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Photo Ch. Gerschel
Paul HERVIEU
avoir remercié Sarcey d'avoir loyalement constaté la réussite des Tenailles, M. Paul Hervieu écrivait :
2 octobre 1895.
Vous avez regretté que je n'eusse point fait connaître comment le mauvais ménage Fergan avait débuté. Or, dans une des scènes avec son mari, Irène reconnaît qu'elle ne l'a pas toujours haï. Ailleurs, avec sa sœur, Irène s'explique sur les conditions d'inconscience où se marie la jeune fille et contre lesquelles protestera plus tard la femme.
Vous me reprochez de n'avoir pas fait un mari adroit, « prenant sa femme par la gentillesse et la douceur ». Mais un mari pareil, mon héroïne ne l'aurait jamais détesté ! Elle l'adorerait ! N'est-ce donc pas un type vrai, normal, fréquent, que le mari qui se fait détester par maladresse ?
Quant à mon héroïne, que vous auriez voulu voir se faire enlever, je ne l'ai à aucun moment posée en femme qui entend rompre avec les besoins d'orgueil social, ni avec le sens de la dignité extérieure. Elle se bat et ne déteste pas le champ de bataille, où elle figure ensuite comme prisonnière. Sa revendication, son espoir, était de se faire une vie permise, honorable. Précipitée de son rêve, elle tombe dans la faute et reste là, brisée, anéantie, où elle est tombée. En quoi la fuite conviendrait-elle mieux à la ruine de sa destinée ?
Lorsqu'Irène Fergan rentre au lit conjugal, pressée, comme il est dit, par les obsessions de son mari, elle est une autre femme, que des suggestions nouvelles animent, troublent et inspirent. Elle porte le secret d'une existence future, qui est à la fois sacrée et compromise, et pour en abriter la venue au monde, elle se sent le devoir de tout commettre.
Enfin, vous avez émis l'opinion que c'était, malgré l'auteur, si vous aviez, à la fin, pris parti pour le mari.
Si vous me faites l'honneur, Monsieur, de lire un jour les Tenailles, vous verrez que je n'ai rien tenté, en aucun mot, pour donner raison à l'un de mes personnages contre l'autre. J'ai même veillé avec soin à faire dire à celui-ci tout ce qui me paraissait le justifier, et à celle-là tout ce qui pouvait peut-être
la disculper un peu. J'ai voulu exposer un drame du mariage en y présentant le pour et le contre avec probité.
C'est sur ce terrain-là, sur le terrain de la probité littéraire que, à défaut d'une sympathie de votre part, je crois pouvoir prétendre, du moins, à me rencontrer avec vous.
Veuillez, mon illustre confrère, agréer, avec ce que je vous dois de remerciements, les assurances de ma très haute considération.
Paul Hervieu.
On le voit : M. Paul Hervieu ne se contente pas de montrer, avec une clarté merveilleuse, comment il a conçu ses personnages, d'où ils viennent, où ils vont, ce qu'ils veulent ; il fait mieux : en des termes d'une suprême élégance, il précise la divergence d'opinions qui le sépare de son redoutable contra dicteur. Je ne pense pas qu'il soit possible de présenter un plaidoyer aussi net, aussi concis, aussi convaincant.
M. Paul Hervieu, il n'est pas inutile de le rappeler, occupait déjà à cette époque — septembre 1895 — le premier rang dans la littérature. Si le dramaturge ne nous avait encore offert que deux exquises comédies, les Paroles restent et Point de lendemain, le romancier avait donné nombre d'ouvrages dont deux absolument hors de pair : Peints par eux-mêmes et l'Armature... Il était donc tout naturel que Sarcey se piquât au jeu...
Selon son habitude, Sarcey alla revoir les Tenailles trois, quatre, cinq fois. C'était sa manière de ta ter le pouls des spectateurs et d'exercer ses sacerdotales fonctions d'Archevêque du bon sens... La pièce, on s'en souvient, était supérieurement jouée, sans trop d'entr'actes et dans un mouvement endiablé. Mlle Brandès avait trouvé en Irène
un rôle s'adaplant merveilleusement à son talent et à sa nature... Elle y fut acclamée et nul de nous n'a oublié avec quelle énergie farouche, avec quel accent de révolte, avec quelle explosion de douleur elle lançait le « Il n'est pas votre fils !» A ce seul mot, la superbe héroïne de M. Paul Hervieu apparaissait frémissante de vie, toute en chair et en os. MM. Le Bargy et Raphaël Duflos étaient les dignes partenaires de Mlle Brandès, et Mme Pierson esquissait délicieusement la jolie silhouette de la confidente raisonnable, spirituelle et bien pensante. Ajoutez que non seulement la pièce réalisait chaque soir le maximum, mais qu'elle continuait à produire sur le public un extraordinaire effet d'émotion et d'angoisse. Sarcey était en présence de deux diagnostics complètement opposés : celui du public et le sien.
