous avez été l'interprète d'Augier, de Dumas, de Victorien Sardou, de Meilhac et Halévy ; puis, après avoir mené à la victoire tant et tant de pièces, après avoir interprété tant et tant de rôles, vous avez abandonné ces joies de Y acteur : vous avez pris la parole non plus au nom des autres, mais pour vous-même : vous êtes devenu votre avocat et nous vous demandons alors, nous, si votre seconde existence, celle du dramaturge universellement acclamé, — partout on a joué et partout on jouera Zaza et la Belle Marseillaise ! — vous semble moins attrayante que celle du comédien qui se console des tristesses de la réalité en se réfugiant dans le rêve... Et voilà une

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question à laquelle vous vous gardez bien de répondre !

Mais ce sont là, je le sais, des regrets superflus... Vous ne vous départirez pas de votre ligne de conduite... Vous avez du reste, en une fort jolie lettre, publiée la veille de votre répétition générale, exposé vos idées, vos goûts et vos préférences. Vous tenez le théâtre pour un plaisir et non pour une école : vous voulez amuser le spectateur et vous ne cherchez pas à l'instruire ; vous êtes un fidèle du théâtre tel que le vantait Sarcey. Vous vous contentez de la pièce bien faite, conformément au principe de Dumas, « le théâtre est l'art des préparations » ; vous ne vous souciez pas des sévères réprimandes de vos jeunes confrères et vous laissez aux amateurs de « tranches de vie » le soin de réformer les mœurs.

Les tranches de vie ! Que nous voilà loin, n'est-ce pas ? de ce charmant Vaudeville de Raymond Deslandes, où tous les soirs nous vous applaudissions, vous, Parade, Saint- Germain, Dieudonné, Delannoy, Boisselot, Julia Bartet, Blanche Pierson, Mme Alexis, duègne supérieure, et Mary Kalb et Céline Montaland et Albert Carré, qui débutait alors, et Train et Léontine Massin et Maria Legault et Gabrielle Réjane!

Vous mettez si courageusement vos théories en pratique, moncher ami, vous êtes si scrupuleusement « dramaturge » que j aurais mauvaise grâce à insister et que le plus simple est encore de vous féliciter du succès de la Rencontre, à la Comédie-Française. La critique a rendu justice à votre adresse : elle a loué votre style concis et clair qu'en notre conventionnel argot de coulisses nous appelons avec un peu d'irrévérence, « le style de théâtre » ; elle a vanté fort justement vos interprètes, elle a mis hors de pair Mlle Cécile Sorel qui, passant des grandes coquettes du répertoire aux

premiers rôles modernes, affirme une merveilleuse souplesse de talent.

Vous l'avez vue à l'œuvre cette jeune Comédie-Française et vous reconnaîtrez que la troupe de réserve n'a jamais été aussi riche. Grâce à vous, qui savez combien il est cruel d'attendre un rôle, M. André Brunot est maintenant célèbre. L'interprète de votre Canuche avait-il plus de mérite hier qu'il n'en a aujourd'hui ? Non! certes. Mais vous qui avez joué tous les Damis, les Gléante et les Valère, vous n'ignorez pas que ces personnages de répertoire — autrement difficiles pourtant que ceux de la comédie moderne ! — ne comptent guère auprès du public... Or, depuis plusieurs années, M. André Brunot est Pasquin, Crispin, Mascarille, Figaro : ses dons sont les plus beaux du monde : il a tous ceux du grand premier comique ; mais dix rôles classiques, excellemment tenus, ne vaudront jamais une création; le public l'a ainsi décrété...

Et le public, vous l'avez écrit, mon cher ami, vit de préjugés et de conventions. Pour quelles mystérieuses raisons, par exemple, montre-t-il une telle sévérité envers le comédien qui, une fois son rouge enlevé, s'installe à sa table de travail ? Pourquoi, au lieu de réagir contre ce courant, nombre de directeurs contestent-ils aux comédiens le droit d'écrire ? La Comédie-Française fait heureusement exception à cette règle : elle a naguère représenté la Famille Poisson, signée de votre grand-père Samson ; elle a monté et elle maintient judicieusement à son répertoire l'aimable et pittoresque Mademoiselle de la Seiglière, que Jules Sandeau écrivit en collaboration avec le créateur de Destournelles : Régnier. En ces dernières années enfin,

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