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COQUELIN

SOUVENIRS SUft COQUELIN 93

les autres... Ceux qui ont exercé le pouvoir vous ont aimé parce qu'ils connaissaient à tout ce que vous leur demandiez votre magnifique désintéressement ». Et M. Rostand insistait ainsi sur une des qualités maîtresses de Goquelin : la bonté, une bonté infinie et toujours agissante.

Pont-aux-Dames ! La première pierre de la Maison avait été posée par M. Waldeck- Rousseau qui avait voulu offrir publiquement à Coquelin une marque d'estime et d'amitié. Dans un discours admirable de forme et de pensée, l'homme d'État avait montré à ses auditeurs ravis que de tous les métiers celui d'acteur est le premier par le seul fait que, dans le monde où tant de gens jouent la comédie, c'est prendre rang parmi les plus honnêtes que de la jouer en prévenant qu'on la joue... Vous devinez si cette charmante idée, délicieusement développée par le président du Conseil, avait comblé de joie le public de Pont-aux-Dames.

Coquelin était, ce jour-là, le plus heureux des hommes. Quand, le soir, au retour de ce premier voyage officiel à la Maison des comédiens, il vint au ministère de l'Intérieur remercier M. Waldeck-Rousseau d'avoir dit tant de belles choses, il balbutia sur un ton d'inexprimable tendresse ces très simples mots :

— Ah ! Monsieur le président, c'est que vous nous aimez bien, vous !

On sentait chez Coquelin la préoccupation constante de rehausser toujours et partout la profession du comédien. Il avait l'amour de son art, mais il en avait aussi, et au plus haut degré, le respect. C'était pour lui — combien de fois il nous l'a dit et écrit ! — un véritable chagrin d'entendre les jeunes artistes juger si sévèrement leurs anciens.

Un jour — toujours à Pont-aux-Dames ! — nous visitions la Maison encore imparfaitement installée ; nous avions gravi

les larges escaliers ; nous avions, dans les chambres spacieuses, contemplé les rideaux aux riantes couleurs qui donnent aux pensionnaires l'illusion d'un éternel printemps ; nous avions longé les jolies allées de l'immense parc ; nous avions même entrevu la place de ce théâtre qui fonctionne si bien aujourd'hui, et où un des plus dévoués membres de l'Association, Victor Regnard, organise en été des matinées aussi fructueuses que brillantes (1)... Entouré de son frère, le bon Cadet, de son cher Jean, de ses lieutenants l'excellent Péricaud et le fidèle Chabert, ainsi que de son inséparable Gillett, Coquelin était notre guide : au courant des moindres détails d'organisation, répondant à chaque question qu'on lui posait, il s'appliquait, comme toujours, à rendre justice aussi bien au distingué architecte M. Binet qu'au chef de cuisine et au jardinier qu'il déclarait les premiers du monde. Le tour du propriétaire terminé, Coquelin nous dit :

— Vous voyez, mes amis, tout sera bien et pourtant je ne suis pas absolument content de moi : j'ai un regret, un gros regret... Nous avons mal calculé nos espaces. J'aurais voulu, et beaucoup de mes camarades partageaient cet avis, qu'une salle spéciale, une galerie en quelque sorte, fût réservée aux bustes et aux portraits de nos doyens. Nous avons là-bas inscrit leurs noms : ça ne suffit pas ! J'aurais souhaité que nos jeunes comédiens, qui consentiront à honorer Pont-aux- Dames d'une visite, fussent bien persuadés qu'ils n'auraient jamais joué la comédie si d'autres ne l'avaient jouée avant eux. Je me console, quant à moi, à la pensée que ces jeunes gens, qui nous traitent parfois si mal, deviendront euxmêmes les anciens, qu'ils seront à leur tour méconnus, hon-

(1) Victor Regnard est mort l'an dernier assassiné. Ces matinées sont maintenant organisées par M. Céalis.

nis, et qu'ils offriront à ceux qui viendront après eux les avis dont ils se moquent aujourd'hui !... La même histoire recommence éternellement, mais ce qui est vrai, indiscutable, c'est qu'on n'avance dans la vie, quel que soit le métier qu'on exerce, qu'à la condition de s'appuyer sur une tradition.

Traditionnaliste, Goquelin l'était de toutes les forces de son cœur. Gomment d'ailleurs ne l'aurait-il pas été, lui l'incomparable interprète de Figaro et de Mascarille, de Scapin et de Grispin, de Pasquin et de Gros-René? Avec quel enthousiasme il développait ces théories ! Quelles belles leçons de théâtre il eût données à nos jeunes Espoirs qu'on proclame aujourd'hui si rapidement grands artistes, et quel dommage qu'il dut autrefois décliner la proposition qui lui était faite de prendre au Conservatoire la succession de Delaunay ! Quel merveilleux « professeur de style » il eût été ! Il avait appris l'alphabet du comédien sous la direction de Régnier et il témoignait un véritable culte pour son maître : mais entre tous ces grands artistes qu'il vénérait, il en était un qu'il plaçait encore au-dessus des autres, c'était Samson. . . Coquelin avait plusieurs fois, dans Mademoiselle de La Seiglière, remplacé son maître Régnier qui jouait Destournelles et il s'était trouvé ainsi le partenaire de Samson, interprète du marquis... De ces représentations de Mademoiselle de La Seiglière il avait gardé un souvenir ineffaçable : il prétendait qu'en écoutant Samson nuancer le rôle du marquis, il avait appris à jouer celui de Destournelles ; il ajoutait qu'il avait emprunté à son glorieux doyen certains effets de mimique, de diction et de jeu, car il partait de ce double principe qu'un débutant doit toujours avoir un modèle devant

lui et que sa personnalité, si tant est qu'il en ait une, ne peut se dégager que lentement. Insistant sur l'utilité, sur la nécessité du Conservatoire, il proclamait que c'est bien longtemps seulement après la sortie de l'École que le jeune comédien est à même de profiter des leçons qu'il y a reçues. Et cela était encore la raison même...

Ceux qui entrevoyaient Coquelin dans le monde et qui adressaient au grand artiste les compliments d'usage, ceuxlà ne le connaissaient pas : parfois même, ils le méconnaissaient. Seuls, ses amis appréciaient la délicatesse de son cœur: l'ami était incomparable; il donnait sans réserve, mais en revanche il exigeait beaucoup ; il n'admettait pas les demi-amitiés. La Bonté, qui était innée en lui, s'était encore affinée au contact des pauvres camarades dont il adoucissait la misère et que, si gentiment, il appelait ses « vieux de Pont-aux-Dames » . En voyant de près et sur place la Souffrance, il comprenait mieux tout ce que ceux qui sont heureux doivent à ceux qui ne le sont pas. Comme l'a si bien dit Albert Carré mardi à Pont-aux-Dames, Coquelin s'était renouvelé et scrupuleusement il mettait en pratique la belle maxime de Marivaux : dans la vie, il faut être trop bon pour l'être assez.

(4 novembre 1909).

Photo Bert

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