Il y avait encore autre chose... Dumas répétait que le troisième ouvrage dramatique de M. Paul Hervieu égalait les plus belles tragédies classiques... Sardou, de son côté, écrivait à un de ses intimes amis : « J'ai lu les Tenailles, C'est de premier ordre ! C'est très vrai, très crâne, d'un magnifique mouvement dramatique et d'une concision sobre qui dit tout, ce qui est le dernier mot de Part. » Quant à Meilhac, il proclamait la maîtrise du jeune dramaturge et de son ton si drôlement bourru, il murmurait :
— Celui-là, c'est le premier et le premier de tous !... Je vous l'avais bien dit...
Dumas, Sardou, Meilhac, c'étaient déjà trois témoins considérables et, avec eux, un autre témoin plus important encore : le Public. Vous devinez bien que l'Oncle se montrait quelque peu embarrassé. Comme il était beau joueur, comme il confessait de très bon cœur ses erreurs, il répondait en souriant à ceux qui le plaisantaient :
— Attendons ! Ne nous pressons pas... Le temps décidera. Le public et le temps, ce sont les souverains juges...
Le temps a décidé... Dumas, Sardou, Meilhac, le Public, avaient raison contre Sarcey... Les Tenailles vont entrer triomphantes dans leur quinzième année, et j'ai la conviction que, s'il était encore de ce monde, Sarcey aurait plaisir à reprendre, pour son propre compte, le mot de Meilhac : « Paul Hervieu c'est le premier de tous ! »
Mesera-t-il permis de présenter à ce propos une remarque ? Notre regretté maître Gustave Larroumet et notre excellent ami Adolphe Brisson ont réuni en huit volumes, non pas tous les feuilletons de Sarcey — la tâche eût été impossible ! — mais ceux qui leur paraissaient particulièrement intéressants. Ils se sont pieusement, fidèlement, acquittés d'une besogne délicate entre toutes, et tels qu'ils sont, Ges feuilletons forment une œuvre aussi substantielle et aussi belle que les Lundis de Sainte-Beuve, les Portraits contemporains de Gautier, les Mille et une nuits d'Auguste Vitu ou les Impressions de Théâtre de M. Jules Lemaître. J'ajoute qu'on ne saurait trop remercier Gustave Larroumet et Adolphe Brisson d'avoir réussi à nous montrer non point le Sarcey conventionnel et bourgeois, exclusivement attaché au théâtre de Scribe, mais le Sarcey que nous avons connu, aimé, et dont nous gardons le plus tendre et le plus reconnaissant souvenir...
Ce Sarcey-là, je vous l'ai dit et je ne saurais trop le répéter, était bon, bienveillant, généreux, enthousiaste, et il a plus fait pour l'école nouvelle que les bruyants champions qui s'imaginent en être les porte-drapeaux. Relisez ces
A PROPOS DKS « TENAILLES » 91
feuilletons : vous constaterez que, durant près de cinquante années, il fut l'infatigable avocat des deux véritables chefs de cette école nouvelle — Meilhac et Halévy, parbleu! — et vous verrez que nul, mieux que lui, n'a compris et n'a fait comprendre au public tout ce que ce théâtre, auquel nous devons la Petite Marquise, la Boule, Froufrou et aussi Barbe-Bleue et la Belle Hélène, contient de grâce ailée, de fantaisie souriante et d'ironie légère.
Et cependant, il semble qu'en ces huit volumes de belle et loyale critique quelques involontaires oublis aient été commis... N'est-il pas regrettable, par exemple, que dans les chapitres concernant l'œuvre de M. Paul Hervieu, nous ne trouvions pas les pages si pleines de verve que Sarcey consacra à la gloire naissante de l'écrivain, alors que les articles sévères y ont une place excessive ?
M. Paul Hervieu a droit, en ces Quarante ans de théâtre de Sarcey, à un autre rang. Peut-être la publication d'un volume supplémentaire aurait-elle l'avantage de réparer de semblables oublis. La vieille amitié qui m'unit à Adolphe Brisson m'autorise à lui soumettre cette idée.
(9 août 1909).
SOUVENIRS SUR COQUEL1N
La cérémonie intime qui a eu lieu mardi à Pont-aux- Dames a été très simple et très belle.
Pont-aux-Dames ! J'entends encore Coquelin jeter, il y a neuf ans à peine, le nom de cet aimable petit village dont aucun de nous ne soupçonnait l'existence.... 11 venait d'être nommé président de l'Association des artistes ; une foule de projets, plus ingénieux et plus hardis les uns que les autres, lui trottaient par la tête: il voulait d'abord trouver le moyen pratique d'améliorer le sort des comédiennes ayant droit à la retraite, et immédiatement son idée était debout. De l'avis de tous, il débutait par un coup de maître : il était le président rêvé ; il n'avait pas seulement l'intelligence, l'initiative et l'audace : il possédait aussi cette foi intrépide, entraînante et communicative, devant laquelle rien ne résiste et qui devait l'aider à réaliser les tours de force les plus étonnants.
En ce même Pont-aux-Dames, le 29 janvier dernier, M. Edmond Rostand, rendant à Coquelin un suprême hommage de gratitude, s'écriait : « Des hommes d'État, et les plus grands, vous ont aimé et je sais bien pourquoi : c'est qu'ils étaient émus, charmés, éblouis de tout ce que vous exigiez d'eux, sans cesse, jamais pour vous, toujours pour